2002
Sociétés
Contributions
Le destin de la subjectivité humaine dans le monde moderne : Weber, Schumpeter, Ortega y Gasset
Nicolas Garant
La comparaison des discours critiques de la modernité de Weber, Schumpeter
et Ortega y Gasset met en lumière le doute pessimiste qu’ils manifestent à l’égard des
conditions de formation et d’affirmation de la personnalité dans les sociétés modernes. Ils
appréhendent ce point de non-retour dans l’évolution de la civilisation occidentale à partir
duquel le processus de rationalisation et de bureaucratisation du monde, bien qu’associé à
l’amélioration du niveau de vie, débouche sur un encadrement mortifère et un appauvrissement de la subjectivité humaine.
La lecture positiviste ou sociologique dont ont été l’objet certains discours critiques de la modernité du début du siècle a souvent contribué à occulter la charge
morale qui animait le questionnement de ces auteurs, nous privant par le fait
même d’une clé essentielle pour mieux saisir leur vision du monde. En confrontant dans cet article la perspective de Weber, Schumpeter et Ortega sur le devenir des sociétés modernes, notre objectif est précisément de redonner toute l’ampleur à un questionnement qui n’a plus cours aujourd’hui et qui place au centre
de ses préoccupations les conditions de formation et d’affirmation de la personnalité dans le monde moderne.
Deux perspectives informent l’interrogation de ces trois Européens sur la
« place de l’individu » dans les sociétés modernes : une perspective générale qui
anticipe la personnalité, le « type » d’individu ou d’humanité que contribuent à
façonner les modes de conduite « pétrifiés » de la civilisation moderne, et une
perspective plus restrictive qui s’inquiète de la nature des conditions objectives
qui encadrent et informent la réalisation d’entreprises individuelles exemplaires.
Si la première perspective mobilise une part importante de leur appréhension en
ce qui concerne la nature de la civilisation à venir, c’est toutefois la seconde qui
suscite le plus d’inquiétude, puisque tous les trois soutiennent une perspective
élitiste des changements sociaux. Leur interrogation sur les conditions d’initiative et de création exemplaires, de rupture avec l’ordre routinier et de leadership
déterminé dans le monde à venir prend un tour dramatique puisqu’ils constatent,
à l’instar de Thomas Mann, qu’à la question, posée consciemment ou inconsciemment, sur le sens suprême de tout effort et de toute activité, l’époque ou
l’impersonnel autour de nous ne peut faire mieux que nous opposer « le silence
du vide ». Une situation qui paralyse « les efforts d’un caractère droit » dit Thomas
Mann, et s’étend « par-delà l’âme et la morale jusqu’à la partie physique et organique de l’individu ». Retraduit dans la perspective de Weber, Schumpeter et
Ortega, cela revient à dire que dans un univers rationalisé, massifié, standardisé
et impersonnel, fermé à toute forme de « récupération » individuelle de signification éthique, il n’y aurait plus de raisons objectives, supra-individuelles pouvant
encourager des individus à « fournir un effort considérable qui dépasse la mesure
de ce qui est communément pratiqué »
[1]. La socialisation de la civilisation capitaliste chez Schumpeter (1re partie), la standardisation des espaces nationaux chez
Ortega (2e partie), la routinisation bureaucratique des sphères sociales d’activité
chez Weber (3e partie) s’accorderaient ainsi, comme tableaux du monde à venir,
dans cette façon d’associer le développement des sociétés modernes à un « appauvrissement de la subjectivité humaine »
[2] (4e partie).
