2002
Sociétés
Contributions
Prémisses pour une étude de la mémoire collective dans le monde contemporain sous l’optique des itinéraires des groupes urbains brésiliens
Ana Luiza Carvalho da ROCHA
Cornelia ECKERT
Cet article se penche sur l’étude de la mémoire collective qui caractérise le
monde urbain comme résultat de l’action réciproque d’individus et de groupes, ceci en
insistant sur l’importance des formes spécifiques des arrangements de la vie sociale qui s’y
opèrent et en prenant en compte la complexité des gestes accumulés par ses habitants. Il
s’agit d’approfondir la compréhension du processus d’enracinement/déracinement des
identités sociales propres au monde contemporain, en cherchant à l’aborder dans le contexte de la discontinuité/continuité systémique des valeurs mises en œuvre par les groupes et de leurs formes de sociabilité dans le cadre citadin.Mots-clés :
Mémoire collective, formes de sociabilité, itinéraires urbains.
This article looks into the collective memory study in the urban world as a
result of a reciprocate action of individuals and of groups. It explains the forms of the
arrange the social life that is processed, has according to the complexity of the manners
accumulated by its inhabitants. It intends to deepen the comprehension of the process
of rooting/derooting of the social identities in the contemporaneous world, as well as
the context of continuity/discontinuity of values used by groups and their forms of
sociability in the city.Keywords :
Collective memory, sociability forms, urban life.
Prendre pour objet d’étude les formes de vie sociale présentes dans le milieu
urbain a contraint les anthropologues à se tourner vers leur propre société. L’enjeu a consisté à comprendre leurs propres systèmes de significations, étant donné
leur préoccupation singulière envers le contenu symbolique des villes « en tant
que représentation de l’univers par l’homme et comme médiation dans l’intégration de l’homme dans cet univers »
[1].
Dans cette configuration du champ conceptuel de la discipline, il est notoire
que l’anthropologie du monde contemporain doit beaucoup aux intellectuels de
l’École de Chicago, les premiers à s’être intéressés au problème de la désorganisation, de la déstructuration et de l’anomie qu’a entraînées la concentration des
masses dans les mégalopoles contemporaines. À ce courant d’études et de recherches sur la ville, ont répondu d’autres intellectuels formés dans le cadre
d’une sociologie européenne et qui se sont consacrés à l’étude du monde urbain
et des problèmes des rapports capital/travail, des loisirs, de l’individualisme, etc.
[2]
Une partie du patrimoine dont nous bénéficions aujourd’hui quant à l’étude
des sociétés modernes industrielles est à attribuer à l’œuvre de Georg Simmel et
à son intérêt intellectuel pour la diversité infinie des formes de vie sociale propres
au monde contemporain. Dans ses analyses de la vie métropolitaine et de l’idéologie de l’argent, Simmel s’est révélé pour le champ de l’anthropologie des sociétés contemporaines un penseur toujours fasciné tant par la richesse des formes de vie sociale et de leur capacité à accueillir une infinité de contenus que par
la richesse de tels contenus, qui, de leur côté, se montrent aptes à accueillir une
multiplicité de formes.
La vie métropolitaine, telle que l’appréhende la pensée simmelienne, apparaît comme un point d’intersection de divers mondes, c’est-à-dire qu’on y observe une continuité non régularisée dans la formation, l’information et la déformation de contenus nouveaux et anciens « qui s’individualisent dans les formes
qui les animent, de sorte que, dans le développement vital, ce qui est de plus en
plus formé dépasse la forme momentanément adoptée »
[3]. Les formes dont il
s’agit ici sont déterminées par la diversité des combinaisons concernant l’affiliation des individus à des groupes où les interactions sont sujettes à l’esprit de la vie
moderne.
Les contours du pensiero debole
[4] dans les études sur les cultures contemporaines
Sous le nom de « Sociétés Complexes », les formes de vie sociale urbaine sont
devenues un objet de recherche aux yeux des anthropologues qui s’inspirent de
ce commentaire de Georg Simmel : « La vie englobe en un seul acte la limitation
et le déplacement de la limite »
[5].
L’emphase analytique porte ici sur les formes d’organisation et d’interaction
des individus et sur leurs réseaux de relations comme champs de négociation de
la réalité sur de multiples plans. Marqués par des processus dynamiques de transformation, sont ainsi étudiés les systèmes de représentations mentales (images et
valeurs) qui caractérisent la vie dans la ville
[6], les « régions morales » et leurs « provinces de signifiés »
[7] qui se posent à partir du révélé
emic et traduits dans un
discours anthropologique sur l’« autre » où la propre idée de « négociation de la
réalité » implique non seulement la reconnaissance de la différence comme élément constitutif de la société mais aussi l’arbitraire de l’écriture ethnographique
[8].
La Ville assume ainsi un lieu stratégique en tant que
locus privilégié pour la
réflexion anthropologique dans sa quête d’appréhension. Suivant une perspective compréhensive, l’étude anthropologique porte tant sur la « communication »,
qui préside aux formes de vie sociale présentes en milieu urbain, que sur les
multiplicités et singularités qui enferment le vécu humain au sein de cet espace
existentiel qu’a créé l’homme civilisé. Dans les grandes métropoles, la vie humaine est devenue le principal objet d’étude concernant les « résidus », secondaires ou excentriques : la mode, le jeu, le collectionneur, les dioramas, la prostitution, le flâneur
, les passages
, l’intérieur
, les rues, la photographie, la réclame
.
[9]
Au nom de sa perspective concrètement théologique, Walter Benjamin nous
enseigne que dans la Ville l’objet de la rédemption n’est pas uniquement le présentfutur mais aussi le passé. Pour Benjamin, le récit urbain ne fait appel à
aucun recours stylistique « précieux » pour se configurer, mais « seulement à des
guenilles et des rebuts, non pour faire leur inventaire mais pour leur rendre justice de la seule façon possible : en les utilisant ».
[10]
Voilà pourquoi il est intéressant de pointer le lieu stratégique qu’occupe
aujourd’hui l’étude des itinéraires des groupes urbains et de leurs formes de sociabilité pour comprendre le monde urbain contemporain.
[11] Le déplacement des
groupes/individus entre les « provinces » et les « territoires » de signification de la
ville est l’une des questions cruciales qui peuvent aider à cerner le phénomène de
la mémoire collective et, par conséquent, de l’esthétique urbaine des sociétés
modernes.
C’est à travers l’étude des itinéraires urbains et des formes de sociabilité, des
intrigues et des drames qui configurent le théâtre de la vie citadine, appréhendés
comme une sorte de zonage symbolique du mouvement de la vie, que nous
pouvons, de nos jours, réfléchir sur la complexité sociologique des structures
spatio-temporelles sur lesquelles reposent les phénomènes de l’altérité et de l’expérience humaine dans le monde contemporain.
