2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
La conversion comme sacralisation du monde
Miroslav Tízik
L’étude de la nouvelle religiosité dans les pays post-communistes peut offrir la
possibilité de comprendre la logique de transformation des nouvelles sociétés,
qui se sont trouvées tout à coup, après la chute du mur de Berlin, dans la condition postmoderne des pays occidentaux. Il est aussi possible de l’utiliser pour la
comparaison avec les pays d’Amérique du Sud ou d’Asie où on peut observer
une augmentation de l’importance de nouvelles formes de vie religieuse. Ce sont
des pays qui ont subi des transformations et des changements plus radicaux et
plus profonds que les pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord. Il me
semble qu’on peut y distinguer deux types essentiels de transformation. D’une
part la transformation par « le haut », c’est-à-dire la transformation des institutions politiques et économiques dominées par les structures du pouvoir officiel,
la transformation dirigée par les gouvernements. D’autre part la transformation
par « le bas », la transformation par l’irruption de divers types de collectivités non
officielles qui s’organisent spontanément, ce que M. Maffesoli appelle les « tribus ».
[1] Je parlerai du second type de transformation, par « le bas ». Bien que
l’étude porte sur un groupe religieux particulier en Slovaquie, je présuppose que
ce modèle pourrait décrire toutes les dimensions fondamentales de la conversion, notamment dans les pays où a été faite la grande expérience de la modernité. Modernité qui a été selon M. Weber désenchantement du monde, c’est-à-dire désacralisation et rationalisation. Comme dit Bauman
[2], le communisme a
été la forme de modernité la plus forte et la plus radicale, qui a éliminé tous
restes de chaos, d’irrationalité, de spontanéité et tout l’imprévisible. Et l’athéisme
en tant que programme politique d’État était l’instrument de désacralisation de la
vie des individus. Mais à mon avis l’esprit de modernité perdure encore. Par
ailleurs, après la chute du « socialisme réel» en 1989, l’idée du communisme a
été remplacée par une idée aussi moderne, l’idée d’individualisme. Cette nouvelle valeur officielle est fondée sur le même principe que l’idée du communisme.
On peut aussi y trouver le principe d’un but à atteindre, l’idéal de la société
démocratique fondée sur « le libre marché » et les institutions démocratiques.
Mais on oublie que les sociétés occidentales ne sont pas statiques. Elles sont
toujours en mouvement. Dans cette situation de construction d’un «capitalisme
utopique »
[3], de l’idée politique de transformation par « le haut », sont apparus
divers groupes religieux qui n’ont aucun lien avec le pouvoir politique ou avec les
Églises traditionnelles (en Slovaquie les plus grandes sont: l’Église catholique
romaine – environ 60% de la population – et l’Église Luthérienne – environ 12%
de la population). La scientologie, Krishna (ISKON), la Méditation transcendantale, Sri Chimnoy, la Mission de la Lumière divine, l’Église de l’unification de Sun
Myung Moon, le bahaïsme, le chamanisme, le New Age et le pentecôtisme sont
apparus discrètement. Dans les années 1990 est apparue également une deuxième
vague d’influence des Églises étrangères, notamment américaines, qui avait été
interrompue après 1948 : les baptistes (selon Max Weber la forme la plus proche du type idéal de la secte), les méthodistes, les adventistes et les mormons.
Toutes ces influences ont provoqué aussi des changements dans les Églises traditionnelles en Slovaquie. Ainsi le phénomène de la nouvelle religiosité (appelé
également sectarisme) est apparu dans les Églises déjà établies. Donc, on peut
comprendre la conversion comme la révolte contre la totalité du processus de
discipline et du contrôle du sujet par les divers types de modernistes.
Sectarisme dans les Églises traditionnelles
J’étudierai le processus de conversion d’après les résultats de ma recherche dans
un groupe de jeunes Luthériens. Par cet exemple on peut décrire le caractère et
les divers paradoxes de la nouvelle religiosité. D’abord il est utile de présenter le
caractère de ce groupe. Bien que les membres du groupe se déclarent Luthériens
et que leur objectif soit de rechristianiser le monde, ils sont critiques envers le
clergé de leur Église. Cette tension illustre le paradoxe auquel sont aujourd’hui
confrontés les croyants dans le domaine religieux et les citoyens dans le domaine
politique. C’est un dilemme entre favoriser une rechristianisation par « le haut
»
ou par « le bas ». C’est-à-dire conserver et diffuser les dogmes, les rites, les symboles déjà établis (rechristianisation par « le haut » ) ou dissoudre les structures de
l’Église en réseaux de groupes plus autonomes, de formes plus sectaires.
