2002
Sociétés
Contributions
Expériences religieuses. d’anciens cadres pour un nouvel imaginaire
Frédéric Moens
[*]
Sur base d’exemples, cette contribution montre la pérennité du sentiment et des
pratiques religieuses qui s’approprient les cadres sociaux existant pour composer une
expression nouvelle. Si les cadres demeurent, ils sont toutefois métamorphosés. Dans la
postmodernité, la socialité religieuse quitte l’espace public pour en investir un autre qu’il
faut encore définir. Alors que l’institution se dissout, le phénomène religieux conserve une
place sociale importante; il ne norme plus le quotidien mais en demeure un outil et une
aspiration essentiels. De cette façon, en laissant place au choix et à la stratégie, il oriente
les personnes dans leur vie collective. Cette contribution repose avant tout sur des recherches en sociologie de la religion menées dans une ville de Belgique; toutefois certaines
études africaines menées dans le cadre d’un projet de recherche au Burkina Faso permettent de faire contrepoint à ces observations européennes.Mots-clés :
constructivisme, institution, métissage, représentations, socialités, sociologie des religions.
Il n’est guère original de lier le phénomène religieux à l’imaginaire social.
Toutefois, si les mythes et archétypes qui structurent nos représentations du
monde et le rapport concret que nous entretenons avec lui ont toujours eu de
profondes relations avec les religiosités, de manière massive, deux transformations majeures traversent toutes les modernités. D’une part, les sociétés contemporaines voient l’affaiblissement structurel des institutions religieuses et, dès lors,
voire surtout, d’une validation soumise à la conformité par une autorité reconnue. D’autre part, elles vivent un métissage toujours croissant des imaginaires
locaux; les individus ne sont plus restreints à une seule référence culturelle, ils se
trouvent dans des milieux ouverts aux influences et confluences voisines comme
très éloignées.
La diminution de la religion institutionnelle est un fait relevé par tous les
spécialistes de sociologie des religions (Delumeau 1993, Voyé 1996, Hervieu-Léger 1999) et de leur histoire contemporaine (Gauchet 1998, Rémond 1998).
Ce ne sont ni la croyance ni même les religions qui disparaissent mais les cadres
normatifs au sein desquels elles se sont déployées. La prégnance de l’institution
se désagrège complètement. Singulièrement en Europe, les Églises n’arrivent
plus à imposer les contenus normatifs dogmatiques associés aux formes, positions et rituels qu’elles offrent. La société civile, ou pour mieux dire laïque, contraint un évêque belge à fermer les yeux sur l’homosexualité assumée en couple
par un de ses vicaires ou impose à un synode français de relativiser le secret de la
confession en matière de perversités pédophiles. Toute croyance est enfermée
dans la sphère privée, toute pratique est personnelle, toutes les religions sont à la
fois désenchantées et socialisées, in fine toutes les valeurs ont le même poids.
Cette déliquescence de l’institution induit une personnalisation du croire et l’individualisation de ses mécanismes (Charlier, Moens, Nahon 2001). Les individus
peuvent se construire un rapport personnel non seulement au monde invisible
de la croyance mais même aux éléments sociaux qui l’incarnent dans le monde,
les institutions, les Églises, leurs prêtres. Seules les lois civiles peuvent, ex post,
juger un comportement lorsqu’il appert à la suite d’un procès qu’il constituait un
délit ou un crime. Mais ce jugement n’a rien de religieux, il est établi à l’aune des
lois laïques de l’État de droit. La pratique actuelle, faible dans sa régularité dominicale, conserve de l’importance dans les moments forts, ceux de grands rendez-vous collectifs, ceux d’une ritualisation parfois superstitieuse ou ceux d’une déshérence sectaire. Les comportements ainsi exprimés dans l’espace public restent
orientés par une culture – ou les cadres d’un imaginaire social spécifique – mais
non normés par une institution qui en serait garante.
Quant à ce réservoir au sein duquel prend place la religion, il se transforme
également dans la (post)modernité, et l’exemple religieux n’est qu’un cas qui le
montre (l’hybridation réciproque du bouddhisme et de l’Occident en constitue
une occurrence remarquable, Obadia 1999). Une culture, quelle qu’elle soit,
n’est jamais stagnante, elle intègre tout ce qui se présente à elle, elle socialise et
interprète tout ce à quoi elle peut être confrontée pour en faire une part d’elle-même (Lévi-Strauss 1962, Maffesoli 1985, Sperber 1996). La transformation
et l’adaptation du neuf dans la culture n’est évidemment pas quelque chose qui
soit original et qui donne à la modernité actuelle une quelconque particularité.