Tout en reconnaissant que le phénomène urbain est le fruit de l’action réciproque d’individus et de groupes au plan des échanges sociaux, il convient de
souligner ici l’importance que revêt l’étude des formes spécifiques des ajustements de la vie sociale qui s’y opèrent – au vu de la complexité des gestes cumulés des citadins – pour la compréhension tant du processus de territorialisation/
déterritorialisation des identités sociales dans le monde contemporain que de la
discontinuité/continuité systémique des valeurs mises en œuvre, des réseaux/
espaces sociaux qui situent les sujets suivant leurs trajectoires, positions et rôles,
leurs adhésions et dissidences dans le contexte citadin.
Si nous nous plaçons sous l’angle de la transformation mondiale des cultures,
c’est surtout la production de la Différence en termes de processus microscopiques (en ce qui concerne l’adéquation/transformation entre forme sociale et flux
vital, institutions et comportements individuels et collectifs) qui peut nous éclairer
sur le « comment » et le « pourquoi » des liens collectifs et sur les contenus sociaux
au sein desquels ils sont vécus et négociés.
Au plan des sciences humaines, la production de la Différence
[12] atteint d’autres
proportions : il s’agit de savoir quelle est la place qu’occupe le désordre
[13] dans la
formulation d’une pensée anthropologique parfois asphyxiée par le souci obsessionnel de trouver des « lois » absolument nécessaires et universelles pour la vie
sociale. La destruction/reconstruction de singularités culturelles et de régularités
locales renvoie toujours l’anthropologue davantage à la nécessité de penser les
références à des temps vécus et ordonnés de l’expérience ordinaire des acteurs
sociaux comme une manière d’attribuer une signification à leurs actes/pensées.
[14]
Le monde urbain contemporain : défis d’une interprétation des formes informes
Pour l’anthropologie, le champ fertile permettant la connaissance de ce processus est l’analyse de la dynamique de la vie urbaine, dans la mesure où la Ville est
un territoire expressif de l’expérience temporelle contemporaine des groupes
humains qui l’habitent et où ses structures spatiales et les formes de vie sociale
qui s’y déroulent constituent un aspect banal et évident de leur vie quotidienne.
La compréhension du phénomène de construction/destruction des villes aussi
bien que du rythme de la décomposition des expériences sociales des groupes
urbains au sein de ses territoires peut signifier d’importantes façons de débusquer l’intelligibilité du phénomène du vécu humain contemporain, c’est-à-dire à
l’ère de la technique, loin de l’idée d’une « ville surexposée ».
[15]
Si le contexte urbain se projette ici dans les formes de communication qui s’y
produisent à partir d’une « tradition », vue non plus comme un ensemble complexe unitaire, mais plutôt comme une « polyphonie de subjectivités diverses »
[16],
la ville qui paraissait auparavant homogénéiser les corps se dévoile cependant de
nos jours, telle que l’envisagent les études sur le quotidien, en tant qu’espace où
coexistent par excellence différents styles de vie, visions du monde et e
thoi appelés constamment à résister au temps de l’usure et de la disparition de ses
différents référents matériels.
[17]
Les canons du nihilisme de la culture postmoderne et les postulats d’un individualisme moderne en phase de désespoir conduisent souvent à envisager le
monde urbain contemporain à partir des formes; plus ou moins intenses, de
désarticulation entre lieux et personnes, entre des espaces et des affectivités qui
se dégradent, révélant des trajectoires, des enracinements ou des ruptures qui
correspondent parfois à une esthétisation de la violence.
D’où l’importance d’entreprendre ici un changement de cap interprétatif. Il
s’agit de re-penser, d’une part, les propres catégories de compréhension à travers lesquelles nous invoquons le phénomène du monde urbain contemporain
et, d’autre part, le fonds commun de significations auquel elles appartiennent.
Le premier changement de cap consiste à s’éloigner du moralisme d’une
pensée dogmatique qui conçoit la Ville à partir de principes d’ordre et à se rapprocher d’une démarche qui envisage les formes de vie sociale ayant cours dans
les villes urbano-industrielles modernes sous l’optique des formes sensibles du
vécu humain.
[18] Autrement dit, sous l’angle du
stock de « provinces de signifiés »
dont disposent les individus pour s’identifier à un temps vécu, qui renvoie à un
espace en constante mutation (en termes non seulement de limites géographiques mais aussi de sentiments d’appartenance, de référentiels de reconnaissance,
de production, d’échange, de travail, de loisir).
[19]
Le deuxième changement de cap qui s’impose est celui qui vise à atteindre,
s’agissant de la réalité, un modèle (d’acceptation) de conception du monde social
qui passe par le prisme du vécu et du quotidien, à adopter une approche compréhensive du monde urbain contemporain qui s’appuie sur le chaos, la non-linéarité, le désordre, les turbulences et les catastrophes comme voie d’accès à la
compréhension des sociétés humaines, contemporaines ou non.
Un troisième changement de cap interprétatif consiste, par le biais des études
anthropologiques relatives au monde urbain contemporain, à resituer la Ville en
tant qu’objet temporel, ceci dans la perspective d’une sociologie figurative de ses
espaces : en tant que matière des actions des groupes/individus et territoire de
projection et d’enracinement de leurs motivations symboliques. Le paysage du
monde urbain contemporain peut être vu, selon cette approche, sous les traits
des stratégies de vie de ses habitants, de leurs rêves et de leurs désirs, en fonction
de l’accumulation bénéfique de l’animation et de la vibration temporelle des rythmes différentiels d’occupation/appropriation de ses territoires.
[20]
Le quatrième changement de cap revient à considérer la Ville au plan de sa
phénoménologie existentielle, c’est-à-dire à lui restituer son statut d’
espace vital, de territoire multidimensionnel de l’espèce
Sapiens Sapiens configuré par
des « ambiances émotionnelles » qui précèdent sa simple géométrie spatiale. Selon une démarche objectale, la Ville se révèle aux yeux des anthropologues à
partir des gestes, des regards et des performances de ses résidents, des itinéraires, drames et intrigues qu’ils vivent, des formes de sociabilité et des langages
ordinaires de la rue – éléments qui décrivent tous cette « topophilie » qui recourt
aux projections individuelles et collectives des traits d’une culture et d’une civilisation. De ce point de vue, la Ville ressurgit en tant que manifestation expressive
de gestes humains qui l’élèvent au
statut légitime d’« espace habité », ceci grâce
à son autonomie absolue en tant qu’espace poétique, empli des histoires et des
images qui lui sont attribuées.
[21]
Les espaces urbains ainsi construits et vécus en tant qu’objet ethnographique
vont par conséquent se révéler non comme de purs reflets de politiques
urbanistiques, mais en tant que supports des traditions et des biographies de
leurs habitants, dont les récits expriment un langage collectif qui communique
une pluralité d’identités et de mémoires, renvoyant leurs territoires aux prétextes
et aux manipulations humaines.
