2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Orphée – le médiateur
Armelle Kierzek
Au premier degré, et en vertu d’un empirisme naïf, la réalité sociétale nous
apparaît tel un kaléidoscope, où le mouvant et le bigarré s’enchevêtrent en donnant naissance à une multitude de contrastes. Formes labiles, éphémères et dansantes, qui s’évanouissent lorsque l’on veut les saisir et qui pourtant n’existent
que dans cette imbrication hétéroclite et évanescente. Mais, au second degré,
c’est cette même réalité phénoménale qui, comme nous l’a appris Edgar Morin,
relève du paradigme de la complexité, où par une étrange alchimie, une multitude d’interactions crée des liens, qui à peine noués se rompent, se recomposent, s’interpénètrent pour donner naissance au tout sociétal.
Or, une instance aussi disparate ne saurait être appréhendée à travers les
catégories rigides d’un rationalisme forcené, qui suppose que les faits sociaux
sont stables et définissables à travers des caractéristiques clairement circonscrites. La conséquence pourrait en être fâcheuse, qui aboutirait à cette paresse de
l’esprit consistant à affirmer, à l’instar de Gorgias le Sophiste, que rien ne peut
être dit ou si toutefois cela pouvait l’être, le langage ne pourrait satisfaire cette
exigence.
Il nous faut donc faire acte de résistance pour dépasser ces antagonismes et
chercher une approche faite elle aussi d’hétérogénéité « pour aboutir sinon à un
système, du moins à une fresque contrastée, mais équilibrée »
[1] car – et nous le
soulignons – il existe une dynamique de la tension, une force des contradictoires,
une richesse infinie de l’équivoque, animant en profondeur les phénomènes sociaux et les structurant secrètement, ce dont le paradoxe rend compte avec fidélité. Le paradoxe est ainsi cet outil épistémologique, «qui alimente le composite
complexe de la société »
[2], il est aussi ce que pulvérise la tentation mortifère de
l’unité réductrice et surtout il est ce qui rend la synthèse dialectique à jamais
inopérante, inscrivant la réalité dans l’antinomie.
Les exemples sont nombreux qui attestent de ces tensions intimes, déchirant
parfois le tissu social ou le recomposant à travers une autre trame. Quant aux
commémorations, elles épousent si parfaitement ce schéma qu’elles en constituent un cas exemplaire.
Ainsi, à l’envi, elles nous confirment que la société vit et se régénère grâce à
« une unitas multiplex » où, en la circonstance, le donné mondain se distend
entre ces deux pôles contradictoires : d’une part la tentation de l’amnésie – où
tout un chacun vit avec avidité l’instant sur «un mode fictif » – et d’autre part la
tentation du repli mnésique – où tout un chacun croule sous une avalanche de
musées, de lieux de mémoires, d’autobiographies et de théâtralité mémoriale.
A priori, l’analyse de la profusion commémorative pourrait renvoyer à l’imaginaire sociétal, où les icônes mnésiques s’intègrent parfaitement dans le renouveau et dans l’omniprésence de l’image. Cependant a posteriori – et ce questionnement nous apparaît plus fécond – comment comprendre ce paradoxe,
celui d’un pouvoir technocratique reposant sur la rationalité des Droits de l’homme
et qui pourtant use et abuse d’images, d’émotions et d’affects?
On peut à l’évidence penser que l’image n’est plus comme à l’époque moderne un simple ornement visant à souligner les signes de l’investiture du pouvoir
car soumis à l’exponentielle de la production d’imageries ; le pouvoir mise désormais sur cette instance pour se produire et se réaliser. En forçant le trait, on serait
tenté de dire que l’image en assure la monstration et l’exhibition, confondant par
là même l’être et le paraître et mettant à l’écart – de façon définitive – le masque
ou « la représentativité » du pouvoir antérieur. En effet, l’image est un démultiplicateur de présences, qui projette par une mise en abîme la figure même de ce
pouvoir, qui se nourrit désormais de son apparence.
Mais plus précisément, on s’attachera à montrer que cette récente métamorphose du politique n’est pas exempte de stratégie, car le pouvoir n’ignore pas
que cet excès iconologique lui assure une mise en relation qui conduit à la reliance
– archétype du pouvoir – faisant de cette dernière « ce ciment mystérieux, non
logique, non rationnel, qui n’est pas constitué uniquement de moments exceptionnels : fêtes, liturgies, rituels, dont on accrédite la religion, mais qui s’inscrit
dans ce que le quotidien a de plus anodin »
[3]. Création du « divin social» selon
Durkheim, qui telle la religion produit des représentations à travers lesquelles
une société vit et se reconnaît.