1 La socialisation de la conduite de vie
Il faut que l’homme se sente d’abord limité dans ses possibilités, ses sentiments et ses projets par toutes sortes de préjugés, de traditions, d’entraves
et de bornes, comme un fou par la camisole de force, pour que ce qu’il
réalise puisse avoir valeur, durée et maturité… En vérité, c’est à peine si l’on
peut mesurer la portée de cette idée! [3]
Ce passage de Musil illustre bien l’inquiétude qui s’affirme dans le sillage de la
rationalisation de la communauté. On se préoccupe des conséquences de cette
évolution sur la conduite de vie et l’affirmation personnelle. Les progrès du tournant du siècle sont alors trop importants pour ne pas donner l’impression que les
capacités offertes à l’individu, en le libérant des pesanteurs de la société traditionnelle, prédisposent au vertige d’une liberté trop grande
[4], peu susceptible de
conduire à une individualité forte. Pour Ortega, Weber et Schumpeter, il ne fait
aucun doute que les conditions avantageuses de la liberté contemporaine conduisent, en réalité, à une autonomie problématique, trop repue pour être conquérante, et plus massifiée que noble, atomisée qu’individualiste, et formelle que
personnelle.
Le scénario hypothétique proposé par Schumpeter pour expliquer le remplacement du capitalisme par une société socialiste s’inscrit dans cette perspective.
La « socialisation de la mentalité bourgeoise »
[5] chez Schumpeter, à l’instar de la
bureaucratisation chez Weber, implique en effet une certaine dévalorisation objective de la personnalité, de la force de volonté et de l’initiative individuelle
(p.181). Ce n’est pas simplement les « choses » mais aussi les « âmes » que le
capitalisme s’emploie à modeler pour le compte du socialisme (p. 294). Le processus d’« évaporation de la substance de la propriété » (p. 194) que décrit Schumpeter ne se résume donc pas à une simple substitution de type organisationnel
de la grande entreprise rationalisée à la « propriété privée » de l’univers bourgeois. Car depuis Hobbes et Locke jusqu’à Stuart Mill, et de la
Magna Carta à
l’
Habeas Corpus, le rapport de concordance entre l’émergence de la figure individuelle et la consolidation du droit de propriété s’avère trop fort pour que « l’appropriation dématérialisée, défonctionnalisée et absentéiste » dont parle Schumpeter n’implique un retournement substantiel de la condition du sujet dans les
sociétés « désenchantées » et « socialisées ». L’histoire de la propriété comme
prolongement juridique et métaphorique de la personne est trop liée à l’histoire
de la constitution de la figure individuelle pour que la disparition progressive de
cette « institution » ne renvoie la double image d’une civilisation soumise à une
rationalisation impersonnelle des motifs à la base de l’initiative individuelle et
d’un sujet en perte d’autonomie.
À l’instar de Weber, Schumpeter ne se fait d’ailleurs pas d’illusion sur les
implications découlant du contrôle de l’activité économique : « Pour ma part, je
ne puis, étant donné les conditions de la vie moderne, me représenter une organisation socialiste, sinon sous la forme d’un appareil bureaucratique gigantesque
et tentaculaire. Toutes les autres possibilités concevables aboutiraient à la faillite
et au chaos » (p. 275). Or curieusement, son évaluation du degré de liberté ou
d’autonomie laissé à l’individu sous le poids de cet « appareil bureaucratique gigantesque et tentaculaire » ne conduit pas, comme chez Hayek et Mises, à un
asservissement incontournable de l’individu
[6]. Faisant valoir ce qu’il appelle
l’« indétermination culturelle du socialisme », il précise même, non sans un certain cynisme, qu’il n’est pas du tout interdit de croire que l’organisation de type
socialiste puisse garantir, conformément à la doctrine marxiste, la réalisation
« vraiment » individualiste de la personnalité (p. 228).
Si on accepte de jouer le jeu et qu’on ignore l’ironie qui informe ces propos
généreux, on constate malgré tout que les modalités hypothétiques de fonctionnement d’une société socialiste débouchent, dans le scénario schumpetérien, sur
des voies d’affirmation individuelle assez problématiques. C’est seulement en
dehors des sphères d’activité proprement économiques que l’homme serait susceptible d’opérer sur un mode individualiste, laissant, dit-il, « l’énergie humaine
s’écarter des affaires ». Ce serait, ajoute-t-il, les activités « extra-économiques »
qui seraient désormais en mesure d’attirer « les meilleurs esprits » et de fournir
« les occasions d’aventures ». Pour autant que la notion d’activité extraéconomique puisse avoir un sens, Schumpeter ne précise pas cependant dans quelle
mesure ces activités extra-économiques seraient susceptibles d’échapper au contrôle bureaucratique et, du fait d’être réduites à jouer un rôle négligeable, contribueraient à l’émergence de personnalités fortes, d’individualités inspirées et de
minorités créatrices.