Que cette transformation se réalise tout en affirmant que la culture réceptacle de
la nouveauté n’a pas changé n’est pas non plus très insolite. Le paradoxe apparent de cette accommodation dans la continuité est un fait à la fois trivial et
essentiel. Dans la (post)modernité actuelle, la transformation est toujours présente, les cultures fonctionnent à plein, mais on constate une sérieuse accélération du métissage (Gruzinski 1999). Chaque culture est devenue totalement métissée de toutes les influences – modernes pour le Sud et tribales pour le Nord–
qui lui arrivent quasi en temps réel et de manière systématiquement légitime.
Globalisation économique, autoroutes de l’information mais aussi traditionnels
mass medias, tous concourent à réduire la taille du village planétaire et à alimenter chaque partie du monde des imaginaires, des musiques, des modes ou des
religions des autres. Le changement et l’hybridation sont non seulement toujours
plus présents, mais survalorisés et explicités pour chacun.
Les quelques réflexions qui suivent portent sur un travail en cours. Ce travail
utilise le terrain de la sociologie des religions pour interroger la modernité contemporaine et aboutir par cet angle à une description de processus essentiels de
la société actuelle. L’ensemble des propos qui suivent se fonde sur une recherche
de longue durée menée dans une ville belge
[1] à propos de sa modernité religieuse
et, en contrepoint, sur des exemples africains qui servent à contextualiser et à
relativiser l’exposé.
Figures du métissage religieux
Tous nous avons des exemples de constructions religieuses tout à la fois complexes et exotiques (Latouche 1998 :151). Les six illustrations de représentations
religieuses métissées mais pratiques qui suivent ne sont certes que des anecdotes. Extraites d’abord de l’exotisme africain pour rejoindre ensuite notre indigénéité
non moins étrange, leur objet est de donner corps au travers de portraits qui
nous deviennent ici communs à ce double mouvement : d’une part, légitime
personnalisation du croire où chacun semble se construire une ritualisation et un
imaginaire pour une large part idiosyncrasique et, d’autre part, métissage des
référents qui donne à tous un réservoir inattendu et parfaitement légitime de
cadres interprétatifs. Ces courts récits sont extraits d’enquêtes de terrain menées
lors de missions scientifiques au Burkina Faso et du matériau recueilli dans le
cadre de la recherche effectuée sur le bâti, l’univers catholique et la modernité
religieuse d’une ville belge. De cette façon, toutes ces illustrations peuvent être
considérées comme pittoresques.
Lors d’enquêtes menées au début des années 1990 sur les protestants des
Assemblées de Dieu, un pasteur rencontré à Loumbila, un bourg proche de la
capitale burkinabée, décrivait les raisons de sa conversion. Cet homme, pasteur
du bourg mais aussi de l’école privée de jeunes filles qui s’y trouve et y draine les
enfants de la bourgeoisie ouagalaise, explique que la foi protestante protège.
« Jésus est comme une grosse pierre derrière laquelle [le croyant sincère] s’abrite »,
affirme-t-il. Cette protection porte avant tout sur les fétiches traditionnels. En
d’autres mots, la foi nouvelle n’annihile en aucune façon les croyances précédentes qui demeurent vivaces et réinterprétées, resituées, refondées dans une nouvelle perspective. L’imaginaire et son efficace social ne sont pas délités par la
transformation mais complexifiés et accommodés de telle sorte que, comme une
strate supplémentaire qui ne trahit pas la forme du terrain, le protestantisme
prenne sa place dans la structure religieuse traditionnelle du Burkina. Dieu protège, Il ne peut détruire ou remettre en cause ces autres forces, d’ordre inférieur
mais non négligeable, que sont les fétiches. Cette interprétation rapide et quelque peu sauvage ne remet pas en question la foi du pasteur mais tente de lui
restituer en quelques mots sa perspective et sa complexité.