Cette optique n’est pas sans incidence sur notre mise en perspective et balaie
le lieu commun selon lequel les commémorations évolueraient dans une sphère
de simple divertissement culturel, mais elle réitère à l’envi que ce phénomène
s’intègre dans un schéma récurrent, celui des reliquats de religiosité, celui des
religions par analogie.
Or, en quoi sommes-nous autorisés à doter les commémorations d’une estime plus puissante que les autres effigies
?
Une évidence s’impose : si la plupart des icônes s’épuisent dans le présent,
l’imagerie commémorative fait de la mémoire l’instrument de maîtrise de la temporalité. Elle donne ainsi de la densité au temps, qui n’est qu’en cessant
d’être. Elle tisse un lien pérenne entre le passé et le présent. De surcroît, en
dominant l’oubli, par lequel tout un chacun peut se sentir menacé, elle rend les
hommes solidaires les uns des autres, les unifiant à travers un monde imaginal
commun. Mais en prétendant que la mémoire convoque le passé, on ne peut
qu’admettre qu’il lui est impossible d’échapper au questionnement sur l’origine,
moment fondateur et sacré, qui harmonise la distribution axiologique à laquelle
une société se raccroche et qui légitime le politique pour nous renvoyer à ce
truisme : il n’est pas de politique sans mystique, il n’est pas de politique sans
sacré.
C’est cela même qu’il nous faut mettre en exergue, pour que cette réalité
sociologique perde de sa légèreté ou tout au moins de son aspect de divertissement plus ou moins élégant, sérieux ou festif. En étant interrogation sur l’arché,
il apparaît en tout cas que les commémorations s’érigent en mythes des sociétés
postmodernes et qu’à ce titre on peut les soupçonner de prétendre à tenir lieu
d’Imaginaire Central, qui est « ce qui assure la réponse à quelques questions
fondamentales. Qui sommes-nous ? Que voulons nous ? … La société doit définir son identité… Sans la réponse à ces questions, il n’y aurait pas de monde
humain, pas de société, pas de culture. Tout resterait chaos indifférencié »
[4].
La thématique de la construction identitaire devient ainsi le fil rouge de ces
mythes postmodernes. Pour ce faire, les commémorations restaurent des figures
primordiales, qui actionnent par dérivation tous les ressorts de l’organisation
sociale et focalisent tout questionnement sur ce noyau sémantique. Bien d’autres
commentaires pourraient être proposés, mais il apparaît en tout cas qu’en interrogeant l’origine, les commémorations deviennent les éléments les plus structurants de la société. D’ailleurs, c’est en tant que quête généalogique, ou instinct
très puissant de la trace, que la théâtralité commémorative met en relation les
générations, réitérant inlassablement que «l’affabulation généalogique chez les
hommes a le caractère involontaire du réflexe musculaire, que ce soit les mythes
pour les sociétés, les récits pour les individus, et ceci contre Eros : plaque archaïque, préhumaine et bestiale»
[5]. En ce sens, il y a certainement un parallèle à faire
entre les commémorations et l’instauration de l’ordre, un ordre sorti du chaos
des pulsions, menace essentielle contre l’organisation sociétale.
Cependant, force est de constater qu’il est devenu bien difficile de discerner
l’Imaginaire Central, car sous l’effet du pouvoir tentaculaire de l’image, les traces
mnésiques se perdent dans l’imbroglio iconologique.
De surcroît, un autre paradoxe surgit : comment supposer qu’au sein de la
sphère politique les questionnaires de la culture proposent consciemment une
pluralité d’images fondatrices prenant le risque d’ébranler un des plus puissants
archétypes du pouvoir, le souci d’unifier ? Il faut savoir que, dans toute logique de
gouvernement des hommes, il est toujours question de domination.
Dans ce désir forcené de soumettre, le pouvoir gomme les différences, rejette
le désordre et veut avoir prise sur les façons de penser et de se comporter. Or,
face à la saturation du pouvoir technocratique – et tel est ce qui constitue notre
hypothèse – nous posons que sous l’enchevêtrement de l’imagerie commémorative se dissimule une nouvelle religion d’État, ultime tentative de ce même pouvoir pour unir les hommes et façonner leur identité. Cette intuition peut être
approfondie : sous le bonheur aseptisé des images mnésiques, sous l’exaltation
de la trace, apparaît comme en pointillé la stratégie d’un pouvoir essoufflé, cherchant dans l’émotion et le sacré les moyens de son eschatologie.