De manière générale, la poursuite du « progrès » que Schumpeter se permet
d’associer à un ordre d’innovation routinier et bureaucratique s’avère d’ailleurs
plutôt curieuse. L’équipe et l’action concertée qui apparaissent pouvoir prendre
efficacement le relais du règne de la « personnalité créatrice » que fut l’entrepreneur bourgeois débouchent sur une capacité d’innovation insolite, opérant davantage sur la base d’une gestion « prosaïque » ou du « calcul strict » que sur le
mode romantique de « l’éclair d’intuition géniale ». Le progrès envisagé est loin
d’aller de soi surtout lorsqu’il mentionne qu’il tend à se « dépersonnaliser et à
s’automatiser » et que le « travail des bureaux et des commissions tend à se substituer à l’action individuelle » (p. 181). En fait, la plausibilité logique du progrès et
du socialisme que Schumpeter défend sur le papier mais qu’il dénie instinctivement s’établit sur des couples antinomiques : routine et progrès, mécanisation et
innovation. À la différence de Weber et Ortega, Schumpeter apparaît vouloir
ignorer cette contradiction lorsqu’il laisse entendre que, grâce au travail d’équipes et de spécialistes entraînés, capables de travailler « sur commande », « l’innovation est en voie d’être ramenée à une routine » (ibid.).
Pour bien cerner les convictions de l’auteur, il faut savoir déceler le double
langage que s’autorise Schumpeter. Comme le signale Osterhammel, l’optimisme
mesuré dont fait preuve Schumpeter lorsqu’il aborde les avantages que pourrait
avoir, sur le plan de la productivité, une gestion socialiste, laisse place à une
« ironie pessimiste » lorsqu’il prend conscience que la logique d’effort et de dépassement individuel portée sur le plan culturel par l’entrepreneur ne sera pas en
mesure de réapparaître.
[7] On ne peut donc suivre l’auteur jusqu’au bout et endosser la description avantageuse qu’il nous donne d’une gestion socialiste qui, débarrassée des incertitudes et des scrupules de la société capitaliste, serait en
mesure de contrôler, plus que tout autre type de régime, les éléments perturbateurs, « déviants » ou improductifs. Car le clin d’œil de l’auteur est évident. L’image
orwelienne
[8] d’un monde voué, dans la totalité de ses manifestations, au « maintien » productif d’une discipline collective est trop forte pour ne pas engager le
scepticisme de l’auteur sur les conséquences résultant d’une telle mise au pas de
la conduite individuelle. Le bilan historique peu concluant qu’il dresse des affinités entre les partis socialistes et la démocratie, et la perplexité à peine voilée dont
il fait preuve à l’égard de la tentation du pouvoir qui ne saurait manquer de
s’affirmer dans un régime socialiste en raison du formidable contrôle que ce type
de gestion permettrait d’octroyer à ses décideurs, suffisent à meubler « l’indétermination culturelle » du socialisme, lorsqu’on interroge les convictions personnelles de l’auteur, d’une liberté et une individualité problématiques.
2 La renaturalisation de l’espace national
À l’instar de bien des penseurs du tournant du siècle, Ortega s’inquiète de la
marge d’individualité que son époque ménage à l’espèce humaine. Une inquiétude qui s’exprime de façon notable par l’image de la « masse » qu’il met en
scène et popularise dans ses essais journalistiques des années vingt
[9]. La masse
incarne cette « structure de la vie » contemporaine qui empêche au « plus haut
degré que l’homme vive en tant qu’individu » (1961, p. 33).