Un collègue burkinabé, anthropologue et professeur à l’Université, raconte
une expérience étonnante. Cet universitaire, diplômé français ayant longtemps
vécu en Europe, est converti depuis quelques années au Pentecôtisme des Assemblées de Dieu. Il est un pratiquant assidu même s’il ne se plie pas à l’ensemble des prescrits rigides de son Église. Dans le cadre d’une recherche que nous
menons sur une ville du pays, il a dû passer une nuit dans la concession d’un
pasteur pentecôtiste rural assez puissant. La vaste villa bâtie au centre de cette
concession fut construite selon les plans établis par le pasteur. Il se refuse à
l’occuper car elle affirme, alors qu’il l’a fait bâtir à cet effet, sa réussite, une
condition enviable et, ainsi, un statut social pouvant provoquer jalousie et probable sorcellerie. Dès lors, il loue ce lieu à un groupe de chercheurs. Au mois
d’avril, il fait chaud et, dans la grande villa inoccupée, l’air est rare et surchauffé.
Pour lutter contre la chaleur étouffante des pièces, ce collègue décide de dormir
dans la cour et non dans le bâtiment. Durant la nuit, il va fuir, fuir vers l’intérieur
de la villa : la cour est hantée et des spectres l’y cherchent. Il est convaincu que
des revenants, des esprits puissants l’y ont importuné. Son récit est tel qu’il est
évident que ces esprits sont là pour nous tous. Et d’ailleurs, rétrospectivement, le
pasteur qui a fini par s’installer dans cette maison, n’a-t-il pas fait exécuter tous
les rituels et les exorcismes possibles ? À cette même époque, j’ai résidé dans
une des chambres de cette villa. Et sachant cela, ce collègue me conte son aventure afin de savoir si moi aussi j’ai été témoin de pareils phénomènes. À mon
plus vif regret, je n’y avais rien rencontré; « c’est parce que tu y as dormi à
l’intérieur », me confie-t-il. Les outils du savoir moderne, que cet anthropologue
maîtrise parfaitement, coexistent sans contradiction avec la foi protestante et
l’imaginaire traditionnel; ils s’emboîtent et constituent chacun la toile de fond du
précédent.
Le décor de la troisième illustration est un village. Une des particularités de
Manega, situé dans la province de l’Oubritenga, au Nord de Ouagadougou, est
de receler un musée consacré aux masques traditionnels authentiques mis dans
des situations recréées, le Musée Belem-Yingre. J’arrive dans ce village avec un
pasteur protestant et un collègue belge. Nous y rencontrons un dignitaire important avant de nous diriger vers le musée. Le gardien du musée, à l’époque une
longue bâtisse tôlée et découpée intérieurement en une série d’alcôves composant autant de dioramas mettant les masques en condition de reconstitution théâtrale, nous explique en nous accueillant que le bâtiment vient d’être victime de la
foudre. Qu’un bâtiment recueillant des masques détournés de leur sacralité soit
frappé par la foudre n’est évidemment pas un hasard. Dans ces conditions, le
pasteur qui nous accompagne refuse de pénétrer dans le musée. On ne sait
jamais, le hasard n’est jamais qu’une forme de motivation nous laisse-t-il entendre. Cette anecdote ne prend pas fin avec la visite de ce musée un peu incongru
en pleine brousse. Lorsque j’ai raconté cette petite mésaventure à une jeune
collègue, celle-ci n’a eu qu’un seul commentaire, énoncé avec le plus grand sérieux, « c’est certain, on ne sait jamais avec ces forces-là, il vaut toujours mieux
être prudent ». Comme le pasteur, elle serait probablement restée dehors.
Si le Burkina Faso semble une terre d’élection pour les interprétations étranges, la Belgique et ses peuplades ne sont pas en reste. À l’occasion de la réalisation d’enquêtes de terrain à propos des églises d’une ville de Hainaut, un grand
nombre de personnes ont été rencontrées à l’ombre des clochers de la cité. Au
nombre de celles-ci, certaines ont déployé face à l’interviewer un discours très
loin du bâti religieux. Parmi ces nombreuses personnes ayant spontanément
parlé de religion, à tout le moins de croyances, un des discours les plus remarquables fut celui de cet homme, habitant un quartier déshérité et ayant environ
trente ans, et qui me dit être croyant, croyant aux extraterrestres. Cet homme
habitant la zone précaire proche de l’église tient, malgré sa croyance aux extraterrestres, un discours qui oppose le Bien de l’église et le Mal du dehors. « Moi je
crois plus dans les extraterrestres qu’en Dieu, mais je pense quand même que les
églises c’est un peu le bien contre le mal. Le bien est à l’intérieur, le mal à
l’extérieur. […] Si je crache sur une église, je culpabiliserai, j’aurai honte. […] Les
églises, on peut pas les démolir, les gens ont peur, ça leur portera malheur.
