Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804139255
112 pages

p. 79 à 84
doi: en cours

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Marges

no 75 2002/1

2002 Sociétés Marges

La pratique des rapports sexuels non protégés entre hommes : des moments tragiques de la postmodernité ?

André Barretto Université Fédérale du Pará – Brésil
Le présent travail vise à discuter l’origine imaginaire de l’exposition délibérée au risque de contamination par le VIH, le virus responsable du SIDA. Il se fonde sur l’analyse d’entretiens ayant été réalisés à Rio de Janeiro. Réfléchir sur un phénomène apparemment restreint au groupe des hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes peut révéler des aspects déterminants de la constitution du lien social dans la contemporanéité.Mots-clés : Imaginaire, exposition au danger, prévention du SIDA.
L’imaginaire est un monde de significations. Il n’est pas seulement habité par la fiction ou les fantasmes produits pour remplir des manques, combler les lacunes de la sexualité. Ce n’est pas non plus la seule source des distorsions de la perception, pas plus qu’une faculté solitaire qui serait responsable des erreurs d’évaluation concernant la réalité extérieure, comme s’il s’agissait d’un élément de perturbation des fonctions psychologiques, dévalorisé face à la rationalité instrumentale. C’est encore moins le simple dépositaire d’illusions, de scènes invraisemblables si chères au psychisme infantile de l’adulte et de l’enfant.
Imaginer, c’est signifier, créer, construire un monde vivant et ouvert dans lequel les rapports entre signifiants et signifiés se montrent flexibles, dynamiques, réversibles. Un monde où le sens peut glisser, où des symboles déjà disponibles sont investis d’autres significations, différentes des significations conventionnelles et prétendument exemplaires.
Castoriadis concevait l’imaginaire comme un « flux représentatif ininterrompu et non sujet au déterminisme » [1], c’est-à-dire, comme un réseau dynamique de signifiés dans lequel une idée peut aussi bien être indéfiniment reliée à une autre que, surtout, en remplacer une autre, sans qu’il y ait obligatoirement de lien entre elles. En ce sens, son intelligibilité ne découlerait pas du recours aux règles de la logique formelle, au rapport rigide entre cause et effet, mais des relations existant entre les représentations imaginaires sociales. Des représentations – matière première de la psyché – parce que constituées par les contenus idéel, affectif et intentionnel. Imaginaires parce qu’elles ne correspondent pas nécessairement au réel, pas plus qu’au logico-formel. Sociales parce que partagées par le collectif anonyme.
Lieu de création, de production de sens pénétré inévitablement par l’histoire et la société, l’imaginaire dont il est ici question est également efficace. Il imprègne, oriente et dirige la vie individuelle et collective, dans la mesure où ce sont les représentations imaginaires sociales qui organisent les multiples signifiés de l’expérience. Il convient de rappeler qu’une réalité ne peut être comprise que dans un cadre de significations qui lui donne du sens et un mode d’existence.
Loin de cantonner le sujet dans une sorte d’intériorité autosuffisante, le soumettant à des forces internes et le distanciant de sa condition socio-historique, l’imaginaire se présente comme une importante catégorie théorique capable de mettre en lumière les questions formulées par celui qui veut savoir pourquoi et comment certaines choses sont telles qu’elles sont et pas autrement.
Il existe dans l’univers des relations entre les individus une caractéristique qui va au-delà de la pure et simple association rationnelle, contractuelle. Pour souligner cette particularité de l’« être ensemble » dans laquelle le sentiment et la passion comparaissent ouvertement, Maffesoli a introduit le terme de « socialité ». Il montre aussi, à la suite de Durand, combien, du point de vue de l’histoire de la pensée, le moralisme intellectuel judéo-chrétien a déprécié la valeur que revêtent l’image et les sentiments pour la vie sociale [2].