La masse, ou plutôt l’« homme-masse » qui la compose fait preuve d’une « ingratitude foncière envers tout ce qui a rendu possible la facilité de son existence »
(p. 100), et se montre réfractaire à l’idée de se soumettre, se restreindre, se
contenir, et de se reconnaître des obligations. Une indocilité qui conduit à l’intransigeance, car satisfait tel qu’il est, l’homme-masse ne peut que haïr mortellement ce qui n’est pas lui (p. 120). C’est pourquoi il revendique le « droit d’en finir
avec la discussion » et « répudie toute forme de communauté qui impliquerait en
elle-même l’acceptation de normes objectives, et cela depuis les conversations
jusqu’aux Parlements en passant par la science » (p. 117). Il consacre alors la
violence comme prima ratio, et s’élève contre tout ce qui diffère de l’ensemble
indifférencié.
L’action néfaste de la masse ne se réalise pas à proprement parler de manière diffuse ou cumulative, par l’action des seuls comportements individuels,
elle se concrétise surtout par l’intermédiaire de l’État contemporain : « L’étatisme, dit Ortega, est la forme supérieure que prennent la violence et l’action
directe constituées en normes. Derrière l’État, machine anonyme, et par son
entremise, ce sont les masses qui agissent par elles-mêmes » (p. 174). Considérant que l’État est, avant tout, « producteur de sécurité », et que l’homme-masse
se reconnaît dans l’État, celui-ci n’a de cesse de réclamer son intervention contre
tout ce qui lui apparaît problématique, avec le risque de le voir anéantir toute
minorité créatrice qui le gêne (p. 171), mais aussi toute spontanéité sociale.
La menace provient précisément de la tâche à laquelle semble condamnée
cette « machine formidable » qu’est l’État contemporain : la consolidation excessive de l’éthos national. Cet interventionnisme d’inspiration nationaliste travaille
à rendre « définitif et spirituel » (p. 224) ce qui, par essence, est dynamisme pur
et contingence historique.
L’ensemble des maux identifiés par Ortega pointe donc fortement en direction du confinement national dont est l’objet l’Europe : l’individu massifié est
sujet à une révolte stérile et barbare parce que l’éthos national se réduit à un faire
routinisé, institutionnellement maintenu, qui s’avère incapable de le mettre « au
service de quelque chose » qui le dépasse. Si le Parlement et la démocratie s’avèrent discrédités, signale Ortega, ce n’est pas en raison de leur fonctionnement
même ou de leurs défauts notoires, mais parce que « l’Européen ne sait à quoi les
employer » et « qu’il ne ressent pas d’enthousiasme pour les États nationaux dans
lesquels il est inscrit et prisonnier » (p. 203). Mais plus important encore, les
processus de consolidation nationale contribuent à standardiser les « circonstances » de chacune des nations, une uniformisation mortifère qui empêche l’être
humain de s’enrichir, se consolider et se perfectionner en faisant face à une
« variété de situations ».
Pour le philosophe madrilène, la civilisation européenne a épuisé l’ensemble
des possibilités qui pouvaient être exploitées à l’intérieur du cadre national. La
vitalité européenne se heurte aux « cages réduites » des petites nations qui composent l’Europe, à l’atmosphère provinciale et étouffante qui les caractérise. Les
« cages » auxquelles Ortega se réfère désignent le cadre national de l’organisation politique et non pas, comme chez Weber, le cosmos figé de l’ordre économique moderne issu de l’ascétisme religieux. Un ordre consolidé, établi sur « le
nivellement des différences originelles des globules rouges et des sons articulés »
(p. 223), dans lequel l’État s’est peu à peu affirmé comme une réalité institutionnelle indépendante, coupée des exigences authentiques de la société qui l’alimente, et de plus en plus occupée à garantir sa propre reproduction. Et c’est
dans le prolongement excessif de cet ordre établi que la « naturalisation » et la
« spiritualisation » – l’intellectualisation dirait Weber – de la nationalité et des
produits de l’unification politique sont devenues, avec le nationalisme, une des
« manies » de l’État national; un « prétexte » qui s’offre, ajoute Ortega, pour éluder le pouvoir d’invention et de changement et camoufler le vide – ou la crise de
légitimité permanente de l’État dirait Habermas
[10] – sur lequel débouche désormais le piétinement des entreprises d’unité nationale.