Regardez à Ransart, ça fait peur aux gens qu’on veuille démolir. Moi j’y suis
attaché parce que j’ai été éduqué comme ça. Je trouve d’ailleurs qu’il faudrait
rééduquer les jeunes pour qu’ils n’aillent plus se droguer dans le métro, mais
qu’ils aillent à l’église. Moi aussi je me drogue, c’est pas ça, mais grâce à l’église
je sais que je n’irai pas trop loin ». Les extraterrestres et les églises font alors bon
ménage pour transmettre de saines valeurs à la jeunesse. Ils constituent autant
de repères, de garde-fous invisibles comme présents pour séparer le bien du mal
et pour préserver symboliquement des excès.
Le rapport qu’entretiennent une partie des fidèles catholiques envers leurs
prêtres est pour le moins surprenant. Lorsque ici le terme de fidèle est convoqué,
la signification en est très faible. Ces personnes ne sont pas pratiquantes au sens
classique des enquêtes (le pratiquant dominical), elles font appel aux pratiques
sociales catholiques, au premier rang desquelles se trouvent les pratiques saisonnières. Le catalogue de rites et de sacrements catholiques est ainsi mobilisé pour
gérer une question de la vie ou pour régler un problème quotidien. De futurs
mariés demandent à recevoir un sacrement dans lequel ils ne voient qu’une cérémonie; ils attendent de pouvoir choisir le lieu, le célébrant, les lectures et musiques païennes. Les jeunes parents, quant à eux, entendent faire baptiser leur
enfant; qu’importe qu’eux ne soient pas mariés ou pas baptisés, ils demandent
pour leur enfant un signe voire une cérémonie dont le prêtre soit l’officiant mais
dont le décor soit leur jardin où une source bien remarquable rendrait l’événement si sympathique (Charlier, Moens, Nahon 2001). Tant le discours tenu par
ces jeunes parents que celui qui leur est renvoyé par les prêtres sont totalement
en rupture avec les logiques qui sont celles de l’Église. On retrouve dans ces
situations de transaction une sorte d’utilitarisme superstitieux des fidèles face aux
prêtres réduits au statut de simples offreurs de service. Le prêtre ne peut plus
donner le sens officiel à un acte qu’il se sent tenu de poser mais qui est totalement et formellement réinterprété par les laïcs qui font appel à ses services. Le
mécanisme s’exacerbe encore avec ces personnes qui viennent prendre
hebdomadairement livraison d’une bouteille d’eau bénite; cet objet, une fois
encore, le prêtre ne peut le leur refuser. Cet état de fait constitue en soi une
métamorphose de la valeur religieuse, le prêtre ne sait comment intervenir pour
imposer le dogme et accepte pour garder le contact avec ces personnes de se
plier à une série d’actes relevant à ses propres yeux plus de la superstition que de
la foi. Les gens, de leur côté, font appel aux seuls rites dont ils possèdent non
tant les clefs interprétatives que les formes. Ils ne savent pas le sens de ce qu’ils
demandent et font – lorsque l’on parle alors de sens, c’est du sens prescrit par
l’institution qui a établi et composé le rite – mais ne disposent pas d’autres ressources pour marquer la question ou le problème auquel ils se trouvent confrontés.
Tous ne restent pas dans le giron de l’Église. Dans cette ville, de nouveau
pratiquants ont été séduits par le Père Samuel
[2]. Prêtre originaire d’une Turquie
qu’il a fuie, Samuel Ozdemir – naturalisé belge sous le nom de Charles-Clément
Boniface – a toujours été original pour les formes belges, et consensuelles, de la
foi catholique. Réfugié politique, il reprend du service à la demande des prêtres
de son entourage régional qui pensent ainsi à la fois l’intégrer dans la communauté locale et gagner un officiant de plus. Mais rapidement, les saintes messes
officiées par le Père Samuel quittent l’expression traditionnelle du catholicisme
belge. Au terme de procédures judiciaires, il n’est plus reconnu par l’évêché tout
en émargeant encore à sa charge. Un de nos informateurs, conseillé municipal
socialiste, explique l’enthousiasme et l’élévation que ces messes suscitent en lui.