Le mythe d’Orphée est à cet égard tout à fait éclairant pour analyser cette
récente métamorphose du politique. Alors que la modernité s’associait à la figure de Prométhée, symbolisant la maîtrise et la technocratie, la postmodernité
lui substitue Orphée le divin médiateur, qui renoue à notre insu avec l’ordre
captieux de l’image et la sacralisation du politique.
Orphée, dont le mythe nous dit qu’il doit son ascendance à Apollon et à
Dionysos et qui d’un point de vue épistémologique nous apparaît aisé à débusquer dans sa face lumineuse, nous permettant ainsi de déconstruire le montage
politique et d’en chercher la cohérence secrète. Orphée, qui s’immisce et se
cache derrière l’usage stratégique de la mémoire, visant par l’intermédiaire des
images hiérocratiques à éduquer, à normaliser et à fabriquer de l’identité, devenu
le dernier avatar d’un humanisme finissant. Et c’est ce visible-là qu’il nous est
possible d’éclairer davantage en exposant les différentes figures d’Orphée apollinien, qui constituent comme autant de paradigmes des intentions du politique.
Orphée machiavélique, qui à l’instar de son maître sait «déchiffrer dans le présent, les maux à venir » et désire accroître son pouvoir.
La machinerie à produire de l’identité se met alors en place, et il en ressort
une identité qui relève d’un pragmatisme avisé, d’un bricolage idiosyncratique,
qui change au gré des circonstances. Il n’est rien d’étonnant dans ce contrat, car
construire une identité revient à mettre en exergue des caractéristiques différentielles. Or, qu’est-ce que différencier, si ce n’est élire, sélectionner pour aboutir à
s’affirmer
?
Or, c’est précisément ce «mercantilisme gouvernemental» qui n’aboutit qu’à
une adhésion molle de la part des concitoyens. Et comme Edgar Morin nous l’a
enseigné : face à l’échec de l’ordonnancement, une nouvelle modalité
réorganisatrice surgit.
Orphée, le poète ou l’esthétisation du politique
À ce niveau, commémorer revient à transmettre, c’est-à-dire à déjouer l’éphé-mère et le précaire qui se lovaient dans l’entreprise commémorative réduite aux
enjeux du présent, pour produire de sublimes répétitions, où s’inscrit ce que le
politique a choisi de retenir.
Dès lors, la construction identitaire est surenchère opiniâtre pour produire
des référents assurant stabilité et permanence dans l’axiologie de la société. Ainsi
sont satisfaites les exigences du processus identificatoire, où l’on découvre qu’identité vient de idem qui signifie semblable.
Dans cette optique, la transfiguration du politique est à appréhender comme
activité de la forme, proche de l’art et de la plastique, façonnant de l’intérieur la
subjectivité collective. Notre intention est de mettre l’accent sur le fait que la
création d’identité n’est pas, pour le politique, une fonction parmi tant d’autres,
mais elle est au cœur même du politique. Quant à l’esthétisation du politique, ou
– si l’audace nous est permise – sa féminisation, nous pensons qu’elle ne constitue en réalité qu’un artifice supplémentaire pour assujettir les hommes.
Cependant, cette école de civisme tend à prouver que l’identité peut rapidement se pervertir en façonnement de l’identique, non exempte de stéréotypes.
Dès lors il serait imprudent d’occulter que, précisément, c’est en sculptant
l’identitaire que le politique produit des réactions subversives de la part des concitoyens, signalant que l’identité est toujours faite d’insoumission et de ludique.
Pour dépasser ce nouvel antagonisme, tous les renforts de la commémoration sont monopolisés, pour tenter d’unifier ces éléments contradictoires.
Orphée, le prêtre ou la socialisation du politique
Il faut insister sur le fait qu’ici, l’imaginaire commémoratif se hisse au niveau d’un
récit mythique, miroir collectif constitué par l’institution culturelle, afin que les
concitoyens puissent mieux se définir et mieux se reconnaître à travers leur origine.
De fait, être membre d’une même communauté ne se réduit pas à partager
les mêmes idéaux, mais à se vouloir fils de …
Pour ce faire, les gestionnaires créent des «Imago » ou figures primordiales,
permettant à l’homme de se structurer, en s’identifiant à … Ainsi est reproduit à
l’envi ce que dit Elohim dans la Bible : « faisant l’homme à notre image » ou bien
renvoie au concept psychanalytique, qui fait de l’image l’élément de référence
sur lequel se construit la subjectivité de l’enfant en introjectant la représentation
idéalisée du père.
