2002
Sociétés
Marges
Non-éloge de la banalité
Paul Ardenne
Le thème de notre discussion est, sur proposition de Michel Maffesoli, l’« éloge
de la banalité ». Ce thème, autant l’avouer, me surprend. Il me surprend non par
rapport à son sujet (la banalité) mais par rapport à un point de vue qu’il faudrait
adopter sur la banalité – en l’occurrence le point de vue favorable.
Je n’ai pas, personnellement, de point de vue sur la banalité, puisqu’elle est
de fait, puisqu’elle existe, puisqu’elle est notre lot commun (c’est le sens originel
de « banalité »: ce que le seigneur, dans les sociétés féodales, met à la disposition
de tous en vertu du droit de ban; ce qui devient l’expression du lot commun et,
par extension, le « lieu commun », le lieu autour de quoi l’on se retrouve). Sachant que la banalité, par surcroît, est moins une situation que l’on vit qu’une
sensation de réalité – pour tout dire, cette sensation par laquelle je vérifie que je
ne peux pas faire en continu l’expérience de l’extraordinaire, l’expérience d’une
vie qui serait à tout instant formidable, incomparable, arrachée à l’ordre de la
médiocrité – bref, débanalisée.
Au vrai, il n’y a pas à faire ou non l’éloge de la banalité. Tout au plus suffira-t-il d’admettre qu’elle est à la fois une des formes que prend la vie (il y a de la
banalité, de l’ordinaire, du lieu commun très commun : es ist so) et une sorte
d’opérateur comparatiste (si je perçois qu’il y a banalité, c’est bien qu’il n’y a pas
toujours banalité, c’est par comparaison, de constater que les instants se suivent
mais ne font pas toujours événement ou, pour reprendre une expression dont
est familier Michel Maffesoli, « avènement »). Faire l’éloge de la banalité, ce serait
en somme faire l’éloge de l’anti-avènement, du non-avènement, se glorifier du
fait qu’il n’arrive rien sinon l’ordinaire, en arguant que la vraie vie, tout compte
fait, se niche dans le quotidien, à la manière d’un Henri Lefebvre naguère.
Faute de disserter sur l’éloge de la banalité, je remarquerai en revanche que la
banalité est devenue à son tour un lieu commun de la culture, un lieu autour
duquel on n’a de cesse de se retrouver. Que la banalité même s’est, en quelque
sorte, banalisée.
Ce mouvement, vous le savez, s’amorce avec le 19e siècle et, en celui-ci,
l’émergence du réalisme puis du naturalisme. Plus tard, avec le pop art, ou encore le nouveau réalisme, de l’appui est mis sur la banalité, sur l’ordinaire. Le
mécanisme s’intensifie avec l’extrême fin du 20e siècle : ainsi des propositions
émanant du courant de l’art dit du « presque rien », la mise en gloire des postures
quelconques qu’on y assène, l’attention portée à la présence sans inscription,
cette présence déprésentifiée dont viennent alors faire état les œuvres de Claude
Closky, Jean-Jacques Rullier, Beat Streuli, Véronique Boudier ou encore Saverio
Lucariello, parmi tant d’autres. Voir en particulier, à ce registre, l’art du « presque
rien » qui va marquer en profondeur les années 90 : un symptôme, autant qu’une
forme de création. Les artistes, alors, se réapproprient la réalité, ils font retour à
celle-ci dans ce qu’elle a de plus élémentaire. On collectionne des objets ordinaires pour les exposer, on met en valeur les poses les plus courantes que le corps
peut être amené à prendre, on vénère la « singularité quelconque » dont parle
alors Agamben, etc.