3 La sécularisation utilitaire de l’enthousiasme religieux
La perspective historique de Weber sur la conjoncture unique ayant permis à la
liberté individuelle libérale bourgeoise de voir le jour dans les sociétés capitalistes
occidentales ne peut s’engager à comprendre la « singularité » de ce développement sans comporter une part de pessimisme. Non seulement cette combinaison aléatoire de circonstances historiques singulières « ne se répétera jamais »
[11],
mais il est également inconcevable de croire que ce contexte unique va se prolonger avec l’emprise du capitalisme sur la vie moderne. En fait, c’est seulement
parce que le capitalisme a pu bénéficier, pour ainsi dire, de conditions étrangères
à sa propre logique, ou du moins de conditions ayant permis à l’initiative individuelle d’évoluer, un certain temps, sur le versant d’un « enthousiasme religieux »
discipliné intérieurement, qu’il s’est trouvé associé à l’émergence de personnalités fortes, capables de « mener une vie alerte et intelligente »
[12]; de la même
façon que c’est en s’appuyant sur des étais constitués avec des matériaux non
capitalistes, dit Schumpeter, et en tirant son énergie propulsive de règles de
conduite non capitalistes, que l’entrepreneur bourgeois a pu assurer le développement du progrès économique. L’accomplissement individuel de type bourgeois est à plus ou moins courte échéance menacé à partir du moment où il
apparaît inévitable que la dynamique capitaliste sera, pour ainsi dire, abandonnée à elle-même, et qu’elle ne sera plus partie prenante d’une activité sociale
hétérogène, mais instigatrice d’un monde à la mesure de ses seules priorités, un
monde unifié et monochrome dans lequel l’activité sera privée de sources ultimes
de signification et contrainte d’opérer mécaniquement sous les seuls critères de
la rationalité, de la rentabilité et de la prévision.
Ce n’est donc pas au progrès ni à la diffusion du capitalisme en tant que tels
que s’adresse la critique de Weber, mais au caractère social et à la conduite qui
résultent de ce processus
[13]. Sa critique du processus capitaliste met en cause
surtout le moment où se rompt l’affinité entre le marché capitaliste et le maintien
des valeurs individualistes, l’instant où le capitalisme se cristallise en un système
insensible à l’action de l’individu ordinaire. Une critique sociale qui prend comme
référence normative le style de vie issu de l’ascétisme protestant. C’est par rapport à cette conduite individuelle autorégulée et signifiante qu’est jugée la réification du capitalisme, ce moment où « le vieil esprit capitaliste conquérant » disparaît comme vecteur d’accomplissement personnel et que le capitalisme est en
mesure de se passer de ce soutien, puisqu’il repose désormais sur un faire routinisé.
Bien loin de se fixer simplement à une image de la sphère publique investissant
et réglementant notre quotidien, le thème vague de la « bureaucratisation de la
vie » sur lequel joue l’appréhension de Weber renvoie aussi au comportement
acquis progressivement sur le chemin de la « sécularisation utilitaire de l’enthousiasme religieux »
[14]. On y découvre une conduite de plus en plus indifférente au
sens, au devoir et aux responsabilités engagés dans la poursuite de son activité
facilitant en cela le désengagement des individus au profit d’une prise en charge
institutionnelle de leur existence et la « souveraineté absolue des idéaux de vie
bureaucratiques »
[15].
L’image d’une formation de la personnalité et d’une « sélection sociale » qui
se perd avec la rationalisation et la socialisation de l’activité économique bourgeoise capitaliste est ici déterminante. Que le processus capitaliste puisse, par le
simple fait de dominer toute la vie économique, éduquer et choisir « par un processus de sélection économique, les sujets – entrepreneurs et ouvriers – les mieux
adaptés et qui lui sont nécessaires », n’échappe ni à Weber, ni à Schumpeter. Ce
processus d’émulation n’a plus le même effet sur la conduite de vie et l’éducation
de la figure individuelle à partir du moment où la sélection capitaliste, c’est-à-dire
le fait de réussir ou ne pas réussir dans le domaine économique, ne donne plus
de prise à une justification spirituelle ou éthique intérieurement motivée et s’impose plutôt comme une obligation « désenchantée », vide de sens : celle de survivre prosaïquement aux règles du marché, de la rentabilité et de la concurrence.