En ce sens, les espaces publics et/ou relevant du domaine privé fournissent le
support matériel d’un investissement symbolique qui se réfère au quotidien
affectivement significatif des groupes sociaux qui les habitent. On ne saurait en
effet oublier ici que toute œuvre humaine renvoie à une production symbolique,
les territoires de sociabilité d’une ville étant des niches de sens que produit une
communauté, non pas pour apporter des conclusions quant aux systèmes de
domination sous-jacents mais pour interpréter les signifiés qui configurent les
différentes formes et les divers plans d’existence sociale en son sein.
[22]
De la sorte, indifférente à la disparition des référents matériels des espaces
sur lesquels les groupes/individus fondent leur identité (mobilité résidentielle,
déplacement d’anciens quartiers, transformation spatiale et destruction urbaine),
la Ville, dans sa polysémie, devient le témoin des jeux de mémoire de ses « agents »,
espace fantastique où ils peuvent « coller » leur existence sur certains moments
d’interaction sociale qu’ils vivent dans ses territoires et les investir du propre
rythme construit dans le corps de la durée de biographies de vie.
Itinéraires urbains et récits : la ville comme objet temporel
C’est à travers les itinéraires urbains et les récits que produisent les habitants des
grandes villes contemporaines sur leur vécu urbain qu’intervient le défi de restituer la lisibilité des phénomènes liés à la culture dans les sociétés contemporaines, en conférant à la fois un sens à l’existence de la vie communautaire en son
sein et en réactualisant la monumentalité de ses temps pluriels, étant entendu
qu’« il n’existe aucune raison, naturelle ou pas, pour qu’une société se conserve,
en dehors précisément de sa culture, qui est l’instrument de lutte contre la dissolution dans le Temps ».
[23]
En Europe occidentale, la Ville, par la tradition des utopies qu’elle renferme,
se compose d’un système de signes culturels tensionnels dès lors qu’aussi bien la
désignation de sa fonction « eucharistique » que la représentation de son « aura »
et la consécration de son pouvoir symbolique s’opposent à d’innombrables reprises aux discours que ses habitants tissent sur elle.
Aborder la Ville en tant qu’objet temporel signifie ici envisager le fait urbain à
partir soit de l’image mnésique que celui-ci suggère aux acteurs sociaux, soit du
fonds commun de sens auquel elle appartient. Réfléchissant des référentiels culturels d’un passé collectif, la vie urbaine se recompose dans un temps lui aussi
collectif. Il s’agit de la reconnaître à travers les récits et les itinéraires d’individus/
groupes, dans ce jeu d’éternelle réinvention des « pratiques d’interaction »
[24] de
ses habitants.
Par les configurations des récits des habitants des Villes et des processus
interactifs, par les images et pratiques des individus, la cité peut être
redimensionnée comme objet qui réalise une œuvre temporelle, dans la mesure
où ses lieux et territoires se prêtent à l’enracinement d’une expérience communautaire de constant réordonnancement d’un vivre collectif. Dans les modulations des formes de vie collective, enchaînées par des rythmes qui se concilient et
se superposent dans le milieu urbain, le temps et le mouvement se conçoivent
dans les effets de configuration au sens où l’entend Norbert Elias
[25]; autrement
dit, à travers l’analyse des formes multiples d’interdépendance sociale.
Pour Norbert Elias, il y aurait là un enchaînement de situations historiques et
d’expériences communes qui reflètent un vécu au niveau de la nation, de la
civilisation, définies en tant que cadre social de la mémoire collective occidentale, où l’« observateur, simultanément, observe la pratique et situe sa propre
manière de voir à un palier du processus »
[26]. La conscience de l’anthropologue
devrait aussi sans aucun doute être appréhendée dans sa genèse, la mémoire
collective des individus occidentaux étant aussi la sienne.
Le « passé » urbain n’est donc pas nécessairement antagoniste du « présent ».
Ainsi, pour comprendre le processus dynamique de mutation et les turbulences
des formes de vie que l’on trouve dans les villes du monde contemporain, de-vient-il nécessaire de prendre en compte le temps présent du vécu de leurs habitants tel qu’il apparaît quand ils narrent eux-mêmes leurs trajectoires. Le « temps
social », en l’occurrence, est le produit d’un processus de consolidation temporelle pensé par une communauté, fruit de la hiérarchisation d’une série d’instants
et de ruptures de trajectoires vécues. On évite de percevoir l’histoire d'une ville
en dehors des modalités symboliques de contrôle du temps exprimées par les
groupes/individus et agencées dans le contexte de leurs ambiances psycho-his-toriques.
[27]
D’où l’importance d’analyser la Ville en tant qu’objet temporel à partir de la
manière dont les sujets pensent l’ordonnancement des superpositions temporelles vécues, « des temps refusés et des temps utilisés », « des temps inefficaces et
des temps cohérents, organisés et consolidés dans une durée »
[28]. Les agents
d’une communauté urbaine, en dynamisant la mémoire de celle-ci, consolident
de fait une temporalité vécue comme collective, riche de significations. À travers
les jeux de la mémoire que révèlent leurs récits, est dépassée l’approche du
milieu urbain comme « chaos », « ruine » et désordre, car par là, le quotidien de la
Ville est réinventé et se trouve chargé de sens.
Au Brésil, vivre la ville s’est révélé être un acte d’arrangement, d’enchaînement et d’emboîtement des diverses structures temporelles et spatiales des rythmes propres aux trajectoires et aux histoires des groupes humains qui l’habitent,
un acte visant à établir un temps humain qui puisse se solidariser avec la tâche,
pour ses habitants, de construire une durée.
[29]
Des rythmes et des résonances, des styles poétiques ou dramatiques, des
tonalités harmonieuses ou dissonantes, des cadences dynamiques ou lentes, des
mouvements d’enchantement ou de désenchantement, mais jamais d’absence
de rythme
[30], tel est le style du « vivre la ville » sous les Tropiques.
[31]
Le quotidien, la mémoire collective et la Ville brésilienne, ou la matière s’opposant à la vie
La sociologie et l’anthropologie brésiliennes se caractérisent par l’investissement
dans la découverte d’instruments théorico-méthodologiques nouveaux et efficaces, permettant de comprendre les phénomènes liés à l’urbanisation progressive
des villes du pays, les modifications de la structure productive associées à l’industrialisation et tous les processus découlant des modèles différenciés d’urbanisation, de concentration des revenus – des problèmes qui sont engendrés par le
modèle économique et qui se manifestent dans les inégalités sociales.
Dans les approches de ces champs disciplinaires, les individus et les groupes
sociaux apparaissent fréquemment comme expérimentant la vie urbaine sous
des formes différenciées, hiérarchiquement et économiquement distinctes, peu
d’entre eux étant des porteurs de capital tandis que la majorité fournit la force de
travail.