Je n’utilise pas ici le terme de secte dans le sens du discours quotidien. Je
l’utilise dans le sens idéaltypique de M. Weber, en le distinguant de l’Église. Selon
M. Weber, le type idéal de la secte, c’est la communauté «des individus qualifiés
religieusement et uniquement de ces personnes »
[4], des virtuoses dans le domaine
religieux, qui constitue une formation spécifiquement antipolitique ou apolitique.
Au contraire de la secte, l’Église est une institution hiérocratique, c’est-à-dire
qu’elle dispose de modes de pouvoir sur ses membres. De même on peut dire
qu’au contraire des prêtres dans l’Église qui sont « agents patrimoniaux des seigneurs », connaisseurs, spécialistes de la divinité, gardiens de la légende, professionnels dans l’organisation bureaucratique, le leader de la secte idéaltypique est
un prophète légitimé comme sorcier par la force du miracle ou par la possession
d’un charisme magique. J’appelle le groupe que j’ai étudié sectaire parce qu’il
était dirigé par des non-professionnels. C’est aussi un groupe apolitique par le
programme. Comme dit le chef du groupe,
«la démocratie c’est très beau, mais
pour nous la priorité c’est la Bible ». Et la troisième caractéristique, plus importante, de ce groupe est le fait que la plupart de ses membres sont des convertis.
Ils sont qualifiés religieusement.
Pour les besoins de cette étude on peut utiliser le modèle de Danièle Hervieu-Léger qui distingue trois modalités de la figure du converti. « La première est
celle de l’individu qui “change de religion”, soit qu’il rejette expressément une
identité religieuse héritée et assumée pour en prendre une nouvelle. …La seconde modalité de la conversion est celle de l’individu qui, n’a jamais appartenu
à une tradition religieuse quelconque, après un cheminement personnel plus ou
moins long. …La troisième modalité de la figure du converti est celle du “réaffilié”,
du “converti de l’intérieur” : celui qui découvre ou redécouvre une identité religieuse demeurée jusque-là formelle, ou vécue
a minima de façon purement conformiste »
[5]. Dans le groupe que j’ai étudié il y avait les trois types de croyants.
Ceux qui n’avaient pas de religion avant, ceux qui étaient catholiques (formels)
ou Calvinistes avant la conversion et aussi ceux qui avaient été baptisés et éduqués dans la tradition Luthérienne mais sans «la vraie foi»
. « Dans tous les cas de
figure, la conversion marque l’entrée dans un “régime fort” d’intensité religieuse. »
[6]
Pour décrire leur conversion propre, les jeunes Luthériens ont utilisé aussi de
multiples expressions. Ils ont décrit ce processus comme « renaissance en Jésus-Christ », « révélation », « se tourner vers la face de Dieu », « quitter le chaos pour
le monde de l’ordre », « passage de la vie du mal et du péché à la vie de la foi et
du bonheur ». Ils ont décrit la vie avant la conversion comme «un état de nervosité », de « dépression », comme « la période du vide, du chaos », « sans lieu stable », ou comme « l’étape d’égoïsme ». Par contre dans la vie nouvelle ils ont
trouvé « la stabilité », « le calme », « l’amour de Dieu », c’est selon eux « une épo
-
que très positive, formidable, belle », c’est « chouette ». Ils avouent : « j’ai trouvé
le vrai esprit, la stabilité et je suis heureux maintenant », « c’est indescriptible ».
Donc, en résumé, on peut constater que la conversion est l’acceptation de l’ambiguïté du monde, c’est la création d’une double réalité, la création d’un autre
monde. C’est le processus qui permet de trouver ou de réaliser le sacré.