Sur un autre versant, si Weber appréhende autant la bureaucratisation et la
réification de la vie, c’est parce qu’il considère que ces processus contribuent à
entraver et à paralyser une conflictualité créatrice qui apparaît vitale à ses yeux.
Entre une vie « heureuse et paisible » bénéficiant de la protection d’un État bienveillant et l’insécurité existentielle qui oblige l’individu à aller de l’avant, à se
prendre en main ou à combattre pour faire cesser une situation incommode,
Weber a sans conteste une prédilection pour une vie à l’opposé du confort bourgeois ayant acquis la certitude de ses droits politiques. Dans sa façon de voir les
choses, la « sécurité » – publique, matérielle, psychique, spirituelle – ou le bonheur des masses procède d’une conduite ou d’une entreprise individuelle ayant
« déjà » obtenu satisfaction, et donc d’une réalité sociale sur la voie, non pas de la
création ou de la conquête mais, fatalement, sur la voie de l’institutionnalisation
qui survient une fois que l’enthousiasme créateur ou revendicateur s’est refroidi
sous le coup d’échecs successifs, de la réussite, de la reconnaissance ou de la
récupération politique. L’idéal wébérien semble conduire à ce paradoxe : il faut
que les hommes combattent pour s’assurer une vie meilleure ou pour apaiser un
doute spirituel ou existentiel sans toutefois jamais y parvenir, comme si le mouvement ascendant d’une individualité créatrice, revendicatrice ou dissidente regroupant une communauté d’intérêts risquait toujours, à un certain point, de
franchir le seuil où l’individualité forte va s’affaiblir avec la reconnaissance (ou la
cooptation) institutionnelle des revendications, avec la dissociation de la création
de l’acte créateur ou, enfin, avec la transformation de l’organisation diffuse en
organisation consolidée se suffisant à elle-même.
4 Un univers doux et monochrome
C’est par rapport à une idéalisation du combat, d’une vie appelée à se surpasser
en se heurtant à un ensemble de difficultés et d’insatisfactions, d’une conduite
amenée à réagir aux tensions de l’activité sociale, que se construit chez ces trois
auteurs le reflet négatif de la civilisation à venir. L’image d’un monde monochrome et normalisé soumettant l’homme à la discipline impersonnelle d’une
activité objectivée est bel et bien l’image inversée, démonisée d’une intuition
commune à ces trois auteurs : cette drôle d’idée que la personnalité se révèle
dans l’adversité et qu’elle régresse dans la sécurité, la routine, le confort. Cette
intuition laisse entendre que l’homme ne peut progresser, exceller, s’accomplir
et acquérir une personnalité que s’il évolue non pas dans un vide – que ce vide
soit la vacance du sens, des valeurs ultimes et des aspirations de la vision romantique du monde, le vide de la routinisation et de l’impersonnalité la plus formaliste – mais dans un univers d’impératifs et de défis, d’obligations morales et
d’émulation, de devoir éthique et de rivalité. Dans l’appréhension des sociétés à
venir, la métaphore d’un monde sans entraves, vidé de toute résistance, de toute
tension apparaît prendre une importance plus grande, plus inquiétante chez ces
trois auteurs que celle d’un trop-plein bureaucratique étouffant sous le poids de
ses normes et de ses décrets administratifs la figure individuelle. En fait, ces deux
images se rejoignent sur le plan du sort qui est réservé à la personnalité : dans les
deux cas, l’individu est, intérieurement, laissé à lui-même, et n’est pas appelé à
réagir au monde qui l’entoure, sinon pour se conformer « mécaniquement » à un
ordre déjà établi.