Ce qui est à retenir, s’agissant de cette inflexion de l’art vers la banalité, c’est
la stratégie qui la guide. Car il y a là, à n’en pas douter, une stratégie de réévaluation, de « transfiguration », pour parler comme Arthur Danto. L’horizon que l’on
veut atteindre, ce n’est pas tant la désinscription radicale du sujet, sa descente du
piédestal que tout autre chose : écrire la légende de l’homme occidental en opérant à l’envers, constituer une contre-légende. Ce qu’il s’agit de faire, en l’occurrence : écrire de la légende avec, si je puis dire, de l’anti-légende (comme on
dirait de l’anti-matière), du matériau qui ne singularise pas mais tire gloire de
désingulariser. Comme une auto-punition, l’auto-punition par le nivellement assumé voire militant, comme si la modernité, se flagellant, se punissait de ses
délires utopiques, le tout sur fond de conceptualisation négative ou castratrice de
valeurs telles que le plaisir d’être, l’exaltation, l’ambition : éruption de la mythologie grise du « déceptif », des esthétiques dites du « fiasco », du désenchantement
comme dandysme. La fin du rêve moderne, en effet.
Faire l’éloge de la banalité ? Tout bien pesé (s’entend : selon l’angle de vue
adopté ici, que l’on peut évidemment retourner, retournement à quoi Michel
Maffesoli, je présume, va s’occuper), cette tentation s’avère fort discutable. Si
l’on s’en tient au fait de vivre sa banalité, de la vivre tant qu’elle dure et tant que
de l’extraordinaire n’a pas surgi, n’a pas fait avènement, alors pas de problème.
Si par contre on l’élit comme forme d’extension du domaine de la vie, comme
avènement du temps de la légende grise de l’Occidental, alors là, il y a d’office de
quoi se déclarer plus réservé. Pourquoi donc, brièvement (on développera ces
points le cas échéant, dans notre discussion)? D’une part, c’est le doute porté
sur la valeur du dionysiaque, sur ce que pourrait être une vie dont le métronome
serait la fureur dionysiaque, vie orgiaque, vie de « défonce », vie où la « défonce »
même devient la légende du corps débordé de toutes parts, prodigue d’affects
prompts à se débrider; à moins, d’autre part, que l’éloge de la banalité ne soit la
stratégie de ceux qui exploitent l’imaginaire, qui profitent non plus du sang des
autres mais du désir des autres. Faire l’éloge de la banalité, c’est convier autrui à
ne plus désirer, c’est répudier l’exceptionnel et contribuer à en faire un objet
fantasmatique. C’est créer de la frustration. Autant dire quoi ? C’est accélérer
l’avènement de l’ère « frustrationnaire », avènement de quelque chose comme de
l’anti-avènement. Sachant que créer de la frustration, au niveau social, est une
stratégie de pouvoir bien connue : celle des producteurs, au premier chef. Frustrez, frustrez, il en restera toujours quelque chose, – un consommateur qui se rue
sur le premier manque orchestré venu.
La ruse de la Raison, du coup, serait là, et je conclurai par ce point. Dire :
« Aimez le banal » (comme on dirait par exemple « Aimez-vous les uns les autres »,
sur le mode de la recommandation ou de l’injonction dissimulée), cela reviendrait
à dire : « Disparaissez dans la frustration, engloutissez-vous dans le périmètre du
manque ». Vivez de rien en attendant que le désir du tout, désir brusque, vous
prenne à la gorge, et ne déchaîne brutalement un désir incontrôlé de possession
– désir incontrôlé dont le capitalisme sait bien quoi faire, et qu’il sait fort bien
rassasier et éteindre le temps qu’il faut (juste le temps que le désir incontrôlé,
donc manipulable, revienne, et avec lui l’espérance d’une consommation effrénée, une goinfrerie, étant bien entendu que la goinfrerie n’est pas de l’ordre du
dionysiaque : manière de manger de ceux qui ont peur de manquer, pas de ceux
qui choisissent ce qu’ils mangent et qui ont prise sur la consommation).
Ce en quoi les militants de la banalité, sous leurs dehors austères d’hommes
gris, cacheraient en fait les meilleurs complices de la dépense organisée, du
potlach capitaliste. Comme on le sait, le faux potlach désacralisé des marchands
de biens, à qui est indifférent tout commerce de l’être.