Le terme de sacré est défini, dans toute la tradition de la sociologie religieuse,
en opposition avec le profane.
[7] Selon É. Durkheim, « le monde sacré soutient
avec le monde profane un rapport d’antagonisme. Ils répondent à deux formes
de vie qui s’excluent, qui, tout au moins, ne peuvent être vécues au même moment avec la même intensité.»
[8] Mais il est nécessaire de tenir à distance ces deux
milieux puisqu’ils ne sont fermés ni l’un ni l’autre. Le sacré ne peut pas être
atteint indépendamment des rites d’entrée et de sortie qui sont en même temps
les moyens de communication entre les deux. De même, comme on peut trouver
diverses dimensions dans le monde sacral complexe, on peut trouver diverses
formes de frontières correspondantes.
D’après mon étude des jeunes Luthériens, j’ai pu distinguer quatre sortes de
frontières qui séparent ces mondes, qui sont des ruptures dans la vie quotidienne
et qui aident les gens à trouver une orientation dans la vie sociale. Ce sont les
limites qui séparent le banal de l’extraordinaire, le connu de l’inconnu, l’horrible
et le danger de l’ordinaire, ce qui est permis des interdits, etc. Pour maintenir ces
frontières, pour entrer dans le monde sacral, le groupe emploie de multiples rites
collectifs.
La sacralisation par les rites
Si on peut considérer la conversion comme la nouvelle sacralisation du monde,
c’est en conséquence du fait que le converti a fait connaissance avec les nouvelles dimensions de la vie et qu’il a la possibilité par les rites de pénétrer dans le
monde de l’éternité, le monde de la monstruosité ou simplement dans le monde
de la fascination. Il existe plusieurs rites réguliers dans le groupe d’après lesquels
on peut illustrer diverses dimensions du sacré. Dimensions dans lesquelles le
croyant ne peut entrer qu’au moyen du corps collectif.
Le premier rite est pratiqué par le petit groupe d’organisateurs qui aménage
avant la réunion l’espace profane pour le changer en espace sacral. C’est-à-dire
qu’ils transforment la salle de conférence en espace de prières et de cérémonies
religieuses. Les rencontres elles-mêmes commencent par la prière collective,
toujours à haute voix. Comme dans toutes les religions, dans ce groupe cette
« élévation de l’âme vers Dieu »
[9] est un des éléments fondamentaux tant de la
structure de la religion que de la vie de ses fidèles.
Les réunions continuent par le discours du chef du groupe ou d’un autre
membre du groupe des organisateurs. Leurs discours sont consacrés à l’interprétation de la Bible en la reliant avec les divers événements de leur vie quotidienne.
En utilisant le mythe de la résurrection de Jésus-Christ, ils offrent à tous les
membres la possibilité de participer au salut, et en même temps ils construisent
le « mythe du quotidien » fondé sur l’ambiguïté de la vie humaine. Dans leur
mythologie, ils distinguent le mal du bien, ce qui est permis des interdits, les
choses importantes et signifiantes des choses sans importance, les objets ordinaires des objets extraordinaires, la vraie foi de la foi fausse. Les sujets fréquemment rencontrés dans les discours ont été l’écologie, la pornographie, la violence
et la guerre dans les médias, la mort, l’envie et la jalousie, le danger du sexe
avant le mariage pour la relation entre l’homme et la femme, la nécessité de
travailler pour les autres et de soutenir l’Église par les dons, etc.
Le rite le plus important pour comprendre le caractère sectaire de ce groupe
est celui des « témoignages ». Le double sens du témoignage est d’une part d’exprimer en face de tous et « en face de Dieu » l’expérience de la conversion (ou
comme ils disent la renaissance); d’autre part c’est le rite d’initiation dans la
communauté des « qualifiés religieusement » parmi les nouveaux chrétiens. C’est,
comme l’appelle M. Eliade, «l’initiation dans la société secrète ».
