2002
Sociétés
Contributions
L’épistémologie par le monstre
Une lecture d’enrico baj et de michel maffesoli
Panagiotis Christias
CEAQ, Université Paris V
La question de la «scientificité» de la science, dans son format «moderne»,
commence à se poser par les sciences naturelles et les physicalistes du XVIIe. Dans le but
de saisir l’importance de ce questionnement fondamental pour le statut actuel de la socio-logie en tant que discours scientifique, je saisis l’opportunité de la rencontre avec Enrico
Baj et Michel Maffesoli pour interroger les structures de la mise en place d’un système,
d’un «ordre», explicatif du réel. La question de l’ordre, que je pose alors à travers les
expressions artistiques de Baj et les écrits de Maffesoli, rencontre sa limite et sa limitation
dans la notion de «monstre». Jusqu’à quel point une épistémologie des systèmes explicatifs du réel peut incorporer la notion de «monstre» et en sortir intacte, dit autrement, sans
remettre en cause ses propres fondements?Mots-clés :
monstre, ordre, science.
The question of the «scientificity» of science, in its «modern» form, is
beginning to occupy the scientists in the early natural science studies, in XVIIth century.
Seeking to understand the importance of this questioning for the scientific status of
actual sociology studies, I undertake an open discussion with Enrico Baj and Michel
Maffesoli in order to interrogate the structures of scientific discourse and the
foundation of an explicative order of reality. The question of the «order», that I ask
passing by the artistic expressions of Baj and the writings of Maffesoli, reaches its
limits and its limitation in the notion of «monster». Where is the limit of an
epistemology of explicative systems of reality in the incorporating process of monsters?
Can it «digest» the notion of «monster» and not undertake a serious work of
reasonable doubt concerning its own fundaments?Keywords :
monster, order, science.
« Je me ris de tout maître qui n’a su rire de lui-même »,
inscription au-dessus de ma porte
Poser la question
[1] du monstre. Comment ? Un artiste et un sociologue se la
posent. Il revient à nous de poser cette question à ceux qui la posent, à l’art et à
la sociologie.
Comment la question du monstre est-elle posée ? Telle est la
question. Afin de la développer, ou plutôt, afin de démonter la structure du
questionner de la question, je ferai un détour par les sciences naturelles dans le
but de retrouver cette « soif ardente » qui a fait de Nietzsche le
philosophe à
coups de marteau que nous connaissons : « Une soif ardente s’empara littéralement de moi; depuis lors, je ne me suis en fait plus occupé de rien d’autre que de
physiologie, de médecine et des sciences naturelles. »
[2] La problématique épistémologique de ce que l’on appelle aujourd’hui
sciences sociales n’est que le produit fini du processus de la pensée sur les modalités de la pensée du monde
environnant, naturel et humain, et sur la possibilité d’une telle pensée. Qui a pu
oublier la grande dispute épistémologique qui opposa Buffon à Linné, au moment même de la mise en place de la structure de la
scientificité de la science ?
La question épistémologique sur le monstre, voire
au monstre, est alors un double questionnement : d’un coté, elle interroge la façon dont interrogent le monstre ceux qui l’interrogent; de l’autre, elle interroge, à l’ombre de la question du
monstre, la structure même de la scientificité des sciences dites
sociales, dans le
but de rouvrir à l’intérieur de leur structure d’interrogation la question même de
la scientificité de la science ouverte par les naturalistes et bâclée en hâte depuis.
Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, lorsqu’il reprend la problématique du
monstre par sa
Vénus physique de 1745, au sillage des disputes théologiques
sur la responsabilité de Dieu vis-à-vis des « monstres », ouvre en même temps la
question sur la véritable nature des notions d’« ordre » et de « loi ». Il s’agit de
remettre en question l’économie métaphysique de l’ordre de la nature, interroger l’ordre par le monstre : « Beauté fatale, désir de plaire, quels désordres ne
causez-vous pas dans le monde ! Vous ne vous bornez pas à tourmenter nos
cœurs : vous changez l’ordre de toute la Nature. »
[3] Or, ce questionnement ne
devient radical que dans la pensée de Denis Diderot, qui reprend aussitôt la
problématique de Maupertuis. Il ne se contente pas de contempler purement et
simplement la nature du point de vue du monstre. Il fait monter sur scène le
monstre lui-même afin de lui adresser la parole :
dites-nous cher monstre que
pensez-vous de l’ordre de la nature ? Désormais, les monstres, les aveugles
(
cf. Lettre sur les aveugles, à l’usage de ceux qui voient, Londres, MDCCXLIX),
ou les sourds et les muets (
cf. Lettre sur les sourds et les muets,
à l’usage de
ceux qui parlent et qui entendent; ou l’on traite […] de l’harmonie du style,
du sublime de situation, […] et par occasion de l’expression particulière aux
Beaux-Arts, 1751), ont la parole.