L’uniformité des conditions et le caractère unidimensionnel de l’homme, pour
reprendre l’expression de Marcuse, semblent définir chez ces trois auteurs la
condition de l’homme moderne désenchanté : que ce soit à travers la masse,
l’empire de la technique, la démocratisation ou l’égalisation des conditions, la
rationalisation, la socialisation, la bureaucratisation ou la nationalisation, on peut
difficilement ne pas y déceler la préoccupation de W. Humboldt et Stuart Mill,
dont s’inspire d’ailleurs Ortega, sur « l’homogénéité de mauvais aloi » qui croît
partout en Occident. Chez Schumpeter, c’est tout le capitalisme et la civilisation
individualiste qui « dégénèrent » à partir du moment où ils s’avèrent affranchis
des contraintes (religieuses, chevaleresques, romantiques) étrangères à leur propre logique. Dans la perspective wébérienne sur le capitalisme, l’homogénéité
structurelle apparaît comme le terme inévitable vers lequel tend le processus
capitaliste, un dénouement fatal débouchant sur une fixité routinière et bureaucratique. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les appels de Weber au
maintien de la nation allemande sur la voie de la concurrence internationale, de
la conquête, du libre marché, considérant que toute tentative de repli défensif ou
protectionniste participerait inévitablement au raidissement de l’activité économique. Une position qui rejoint, paradoxalement, la défense par Ortega d’un
espace européen capable de mettre fin à l’uniformisation paralysante issue des
processus de consolidation nationale, et d’introduire le mouvement, la concurrence, le métissage et l’hétérogénéité entre les groupes et les entreprises de
culture menacés par une objectivation et une ritualisation excessives.
[16]
Conclusion : qui gouverne ?
Le discours nostalgique et, à plusieurs points de vue, idéalisé de ces trois Européens sur des figures historiques exceptionnelles – le protestant inspiré chez
Weber, les minorités d’élite chez Ortega, l’entrepreneur héroïque chez Schumpeter – nous révèle des auteurs préoccupés par les possibilités d’affirmation personnelle dans un monde rationalisé et massifié. Il y a bien en effet l’intuition
d’une énergie individuelle s’épuisant avec le temps sous le poids d’un formalisme
de plus en plus froid, dans le mouvement qui va de l’entrepreneur capitaliste
aventureux à l’équipe de recherche prosaïque et méthodique (Schumpeter), du
« léger manteau » à la « cage d’acier » (Weber), des minorités conquérantes de
leurs droits aux communautés nationales massifiées (Ortega).
Leur interrogation sur l’encadrement (religieux, axiologique) de la figure individuelle n’est nulle part aussi tourmentée par ce qui se prépare à l’horizon que
lorsqu’elle s’adresse à la gouverne : qui et comment gouvernera les sociétés
modernes si l’attribution des postes ne se détermine plus en fonction de la personnalité, du charisme ou des qualités de leadership, si le calcul parvient à supprimer l’intuition et cet art avec lequel le chef « naturel » arrivait à métamorphoser une situation insatisfaisante en projet politique d’envergure ? L’interrogation
est d’autant plus vive que l’évolution des sociétés occidentales semble déboucher
sur une relève impossible : les nobles ne dirigent plus, les bourgeois en sont
incapables
[17], les bureaucrates manœuvrent dans l’ombre, les masses s’imposent,
les politiciens sans vocation s’inclinent et la rationalité objectivée progresse. Dans
cette évolution qui apparaît consacrer le recul progressif de la gouverne inspirée,
ou de la « démagogie de grand style » dirait Weber, au profit de processus décisionnels rationalisés, impersonnels et « décantés » sur plusieurs niveaux avant
d’être retraduits et métamorphosés de façon à annihiler complètement le sceau
initial de la personnalité, se profile en fait l’idée et l’appréhension d’un commandement sans leadership, d’une gouverne sans gouvernants et même, avec l’émergence des masses, d’une « démocratie gouvernante » substituée à une « démocratie gouvernée »
[18]. Si Schumpeter semble se résoudre impassiblement à une telle
évolution lorsqu’il envisage la plausibilité d’un socialisme porté par une gouverne
rationalisée, ou lorsqu’il élabore sa théorie de la démocratie procédurale, dans
laquelle la gouverne devient une affaire de professionnels et d’alternance sereine
et contrôlée, plus technique que passionnée, Weber et Ortega, en revanche,
manifestent clairement leur inquiétude et leur différence : pour eux, la gouverne
peut difficilement passer sous le contrôle des techniciens sans âme, des spécialistes sans vision et des politiciens professionnels sans cause, sans que la pétrification des sociétés s’accomplisse sur tous les plans de l’activité humaine.