Or, par de tels agissements, les commémorations peuvent donner lieu à des
perversions. L’obsession généalogique en vient à se confondre avec l’idéal de
pureté, s’appuyant sur une origine fantasmée et incontestée, qui à n’y prendre
garde fonctionne très vite comme idéologie dangereuse qui n’exclut pas la tentation du repli identitaire. La culture ressort ainsi d’un processus analogue à n’importe quel élément de ségrégation ou telle la race ou l’ethnie s’apparente à la fois
à une possibilité de reconnaissance et à une possibilité d’exclusion.
Pour dépasser cette catachrèse structurale, une autre figure d’Orphée est
alors requise.
Orphée, l’amant ou le paradoxe d’une politique « nécrophage » s’épuisant à ressusciter
la mort
Il va de soi que le politique est en premier lieu la gestion de la vie et du présent.
Or, la transfiguration récente du politique nous place devant ce paradoxe: si la
gestion du présent échoue, si le politique ne parvient pas à rendre la mémoire
vivante, le passé se confondra avec la mort et ne parviendra plus à donner vie au
présent.
Les commémorations ont ainsi un rapport intime avec la mort qu’elles tentent de nier par une promesse d’éternité. Pour cela, les gestionnaires de la culture se métamorphosent en métaphysiciens et créent, selon Nietzsche, la pire
des fictions, celle des « arrière-mondes ». Au monde ici-bas, ils substituent un audelà transcendant et sacré, aux corps des défunts-héros, ils substituent une âme
immortelle et au temps, L’éternité.
En ce sens, il nous semble opportun de signaler que les commémorations
sont une violence faite à la violence, car elles produisent le substitut imaginaire et
édulcoré d’une histoire aux prises avec la mort, la cruauté et les faiblesses humaines.
Face à cette vaste entreprise de « momification », selon la pertinente expression de Nietzsche, rien de surprenant à ce que les concitoyens se révoltent. Non
point révolte violente, mais révolte au sens étymologique signifiant tourner le
dos à, se dérober.
C’est pourquoi notre première hypothèse selon laquelle le sacré s’est substitué à la raison pour créer de la mémoire collective et du lien social peut désormais se décliner à travers cette seconde hypothèse: la mémoire sécularisée est
en fait devenue la pierre d’achoppement de croyances scissionnaires, subversives, hérétiques.
Dès lors, les autres figures d’Orphée sont convoquées, celles d’un Orphée
sombre, agité, héritier de Dionysos, qui à l’instar des Orphiques se détourne de
la religion officielle, pour entonner une incantation magique, que l’on retrouve
au sein de la postmodernité.
D’un point de vue épistémologique, il est clair que les outils habituels de la
sociologie sont dérisoires et inappropriés pour rendre compte de l’invisible, de
l’indicible et de l’évasif, comme autant de traits singuliers de ces identités rebelles.
C’est pourquoi la figure d’Orphée le musicien nous fournit une métaphore de
choix pour appréhender cette hétérogénéité structurale, irréductible à toute
discursivité traditionnelle.
Musique comme isomorphique aux images mnésiques, qui exprime l’identité
en la soustrayant, la rend volatile, éphémère dans l’acte même par laquelle elle la
révèle. Et c’est cette même ipséité musicale que nous pouvons percevoir comme
protestation contre la pesanteur de l’institué, et qui éclate en une polyphonie
identitaire.
Or polyphonie n’est pas cacophonie. Toute musique suppose toujours un
point d’orgue final, une harmonie ou un thème itératif. De même, il est nécessaire de se rendre attentif au rythme intime et secret des multiples tribus, dont
nous parle M. Maffesoli, pour en dégager le tempo commun. Unités plurielles
donc, qui se reconstituent en réaction contre le poids de l’institution.
Mais dans cet antagonisme pouvoir / contre-pouvoir, il nous est aisé de repérer que mémoire sécularisée et mémoire subversive s’opposent pour mieux se
renforcer l’une l’autre et qu’elles ressassent à l’envi cette litanie du politique, où
la lutte entre dominants et dominés s’inscrit dans une surenchère permanente.
En ce sens, notre paradoxe initial s’éclaire, si l’on considère métaphoriquement les commémorations comme l’hydre, qui multiplie ses têtes, lorsqu’on entreprend de la décapiter.
[1]
Michel MAFFESOLI,
La connaissance ordinaire, Paris, Librairie des Méridiens, 1985,
p. 179.
[3]
Michel MAFFESOLI,
La Contemplation du monde, Paris, Grasset, 1991, p.128.
[4]
Cornélius Castoriadis,
L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975,
p.190.
[5]
Quignand,
Le sexe et l’effroi, Paris, Gallimard, 1994, p.12.