Au Brésil, la population urbaine occupe inégalement les espaces dans des
villes industrielles régulées par des rythmes de croissance désordonnés, sur lesquelles se penchent des plans directeurs et des politiques publiques enivrées de
l’idéal progressiste et de modernisation, indifférents et distanciés à l’égard de la
propre tradition de la trame de la vie urbaine à laquelle appartiennent les villes
latino-américaines.
Le rythme de la dynamique et de l’expansion urbaine des grandes métropoles
brésiliennes a pris une tournure hallucinante et autophage. D’un côté, la Ville
doit répondre aux processus incessants d’absorption de groupes sociaux qui élèvent la densité démographique à des taux alarmants en raison des flux migratoires (de la campagne vers la ville); de l’autre, pour croître, la Ville se détruit, les
anciennes références spatiales de ses vieux habitants se voyant démolies. Dans la
recherche de l’accroissement des équipements urbains, ce sont les réseaux sociaux et les sentiments d’appartenance (à un voisinage, un quartier, etc.) qui se
désintègrent.
Les études anthropologiques relatives au temps imprimé dans la vie urbaine
des villes du Brésil font apparaître la présence d’une tension illimitée entre les
transformations socio-économiques et le vécu humain. Dans ce sens, se fait sentir de plus en plus la nécessité d’affronter la problématique de l’individualisation
au sein de la société urbaine et du processus de fragmentation/universalisation
de réalités diverses parmi ses groupes sociaux.
Il importe de rendre compte de cette dynamique de la continuité/discontinuité entre les univers symboliques qui régissent les territoires de la vie urbaine
au Brésil, dans lesquels des groupes/individus partagent, dans un même espace,
des rapports extrêmement divers, souvent de façon isolée, parfois en se regroupant en associations, dans d’autres cas encore en interagissant au sein de réseaux plus ou moins informels – mais toujours en mettant en place des systèmes
de valeurs, d’images, de codes, de modes de pensée et d’expression différenciée.
Dans ce contexte apparemment chaotique, l’étude de la mémoire individuelle
et collective constitue la clef permettant d’élucider la façon dont les individus et
les groupes gèrent, produisent et transmettent des ensembles de signifiés relatifs
aux territoires urbains qu’ils habitent, ceci par le biais de projets sociaux et culturels leur servant de référence de sens pour leur action dans le contexte des processus complexes d’échanges et d’interactions sociales.
La Ville est sans aucun doute le dépositaire d’un excédent de sens. Dans ses
territoires, les sujets vivent quotidiennement des stratégies de négociation de
réalités, d’alternatives de consommation, de choix d’interaction, etc. De ce point
de vue, on assiste, de manière récurrente, dans la production théorique de l’anthropologie brésilienne, à une recherche de compréhension de la continuité des
sens expérimentés dans le passé des groupes urbains à travers l’étude du
réordonnancement de références identitaires que la durée sociale leur permet.
[32]
Malgré la forte prédominance d’images catastrophistes, dans le corps de la
pensée sociale brésilienne, c’est-à-dire dans les multiples représentations que se
font les citadins du monde urbain (et que l’on trouve dans leurs opinions, leur
discours, dans la presse et les moyens de communication de masse), les « temps
de crise » ne sont pas vides de signification.
Si elles se trouvent valorisées positivement par la pensée anthropologique,
les ruptures et les discontinuités que vivent les individus/groupes au sein du paysage urbain du pays, un paysage en constante mutation et agitation, elles nous
informent sur les efforts que déploient les habitants de ces grandes métropoles
pour surmonter le destin mortel de la civilisation urbaine à laquelle ils appartiennent quant à la matière périssable des attributs de leur identité sociale.
Dans cette perspective, l’émergence des études et des recherches plus détaillées ayant été menées sur le phénomène de la mémoire collective et de l’esthétique urbaine, selon une approche alliant les analyses micro-sociologiques et
macro-sociologiques des phénomènes culturels de – et survenant dans – la Ville,
apparaît non seulement comme une référence essentielle pour la compréhension de la reconstruction, dans le cadre de la réalité contemporaine du pays, des
identités des groupes/individus, de leur façon de re-penser leurs valeurs et styles
de vie, de réorganiser leurs projets et aspirations, mais aussi comme un instrument permettant de réfléchir sur le vivre urbain qui s’opère dans cette même
réalité.
Consciemment ou non, par leurs pratiques et représentations, les habitants,
les citadins, reprennent un rythme quotidien autre à travers l’appropriation au
jour le jour des territoires des grands centres industriels du pays. Face aux agitations temporelles, ils ré-actualisent leur vie familiale, re-configurent divers réseaux sociaux d’appartenance, conférant un sens à leurs pratiques urbaines.
Observer le rythme des actions de construction de sens que tissent les individus/groupes pour vivre la ville revient à percevoir le processus de consolidation
d’un temps collectif urbain qui les dépasse mais qui leur confère un lieu déterminé dans la manière dont leurs décisions s’attachent à un espace donné. C’est
par la superposition de temps vécus et de temps pensés par les habitants des
grandes villes, tels qu’on les retrouve dans la vie au quotidien, que l’on peut
penser le temps social en tant que durée.
Ce n’est qu’en considérant de tels temps re-pensés et de tels espaces retrouvés qu’il est possible de mettre en évidence le fait que, dans le monde contemporain et malgré le nihilisme ambiant, la vie communautaire se reconstitue
sans les ruptures douloureuses que représentent les nouvelles expériences mais
non sans un certain oubli (sélectif) du passé. Pour comprendre l’esthétique de la
vie urbaine qui caractérise les sociétés industrielles modernes, il convient d’attribuer aux phénomènes temporels une place stratégique dans les études anthropologiques qui se penchent sur le monde contemporain, dans la mesure où, de
plus en plus, le défi qui est lancé aux sciences sociales réside moins dans la
compréhension des phénomènes culturels à partir de ses arrangements spatiaux
que leur dispersion dans le temps en tant que décisions des individus/groupes.
C’est parce que l’analyse temporelle conduit l’anthropologue à penser l’oscillation dramatique des phénomènes culturels intervenant dans le monde urbain
qu’elle lui permet de réfléchir sur l’unité de ces phénomènes comme relevant
d’une adhésion globale de groupes/individus à des actions/désirs/expectatives
communs déterminés, de penser tant leur diversité que le refus d’autres, selon
une succession discontinue. À cet égard, pour paraphraser Bachelard, on pourrait dire que la matière des phénomènes culturels propres au monde contemporain dépend de décisions d’individus/groupes survenant davantage dans le temps
que dans l’espace.
[33]
Le temps apparaît donc, dans la contemporanéité, comme une dimension
significative de l’analyse de l’expérience humaine qui se joue dans les grandes
villes industrielles du monde contemporain. Sans observer les contours du temps
qu’engendre le monde urbain dans les sociétés contemporaines, il devient presque impossible, de nos jours, de dévoiler la signification de l’appropriation et de
la réélaboration des références culturelles et des sociabilités qui permettent que,
dans les grandes métropoles, la vie collective dure grâce à l’ajustement de ses
discontinuités.