Dans ce bref exposé, nous voulons, en reprenant un aspect de la socialité orgiastique, réfléchir au rôle des représentations imaginaires dans la pratique des rapports sexuels non protégés entre hommes. Au plan sociétal des hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes, nous nous interrogeons sur les motifs des échanges où les partenaires s’exposent au risque de contamination par le VIH (virus du Syndrome Immunodéficitaire Acquis ou SIDA) bien que sachant comment l’éviter et disposant des moyens nécessaires pour ce faire. Pourquoi se rendre délibérément vulnérable à un virus qui cause la faillite du système immunitaire de l’organisme humain et qui a déjà tué et va continuer de tuer tant de personnes ?
Les commentaires qui suivent s’inspirent d’un ensemble d’entretiens que nous avons réalisés à Rio de Janeiro [3] avec dix-huit hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes, séronégatifs, issus de la classe moyenne, de niveau universitaire et bien informés sur l’existence du VIH, ses moyens de transmission et les façons d’éviter la contamination. Ces entretiens, qui étaient basés sur la question initiale « quel est l’impact de la connaissance de l’existence du VIH dans votre vie ?», donnaient aux sujets la possibilité d’évoquer des aspects liés à la thématique principale, selon des critères et des catégories exclusivement personnels. Nous avons opté pour une approche leur permettant de s’exprimer plus librement qu’à travers des questionnaires ou un entretien dirigé. Nous avions cependant élaboré une série de sujets minimale pour le cas où certains aspects intéressant la recherche n’auraient pas été abordés.
Sans chercher à transformer les informations recueillies en données numériques, nous avons voulu connaître, à travers ces entretiens, les interconnexions significatives existant dans l’imaginaire des sujets à propos du SIDA et l’impact du VIH dans leur vie. Il ne s’agissait donc pas de vérifier le sens épidémiologique de la maladie, mais la signification attribuée au VIH, les rapports qu’établissent les sujets avec d’autres thèmes qu’ils lui associent de façon prioritaire dans le contexte de leur histoire de vie.
Bien que ressorte une manière individuelle de percevoir l’existence du VIH, nous avons pu relever des points de convergence. Les thèmes communs ont été catégorisés en tant que noyaux thématiques de façon à permettre l’organisation du matériel recueilli et à faciliter notre réflexion.
Nous présentons ici quelques-uns de ces noyaux thématiques, que nous considérons comme des productions individuelles et donc comme des reflets de la manière dont le groupe se voit lui-même et voit la société où il vit.
En premier lieu, on peut affirmer que la conscience d’une identité sexuelle masculine, telle qu’elle apparaît dans le discours des sujets, ne repose pas sur un désir tourné vers les femmes. Pour eux, être et se sentir homme n’est pas une fonction de la pratique sexuelle avec des femmes. Contrairement à la vision diffusée par les préjugés, préférer la relation avec d’autres hommes ne les placerait pas dans une position hiérarchiquement inférieure à celle des hommes qui préfèrent les femmes. Ils réfutent sans aucun doute l’idée préconçue de leur appartenance à une espèce de troisième genre sexuel. Au-delà de leur sens éventuellement péjoratif ou ironique, les termes « homosexuel », « pédé », « gay » n’indiqueraient à leurs yeux qu’une préférence sexuelle et affective, sans impliquer nécessairement un contexte de dévalorisation.
Ensuite, l’image que ces hommes construisent d’eux-mêmes repose sur la vision d’une masculinité naturalisée, c’est-à-dire caractérisée en tant qu’élément naturel, animal, biologique. Comme quelque chose équivalant à un instinct. Quelque chose de spontané, incontrôlable, cyclique. Comme si la sexualité des hommes obéissait à un cycle aussi naturel que celui des jours qui se suivent, aussi périodique que celui de la faim et de la soif. Avoir des relations sexuelles signifierait, selon nos interlocuteurs, être constamment aux prises avec la force de ces impulsions sexuelles, dont la manifestation peut dépasser dans certaines occasions quelques limites sociales établies. Parmi lesquelles l’usage convenable du préservatif.