Cette question épistémologique est posée à travers les œuvres de Enrico Baj
et de Michel Maffesoli. Chacun adresse cette même question du champ de sa
prédilection : l’art ou la sociologie, la peinture ou l’écriture. Dites-nous anarchiste Pinelli, que pensez-vous des généraux ? Dites-nous Dionysos, que pen-sez-vous des « ombres de Dieu »? Je tenterai de montrer que le fil conducteur de
l’art de l’ombre, peinture noire ou Ombre de Dionysos, est un refus impulsif de
l’ordre qui fixe le questionnement au sein de la politique libidinale de l’écriture et
de la peinture et déconstruit, à coups de plume ou à coups de pinceau, l’ordre
imposé à la réalité foisonnante de la vie humaine.
Essayons de désarticuler cette question une afin de voir dans son for intérieur
le double enjeu : l’enjeu épistémologique et l’enjeu libidinal. L’entrecroisement
des deux dans le système de l’expression, peinture ou écriture, est ce que nous
avons appelé « politique libidinale », ce qui commande l’acte et le style de l’artiste. La décision épistémologique concerne l’existence même des « lois » dans
notre monde. Car, qu’est-ce qu’un monstre? Un être qui n’obéit pas aux critères caractéristiques de son genre, qui refuse les déterminations génériques, qui
s’insurge malgré lui contre les « lois » de la nature. C’est un être hors loi et hors
normes. Il suffit de se référer au paragraphe 64 de la Critique de la faculté de
juger pour comprendre que le « monstrueux » n’a de sens que par rapport à une
finalité poursuivie par la Nature. Il est une erreur produite dans la poursuite des
« fins », autrement dit, sa forme est inconciliable avec la finalité qu’il poursuit, ou
qu’il est supposé poursuivre. Du point de vue de la finalité il est alors « anomal »
et « anormal ». Le « monstre » ou le « monstrueux » n’a de sens que d’un point de
vue téléologique.
Méfions-nous de nous dire que l’« anormalité » sociale pose un problème différent que celle de la nature. En fait, le recours à la physio-psychologie nietzschéenne nous aide à comprendre que la « normalité » ne concerne pas les règles
sociales ou les règles de l’État mais les catégories médicales de « santé » et de
« maladie ». Un « anormal » n’est pas quelqu’un qui transgresse la loi ou les institutions, un voleur par exemple. L’« anormal » est celui qui ne correspond pas à
l’« idéal de santé », avancé par les disciplines scientifiques : « Les disciplines vont
donc porter un discours qui sera celui de la règle : non pas celui de la règle
juridique dérivée de la souveraineté; mais celui de la règle naturelle, c’est-à-dire
de la norme. Elles définirons un code qui sera celui, non pas de la loi, mais de la
normalisation, et elles se référeront nécessairement à un horizon théorique qui
ne sera pas l’édifice du droit, mais le champ des sciences humaines. Et leur
jurisprudence, à ces disciplines, sera celle d’un savoir clinique »
[4]. L’inscription
des règles cliniques élaborées par les sciences dites humaines au sein de l’appareil juridique de l’État est ce que Michel Foucault appelle « la mise en place du
dispositif de la sexualité ».
Le fil conducteur qui met en rapport ordre établi et monstre constitue le
principe même de l’unité de l’œuvre de Enrico Baj qui suit son chemin à travers
ses engagements consécutifs, politiques et/ou artistiques. Il commence à mettre
en place les éléments qui créeront le dispositif des imbroglios de ses grandes
constructions, tels Les funérailles de l’anarchiste Pinelli en 1972 ou l’Apocalypse en 1978-79, dès ses premières œuvres. Quels sont ces éléments ? D’où
tirent-ils leur inspiration ? Quel est leur rôle dans la politique libidinale du dispositif final ?