[10] Chaque témoignage dans le groupe de jeunes Luthériens comporte une très forte dichotomie entre la vie avant la conversion et après. Pour la description de la vie avant
la « nouvelle naissance » ils ont utilisé des expressions du type : « J’étais mauvais,
méchant, coléreux ; je buvais beaucoup ; j’étais pécheur ; j’étais égoïste ; je jurais ; je pensais souvent au sexe ; je pratiquais le sexe sans vraiment aimer mon
partenaire ; c’était une vie vide de sens ». Au contraire, après la « mort » de la
« vieille vie » ils sont entrés dans la vie de « stabilité » et « de la connaissance ».
Les derniers rites sont de caractère ludique. Une partie inséparable de chaque rendez-vous est un spectacle de musique et de chants religieux. Ils n’utilisent
pas le rythme de la musique traditionnelle de l’Église, mais ils jouent de la guitare
et de la flûte comme moyen de transmettre des messages religieux. En jouant des
« négro spirituals et gospels » et de la musique presque populaire, ils créent des
émotions fortes chez ceux qui y assistent, des émotions qui sont le fondement de
la mémoire collective. Comme l’a bien montré M. Halbwachs, en partageant les
émotions communes se forme l’image, l’impression d’une situation qui crée un
nouveau langage. Ici, dans ce groupe, c’est le langage musico-religieux, et en
tant que tel « c’est un langage comme les autres, c’est-à-dire qu’il suppose un
accord préalable entre ceux qui le parlent».
[11] Le rythme, sans lequel aucun langage ne peut exister ni être compréhensible, est, d’après lui, produit par la vie en
société. La dernière partie des réunions est consacrée à divers types de jeux
collectifs. Ce sont notamment des jeux de hasard, avec un résultat imprévisible,
c’est-à-dire des activités ludiques. L’objectif des organisateurs est d’engager tous
les participants dans ce petit jeu.
Il est nécessaire de souligner que sans les rites il n’est pas possible de maintenir la mémoire religieuse. On peut encore une fois citer M. Halbwachs selon
lequel les rites, à l’origine, répondent «au besoin de commémorer un souvenir
religieux »
[12]. La mémoire, d’après lui, ne conserve pas le passé mais à l’aide des
traces matérielles, des rites et des données psychologiques, elle reconstruit le
passé avec le présent.
Les frontières de l’espace
Les membres du groupe de nouveaux chrétiens, avant chaque séance, installent
les chaises en rond dans la salle pour créer «le cercle de famille ». Pendant la
séance ils s’assoient en cercle fermé, ils prient en cercle. De même, quand ils
chantent ils se tiennent la main en cercle complètement fermé. Ils utilisent régulièrement comme symboles la Bible et ce cercle, mais pas d’autres symboles en
général. Étant donné qu’ils n’ont pas à leur disposition d’espace religieux propre
pour leurs rencontres, (comme une église par exemple), ils doivent toujours recréer l’espace sacral dans la salle de conférence. Ainsi, la façon la plus simple de
délimiter l’espace spécifiquement signifiant est d’utiliser leur corps. Ainsi la porte
de la salle n’a pas ici la même fonction que la porte d’une église mais les corps
des gens installés en rond forment la frontière entre les espaces sacral et profane. Par l’effet de la domination du corps social sur les symboles matériels, ils
peuvent déménager l’espace sacral très simplement lorsque c’est nécessaire. Leur
cercle est leur « église mobile ». Ce caractère mobile de l’espace sacral distingue
la nouvelle religiosité de celle des tribus primitives ou de la religiosité populaire
des paysans. La nouvelle religiosité est la religiosité des citadins contemporains,
ces nomades postmodernes. Pour décrire l’importance de l’espace sacral on
peut citer M. Eliade selon qui chacun distingue l’espace sacré, qui est «fort » et
significatif, de l’espace non-consacré, sans structure et sans consistance, c’est-à-dire l’espace amorphe. L’espace profane est « chaos », sans le « point fixe » qui
est nécessaire pour établir le Monde. Ainsi le sacré est l’axe central de toute
orientation future, qui forme la rupture dans l’homogénéité de l’espace et montre sa continuité.
