2002
Sociétés
Marges
Essai sur la notion de besoin
Cyrille Megdiche
Professeur de sociologie Université de Brest
L’emploi du terme besoin fait partie du langage usuel, et professionnel, dont on
ose à peine dire qu’il correspond à un concept. Insaisissable et manipulable, il est
accepté comme tel sans autre forme de procès. Rien ne justifierait qu’on y accorde plus de sens s’il n’occultait un projet non avoué, et plus profondément, un
rapport social conflictuel qu’il s’agirait de désamorcer, par déplacement du lieu
où se nouent les enjeux des groupes qui y sont impliqués.
Bien plus, établir les fondements théoriques (qui sont en tout état de cause
illusoires) d’un sens difficile et multiple ne permet dans le meilleur des cas que de
dégager un champ spécifique, dont le terme besoin ne serait plus la dominante
puisqu’il s’agit du désir et/ou d’envie. De même, établir une typologie des diverses significations du besoin et des besoins, pareille à la classification botanique
ou zoologique, n’apporterait qu’un plaisir divertissant. Mon ambition ici serait
plutôt de débusquer la fonction latente du terme besoin dans la valorisation d’un
projet social, et le lieu de conflits dans le champ des rapports sociaux à l’intérieur
duquel il opère et dont il révèle les configurations significatives des tensions sociales.
Loin de nier la présence et la persistance du contenu significatif du besoin, ne
serait-ce que dans le rôle qu’il joue aux différents niveaux (affectif, cognitif et
manipulatoire) dans l’être et la société, il paraîtrait plus adapté d’en tracer les
lignes réflexives qui traversent ces dimensions.
Avant que les besoins soient codifiés par le dispositif social qui les gère, la
société ne connaît que des tensions et des revendications latentes ou manifestes,
qui constituent les diverses formes à travers lesquelles s’exprime un projet social.
Traduire besoin en besoin de… c’est spécifier un désir, une revendication ou
une volonté impliquant un conflit, visant à modifier le milieu extérieur ou à défaut
à intérioriser les contraintes s’opposant à ce projet.
Le besoin donc, accepté et reconnu de tous, perçu et vécu comme évident,
est plein d’ambiguïté. Son contenu métaphorique renvoie à deux aspects, dont
l’un est relatif aux régulations biologiques et l’autre se rapporte aux rapports
sociaux. Ces deux sens s’insinuent dans toute argumentation cherchant à valider
des pétitions de principe et à user d’arguments fonctionnels pour faire valoir des
objectifs sociaux non avoués.
Par besoin biologique, nous entendons des systèmes de régulation homéostatiques qui échappent au contrôle des agents, et de ce fait ne sont pas objet de
normalisations qui puissent être manipulées par le sujet. La nature organique
est, en ce sens, objet d’elle-même. La fleur a-t-elle besoin d’air, d’eau,…? L’arbre, d’humidité, de soleil, …? Les animaux ont-ils besoin de subsister et se protéger en rapport à leur niche écologique ?
L’homme perçu comme nature organique est, à ce titre, constitutif de la
régulation d’ensemble des systèmes vivants. En ce sens, il serait abusif de parler
de besoin (sinon de comportement instinctif), puisque celui-ci échappe à toute
volonté.
Dans le règne végétal, la floraison, la fécondation et les mécanismes de dissémination des graines sont fondés sur les échanges avec le milieu. La reproduction végétative par déhiscence de rameaux stériles tombant sur le sol, s’y développe par reproduction de racines adventives. Les orchidées, sans autofécondation possible, sont organisées de telle façon que les insectes jouent le rôle de
vecteur dans le transport de polinies. De même, les diverses réactions des végétaux à la lumière, comme celle d’une fleur d’ornithogale constituent des « comportements » dans la mesure où elles modifient les relations entre l’organisme et
le milieu.
Un comportement peut avoir pour moteur principal la nécessité d’annuler ou
de compenser une perturbation endogène, par exemple dans le règne végétal,
un renforcement de la chlorophylle et du pouvoir photosynthétique entraîne
pour une espèce des conditions défavorables.
Les instincts sont indissolublement liés à l’organisation physiologique des êtres
vivants de différents niveaux. Certains comportements élémentaires se sont fixés
par phénocopie, ce qui suppose de nouveaux liens entre génome et épigénèse.