L’élément capital est le « monstre », un monstre qui fait plutôt rire que peur,
un
monstre délicat. Sa force consiste à l’étrangeté de sa figure, de sa forme.
N’existe aucun trait commun entre les monstres, aucun qui puisse faire l’objet
d’un principe de regroupement. Chacun est unique. Le monstrueux est précisément ceci : aucun genre n’est possible, et par conséquent aucune définition. Un
retour au modèle atomique de Démocrite, qui passe à travers Epicure et son
élève Lucrèce jusqu’à Buffon, à Maupertuis, à Diderot ou à Nietzsche, nous aide
à saisir une telle réalité. Les formes matérielles se produisent par la rencontre
accidentelle des atomes, « assemblage » et « agrégation des particules élémentaires », comme le dit Maupertuis, fruits du hasard et de la nécessité. Ces formes se
composent et se décomposent, s’intègrent et se désintègrent, selon une chimie
obscure de la matière, qui distribue sans autre raison que le caprice du moment,
la convenance ou l’écart, l’excès ou le défaut. Toute la question du vivant n’est
qu’une question de degré d’organisation de la matière. De l’inorganique à l’amibe,
de là à la plante, et ensuite à l’animal et jusqu’à l’homme, la Nature procède « par
degrés presque insensibles, de la créature la plus parfaite jusqu’à la matière la
plus informe, de l’animal le plus organisé jusqu’au minéral le plus brut »
[5]. Si alors
dans la Nature il n’y a aucune discontinuité et que tout procède par nuances
imperceptibles, si aucune barrière naturelle n’est possible entre les produits de
cette étrange chimie de « répulsion », de « désir » et de « mémoire », c’est-à-dire la
création selon Maupertuis, la question se pose : comment étudier la Nature ? La
nature de la Nature refuse les principes mathématiques, puisque les vérités mathématiques ne sont « que des vérités des définitions » et la
Mathesis Universalis
est une science qui ne renferme que « des identités d’idées » et n’a « aucune
réalité » (Buffon,
ibid., 72).
Baj construit ses monstres de la même façon que se produisent les formes
naturelles : par l’incroyable diversité des procédés et des manières, des traits et
des couleurs. Baj étudie la matière, il l’observe, par sa Materioscopia de 1957
par exemple. Il étudie de près le principe pointilliste de Georges Seurat, jusqu’à
reproduire sa promenade de dimanche de 1884-86 à sa propre manière, dans
La Grande Jatte de 1970-71 ou dans La Baignade de 1971. Ce principe n’est
autre chose que la production d’une surface chromatique homogène produite
par la mise ensemble des points. La couleur se produit de la même façon que le
vivant. Ensuite le principe pointilliste se plie, se replie, se multiplie : les traits de
pinceau, les points, les couleurs s’articulent et se combinent au rythme d’un
hasard créateur et fortuit. D’une figure à l’autre, d’un monstre à l’autre, le pinceau passe par un trait de caractère à la fois fin et infiniment différent du précédent, de sorte que les deux figures soient séparées tout en restant unies. Non
seulement les monstres ne sont pas les mêmes, identiques, comme les individus
du même genre, comme deux antilopes par exemple, mais ils ne sont pas non
plus radicalement différents, comme les individus de genres différents, comme le
sont une vache et une guêpe. Ceci brouille le deuxième principe épistémologique, le principe taxinomique. Le cheval et l’âne ont beau se ressembler; ils ont
beau se reproduire entre eux sans que leur progéniture, les mules, puisse se
reproduire; ceci n’entraîne aucune conséquence « épistémologique ». Vous ne
pouvez pas, répond Buffon à Linné, tout mettre dans vos cages préétablies,
c’est-à-dire dans « cheval »: « L’âne est donc un âne, et n’est point un cheval
dégénéré » (Buffon, L’âne, Richard, X, 267). Les monstres sont alors des êtres
uniques qui ne se laissent pas entraîner dans le double jeu de l’abstraction et de la
généralisation.