La vérité, définitive et transcendante, dont le Père Samuel est l’apôtre structure
la vie de cette personne. Elle insiste sur la place prépondérante du spirituel sur le
matériel, « je ne suis pas du monde, mais dans le monde », dit-elle et d’ajouter
« nous ne pouvons jamais déposer notre valise, nous devons toujours être prêts à
partir [à mourir]». Le monde de la cité est donc scindé en deux ordres inconciliables, le Saint, la Vérité, le Bien, d’une part, et le démon, l’erreur, le mal, d’autre
part. Ce manichéisme portant à la caricature se manifeste encore dans la profonde ritualisation et la mise en scène extrême des saintes messes du Père. Son
activité thérapeutique, par où il rejoint l’activité de nombreuses sectes (Cox 1995,
Champion, Cohen 1999), s’effectue à l’issue du service ou lors de séances organisées à son domicile; il soigne de tout par une « foi sincère » et par une régulière
imposition les mains. Pour le Père Samuel comme pour ses fidèles, le monde
perverti et païen court à sa perte. Tout y devient signe; que leur messe se fasse
dans une ancienne boîte de nuit est la preuve de l’apostasie du clergé mais également de la puissance de l’exorcisme et de l’inutilité des lieux catholiques traditionnels, devenus autant de « tavernes du démon ». L’hyperbole de ces célébrations, la pléthore de bénédictions qu’il propose (maisons et personnes, bien sûr,
mais également sel et eau pour la protection des fidèles, ou voitures, animaux et
objets divers) comme l’exorcisme permanent qu’il offre conservent tous les formes puissantes du catholicisme préconciliaire mais en perdent l’esprit d’efficace
parcimonie.
Les anecdotes qui précèdent mettent en scène une série de superstitions.
Celles-ci n’ont pour nous que peu d’intérêt. Par contre, les relations qu’elles
entretiennent avec les cadres imaginaires d’une société paraissent vitales. Le
métissage des imaginaires s’y exprime librement. Les cadres anciens, qu’ils soient
animistes ou chrétiens, demeurent toujours la référence ultime des interprétations actuelles produites par les acteurs en situation. Les protestants burkinabés
conservent les représentations animistes pour expliquer et exprimer jusqu’à leur
conversion; les catholiques culturels belges n’ont plus guère de relations avec
l’Église et ses dogmes mais utilisent toujours les cadres de référence qu’elle propose pour interpréter et s’approprier leur environnement. Ces constructions
demeurent des constructions mais elles se présentent maintenant comme une
sédimentation où le passé sert de base et de cadre au présent. Quand on est
animiste, on lit le protestantisme dans les mots de l’animisme, lorsqu’on affiche
une conviction extraterrestre, elle s’énonce dans les termes et les images catholiques. La nouveauté est exprimée dans les termes qui sont culturellement acquis,
les formes pures n’existent donc pas. Deux conséquences peuvent être extraites
de cette même leçon : tout échappe aux structures mais, consubstantiellement,
en conserve les imaginaires. Dès lors, de nouvelles configurations se constituent :
les oripeaux échappant aux canons de leurs instances créatrices se chargent
d’un lustre inédit. Les cadres anciens, augmentés de référents allochtones, demeurent le noyau d’un nouvel idiotisme.
Métamorphoses de la socialité religieuse
La pérennité des pratiques et du sentiment religieux s’illustre à travers les exemples pris, même s’ils sont parfois extrêmes. Les pratiques et les sentiments s’approprient des cadres existant pour composer de nouvelles formes, hybrides et
débridées, pour chercher à composer une expression nouvelle. Il n’est pas tant
question en ces matières de syncrétisme comme la chose a souvent été dite mais
d’interprétations ou de traductions sauvages. Les individus ne composent pas, ils
interprètent. Ce bricoleur (Lévi-Strauss 1962) saisit dans les ressources imaginaires à sa disposition ce qui lui paraît utile à la maîtrise de son environnement local
et présent. Loin de s’être tari, le phénomène – processus ancestral – s’accroît
dans la (post)modernité où les mutations conjoncturelles et structurelles accélèrent leur rythme. Le bricolage symbolique n’implique pas de dilution de cadre
mais leur renforcement par la complexification qu’ils subissent et les influences
externes qui les enrichissent et les revitalisent. Les personnes font appel à ce
qu’ils pensent le mieux maîtriser, leurs cadres propres de référence et de
ritualisation, pour les investir d’un sens et de perspectives totalement neuves.