Le degré de conscientisation et d’acceptation à l’égard des pratiques sexuelles avec d’autres hommes, est un autre facteur dont ils admettent l’importance pour l’adoption de précautions préventives, ne serait-ce que partielles. Aussi bien ceux qui assument pleinement leur préférence sexuelle que ceux qui éprouvent une réticence à l’admettre s’exposent à des degrés divers au risque de contamination. Par exemple, tous pratiquent la fellation sans préservatif.
De l’avis des sujets de l’enquête, cette impulsivité transgressive tendrait à s’accroître dans la mesure où n’intervient pas la présence compensatrice de la femme, perçue comme détentrice de qualités de modération de l’appétit sexuel. Les rapports entre hommes potentialiseraient ainsi la volupté masculine, vécue comme quelque chose d’incontrôlable.
La performance sexuelle participe de cette image lorsqu’elle se conjugue avec la possibilité de séparer le sexe de l’amour. Une image qui est aussi mesurée et valorisée par la fréquence des rapports, par la variété des partenaires ou par la précocité de l’initiation. L’un des sujets dit avoir connu jusqu’à quatre-vingts partenaires sexuels sur une période de six mois. Les autres maintiennent des rapports moins fréquents avec des partenaires différents. L’activité sexuelle est ressentie comme étant séparée de l’engagement amoureux, et c’est pour cette raison qu’elle est vue comme pouvant être pratiquée avec des inconnus. L’amour et le sexe sont ainsi perçus comme des domaines indépendants l’un de l’autre dans l’univers des relations entre hommes.
Le SIDA est vu pour sa part comme une menace de mort, qui suscite la peur, l’anxiété, un sentiment injustifié de culpabilité, et non en tant que maladie que l’on peut facilement prévenir par l’usage du préservatif sans que soit porté préjudice à la relation ou à la satisfaction sexuelle. Le SIDA en est venu à signifier une sorte de « frein » limitant la fréquence de la pratique sexuelle, bien que nos sujets d’enquête sachent que le risque de contamination dépend non pas du nombre de rapports mais du type de contact avec l’un des véhicules de transmission du VIH.
La prédominance de critères non rationnels dans le choix des partenaires peut surprendre quand on sait le niveau d’information des sujets à propos de la diffusion du SIDA. La peur de mourir ne suffit pas à provoquer un usage adéquat du préservatif. Ce sont l’apparence physique, le degré de connaissance de la personne, le lieu de rencontre, l’intuition qui prévalent en tant que références au moment du choix d’un partenaire.
Le tableau synthétique que nous présentons ici reflète une certaine tension entre les représentations instituées qui traitent des rapports sexuels sûrs et les représentations imaginaires, lesquelles finissent par prédominer dans les pratiques sexuelles à risque. D’un conflit entre la force de la rationalité de l’autopréservation et la signification imaginaire du désir sexuel. Des signifiés dont la prééminence rend le sujet vulnérable aux attaques virales mortifères. Il s’agit là d’images de soi construites socialement et incorporées en tant que vérités irréfutables, de désirs forgés par l’imaginaire socio-historique, dont le sens résulte des liens flexibles existant entre les représentations et pour la manifestation duquel ni le réel ni le rationnel ne sont déterminants.
Ces discours ne semblent pas être le fait d’individus raisonnant de façon co-hérente, maîtres de leur propre destin, qui mesurent, évaluent et calculent l’avenir. Ils expriment des souvenirs, des fragments d’histoires de vie vécus intensément, des moments de plaisir, des échanges passionnés. Des liaisons dangereuses et en aucun cas contractuelles.
Les témoignages laissent entrevoir des hommes s’identifiant à une représentation imaginaire du masculin qui a rendu naturelle, inévitable, la présence du risque. Qu’il s’agisse du risque compris dans une acception élargie, qui inclut la conquête ou l’aventure dans le processus de valorisation personnelle, ou du risque éventuellement létal qu’implique la pratique sexuelle. L’intériorisation a engendré la prédominance de représentations imaginaires, sociales, objectives, historiques qui ont été transformées en réalité subjective, personnelle. Selon un processus dans lequel « l’individu non seulement apprend les sens objectifs mais aussi s’identifie avec eux et est modelé par eux. Il les attire à lui et les fait siens. Il devient non seulement quelqu’un qui possède ces sens, mais quelqu’un qui les représente et les exprime » [4].