La vie de nos petits monstres serait bien heureuse si les notions d’« ordre » et
de « norme » ne venaient perturber leur existence. La nature est conforme à des
règles et ce sont eux qui le disent, ces faiseurs d’ordre, ces décideurs qui décrètent la finalité et commandent la nature : « les généraux ». Du « Général méchant » et des « Généraux » de 1960 à la « Nixon parade (Watergate)» de 1974,
ces autres monstres, qui se prennent pour un genre ayant un élément spécifique : les dents, reproduisent la généralité qui les caractérise. Les généraux engendrent alors les monstres étant eux-mêmes des monstres. Cet engendrement
correspond à l’ambivalence de l’économie politique du signe. Il s’agit, comme le
dit Umberto Eco, « des signes et de la dérision des signes ». « Là, conclut Eco,
réside le secret de sa monstruosité ». « L’obscénité du pouvoir » commence par la
mise en place des signaux routiers : « De plus en plus, on se promène entre les
signaux et on est dirigé par eux. On sait qu’on doit marcher à droite, à gauche,
qu’on peut parquer ou ne pas parquer la voiture, qu’on peut ou qu’on ne peut
pas s’arrêter, etc. On sait tout. C’est un code de comportement, c’est un vocabulaire, c’est un langage » (
Enrico Baj, éd. Philipacchi, Paris, 1980, p.45). Si la
monstruosité des Généraux réside dans le fait qu’ils projetent leur monstruosité,
ceci est fait grâce à leur comportement : leur marche, le regard « rond », leurs
dents qui apparaissent par leurs bouches ouvertes, leurs uniformes. Ils sont reconnaissables à cause de leur gestuelle paranoïaque, d’un rituel qu’ils doivent à
tout prix exécuter. Leur corps est un opérateur de signaux, comme dans le cas
d’une
dementia paranoides.
Le Président Schreber de Freud est un cas bien
illuminateur. Laissons la parole à ce « monstre »: « Toutes les tentatives d’assassiner mon âme ou de m’émasculer dans des buts
contraires à l’ordre de l’univers
(c’est-à-dire afin de satisfaire la concupiscence d’un être humain) et plus tard
celles de détruire ma raison ont échoué. De ce combat entre un homme faible et
isolé et Dieu lui-même, je sortis vainqueur, bien qu’après avoir subi maintes souffrances et privations, et ceci prouve que l’ordre de l’univers est de mon côté »
[6].
En fait les privations qu’il s’imposait à lui-même étaient d’un caractère terrible. Il
avait un rituel pour manger, pour se lever le matin, pour traverser sa chambre :
sa vie quotidienne était un enfer. Pourquoi ce rituel ? Afin d’éviter que son père
ne meure. Il était persuadé que s’il ne suivait pas ce rituel son père allait mourir.
Noble cause, même paranoïaque, il faut l’avouer. Or il se trouve que son père
était déjà mort : il le savait mais il ne le croyait pas.
Le père est mort mais je ne
le crois pas: voilà l’origine de la « fixation » paranoïaque sur un ordre de l’univers. Le « général » se charge alors de la responsabilité de son maintien : voilà
l’origine de la monstruosité des monstres, de leur désignation, de leur signalisation.
Cet ordre de l’univers est bien désigné par le Président Schreber : c’est « Dieu
lui-même ». L’inspiration originaire d’un ordre originaire, dont l’homme serait le
dépositaire est la composante principale de la vision magico-religieuse du monde
comme « vivant ». Quand Nietzsche attaque l’ordre téléologique ce n’est que pour
démolir cette croyance ancienne comme le monde : « Gardons-nous de penser
que le monde serait un être vivant » (Le Gai Savoir, §109). « Gardons-nous de
déclarer qu’il y a des lois dans la nature », car les lois de la nature ne sont que la
transformation positiviste de cette ancienne croyance. Le sens naturel dépasse
l’historicité et s’inscrit de façon protéique dans tous les sens historiques que
l’homme a pu engendrer. Il faut dépasser le sens naturel afin de retrouver la
nature telle qu’elle est, chaotique : « le caractère de l’ensemble du monde est de
toute éternité celui du chaos, en raison non pas de l’absence de nécessité, mais
de l’absence d’ordre, d’articulation, de forme, de beauté, de sagesse et quelles
que soient nos humaines catégories esthétiques » (ibid.). Il n’y a point d’ordre,
point de loi, car il n’y a point de divinité : « Quand donc en aurons-nous fini avec
notre précaution et nos soins ? Quand toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles
de nous obscurcir ? Quand aurons-nous totalement dédivinisé la nature ?» (ibid.).