Celles-ci ont des visées tantôt fonctionnelles, comme d’arriver à se situer dans
une société qui se transforme rapidement mais dont les éléments culturels de
base demeurent contraignants, tantôt plus psychosociologiques en réintroduisant
de l’ordre dans une expérience personnelle chaotique. Mais quoi qu’il en soit, la
socialité religieuse quitte l’espace public pour investir un espace privé, personnel, authentique.
Les contraintes prescrites à l’action et à la croyance ne semblent plus sociales
mais personnelles. D’évidence, elles demeurent imposées ou, plus exactement,
cadastrées socialement, toutefois, elles ne sont efficaces que dans la mesure où
l’individu se les exprime comme siennes. Cette inscription du religieux dans le
privé implique une socialité extériorisant dans son discours une grande tolérance
qui se révèle rapidement n’être que de l’indifférence (Charlier, Moens, Nahon
1999b :20). Les cas évoqués soulignent cette (relative) indulgence : la conviction
d’autrui est respectable surtout parce qu’elle n’a pas d’ascendant sur la mienne
et, aussi, pour qu’elle ne développe jamais une telle emprise. La socialité religieuse est ainsi à l’image de la socialité postmoderne : personnelle. L’individu se
construit des repères d’action personnels dont est absente la nécessité d’un sens
collectif préalable. Ces repères, des représentations ou des choses réifiées, deviennent des objets auxquels les participants d’une même action peuvent se référer indépendamment du sens qu’ils y investissent chacun.
Dans un monde (post)moderne où la subjectivité est quasiment rendue absolue les seuls points fixes pouvant demeurer sont des objets, au sens le plus fort du
terme, des choses présentes mais sans sens, juste des matérialités physiques,
représentationnelles ou sociales. La valorisation du sujet, de la personne suppose le développement d’objets, de référents sans contenu, parfaitement
investissables et signifiables. L’action est séparée du sens endogène que l’individu lui confère. Les individus peuvent alors faire ensemble, agir de conserve
sans nécessairement devoir se comprendre préalablement : il devient question
de construire plutôt que structurer (Moens 1996). Les grands rassemblements
catholiques des dernières années entrent dans ces catégories d’action autour
d’un objet. Moins que des manifestations collectives, elles se présentent telles des
juxtapositions individuelles voire personnelles mais aucunement comme des groupes. Les rassemblements diocésains ou les Journées Mondiales de la Jeunesse
actualisent à des échelles bien différentes cet assemblage hétérogène où chacun
reçoit ce qu’il y apporte. Certes les motivations et les rémunérations que les
personnes y apportent et en extraient sont individuelles mais l’existence d’un lieu
commun d’action – chaque rencontre est ainsi un objet de référence pour tous
les participants – permet de constituer ce point fixe auquel ils se raccrochent en
l’absence de collectif. La communauté n’est donc pas quelque chose qui précède
mais qui est construit et porté voire autovalidé par les sujets en interaction. Lorsque les objets sont privés de sens, ils le sont pour que des sujets agissants puissent, chacun dans l’action menée ensemble autour de ces objets, leur donner un
sens qui leur soit propre. Se trouve réintroduite une personne postmoderne,
ouverte et pleine d’une pluralité de possibles, s’opposant à un individu fermé sur
lui-même (Maffesoli 2000). Cette nouvelle individualisation n’est donc pas un
enfermement.
Le constat ici posé aboutit à un double mouvement : d’une part, une socialisation rendue plus difficile parce qu’autonome et, d’autre part, une socialité plus
ouverte parce qu’éclatée. La socialisation, et une fois de plus l’exemple religieux
se pose en parangon, n’est plus une structuration massive où les formes, leur
sens et leur imaginaire sont prescrits. Elle se satisfait de proposer des cadres,
relativement vides de sens, pouvant être assujettis à des sens divers. Les rites
catholiques ne sont plus que des coques que peuvent habiter des représentations
extravagantes, superstitieuses ou sectaires. Dans le chef des personnes, cette
riche potentialité peut induire un désarroi dans l’action, une perte de repères
sociaux et collectifs débouchant sur des drames personnels dont la dérive sectaire constitue une illustration. Cette socialisation religieuse devenant en quelque
sorte procédurale induit aussi une difficulté en terme de reproduction des croyances; n’étant plus au sens strict collectives elles deviennent difficilement
transgénérationnelles. Ce légitime délitage est positif pour la socialité; les cadres
dont chacun dispose servent à entrer en contact, à s’ouvrir à l’altérité. Il est
nécessaire de mettre immédiatement un bémol : l’altérité ne semble pas poursuivie pour elle-même mais pour ce qu’elle apporte en authenticité, en protection,
en spiritualité aux cadres imaginaires autochtones. La société se découvre autre,
métamorphosée parce que moins contraignante mais plus fragile. Un enjeu politique essentiel de cette désinstitutionnalisation et de ses conséquences est donc,
pour ces nouvelles socialités, débridées et éclatées, de fonder de nouvelles formes de communautarisation, dans nos exemples, de communautarisation religieuse.