L’image du cercle, de l’espace sacral, comme tout ce qui est sacré, a un
caractère ambigu pour les croyants. Il est fermé à la dimension horizontale, fermé
au monde du quotidien, à la banalité et à ce qui n’a pas de signification. Mais il
est ouvert verticalement pour la communication avec Dieu, pour entrer dans
l’au-delà, c’est « une porte vers le haut, par où Dieu peut descendre sur la Terre
et l’homme monter symboliquement au ciel»
[13]. Dans le cercle, au milieu duquel
existe l’axe central clairement posé et dont les frontières sont évidentes, il y a la
démocratie absolue en face de Dieu. Personne n’a d’endroit ou de position privilégiée, la distance à Dieu est la même pour tous. Le cercle comme symbole
magique est ainsi l’incarnation (personnification) du sectarisme par excellence.
Mais malgré la limitation des enjeux de l’espace pour entrer dans le monde sacral, l’homme peut passer, transgresser d’autres types de frontières entre le profane et le sacré.
Pour tous les hommes religieux, le temps de vivre n’est pas non plus homogène,
non seulement le temps social qui est mesuré par le calendrier et qui est organisé
par le système de la civilisation, mais le temps individuel aussi. Le temps subjectif
qui est vécu subjectivement peut subjectivement changer sa vitesse. Mais les
intervalles de temps, les ruptures dans l’homogénéité de la durée ne sont pas
seulement le propre des hommes de la religion. Les sociétés sans religion explicite ont un temps périodisé aussi, elles ont un point «zéro » (le jour, l’événement)
dans leurs calendriers. Les points zéro peuvent être de deux types : 1. le point de
fondation du monde, d’origine de la culture ou de la tradition religieuse, c’est-à-dire le début du temps linéaire, 2. le point de séparation des périodes, des cycles
de la nature. Ce deuxième type est le point zéro où un cycle finit et l’autre
commence, c’est-à-dire que c’est le point de circularité du calendrier. C’est le
jour du début de la semaine, du mois ou de l’année, le jour de la revitalisation de
l’organisme biologique et social.
On peut considérer ces points de rupture, ces frontières entre deux types de
perception comme des véhicules pour atteindre le sacré. Selon M. Eliade, le
temps sacré « se présente sous l’aspect paradoxal d’un temps circulaire, réversible et récupérable, sorte d’éternel présent mythique que l’on réintègre périodiquement par le truchement des rites »
[14]. Par les rites collectifs sont créés et maintenus ces moments d’éternité et les rites collectifs sont, comme l’a bien montré
M. Eliade, des moyens pour « passer » sans danger de la durée temporelle ordinaire au temps sacré. Dans le groupe de jeunes Luthériens a été établi, par les
rites que j’ai déjà décrits, un nouveau calendrier symbolique. D’une part, la commémoration de Jésus-Christ et de la création du monde selon la Bible a fondé le
jour d’origine, de l’histoire. D’autre part, le jour de la séance, le moment cyclique, a remplacé la sacralité et la domination absolue du dimanche.
Le rite le plus important pour la construction du nouveau calendrier collectif
des jeunes Lutheriens, comme de l’individuel est la cérémonie du témoignage,
c’est-à-dire le fait de raconter l’histoire de la renaissance. Bien que le processus
de conversion ait duré longtemps, les convertis l’interprètent comme une rupture immédiate, un instant très important de leurs vies. C’est l’an zéro de leurs
histoires personnelles de chrétiens. C’est la rupture entre la période de l’enfance
(de la foi de chrétien) et la période de l’adolescence (être un vrai chrétien). Sans
le témoignage, sans la mort symbolique de la vieille vie, sans montrer la monstruosité cachée à l’intérieur de soi, le néophyte ne peut pas devenir un membre
de la « société secrète ». Pour ce rite les néophytes sont préparés à l’aide d’exemples de discours, d’autres témoignages ou en partageant les émotions et les mythes communs. Le sens du rite d’initiation a été bien décrit par M. Eliade, selon
lequel « l’initié n’est pas seulement un “nouveau-né” ou “ressuscité” : il est un
homme qui
sait, qui connaît les mystères, qui a eu des révélations d’ordre métaphysique »
[15]. L’expérience de la mort, de la même manière que dans les tribus
archaïques, est la condition pour entrer dans le groupe, sujet qui a été ignoré, qui
a été tabou à l’époque de la domination de la modernité. On ne parle pas de la
mort dans les sociétés modernes.