Plutôt que de traiter sur un mode « muséologique » les identités culturelles, ce
qui apparaît fondamental dans le milieu urbain, c’est la façon dont s’opèrent les
ordres de figuration de l’innovation, de l’évolution et de la mutation des traditions culturelles. Ces traditions expriment toujours une invariance qu’il convient
constamment de remémorer et de ré-actualiser, même si elles se réfèrent à des
passés, réels ou irréels, qui composent la mémoire du temps.
C’est ainsi que la Ville peut être restituée à sa fonction primaire : celle de
scène de l’anamnèse propre à sa communauté, car dans ses espaces émergent
les souvenirs et les signes des représentations culturelles de ses habitants, dans
lesquelles le jeu des origines n’a pas de fin, ne se soumet pas à l’ordre et à la
classification des signes.
[34]
Considérations méthodologiques autour de l’investigation anthropologique relative
aumonde urbain
En termes conceptuels, l’étude de la polymorphie de la vie sociale propre aux
villes contemporaines ne saurait faire abstraction des attitudes éthiques de leurs
habitants ni des qualités esthétiques qui sous-tendent leur expressivité, dans la
mesure où cette polymorphie ne peut être appréhendée, sous peine de se voir
réduite, à partir d’une approche du réalisme historique et sociologique de ce
phénomène.
Dans ce sens, c’est au niveau des motivations symboliques, des pressions
liées aux ambiances socio-historiques qui contraignent les intentions des acteurs
sociaux, que, au Brésil, on doit interpréter la personnalité chaotique et
confusionnelle de la civilisation urbaine ainsi que ses espaces de vie collective,
sous l’angle de ce qu’elle exprime comme modalités symboliques de contrôle du
temps.
Il devient ainsi fondamental pour le chercheur, s’agissant du milieu urbain,
d’examiner de façon détaillée de nouvelles réflexions méthodologiques de recherche qui prennent en compte une micro-analyse de la vie sociale des groupes
humains qui y habitent, de façon à atteindre, par cet examen plus aigu de sa
propre pratique ethnographique, les profondeurs des attitudes éthiques et esthétiques qui orientent la logique du désordre de la vie citadine locale.
D’un point de vue méthodologique, nous nous proposons ici d’envisager l’émergence macroscopique de l’ensemble civilisationnel des villes brésiliennes en tant
que totalité d’ordre partiel, ayant engendré une multitude de comportements
collectifs sous-tendus par une tradition quotidiennement ré-inventée à travers les
effets d’agrégation de leurs groupes humains en interaction.
S’agissant du monde urbain contemporain, il convient d’accorder de l’importance à l’interprétation de ses phénomènes culturels à travers l’étude de la mémoire collective, des souvenirs et des réminiscences « historiques » de ses habitants, ainsi que de l’arrangement spatial des formes de vie sociale qu’ils présentent dans leur quotidien au fil du temps.
Étant donné les contours macroscopiques de la configuration désordonnée et
pluridimensionnelle de la géographie urbaine du Brésil, il s’avère donc prioritaire
de considérer l’étude des pratiques quotidiennes des groupes urbains comme
une porte d’accès à la compréhension de la logique interne qui régule la vie
citadine du pays, en déplaçant l’angle d’analyse de la description réaliste de la
Ville dans l’histoire vers une connaissance compréhensive de la Ville en fonction
des événements anodins qui surviennent en son sein et au vu de l’effervescence
qui régit la vie ordinaire de ses habitants.
Il s’agit par conséquent de construire des paramètres d’interprétation et d’analyse de la Ville s’inscrivant dans la perspective de la « pensée de la Différence »
telle que nous l’avons présentée précédemment. Cette intention méthodologique – l’appréhension du phénomène urbain à partir d’une « raison herméneutique » – renvoie à l’approche de l’« unité stylistique » de la Ville en tant qu’objet
temporel, échappant à un cercle vicieux.
À cet égard, la Ville apparaît comme le fruit de la création perpétuelle d’un
vouloir-vivre collectif et pluriel capable d’établir pour lui, au quotidien, une composition durable dans le temps d’éléments les plus disparates possible (différences ethniques, sociales, économiques, politiques, etc.).
[35]
Vue dans son hétérogénéité fondamentale, dont la vie de ses habitants est le
témoin, la Ville occupe une place stratégique pour le modèle d’interprétation
que présuppose l’environnement urbain au Brésil, étant donné qu’elle se tisse à
partir de la synergie entre les rêveries du travail et du repos des groupes humains
qui l’habitent.
[36]
Par-delà les divers accidents et circonstances qu’affrontent quotidiennement
les habitants des grandes villes brésiliennes, il s’agit d’envisager la Ville et ses
territoires comme le fruit d’une consolidation temporelle vécue dans l’errance et
à travers les formes de vie sociale des groupes urbains qui en font partie, telles
qu’elles sont configurées et re-configurées par leurs récits biographiques.
[37]
L’architecture des liens sociaux et collectifs qui se tissent dans la Ville témoigne ainsi des signifiés que celle-ci revêt aux yeux de ses divers acteurs sociaux.
C’est par conséquent au cœur de la discontinuité des temps et espaces sociaux
superposés que l’anthropologue doit se situer pour mieux comprendre la survenue ambiguë des expériences quotidiennes des habitants de la Ville, là où se
tissent les phénomènes relevant de l’esthétique urbaine et de la mémoire collective.
Nous voyons donc ici dans la théâtralité de la vie quotidienne citadine l’un des
critères les plus significatifs d’analyse et d’interprétation du phénomène urbain
et l’une des dimensions là aussi les plus significatives de la compréhension de la
vie sociale des habitants. Mémoire de la quotidienneté et mémoire collective, tels
sont les deux axes devant nécessairement orienter la participation de l’anthropologue à la formulation de l’aura esthétique d’une Ville en tant que phénomène
qui se propage avec régularité et uniformité face à la discontinuité du vécu de ses
habitants.
Se pencher sur l’hétéronomie de la vie sociale, sur l’ordonnancement des
diverses formes de vie collective que configure le phénomène urbain au Brésil
signifie pour l’ethnographe s’interroger quant à la place que lui-même occupe
dans le dialogue avec ses interlocuteurs, à savoir les habitants du lieu. D’un côté,
il s’agit d’examiner le « temps du monde » qui régit le rythme des événements de
la vie des groupes urbains et, de l’autre, de répertorier le « temps immanent » des
sentiments et émotions collectives dont participent de tels groupes humains, y
compris l’anthropologue.
En pensant sur un mode critique le réalisme ethnographique qu’a propagé
l’Anthropologie durant la période coloniale, le présent article entrevoit la possibilité d’expérimentations ethnographiques susceptibles de fournir la clé pour la
compréhension d’une ethnologie du monde urbain et des « lieux » de production
des savoirs scientifiques.