Comment lutter contre ces ombres ? Nos artistes répondent : à coups d’ombre. La « peinture noire » récuse l’ombre à force de vouloir se faire l’ombre de
l’ombre et d’insister à tacher la toile. Je m’explique par un retour à Michel
Maffesoli. Dites-nous Dionysos, comment votre ombre se défait-elle des ombres de Dieu ? Dans son dialogue ouvert avec Nietzsche, Maffesoli renverse la
problématique et met en avant non pas l’ombre mais le désir de l’ombre. Si je
désire l’ombre c’est parce que je ne suis pas ombre. Le non-ombre ou bien, selon
la perspective du Sophiste de Platon, l’autre de l’ombre n’est pas la lumière mais
le désir de l’ombre. Tout comme quand Socrate dit dans le Banquet que Eros
n’est pas beau; il ne dit pas qu’il est laid. La manière d’Eros d’être autre que
beau est de désirer la beauté. L’ombre de Dionysos n’est donc pas l’ombre d’un
Dieu mais le désir de l’ombre. Ce que Michel Maffesoli démontre est que la
socialité humaine se fermente à coups d’ombre, comme nous dirions que l’aveugle voit à coups de bâton. L’orgiasme dionysiaque n’étant que ce désir d’ombre,
ou bien le désir de Dieu ou le désir des lois de la nature. Que l’homme est
heureux, dit Kant, quand il trouve de l’ordre dans la nature ! Que l’homme est
heureux de substituer à son existence imparfaite et à sa finitude une connaissance parfaite des lois parfaites de l’infini !
Les éléments mis en place, leur « installation » commune dans l’antichambre
de la lutte entre pouvoir et contre-pouvoir, entre ordre et absence d’ordre, commence d’abord de façon expérimentale en 1968, par la reprise de la Guernica
de Pablo Picasso. La « Guernica d’après Picasso », à la manière de Baj est la
première rencontre entre les monstres et les généraux : il est inutile de vous
décrire le carnage qui a suivi; vous connaissez tous l’épopée de la guerre civile
espagnole. Avec « Les funérailles de l’anarchiste Pinelli » en 1972, l’imbroglio
final s’annonce. Dans une période où les anarchistes mouraient « accidentellement » dans les commissariats de police italiens, le mot d’ordre était « ordre ».
L’action subversive de cette « installation » ne se contente pas seulement de dénoncer un événement politique; elle dénonce tout le système de la politique
culturelle des faiseurs d’ordres. Comme le dit Enrico Baj à Jean Baudrillard, « le
terme subversion » s’oppose « à l’aspect formel des choses et des produits qu’on
nous offre à voir »
[7]. Ce que montre du doigt cet acte anticulturel c’est la mise en
place du « dispositif de la culture » comme stade « sublimé » du « dispositif de la
sexualité », par l’introduction d’une autre nuance d’ordre : la beauté. L’« Apocalypse » de 1978-79 nous renvoie à un monde de fin de monde ou bien à un
monde d’avant le début du monde. Bref, il nous fait entrer dans un monde sans
ordre, dans le chaos originel, qui est à la fois la fin d’un monde et le début d’un
autre. Pour ne reprendre que cette image de Denis Diderot, dans sa
Lettre sur
les aveugles, « dans les premiers instants de la formation des animaux, les uns
n’étaient pas sans tête et les autres sans pieds ?»
Ainsi se déploie-t-elle, la deuxième question, celle de l’acte même de questionner par le monstre, celle de la décision stylistique. Nous suivrons l’intuition de
Jean Baudrillard, dans sa monographie sur Enrico Baj (cf. Baj ou la monstruosité
mise à nu par la peinture même): « Le monstrueux est ici le fait de l’événement
pictural lui-même, et non pas le caractère de quelque figure représentée que ce
soit ». Toutefois nous irons au-delà de cette intuition et nous la suivrons jusqu’à
ses extrêmes conséquences, afin d’interroger le mode d’interrogation de Baj.
L’effet « monstre », le phénomène « monstre » est produit par la mise en place du
matériau, par la rencontre de plusieurs matériaux : couleur, bois, fer, plastique et
de plusieurs modalités stylistiques : tableaux de peinture, toiles non finies, mise
en place des marionnettes humaines et monstrueuses, collage, mise en commun
des espaces chromatiques homogènes avec des espaces « pointillistes » dans une
mise en scène qui orchestre beaucoup plus qu’un espace scénique à observer du
dehors. Baj « installe » l’ensemble de ses ingrédients dans une chambre dans
laquelle le spectateur fait parti du matériau. Il est lui-même un monstre, un
anarchiste ou un général. Ce qui est monstrueux n’est pas la simple rencontre
des matériaux par un spectateur désintéressé mais la prise de conscience du
spectateur insouciant de son propre être qui lui est dévoilé par un coup violent.