[1]
Thomas MANN,
La montagne magique, Paris, Fayard, 1985, p. 52.
[2]
Pierre BOURETZ,
Les promesses du monde, Paris, Gallimard, 1996, p. 383.
[3]
Robert MUSIL,
L’homme sans qualités, Paris, Seuil, 1967, p. 23.
[4]
Erich FROMM,
La peur de la liberté, Paris, Buchet / Chastel, 1963.
[5]
Joseph SCHUMPETER,
Capitalism, Socialism and Democracy, New York, Harper,
1942; trad. par Gaël Fain,
Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot,
1984, p. 212.
[6]
Cf. Friedrich HAYEK,
La route de la servitude, Paris, Payot, 1945, p.70; Ludwig
von MISES,
L’action humaine, Paris, PUF, 1986. .
[7]
Jürgen OSTERHAMMEL, « Varieties of Social Economics : Joseph A. Schumpeter
and Max Weber »,
in Max Weber and his Contemporaries, W.J. MOMMSEN,
J.OSTERHAMMEL (eds.), London, Unwin Hyman, 1987, p. 115.
[8]
C’est aussi une image platonicienne d’un monde sans conflit qu’il nous est donné de
voir, notamment lorsqu’il mentionne qu’« il sera beaucoup plus facile pour la gestion
socialiste d’employer les instruments d’autorité disciplinaire, quels qu’ils soient, mis à
sa disposition »; 1984, op.cit., p. 288.
[9]
José ORTEGA Y GASSET, « La Rebelión de las Masas » (1930), vol. IV,
in Obras
completas, Madrid, Revista de Occidente, 1969; trad.,
La révolte des masses, Paris, Gallimard, 1961.
[10]
Jurgen HABERMAS,
Raison et légitimité, Paris, Payot, 1978.
[11]
Max WEBER, « Zur Lage der bürgerlichen Demokratie in Rußland » (1906),
Gesammelte politische Schriften, 2
e éd., Tübingen, Mohr, 1958, trad. anglaise
Ronald Speirs, « On the Situation of Constitutional Democracy in Russia », in
Weber : Political Writings, Cambridge University Press, 1994, pp. 68-74.
[12]
Max WEBER,
Die protestantische Ethik und der « Geist » des Kapitalismus (1905),
in
Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie, Tübingen, Mohr, 1947, trad. par
J. Chavy,
L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1967, p.
148.
[13]
Volker HEINS, « Weber’s Ethic and the Spirit of Anti-Capitalism »,
Political Studies,
XLI, 1993, pp. 269-283. .
[14]
Max WEBER,
L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, op.cit., p.242.
[15]
Expression de Weber tirée du livre de Mommsen,
Max Weber et la politique allemande, Paris, PUF, 1985, p.219.
[16]
Cf. Jacques ZYLBERBERG, « Ortega y Gasset, José » in F. Châtelet, O. Duhamel et
E. Pisier (eds.),
Dictionnaire des œuvres politiques, Paris, PUF, pp.775-780..
[17]
L’image d’une bourgeoisie ne possédant pas « cet art et cette habitude de commander et d’être obéi », pour reprendre l’expression de Schumpeter, est une image récurrente chez ces trois auteurs. Un constat qui renvoie évidemment à une idéalisation
des aptitudes « au combat » et des qualités de « leadership » attribuées à l’aristocratie.
[18]
George BURDEAU,
La démocratie, Paris, Seuil, 1966.