On peut sans doute voir au-delà de ces aspects quelque chose de fondamental, de déterminant pour la formation de tout lien social. Quelque chose de plus qu’un simple choix de relation qui serait restreint à la tribu des hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes.
On considère par exemple les pratiques sexuelles à risque comme une manifestation de l’orgiasme, comme quelque chose que Maffesoli appelle l’« éthique de l’instant » [5], à savoir une manière commune d’envisager et de sentir la vie dans laquelle le plaisir du moment s’épuise en lui-même. Une sensibilité ouverte à l’instant dans lequel la réalisation d’un désir devient urgente, impérative, et dont les conséquences importent peu. Un acte dans lequel la raison, le calcul, la planification comparaissent en tant que coadjuvants pour l’accomplissement de l’objectif majeur : jouir sans censure.
Il est aussi admis que la façon de se représenter le temps constitue un facteur structurant des rapports au monde et aux autres, comme l’auteur précité l’a montré dans un ouvrage récent [6].
Dans ce sens, l’exposition au risque de contamination paraît illustrer une autre manière de considérer le temps : différemment du temps qui a prévalu dans la modernité. Non pas dans le sens du temps linéaire et progressif mais de la prédominance de la jouissance illimitée, ici et maintenant. Un temps qui s’éternise dans l’accentuation du moment présent, comme manifestation d’une tendance dionysiaque qui présentifie le côté sombre de la vie humaine. Un aspect mis en exergue par l’intensification des sentiments et des passions, lesquels échappent au contrôle de la raison. Des élans orgiastiques qui dépassent l’histoire antérieure de chacun, annulent instantanément la valeur de l’information, ajournent les sentiments de culpabilité, transgressent les conventions, inhibent la pondération. Des attractions sexuelles irrépressibles, vécues comme inévitables, marques tragiques de la postmodernité.
Il y a la possibilité de voir la dimension de destin de l’existence dans la dynamique affectuelle des échanges entre hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, et pas seulement en tant que phénomène isolé, limité à une minorité de personnes. La tendance à l’excès, à la distanciation vis-à-vis des normes, un trait prégnant de l’orgiasme et des passions, comme l’a souligné Maffesoli dans L’ombre de Dionysos, est plus qu’une inclination psychologique. Il s’agit d’une véritable structure essentielle à toute société. C’est un principe hédoniste qui se manifeste sous diverses formes, mais qui sont toutes perturbatrices, sexuelles, perverses et affrontent constamment le destin.
Et c’est en ce sens que l’exposition délibérée et source de plaisir au risque, la réalisation effrénée d’un fantasme ou l’abandon inconséquent aux plaisirs d’une passion peuvent aussi révéler un mode de vie qui ne refuse pas la mort, dans lequel alternent la tension et la distension, la peur et le courage, la lumière et l’ombre, la loi et la pulsion. Des traits antagoniques et cependant constitutifs et situés à la base du lien social, et, du fait même, inhérents à la société humaine. Des traits toujours présents sous des formes et à des degrés différents, qui défient les contrôles de la raison, simplement parce qu’ils font partie de la manière d’être humaine, de se rapporter aux autres et à soi-même.
 
NOTES
 
[1] Castoriadis, C. A Instituição Imaginaria da Sociedade, Rio de Janeiro, Paz e Terra, 1991, p. 316.
[2] Voir Maffesoli, M., A Contemplação do Mundo, Porto Alegre, Artes e Oficios Ed., 1995, deuxième partie, chap. 1.
[3] Barretto, A., A exposição deliberada ao risco de morte em praticas sexuais desprotegidas entre homens homoeroticamente orientados, thèse de doctorat, PUC-RJ, 1998.
[4] Berger, P., O Dossel Sagrado, São Paulo, Paulus, 1985, p. 28.
[5] Voir Maffesoli, M., A Sombra de Dionisio, Rio de Janeiro, Graal, 1985, chap. 1.
[6] Voir Maffesoli, M., L’Instant éternel, Paris, Denoël, 2000.
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Berger, P., O Dossel Sagrado, São Paulo, Paulus, 1985, p. 2...
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