C’est en se fondant sur des expérimentations ethnographiques grâce auxquelles l’anthropologue va pouvoir partager avec les habitants des grandes villes
la discontinuité lacunaire et accidentelle des territoires où la vie urbaine se déroule que la production et la génération de concepts et de théories pourront se
réconcilier avec leurs intentions et gestes anodins de tous les jours, la Ville devenant ainsi le champ de concepts quotidiens d’où émergent les concepts scientifiques.
D’un point de vue méthodologique, nous avons choisi de rapprocher le « savoirfaire » présent dans la vie quotidienne des habitants des grandes villes et le
« savoir pourquoi » qui sous-tend les concepts scientifiques de l’Anthropologie.
Le défi consiste ici à transposer les concepts quotidiens et les langages non
discursifs dans le champ des concepts abstraits avec lesquels travaille l’anthropologue, ceci en se basant sur l’idée centrale qu’un concept scientifique se forme
non pas isolément, mais au sein d’un réseau d’opérations complexes où la connaissance ordinaire se trouve présente comme partie d’un processus de compréhension du monde social.
Comprendre l’ordonnancement interne des intentions/actions humaines banales – des pratiques d’appropriation de l’espace, des pratiques de déplacement
et de consommation, des pratiques alimentaires, d’hygiène et de loisir, des
habitus
corporels et gestuels, des comportements sexuels – à partir de concepts scientifiques revient à découvrir leurs invariants opératoires. Il s’agit de cette façon,
pour l’anthropologue qui analyse le monde urbain contemporain, de mener une
observation « pluricontextuelle ». Autrement dit, « il devient ici nécessaire de s’opposer au postulat classique de la recherche scientifique à travers laquelle un monde
« objectif » se révèle, indépendamment de la description (comme si un tel ordre
de choses existait)», et, en ce sens, à travers laquelle toute connaissance est
auto-poéïsis
[38] dès lors que la construction de concepts relatifs au monde social
ne peut être conduite que par quelqu’un qui participe de ce monde et qui ne
saurait s’en exclure.
La plongée dans le rythme et l’intensité des gestes, actions, scènes et drames
que vivent au quotidien les habitants des grands centres industriels devient ici
pour l’anthropologue source d’inspiration et d’interprétation de sa propre situation dans le monde qu’il cherche à comprendre, sur la trace du vécu humain de
ses individus/groupes et de leurs rapports étroits à la totalité territoriale de la
Ville qui les abrite et les nourrit.
L’effort d’investigation et de production de nouvelles ethnographies capables
de mettre en lumière la vie urbaine au Brésil, dans sa complexité et sa constante
construction/destruction, exige de plus en plus de l’anthropologue qu’il accepte
de relever le défi tant d’interpréter la forte charge que portent les motivations
symboliques des habitants d’une Ville dans la configuration de leurs espaces de
convivialité collective que de comprendre ceux-ci en tant qu’espaces humanisés,
comme expression de ses propres motivations symboliques qui lui font voir la
Ville comme un objet impair pour penser la « condition humaine » dans le monde
contemporain.
Plutôt que de considérer le monde urbain contemporain comme une « chose »,
il s’agit de revenir à la question centrale que se pose Simmel : « Comment est-il
possible ?». Quelle est cette conscience qui crée l’unité à travers les actions réciproques d’individus et de groupes qui se déroulent dans le contact social ?
[39] C’est
pour répondre à un problème d’un tel ordre qu’intervient ici la nécessité d’une
révision des concepts accumulés autour du phénomène urbain selon les schémas
réciproques d’observation et d’orientation par lesquels s’opère cette unité; c’est
donc le connaître avec l’autre. Dans ce contexte, penser l’autorité dispersée de
l’ethnographe comme traducteur et lecteur de concepts spécifiques où s’insèrent
les conduites de ses « natifs » renvoie à la nécessité pour lui de mener l’analyse
sociale du milieu urbain à partir d’une vision pluraliste de la culture.
[40]
Il s’agit donc ici de s’investir dans des expérimentations ethnographiques aiguës
qui respectent les différences culturelles et de conserver comme source de connaissance anthropologique la comparaison des contrastes existant entre la rhétorique propre du chercheur et celle des groupes et individus qu’il ausculte.
[41]
En tant que réceptacle d’un « nous » communautaire, la Ville brésilienne se
trouve fréquemment prisonnière de certains postulats relevant d’une
épistémè
matérialiste et de ses jugements de valeur, « chosifiée » dans une vision patrimoniale se rapportant bien souvent à l’inscription séculaire des valeurs et des biens
matériels de sa communauté.
Autrement dit, en tant que réceptacle de la « conscience ethnographique », le
monde post-colonial s’est souvent présenté comme une invitation à casser l’autorité
monologique des ethnographies classiques d’empreinte réaliste, inspirant ainsi la
création de nouvelles possibilités de lecture et d’écriture des faits culturels dans la
tentative de comprendre ses sociétés urbaines-industrielles modernes et la
complexification de leurs régulations.
Au vu des processus expérimentaux, interprétatifs, dialogiques et polyphoniques à travers lesquels la pratique ethnographique est aujourd’hui problématisée,
nous insistons ici sur l’importance de ré-interpréter la Ville comme « unité stylistique »
[42] (comme unité comprenant « toutes les manifestations de la vie d’un peuple »), en considérant la mémoire collective et le quotidien de ses habitants en
tant qu’éléments de la « raison herméneutique » qui tisse les articulations internes
entre « vie » et « forme » urbaines
[43], et, en ce sens, sur la nécessité de penser la
Ville, ses territoires et les témoignages de ses habitants comme la source de la
« connaissance conjoncturelle » du propre ethnographe, en fonction des aspects
constitutifs de la forme de la vie collective dont ces habitants participent.
[44]
Dans le défi d’élaborer de nouveaux instruments narratifs par lesquels l’auto
-poiesis que représente le processus de construction de concepts et théories pour
l’anthropologie puisse posséder son espace d’expression, il apparaît donc que la
connaissance anthropologique, celle qui se construit à travers la description ethnographique et l’observation participante, pointe la fragilité des catégories d’interprétation du chercheur et sa propre finitude, conçues ici comme partie de son
continuum d’expériences compréhensives du monde social.
Par le refus de penser la pratique ethnographique à l’intérieur d’une conception « objectiviste » de la connaissance anthropologique, cet article cherche en fin
de compte à mettre en avant la fragilité de la pensée scientifique lorsqu’elle
s’investit dans la création de nouvelles perspectives méthodologiques visant la
compréhension du tragique
[45] qu’appréhende la connaissance relative à la Ville.
Tragique social dans la mesure où la vie urbaine telle qu’on l’observe revêt un
style multiple et pluriel, que ce soit dans la coexistence de connotations asymétriques et ordonnées dont sont porteurs les caractères morphologiques et topologiques de son dispositif urbain (quartiers, tracés de rues, édifications, proportions
des immeubles, voies de transit) ou dans la co-présence des diverses figures de
formes de vie sociale à travers lesquelles la Ville se compose en tant qu’ambiance
communautaire (liens de voisinage, errance des piétons, nomadisme de groupes
urbains, flux ludiques et professionnels, spectacles anodins).