La phénocopie serait donc médiatrice entre les facteurs génétiques du comportement et les actions du milieu (Piaget).
Le sommeil, réparateur des intoxications qui le provoquent, devient une protection anticipatrice contre les excès de fatigue, ou encore, il devient une partie
des instincts d’hibernation protégeant l’animal de la sous-alimentation et non
plus seulement des intoxications.
La reproduction la plus élémentaire des organismes se fait selon des programmes extrêmement rigides, des quasi-automatismes, par fission ou bourgeonnement pour toute une série d’organismes unicellulaires ou par accouplement
pour la plupart des plantes et des animaux.
L’un des comportements les plus complexes de certains organismes est le
comportement sexuel. Chez la mouche par exemple, il est formé d’une suite
élaborée d’étapes, comprenant l’orientation du mâle vers la femelle, puis l’extension et la mise en vibration des ailes afin de produire un chant nuptial et, pour
finir, le recourbement de l’abdomen, lequel aboutit à la copulation. Toutes ces
activités sont réalisées sans expérience préalable, indépendantes de l’apprentissage donc spécifiées par les gènes, ce qui soutient l’hypothèse que la vie sexuelle
de la mouche n’est rien d’autre que le déroulement d’un rituel enregistré, comportement qui cependant peut être modifié par l’expérience antérieure.
L’apprentissage implique, selon certaines théories, des modifications dans
l’efficacité des connexions synaptiques entre neurones qui, à leur tour, altèrent
les propriétés des réseaux neuroniques. Cependant, nous ne savons pas encore
quelles sortes de changements physiques ou chimiques prennent place dans le
cerveau des animaux quand s’y emmagasine un souvenir. On estime que les
gènes déterminent l’existence des composants éculaires du système nerveux qui
participent au processus d’acquisition, d’emmagasinage et d’extraction de l’information. Ainsi, en altérant chacun des gènes appropriés indépendamment, on
peut produire des lésions variées dans la machinerie neuronale de l’apprentissage de la mémoire, abolissant ainsi la capacité d’apprendre ou de se souvenir.
Tout comportement animal est toujours relatif à un processus d’assimilation
praxique ou cognitif permettant d’endogénéiser et d’assimiler des réactions relatives au milieu.
La période du rut, au printemps, la vue et l’odeur de l’autre sexe, déclenchent
la parade et le mécanisme de procréation animale. Cependant, lorsqu’on donne
au rat la possibilité d’éprouver des sensations agréables, par des chocs électriques émis au moyen d’électrodes plantées dans un point du cerveau, il prend un
tel plaisir qu’il en néglige de manger jusqu’à l’épuisement. L’enfant anorexique
refuse de manger parce qu’il veut être reconnu par sa mère, « être l’objet du désir
de sa mère » (Lacan). Le besoin de manger disparaît devant une demande d’amour
structurée par le désir inconscient qui, inversement, peut s’exprimer chez d’autres
enfants par le symptôme de boulimie. Le plaisir n’est pas le substitut au besoin
de satisfaire la faim. Il lui est inhérent dans la mesure où il constitue le mécanisme instinctuel, hypothalamique, qui déclenche le processus d’assouvissement,
de satisfaction, de réponse à un manque, par rapport au système de régulation
de l’ensemble ou d’une partie de l’organisme. Les situations externes, les conditions écologiques favorables signalées par les sensations de bien-être ou de plaisir sont chez l’homme associées à la sexualité qui se substitue aux automatismes.
À l’ancienne structure du cerveau qui commande les activités viscérales et
émotives, est venu s’ajouter, sans coordination ni complète hiérarchie, le néocortex
qui joue le rôle principal dans l’activité intellectuelle.
Les conflits qui naissent de nos émotions ou de nos instincts de violence sont
transposés, filtrés, traduits et codifiés sous forme d’idéologie aux systèmes de
valeur qui manifestent la structure antagoniste (et donc nécessairement instable)
de nos rapports sociaux.
Les comportements, comme ensemble des actions que les organismes exercent par rapport à leur milieu extérieur pour en modifier les états ou pour adapter leur propre situation, ne constituent d’abord que des conduites sensorimotrices,
et se prolongent sous forme d’intériorisations représentatives en opérations
mentales traductrices des actions.