Telle est la nature de l’événement artistique lui-même chez Baj : le spectateur se
trouve engagé dans une sur-réalité qui le dépasse, celle de l’œuvre dont il est
partie intégrante.
Le spectateur est piégé par cet art de la déviance. Il est malmené, maltraité,
désorienté, envoyé à droite et à gauche, hors de ses gonds, désarticulé de son
univers habituel par un effet d’étonnement produit par la discontinuité des styles
et des modes d’expression; une menace qu’il ne peut pas percevoir mais qu’il
conçoit comme un mode d’apostrophe et d’interrogation personnelle. Il est interpellé par l’œuvre à l’inquiétude et à l’éveil; aucun repos, aucune habitude où
laisser reposer l’œil. Tout y est inquiétant et étranger, tout appelle à un réajustement de ce que le spectateur considérait être « sa » réalité. L’effet « monstre » est
ce regard du spectateur dans son for intérieur qui le place devant le dilemme :
monstre ou général, et lui indique un travail d’intro-rétro-spection sur ce que
Nietzsche aurait appelé le travail d’« assimilation » de l’autre par les structures du
même. Dans ce travail il est lui-même l’assimilant-assimilé : tel est le sens d’un
ultra-corps. Le rapport entre l’intériorité et l’extériorité d’un tel corps ne renvoie pas à une surface de contact mais à l’événement même du toucher. L’ultracorps touche, agresse, creuse le regard.
Par cette violence culturelle, Enrico Baj le met devant un choix. J’insiste sur le
caractère libidinal de ce choix qui ne choisit rien mais dévoile le choix à celui qui
a déjà choisi : qui est le monstre, celui qui est désigné comme tel ou celui qui le
désigne ? Ce choix est embarrassant d’autant plus que le spectateur est mis devant la question essentielle : un monde sans ordre est-il possible ? Un monde
sans « ombres de Dieu » est-il possible, voire même est-il souhaitable, est-il désirable? Quand il voit un tel monde apocalyptique, un monde ou le ciel est survolé d’organes sans auteur, de corps démembrés, de mangeurs d’hommes ou
bien des intestins de l’autre qui assimilent le même par l’acte digestif du refus
total de l’ordre et de la systématicité; à un tel monde limite, à une telle « Apocalypse », où l’organicité de l’organique est en danger mortel, où la possibilité de la
mort par la dissolution de l’organique à ses ingrédients inorganiques est enfin
ouverte, l’homme prend-il goût ? A-t-il l’estomac pour un tel monde ? Un tel
monde est-il digestible ?
Baj désigne ce grand estomac, qui se nourrit des bouts de vie, des intestins
du quotidien, des membres à la dérive, des passions déchaînées les unes contre
les autres, des institutions en désagrégation et des bouts des mondes en train de
se créer. Ce n’est autre que l’illustre auteur de La Comédie Humaine, Honoré
de Balzac. Le mouvement vertigineux d’assimilation/transformation des produits bruts, morts ou vifs, par l’imaginaire de l’artiste, de l’écrivain, est le principe
du portrait de Balzac effectué par Baj, pour honorer l’auteur dans sa propre
maison. Si Balzac a un grand estomac, c’est que le vertige de la pensée est une
affaire de digestion.
Cet aspect est la première chose que Michel Maffesoli voit dans le « monstre
délicat » d’Enrico Baj, dans sa monographie qui a pour titre parlant, Le monstre
délicat ou le tragique du réel éclaté: « Mais n’est-ce pas cela l’existence sociale ? N’est-elle pas dans son aspect éclaté, bigarré, labile, proprement monstrueux ?» Ce que Maffesoli voit dans l’œuvre de Baj n’est autre chose qu’une
« leçon de style » qui sache prendre en considération « la générosité du pluralisme ». Or de cette leçon, Michel Maffesoli n’a pas besoin. En fait il ne la repère
que parce qu’il l’applique à son écriture. Comment faire de la sociologie, comment écrire un livre avec le matériau du monde social ? Telle est la question que
pose son œuvre. Le « magasin de la nature » de Buffon se traduit par le « bar du
marché » et la vie au quotidien. Là se trouvent tous les éléments nécessaires pour
une épistémologie du monde social. Le texte devient la toile d’araignée qui tisse
ensemble les phénomènes insignifiants et anodins et qui capte le lecteur dans
son intérieur. La lecture est alors une expérimentation dangereuse. Aucune quiétude catégorielle ou catégorique, mais désinvolture et aventure de l’expérience.