Tragique social, puisque, dans ce contexte, la croyance dans le travail de
terrain et dans l’observation participante ne saurait opérer en tant que méthode
capable de garantir, a priori, l’autorité ethnographique du chercheur, simplement parce que les deux dimensions de l’investigation recourent à son expérience interprétative, laquelle met en jeu sa propre réalité comme toile de fond
de ses jugements scientifiques.
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[1]
LEROI-GOURHAN, A.
O gesto e a palavra, técnica e linguagens, Lisboa, Edições
70,1965, p. 70.
[2]
Parmi d’autres nous citons SANSOT, Pierre,
Poétique de la ville, Paris, Klincksick,
1972; YOUNG, M. et WILLMOTT, P.,
Le village dans la ville, Paris, C.G.P/CCI,
1983, (1ed. 1957); PETONNET, Colette,
Espaces Habités. Ethnologie des banlieues, Alençon, Éd. Galilée, 1982; PETONNET, Colette,
On est tous dans le
brouillard. Ethnologie des Banlieues, préf. d’André Leroi-Gourhan, Paris, Éd. Galilée, 1979, etc.
[3]
FREUND, J. « De Max Weber à Georg Simmel », In
SOCIÉTÉS, Revue des Sciences
Humaines et Sociales, Paris, Dunod, 1992, n° 37, p. 219.
[4]
Cf. VATTIMO, G.,
La fin de la modernité, Paris, Seuil, l987. L’auteur emploie cette
expression dans son analyse de la « culture postmoderne ».
[5]
SIMMEL, G., cité par LÉGER, F.,
La pensée de Georg Simmel, Paris, Kimé, 1989,
p. 289.
[6]
Cf. SIMMEL, J.,
Sociologia. Estudios sobre las formas de socializacion, Buenos
Aires, Espasa-Calpe, 1984, p. 61.
[7]
SCHUTZ, A.,
Estudios sobre teoria social, Buenos Aires, Amorrortu editores, 1972.
[8]
À ce sujet voir CLIFFORD, J., et MARCUS, G. E. (éditeurs),
Retoricas de la
Antropologia, Madrid, Serie Antropologia, Jucar Universidad, 1991.
[9]
À ce sujet voir CANEVACCI
, M.,
A cidade polifônica. Ensaio sobre a antropologia
da comunicação urbana, São Paulo, Studio Novel, 1993, p. 107.
[10]
CANEVACCI,
ibid.
[11]
À ce propos, nous voulons insister sur la pertinence d’un relativisme méthodologique
et d’une sensibilité relativiste aussi bien pour l’interprétation du phénomène de la
mémoire collective que pour l’étude spécifique de l’esthétique urbaine au Brésil, à la
manière proposée par M. MAFFESOLI,
La connaissance ordinaire,
précis de sociologie compréhensive, Librairie Méridiens, l985, et que nous croyons une mise en
perspective d’une sociologie plus attentive à la polysémie qui configure le fait social
au Brésil.
[12]
Nous nous référons ici moins à l’œuvre de DELEUZE, G.,
Différence et répétition,
Paris, PUF, Seuil, 1968, qu’à celle de VATTIMO, G.,
Les aventures de la différence, Paris, Minuit, 1985, où l’auteur, en rendant hommage à la pensée de Walter
BENJAMIN à propos précisément de l’expérience de l’homme des grandes métropoles, analyse le déclin du sujet de la tradition métaphysique (de l’« éveil de l’être »),
dans lequel il se laisse percevoir non plus en tant que présence, stabilité, fondement
absolu, mais en tant que « finitude », par l’« être-à-la mort ».
[13]
Les commentaires de Boudon restent aujourd’hui encore à cet égard tout à fait pertinents. Cf. BOUDON, R.,
La place du désordre, critique des théories du changement social, Paris, PUF, 1984.
[14]
Il convient ici d’évoquer les ouvrages de De Certeau comme références stratégiques
fréquentes, chez les anthropologues soucieux d’étudier le monde urbain contemporain, pour la reconnaissance de ce que le processus de fabrication des théories contemporaines doit retourner à la réalité des pratiques quotidiennes des groupes/individus et à leurs « savoirs non sus » commme moyen de replacer le thème de la « multitude sans qualités » sous un autre prisme : celui des « arts du faire ». Cf. DE CERTEAU,
M.,
A invenção do cotidiano : artes de fazer, Petrópolis, Vozes, 1994, et
A Cultura
no Plural, Campinas, SP : Papirus, 1995.
[15]
Nous pensons ici à certains auteurs qui traitent le thème de l’architecture et des
politiques urbaines pour en retirer des réflexions catastrophistes sur l’ère technologique qui préside à la logique des sociétés dites « postmodernes »; Par exemple à VIRILIO,
P.,
O espaço crítico, Rio de Janeiro, Editora 34,1993.
[16]
CANEVACCI
, M.,
A cidade polifônica. Ensaio sobre a antropologia da comunicação
urbana, São Paulo, Studio Novel, 1993, p. 63.
[17]
Loin de nous ici l’idée d’opposer les ordres sociaux traditionnels aux thèmes des
institutions sociales modernes dans les termes qu’utilisent souvent les auteurs préoccupés soit par les « discontinuités de la Modernité », soit par le nouvel ordre
postmoderne. Ce que nous voulons pointer ici, en nous plaçant dans l’optique des
études sur la mémore collective, c’est le fait de ne pas être exclusif en pensant la
« civilisation urbaine », « moderne », « technocratique » et iconoclaste née en Europe
occidentale ainsi que ses philosophies de la conscience et de l’histoire, et en réfléchissant à son engagement dans la scolastique aristotélicienne et chrétienne dans les
termes d’une transposition terrestre d’un type de
civitas Dei. Cf. GANDILLAC, M.,
Gênese da Modernidade, Rio de Janeiro, Editora 34,1995.
[18]
Il faut bien se rapporter aux réflexions du paradigme esthétique en sociologie que
propose M. MAFFESOLI, « Le paradigme esthétique, la sociologie comme art », in :
Sociologie et Sociétés, vol. XVII, n° 2, octobre. l985, pp.33-39.
[19]
Selon les termes de Luhmann, il s’agit de restituer au phénomène des cultures contemporaines un espace à dimensions multiples, étant donné que la société humaine
(en tant que forme-système) est configurée à travers une multitude de sens qui s’actualisent simultanément. Cf. LUHMANN, N., « La complexité et le sens », in :
Science
et pratique de la complexité, Montpellier, Idate, l984, cité par WATIER, P.,
« À propos des quelques thèmes de la sociologie de N. Luhmann », in :
SOCIÉTÉS,
Revue des Sciences Humaines et Sociales, Paris, Dunod, n° 43,1994.