En bref, tout ce qui est de l’ordre de la nature, pour autant que celle-ci échappe
à notre contrôle, ne peut être rapporté à une quelconque notion de « besoin »
telle que nous l’entendons implicitement, au risque de lui attribuer un contenu
téléonomique, un projet, une volonté, une finalité dont la réponse n’est nulle
part inscrite dans ces faits.
Au plus pourrait-on parler de systèmes de valeurs pour lesquels, en tout état
de cause, nous ne disposons d’aucun appareil référentiel de validation, hors de la
sphère scientifique, et de ce fait, immergé dans le fond culturel de sociétés déterminées et dont la représentation est traduite par son idéologie.
Ainsi, par-delà ce vaste champ qui échappe à nos actions et volontés déterminées, quel est l’espace des significations investies par nos désirs qui sont désignées dans et par l’usage fréquent de ce terme ?
Tout un ensemble de pratiques sociales ne font pas partie des formulations en
termes de besoins dans la mesure où celles-ci sont inhérentes aux systèmes culturels constitutifs à leurs us et coutumes, inscrites dans la pluralité des dimensions de la vie socio-économique et idéologique. À ce titre, ces pratiques ne font
pas problème; elles sont intériorisées dans la vie quotidienne par les agents
sociaux, et acceptées comme telles.
En ce sens, le « système des besoins » est co-substantiel au système des pratiques exprimant la régulation d’ensemble des rapports sociaux.
Or, un besoin satisfait n’est plus un besoin. Un besoin est un manque et donc
suppose une tension, une volonté, un désir, un projet vers quelque chose qui
n’est pas une chose, qui résiste, par son absence, à assouvir. Telle est donc la
nature contradictoire, éphémère, pulsative du besoin.
La structure pulsionnelle de l’organisme, régie par le « principe du plaisir » est
orientée vers la résolution de toutes les tentions et la stratification des besoins
émergeant de ces pulsions et objectivées dans la sensation d’un manque. La
société, où se réfléchissent et se constituent ces besoins objectivés à travers la
culture, apparaît comme une structure de contraintes, de résistances, de renonciations et de répression préservant aussi la sécurité et l’instabilité de l’organisation collective.
Le développement de l’organisme, plongé dans un milieu qui ne peut se
constituer et perdurer que par la renonciation, la domination et la contrainte,
transforme les pulsions de vie et de développement en s’intériorisant dans la
constitution biologique de l’organisme : la culture devient ainsi nature.
La sexualité, dont la fonction d’origine est l’obtention du plaisir, orientée
ultérieurement au service de la reproduction, révèle son caractère polymorphe et
pervers à travers les différents comportements « déviants ». La pluralité des formes institutionnelles de codes et normes aboutissant tardivement à la monogamie est l’une des conséquences historiques de la lutte menée par les sociétés
contre la nature subversive (asociale) du plaisir.
« Quant aux besoins religieux, leur attachement à l’état infantile de dépendance absolue, ainsi qu’à la nostalgie du père qui suscite cet état, me semble
irréfutable, d’autant plus que le dit sentiment n’est pas simplement dû à une
survivance de ces besoins infantiles, mais qu’il est entretenu de façon durable par
l’angoisse ressentie par l’homme devant la prépondérance puissante du sort. Je
ne saurais trouver un autre besoin infantile aussi fort que celui de protection par
le père ». (Freud, 1978, pp. 15-16).
[1]
L’énergie dépensée sous forme de « besoins religieux » est canalisée par divers systèmes institutionnels, pour être sublimée et déviée par toute une série de
renonciations, de préceptes, de codes et de rites permettant de cristalliser, articuler et réguler les rapports sociaux. En ce sens, toutes les institutions religieuses
ont été soit en osmose, soit en conflit avec les institutions politiques.
Entre Eros et Thanatos, la société apparaît et se constitue comme la forme
d’organisation à travers laquelle peuvent se réfléchir les pulsions canalisées du
désir.
C’est dans l’absence de capacité des structures sociales à adapter ces pulsions
à un projet social que se révèlent les névroses, la délinquance, le suicide, le
renoncement, la crise de société, de culture et de civilisation.