Par cette « écriture de la déviance », si je reprends ce qualificatif attribué par
Patrick Wotling à l’œuvre de Diderot, Michel Maffesoli déjoue les schématismes
préétablis du lecteur, se défait des pièges d’une lecture « facile ».
Par l’introduction des trois éléments stylistiques, la citation, la répétition et
l’image, il fragmente le récit continu et déstabilise le lecteur qui voudrait bien
s’installer confortablement dans une unité rassurante. Arrêtez votre lecture, cher
lecteur; n’avancez point. Partez ! Installez-vous au bar du marché, regardez
autour de vous, vivez la fête de la socialité. Ou bien, suspendez mon texte,
lisez ce que vous lisez ici, ailleurs, chez tel écrivain, dans tel journal ou même
dans tel graffiti sur un mur. Observez, et observez encore et encore : les
manifestations de la socialité sont dans chaque rencontre, nous guettent à
tous les coins de la rue. Je me répète, mais telle est bel et bien la condition
de la vie dont je suis partie prenante. Je vous dirai les mêmes choses encore
et encore, mais autrement. Je poserai les mêmes questions, mais autrement.
Lisez-moi plusieurs fois, mais chaque fois lisez-moi autrement. Cette écriture
ne décrit rien, ne présente rien, n’imite rien. Elle est une partie de la vie sociale,
et a par conséquent tous les caractéristiques de cette vie ruisselante et polymorphe. La rupture, la discontinuité, la fragmentation sont le travail de l’autre au
sein du même, qui fait en sorte que la pensée demeure.
Le problème de la méthode se trouve désormais pris en charge par l’écriture.
Le refus du formalisme identitaire s’exprime par un texte qui souffle et qui respire. L’abondance des images, qui n’illustrent rien mais constituent le chemin à
suivre, les répétitions, qui assurent la vivacité des observations, et les citations,
qui sont l’expression même du souci du dialogue interdisciplinaire qui récuse
l’enfermement dans le solipsisme méthodologique de la démonstration mathématique ou conceptuelle, annoncent une autre méthode à suivre dans les sciences humaines. En d’autres termes, comme le disait Buffon, « la vrai méthode de
conduire son esprit » dans la réalité foisonnante des choses, « c’est d’avoir recours aux observations, de les rassembler, d’en faire de nouvelles, et en assez
grand nombre pour nous assurer de la vérité des faits principaux » (Premier
Discours, op. cit., p.78).
Au formalisme de la mathesis universalis et de la taxinomia qui « fixe » le
fantasme d’un ordre des choses en tant que caractère scientifique de la science,
en tant que scientificité de la science, il faut répondre par la dynamique de la
scriptura socialis qui inaugure un dialogue infini avec les choses mêmes.
[1]
Ce discours fut prononcé le 25 avril 2001, à l’Espace Paul Ricard, à la rencontre
organisée par l’Espace Paul Ricard et le Centre de Recherche sur l’Imaginaire dans le
cadre des
rendez-vous de l’imaginaire sur le thème : « Monstre Délicat », avec Enrico
Baj, Panagiotis Christias et Michel Maffesoli.
[2]
Ecce Homo,
Pourquoi j’écris de si bons livres;
Humain, trop humain, par.3.
[3]
Maupertuis,
Vénus physique, Aubier, Paris, 1980, p.136.
[4]
Michel Foucault,
« Il faut défendre la société », cours du 14 janvier 1976, Seuil/
Gallimard, Paris, 1997, p.34.
[5]
Buffon,
Histoire naturelle générale et particulière,
Premier Discours, Paris, éd.
Richard, 1835, I, 43.
[6]
Sigmund Freud,
Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p.271.
[7]
Enrico Baj et Jean Baudrillard,
Transparence du kitsch, Paris, La différence, 1990,
p.9.