Donc le rite des témoignages chez les jeunes Luthériens indique que le novice
a accédé à un autre mode d’existence, inaccessible à ceux qui n’ont pas connu la
mort. Comme conséquence de l’initiation, il n’est pas uniquement plus qualifié.
Sa vie s’enrichit subjectivement, mais également aux yeux des autres. Il devient
meilleur, non seulement à ses yeux, mais les autres lui disent également qu’il est
l’un des leurs. Pour caractériser ce processus, on peut utiliser les termes de
D. Alijevová qui l’appelle «re-signification de la vie de l’individu » ou « la reconstruction, la redéfinition de la perception de soi d’un individu » ou le terme d’« autovalorisation » de D. Hervieu-Léger.
[16]
Pareils rites initiatiques ont existé également dans les systèmes communistes
où l’homme a pu passer au niveau supérieur dans la hiérarchie du parti (le Parti
communiste, l’Union des Jeunes Socialistes, etc.), qui avait un caractère de « société secrète », tout comme les groupes religieux. L’hyper-individualisme officiel
de notre temps n’offre pas de rituels collectifs par lesquels s’effectue le passage
de l’enfance, ou l’adolescence, à l’âge adulte. De tels rituels n’existent pas pour
tous les membres de la société. Et sans les rituels d’initiation dans une société,
l’individu manque le fait de la mort, de la rupture dans son autobiographie, le
sentiment d’être membre de la société, confirmé par les autres. Il manque le
sentiment de participer à l’histoire du Monde, il manque tout simplement l’accès
au sacré.
Les frontières de la vie quotidienne
Pendant les séances des groupes de la nouvelle religiosité on peut souvent observer chez le converti (et ils en ont parlé) le phénomène de l’extase, le même
phénomène qui était typique du christianisme primitif. Dans le groupe de jeunes
Luthériens ce phénomène est surtout lié à la prière, au témoignage et à la partie
musicale. Par les connotations de son étymologie c’est «sortir hors de soi»,
selon la phénoménologie c’est la situation où la conscience «éclate en quelque
chose qui n’est pas elle ». Par rapport à son contraire – la normalité ou le « sens
commun », l’extase est « l’extériorité », « l’être vers autrui» ou « la pression d’un
dehors ».
[17] Ce n’est là que l’ouverture très large d’un horizon sur lequel se découpe l’extase selon les limites qui en déterminent la spécificité. C’est l’exception, la rupture dans la continuité du quotidien, dont l’essence est la régularité du
réel, du normal. L’extase est violence contre la normalité ou comme dit M. Eliade,
c’est quand l’homme éprouve le sentiment de sa nullité, celui de «n’être qu’une
créature ».
[18] L’extase pour les jeunes Luthériens signifie le moment d’union avec
Jésus-Christ, quand ils peuvent sentir sa présence. Ce sont les sentiments évoqués par les activités communes quand le contrôle collectif s’arrête et que chacun
peut exprimer toutes ses émotions, le rire, les pleurs, les souffrances, etc. L’état
d’extase est pour eux « le signe de la nouvelle spiritualité ».
La musique (en général et dans les groupes religieux aussi) fonctionne comme
moyen plus visible de sortir hors de soi (ou au-dessus de soi-même), en même
temps qu’elle est le fondement de la création de la mémoire collective. Selon
M. Halbwachs, la musique est loin de nous isoler dans la contemplation de nos
états internes. « La musique nous fait sortir de nous. Elle nous replace dans une
société bien plus exclusive, exigeante et disciplinée que tous les autres groupes
qui nous comprennent. »
[19] D’après lui, la musique offre à ceux qui le veulent une
possibilité de penser plus librement à un sujet qui les occupe et rend leur imagination active. Ou pour illustrer le caractère de la musique dans la vie sociale, il est
possible d’utiliser l’approche de M. Weber
[20] qui souligne le double caractère de la
musique – rationnel et irrationnel. La dimension rationnelle se développe notamment avec la modernisation et l’intellectualisation. La dimension irrationnelle est
présente surtout dans la musique non moderne, c’est-à-dire la musique traditionnelle ou la musique des tribus contemporaines. Cette deuxième dimension a un
rapport avec la religion, avec la magie, l’extase et le domaine de la transe. Ce
n’est pas une musique intellectuelle, elle exprime la dimension irrationnelle et
l’érotisme de l’homme. La musique non moderne ne sépare pas les musiciens et
les auditeurs, ceux qui jouent de ceux qui écoutent, mais elle engage activement
tous les participants. En bref, l’extase est le signe visible de l’état dans lequel
l’individu entre, dans n’importe quelle dimension du sacré.