Le besoin comme désir d’être et de se réaliser, représente la nécessité non
pas simplement comme un « laisser-faire » mais comme un « faire-avancer », pour
appréhender et accomplir son existence, définissant aussi le mouvement de l’existence humaine insérée au monde.
Dans le plein sens social du terme, le besoin est revendication et implique les
luttes et les conflits. De tension instinctuelle, le besoin devient révolte politique
dans un système institutionnel qui mobilise toute sa puissance répressive ou
manipulatoire pour préserver l’ordre établi. Le besoin-revendication est (pré) révolutionnaire dans la mesure où il précise les lieux stratégiques où se nouent les
conflits, ouvrant de nouveaux horizons au changement social et aux transformations des rapports sociaux.
Les institutions ne connaissent que les besoins-récupération, besoins éminemment codifiés, manipulés et qui sont la vertu dormitive de tout appareil social qui tend à se consolider et se perpétuer.
Ce seul fait nous oblige à déconstruire ce qui se veut pratique, utile, opératoire, objectif, classé, et où le surgissement du « besoin » se trouve déformé et
immunisé comme besoin norme.
Toute classification qui s’efforcerait de trouver son fondement dans un quelconque ordre naturel, fusse-t-il biologique (Malinowski), s’expose à réduire la
condition sociale dans laquelle l’homme se trouve immergé, impliqué, façonné,
investi.
Quel que soit le niveau d’élaboration où s’opèrent ces pétitions de principe, il
persiste un vaste champ de possibilités structuré et limité par l’ensemble des
rapports sociaux à l’intérieur duquel se manifestent un ordre établi, des marges
de transgression implicitement admises ou autocensurées, ou encore réprimées
ouvertement.
I1 y a donc opposition structurelle entre besoin-norme et besoinrevendication; l’un vise la régulation, l’autre la lutte mettant en jeu un déséquilibre possible
dans le rapport des forces. L’effort de l’appareil institutionnel à cerner les besoins latents, susceptibles d’émerger sous forme de désordre, de crises ou de
revendications, s’appuie sur son intérêt bien compris (l’ainsi-dit « intérêt général ») afin que ne s’enclenchent des processus incontrôlables de déstabilisation
mettant en péril l’ordre établi.
En résumé, on pourrait dire que l’insatisfaction résultant de toute tentative
visant à cerner le contenu significatif de la notion de « besoin », en dépit de toutes
les théories, me semble ressortir globalement de la co-présence d’un nœud, d’un
conflit, d’une « fausse » résolution (au sens chimique) entre tension et rétension,
être et devenir, pouvoir et vouloir, « principe de plaisir » et « principe de réalité »,
etc., en bref, « d’un excédent d’être par rapport à l’existence » (Marcuse).
Le questionnement sur les besoins n’apparaît que dans des problématiques
de conflits. Celles-ci trouvent leur résolution provisoire dans la définition, la norme,
le consentement, la règle, la loi, l’ordre « conçu comme affrontement réciproque », toujours à dépasser, à subvertir.
Cet événement irréductible à la nécessité de se produire, me paraît le contenu ontologique de ce qui est signifié à travers le terme de « besoin ».
Or, la notion de besoin intervient dans les schémas conceptuels comme finalité d’une action, d’un comportement, d’une praxis. Le « besoin » se veut donc
explicatif, justificatif, raison de …, dans une chaîne conceptuelle linéaire, et donc
suppose la transformation de la pensée cosmogonique polymorphe en pensée
discursive et explicative, formée de dissociations opératoires. Il connote à travers
un faire le pourquoi de ce faire, qu’il soit replié sur une nécessité ou tendu vers un
projet. Il intervient à partir de la dissociation du sujet et de l’objet, de la distanciation du Moi par rapport à l’objet du désir, dont il sert de motivation aux actes que
nous produisons : utilité ou valeur d’usage, signe ou distinction, nécessité ou
luxe, mythe ou réalité. Que l’acte soit rapporté au sujet comme être biologique
ou encore à la société comme procès de production, ou à des luttes de classes
placées dans des rapports antagoniques, force est d’admettre que c’est là où le
besoin émerge et s’accomplit.
[1]
Freud, Sigmund,
Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1978, (1929).