Personnalisation et tribalisation, une conclusion
Les anecdotes évoquées plus haut procèdent, singulièrement pour les africaines,
de ce que l’on nomme hâtivement l’animisme. Mais, au travers des exemples
collectés dans la ville belge, ne découvre-t-on pas aussi dans la (post)modernité
un même animisme « païen »? Cette modernité, qui est contemporaine à toutes
les sociétés, vit un temps des tribus, un temps de personnification et d’élection. Il
ne s’agit pas d’un cycle, moins encore d’une régression, c’est une logique toujours nouvelle parce que renouvelée de recomposition locale du monde et de sa
complexité. Ces anecdotes constituent toutes des incarnations de la modernité,
des formulations performatives d’une utopie : par l’acte (de foi) qu’elles impliquent, cette utopie se matérialise, l’accumulation économique devient possible
dans une société traditionnelle basée sur la redistribution ou le Bien visible dans
la société occidentale laïque et matérialiste. L’indicible ou l’inaction trouvent ainsi,
par la perversion de formes traditionnelles, formes dévoyées, détournées, rechargées de sens, à se dire et à se faire.
Les phénomènes religieux constituent une manifestation, c’est-à-dire avant
tout un exemple parmi d’autres, de cette récupération pragmatique d’anciens
cadres par un nouvel imaginaire, par une nouvelle nécessité de justifier et d’expliquer son action. La postmodernité voit la résurgence, pour partie démocratique, pour partie seulement, de la validation communautaire du savoir et de la
croyance, seule compte la cohérence propre, parfois l’authenticité, qui les anime
et les structure. La conformité globale s’est dissoute, l’autorité n’a plus les moyens
symboliques d’imposer son sens. Le protestant burkinabé ou les jeunes parents
belges catholiques ont échappé à l’emprise de leur institution cultuelle d’origine.
Pour autant, leur expérience religieuse reste formée par leur patrimoine initial,
un patrimoine offrant les cadres usés et efficaces, des cadres qui participent à
l’ordre de leurs choses, prêts à être investis par des sens neufs et qui leur sont
singuliers. Tous développent un nouvel imaginaire, qui ne se réduit pas aux formes anciennes usitées ni aux importations dont le sens n’a d’ailleurs pas survécu
totalement à la transplantation. Ces expériences sont originales, demeurent des
retranscriptions locales que seules valident leur mise en acte et leur subjectivité.
·
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·
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[*]
Groupe de recherche sociologie action sens (GReSAS)
, FUCaM, 151 chaussée de
Binche, 7000 Mons, Belgique, mailto : f
frederic. moens@ fucam. ac. be. Les éléments
consignés dans ces pages ont été présentés lors des journées du CEAQ,
La socialité
postmoderne, en juin 2000 à la Sorbonne (Paris V).
[1]
Il s’agit au départ d’une recherche commanditée par la municipalité (de Charleroi,
ville d’environ 205000 habitants, première ville wallonne et quatrième du pays) et
portant sur le bâti catholique de la ville dont elle est, selon la législation belge, responsable civilement et financièrement. À cet effet, il a été réalisé un nombre important
d’observations ethnographiques de terrain, plus de cinq cents entretiens ont été recueillis et une large enquête auprès de tous les catholiques pratiquants a été effectuée
et traitée (Charlier, Moens, Nahon 1999a, 1999b).
[2]
Cité dans le rapport de l’
Enquête parlementaire visant à élaborer une politique en
vue de lutter contre les pratiques illégales des sectes et le danger qu’elles représentent pour la société et pour les personnes, particulièrement les mineurs d’âge,
Rapport fait au nom de la commission d’enquête par MM. Duquesne et Willems,
Chambre des Représentants de Belgique, documents parlementaires 313/7-95/96
et 313/8-95/96,28 avril 1997, au rang des groupements potentiellement sectaires
comme d’autres formes du catholicisme.