Les rites des groupes, en utilisant un langage plus conventionnel, plus univoque
aident à construire l’image de Dieu, l’image de nous-même (qui sommes-nous),
et des autres (qui sont-ils). D’après mes analyses, je peux constater qu’autrui
n’est pas seulement les conservateurs «sans foi» dans l’Église Luthérienne mais
tous ceux sans « la nouvelle spiritualité ». Donc tous les barbares, les païens sont
des objets de missions pour ces nouveau-nés. Tous ceux qui ont besoin d’aide
pour trouver « le chemin du salut». Toutes les caractéristiques qu’ils ont utilisées
pour l’identification d’eux-mêmes ont été construites en opposition avec les caractéristiques « des autres ». Les caractéristiques propres du groupe, surtout positives, peuvent être adoptées par le converti pour se caractériser lui-même. Cette
double altérité, la tension entre « le monde des pécheurs » et « le monde de
Dieu » place le croyant à la frontière entre eux et Lui, et par cette tension il
obtient l’énergie vitale et créatrice, énergie pour intervenir dans le monde profane mais aussi pour essayer de se rapprocher de Dieu. Par l’image de l’autre,
l’homme peut créer son « moi» complet. Si l’homme doit trouver un mauvais
moi pour se compléter, il doit pour se compléter trouver également « des autres »,
différents de « nous ». L’image du monde des pécheurs est comme le bouc émissaire, qui aide à unifier le groupe. Par la description des autres, des non-chré-tiens, ils constituent l’image de souillure qui est typique de tous les systèmes
religieux. Cette image de l’interdit imprègne des endroits comme les bars, les
boîtes, mais aussi les programmes de télé, et l’érotisme, la pornographie, l’homosexualité qui y prédominent. De même font partie de l’interdit des pratiques
de vie, par exemple, avoir des relations sexuelles avant le mariage.
Ce groupe, à l’instar de beaucoup de groupes de « nouvelle religiosité » n’a pas
d’organisation institutionnelle visible ni d’appareil bureaucratique. Il suffit, comme
dit M. Maffesoli, que cette communauté locale «se sente partie prenante de la
communion invisible des croyants »
[21]. C’est le groupe de sentiments, de mémoire émotionnelle, le groupe sectaire qui « peut être compris comme une alternative à la pure gestion rationnelle de l’institution »
[22]. Ainsi, la conversion à l’époque de la postmodernité peut être comprise comme une réécriture de l’autobiographie personnelle, comme reconstruction d’identité (D. Alijevová) par les tribus actuelles. La conversion est la forme de « l’autovalorisation » de l’homme
(D. Hervieu-Léger) dans la société de masse, dans la société où il reste seul,
dépourvu du sens de l’existence, sans partager son émotion avec les autres.
Ainsi l’individu peut tirer l’énergie et le sens de l’existence dans le «nous » par la
conversion. Pour caractériser brièvement la forme de ce groupe, on peut dire,
en citant M. Maffesoli, que c’est « une religion du quotidien, c’est-à-dire une
religion de la perpétuelle mise en relation, “reliance” des uns avec les autres, et
bien sûr liaison à ce “monde-là”»
[23]. Dans la conversion, en appliquant l’approche de M. Maffesoli, le « moi» égoïste ou critique est remplacé par le « je » qui
s’épuise dans l’autre. Le rapport conflictuel, consensuel ou contractuel qui a
existé entre le « moi» autonome et ce « tous » qui est le social est remplacé par le
rapport entre le « je » de la personne qui se perd dans le « nous » de la tribu. Ainsi
on peut constater que la tribu est source de sacré, de puissance qui rend actif
l’individu, c’est la source où « je » puise une énergie nouvelle.