[20]
Lire notamment à ce propos SANSOT, P.,
Les formes sensibles de la vie sociale,
Paris, PUF, 1986, et
Poétique de la ville, Paris, Méridiens Kliencksieck, 1998;
MOLES, A., et ROHMER, E.,
Labyrinthes du vécu, Paris, Méridiens, l982.
[21]
Nous nous inspirons ici d’études sur l’esthétique urbaine et les contours de la crise et
de la peur dans les sociétés contemporaines, en particulier de réflexions qu’elles
mènent autour d’auteurs comme Cox et Hillman, lequel envisage la culture et le
chaos, la catastrophe et le désordre chronique du monde contemporain dans l’optique de l’
anima mundi, c’est-à-dire des « formes animées offertes à chaque événement tel qu il est, de sa disponibilité pour l’imagination, de sa présence comme réalité
psychique
». Cf. COX, H.,
A cidade do homem, Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1971,
et HILLMAN, J.,
Cidade & Alma, São Paulo, Studio Nobel, 1993.
[22]
Sur le thème de la vie quotidienne comme réservoir d’une force qui dépasse les
acteurs sociaux et assure la stabilité d’un être-ensemble, car c’est là que va se forger
le lien entre « le temps et l’espace », nous nous rallions aux commentaires de M.
MAFFESOLI,
Le temps des tribus, le déclin de l’individualisme dans les sociétés
de masses, Paris, Méridiens Klincksieck, l988.
[23]
DUVIGNAUD, J.,
La solidarité. Liens de sang et liens de raison, Paris, Fayard,
1986.
[24]
Cf. GOFFMAN, E.,
Les rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974, p. 42.
[25]
Cf. ELIAS, N.,
Introdução à Sociologia, Lisboa, Edições 70,1980.
[26]
BOURDARIAS, F., « Norbert Elias : les techniques du regard », in
Sociétés.
Revue
des Sciences Humaines et Sociales, Paris, Dunod, n° 33,1991. p. 259.
[27]
Nous adoptons ici pour l’analyse de la Ville comme objet temporel les réflexions de
SANSOT, Pierre,
Poétique de la ville, Paris, Klincksieck, 1972, par la suite des
commentaires de G. DURAND,
Les structures anthropologiques de l’imaginaire,
Paris, Dunod, 1984, à propos du trajet anthropologique de l’homme. En ce sens, la
ville peut être conçue comme fruit des accommodations des pulsions subjectives humaines aux intimations de son milieu cosmique et social. En permettant à ses habitants de « remonter le Temps » et de pérenniser leurs actions dans le monde, l’espace
urbain apparaît ainsi comme partie de l’expression d’une « fantastique transcendantale », où se situe le phénomène de la mémoire.
[28]
BACHELARD, G.,
La dialectique de la durée, Paris, Quadrige/PUF, 1989, (1éd
1950), chapitre 5.
[29]
Il importe ici d’évoquer la trilogie de Gilberto Freire (
Casa-Grande e Senzala et
Sobrados e Mocambos) comme moyen de penser le rythme des accommodations du
temps à travers lesquelles la civilisation urbaine s’est implantée au Brésil, en se différenciant nettement de la ville coloniale à la ville impériale et puis à la ville démocratique. Cf. ROCHA, A. L. C. (da), « Le sanctuaire du désordre, l’art du savoir-vivre des
tendres barbares sous les Tristes Tropiques
», thèse de doctorat, Paris V-Sorbonne,
l994.
[30]
Cf. ECKERT, C., « Memória e Identidade. Ritmos e ressonâncias da duração de uma
comunidade de trabalho : mineiros do carvão (La Grand-Combe, França), in :
Cadernos
de Antropologia, n°11, Porto Alegre, Ed. UFRGS, 1993.
[31]
Cf. ROCHA, A. L. C. (da), « A irracionalidade do belo e a estética urbana no Brasil »,
in : BRANDÃO, C. R., et MESQUITA, Z. (sous la direction de),
Territórios do
Cotidiano, uma introdução a novos olhares e experiências, Porto Alegre/Santa
Cruz, Ed. UFRGS e EDUNISC, l995.
[32]
Nous entendons ici la durée dans le sens que lui donne Bachelard. Cf. BACHE-LARD, G.,
A dialética da duração, São Paulo, Ática, 1988.
[33]
Cf. BACHELARD, G.,
ibid.
, p. 27.
[34]
Cf. M. MAFFESOLI,
La Transfiguration du politique, la tribalisation du monde,
1992, p.97 : « Il y a un imaginaire de la ville, un imaginaire de l’espace, qui suscite
des imaginaires tribaux, où le fantasme, le désir, la nostalgie, l’utopie ont leur part,
qui est loin d’être négligeable. »
[35]
Au sujet du processus de création perpétuelle d’un vouloir-vivre collectif, il faut bien
se rapporter ici à l’analyse exhaustive du « sensualisme collectif » de la postmodernité
que propose M. MAFFESOLI,
Aux creux des apparences, pour une éthique de
l’esthétique, Plon, l990.
[36]
Lire à ce propos ANSAY et SCHOONBRODT (sous la direction de),
Penser la ville,
choix de textes philosophiques, Bruxelles, AAN Éditions, l989.
[37]
A propos des actes de configuration et de re-configuration qui engendrent le temps
dans le récit, cf. RICŒUR, P.,
Tempo e Narrativa, volumes I et II, São Paulo, Papirus,
l994.
[38]
Voir à ce propos MATURANA, H., « Reality : the search for objectivity or the quest
for a compelling argument »,
The irish Journal of Psicology, 9 (11), p.53,1990.
[39]
Cf. BOURDARIAS, F., « Norbert Elias : les techniques du regard », in
Sociétés. Revue des Sciences Humaines et Sociales, Paris, Dunod, n° 33,1991, p. 259.
[40]
Voir à ce propos ROSALDO, R., « Desde la puerta de la tienda de campana : el
investigador de campo y el inquisidor »,
in CLIFFORD, J., et MARCUS, G. E. (éds),
Retoricas de la Antropologia, Madrid, Serie Antropologia, Jucar Universidad, 1991.
[41]
Voir à ce sujet MARCUS & CUSHMAN,
in REYNOSO, C.,
El surgimiento de la
antropologia pos moderna. Mexico, Gedisa Editorial, 1991.
[42]
Lire à ce propos SPLENGER, O.,
Le déclin de l’Occident, Paris, Gallimard, 1986.
[43]
Cf. CLIFFORD, J.,
in REYNOSO, C.,
El surgimiento de la antropologia pos
moderna, Mexico,
op. cit.
[44]
VATTIMO, G.,
Les aventures de la différence, Paris, Éditions de Minuit, 1985.
[45]
En ce qui concerne la notion du tragique, la référence est MAFFESOLI, M.,
L’Instant Éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes, Paris, Éd.
Denoël 2000.