L’augmentation du nombre des groupes similaires au groupe présenté dans
ce texte exprime le changement des fondements de la civilisation moderne. D’après
les résultats de mon étude, je peux confirmer la thèse de M. Maffesoli
[24] selon
lequel les symptômes de la vie sociale contemporaine dans le domaine religieux
sont des formes mineures du sacré (que j’ai appelé le sectarisme); dans le domaine social c’est la multiplicité des réseaux et dans le domaine politique c’est le
désengagement. De plus, l’orientation des croyants vers l’expérience
« présentéiste » signifie et souligne le caractère postmoderne de la nouvelle religiosité. Ou inversement on peut dire que l’augmentation des nouvelles religiosités exprime un caractère propre, c’est la forme pure de la postmodernité.
[1]
Michel Maffesoli,
Le temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les socié-
tés de masse, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.
[2]
Zygmunt Bauman,
Intimations of postmodernity, London, Routledge, 1991.
[3]
Il est important de souligner que ce capitalisme utopique, au contraire du socialisme
utopique, est vide. C’est le capitalisme sans l’idéologie. L’homme n’est plus con-
fronté à une altérité comme la bourgeoisie pour le socialisme, il n’y a plus d’apparte-
nance à un corps collectif historique comme une classe sociale. L’homme reste tout
seul.
[4]
Max Weber,
Sociologie des religions, Paris, Gallimard, 1996.
[5]
Danièle Hervieu-Léger,
Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris,
Flammarion, 1999, p. 121-124.
[6]
Ibid., p. 124.
[7]
Selon Mircea Eliade, « le sacré se
manifeste, se montre comme quelque chose de
tout à fait différent du profane. » (
Le sacré et le profane, Paris, Folio/essais, 1990,
p. 17). Max Weber distingue l’opposition entre ordinaire (quotidien) et extraordi-
naire, et Rudolf Otto appelle le sacré le
mysterium tremendum,
majestas,
mysterius
fascinans, ce qui exprime bien son caractère.
[8]
Émile Durkheim,
Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Livre de Po-
che, 1991 (p. 538).
[9]
Stanislas Breton,
La prière, la mystique, l’extase, dans :
L’État des religions dans
le monde Dir. M. Clévenot, Paris, La Découverte, 1987, (p. 394).
[10]
Mircea Eliade,
Initiation, rites, sociétés secrètes, Paris, Gallimard, 1992.
[11]
Maurice Halbwachs,
La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997, (p. 31).
[12]
Maurice Halbwachs,
Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Albin Michel, 1994,
(p. 218).
[13]
Op. cit. (p. 29). Selon lui, l’axis mundi, le pilier cosmique ne peut pas résider en moi
mais seulement en nous.
[14]
Mircea Eliade,
Le sacré et le profane, Paris, Folio/essais, 1990, (p. 65).
[15]
Op. cit. (p. 162).
[16]
Dilbar Alijevová,
La « désignification » de la vie humaine dans les pays post- socia-
listes. Les Cahiers de l’imaginaire n°14-15, Paris, L’Harmattan 1997 et Danièle
Hervieu-Léger,
Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris, Flam-
marion, 1999.
[17]
Stanislas Breton,
La prière, la mystique, l’extase, in
L’État des religions dans le
monde, Dir. M. Clévenot, Paris, La Découverte, 1987.
[18]
Mircea Eliade,
Le sacré et le profane, Paris, Folio/essais, 1990, (p. 16).
[19]
Maurice Halbwachs,
La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997, (p. 40).
[20]
Max Weber,
Sociologie de la musique. Les fondements rationnels et sociaux de la
musique, Paris, Éditions Métailié, 1998.
[21]
Michel Maffesoli,
Le temps des tribus : le déclin de l’individualisme dans les socié-
tés de masse, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988, (p. 107).
[22]
Op. cit. (p. 110).
[23]
Michel Maffesoli,
La transfiguration du politique. La tribalisation du monde, Pa-
ris, Bernard Grasset, 1992, (p. 228).
[24]
Michel Maffesoli,
La connaissance ordinaire. Précis de sociologie compréhensive,
Paris, Libraire des Méridiens, 1985.