Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804139263
98 pages

p. 17 à 32
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Contributions

no 76 2002/2

La souffrance ne détermine pas seulement le contenu, elle affecte encore la forme de notre expérience. En témoignent les altérations qu’elle entraîne dans la temporalité. Décrire ces altérations, telle est la tâche d’une phénoménologie soucieuse autant d’éclairer de l’intérieur le destin singulier de la conscience souffrante que de retrouver dans celle-ci le chiffre d’une compréhension générale de notre condition temporelle.
Notre hypothèse constante sera celle d’un noyau structurel commun à tous les modes du souffrir. La méthode phénoménologique se distingue des méthodes psychologique et sociologique en ceci précisément qu’elle n’a pas en vue la signification particulière des différents contenus d’expérience – des différents « vécus » – mais l’essence générale qu’ils réalisent et dont ils dépendent tous. Elle impose la mise entre parenthèses des circonstances variables qui peuvent susciter la souffrance ainsi que des hypothèses causales que l’on peut être tenté de lui appliquer et qui ne sont pas moins réductrices lorsqu’elles ne veulent voir en elle que l’effet d’une psychogénèse ou d’une sociogénèse inconsciente douloureuse. Multiple par ses causes et par les circonstances qui la font naître, la souffrance est une par sa nature.
Nous n’ignorons pas ce que peut avoir de naïve ou d’abstraite, aux yeux du sociologue, la « réduction » méthodique par laquelle le phénoménologue prétend suspendre les valeurs et les significations attachées à la position singulière du sujet empiriquement engagé dans la société, dans l’histoire et dans la culture. Mais cet apparent formalisme n’est nullement, ici, le produit d’une décision arbitraire : il est appelé par son objet. C’est la souffrance elle-même qui suspend la réalité plurielle du monde historique et les discours qui l’organisent. Elle défait les multiples appartenances qui assurent la construction de l’identité personnelle et ne laisse subsister qu’une subjectivité ou une existence nues.
Mais parler, à ce propos, du sens de la temporalité « altération du sens de la temporalité » implique que l’on dispose déjà d’une description adéquate de la temporalité « normale ». Or la tradition nous offre non pas une mais plusieurs descriptions concurrentes. C’est pourquoi nous rappellerons d’abord schématiquement ces différentes descriptions. Sans exclure tout à fait qu’elles puissent correspondre à différents niveaux de structuration de la temporalité, nous renoncerons à les hiérarchiser et préférerons penser qu’elles éclairent diversement un phénomène dont il sera possible ainsi de déterminer la signification.
C’est à cette recherche qu’appartiennent les thèmes opposés de la révolte et de l’espérance. Montrer qu’il y a, entre la souffrance et l’espérance, plus qu’une consonance poétiquement satisfaisante, plus aussi que le thème d’une parabole édifiante, tel sera l’enjeu le plus important de cette phénoménologie croisée du temps et de ce qui en compromet radicalement l’unité et la signification.
 
I. Les structures de la temporalité normale
 
 
A. Le temps de la nature
Des descriptions traditionnelles de la temporalité qui peuvent éclairer par contraste les bouleversements que la souffrance introduit dans notre expérience, celle que développe Aristote dans le livre IV de sa Physique s’impose naturellement comme la première. Cette priorité n’est pas seulement d’ordre historique ; elle tient encore et surtout au fait que le temps ne désigne pas fondamentalement autre chose que ce que nous pensons communément sous ce nom.
C’est, dit-on, « le temps nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur ». De cette définition, il convient de retenir, comme y appelle la notion de nombre, que le temps est une grandeur et, qui plus est, une grandeur mesurable. Mais il faut remarquer que cette acception introduit une différence – celle de l’« antérieur » et du « postérieur » – dont il n’est pas possible de rendre raison et qui doit donc être tenue pour une différence originaire. Le temps, pourrait-on dire, est la différence toujours déjà creusée entre un avant et un après ; il est ce qui nous permet d’énoncer une chose, puis une autre, puis encore une autre… Il faut cependant comprendre comment cet avant et cet après peuvent à la fois ne pas se confondre et ne pas tomber entièrement l’un en dehors de l’autre. Dans le premier cas, le temps serait comme la nuit dans laquelle tous les chats sont gris ; dans le second, il se résoudrait en une poussière d’événements incommensurables. On doit, pour résoudre cette difficulté, reconnaître, au cœur de la temporalité, la fonction constitutive de l’instant.
B. Le temps de l’âme
Aristote n’a pas reconnu ou, s’il l’a reconnue, n’a pas tiré systématiquement toutes les conséquences de la nécessité qu’existât, pour que l’on puisse parler d’un « antérieur » et d’un « postérieur », d’un « avant » et d’un « après », un centre de perspective unitaire. Ce centre, saint Augustin – on le sait – ne le découvre pas dans la nature mais dans l’âme humaine. Certes, pour lui aussi, le temps est, en un sens très large, la mesure du mouvement, mais cette mesure est celle que nous effectuons dans notre esprit par le souvenir, par l’attente et par l’attention. Nous pouvons sans doute parler du temps comme d’une certaine extension ou d’une certaine distension, mais cette dernière, parce qu’elle est relative aux opérations de l’esprit qui attend et qui se souvient, est « une distension de l’âme elle-même ». Telle sera aussi la définition augustinienne du temps. Elle seule fonde la signification des noms que nous appliquons à celui-ci lorsque nous en parlons comme de l’unité d’un « passé », d’un « présent » et d’un « avenir ».
Il faut toutefois noter que c’est au présent que nous attendons et que c’est encore au présent que nous nous souvenons. Ce privilège du présent est lié à ce que l’on peut appeler, pour la distinguer de celle d’Aristote, la conception psychologique du temps; il marque la séparation, introduite par Augustin, entre le temps de l’âme et le temps de la nature.
L’apport le plus décisif de l’auteur des Confessions tient dans la manière dont sont expliqués la constitution même du présent et son éclatement en trois dimensions distinctes. « Si le présent », est-il observé, « était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l’éternité » ; il ne peut donc être qu’« en cessant d’être ». Il y a là une contradiction, mais une contradiction féconde ! Comme celle-ci caractérise aussi le passé (dont l’être consiste à n’être plus) et l’avenir (dont l’être consiste à n’être pas encore), on peut dire qu’elle est la structure du temps tout entier. Fondement de sa temporalisation, elle fait toute la différence entre la présence transitoire de l’homme et la présence constante de Dieu. C’est à l’adresse de ce dernier, en effet, que le Psalmiste s’écrie : « Vous demeurez le même et vos années ne passeront pas !
» Nous aurons à nous demander bientôt si la souffrance n’ignore pas, elle aussi, cette loi de contradiction et la ligne de partage qu’elle trace entre ce qui passe et ce qui demeure. Mais il faut dire auparavant quelques mots d’une description de la temporalité qui affine et complète celle de saint Augustin. Le problème laissé pendant par ce dernier est inverse de celui que nous évoquions à l’instant en parlant de l’éclatement du temps en trois dimensions constitutives. Il est celui de l’unité de ces trois dimensions : comment trois peuvent-ils ne faire qu’un ? Dans ses Leçons sur la conscience intime du temps de 1905, Husserl s’attaque à ce problème et le reformule comme celui de la continuité du « flux temporel». Si ce problème nous intéresse, c’est que cette continuité fonde la forme habituellement concordante de notre expérience et l’espèce de familiarité, d’évidence ou de confiance, qui nous attache, pour ce motif, au monde, aux autres et à nousmêmes.
Le fil conducteur de l’analyse est la distinction entre deux sens du « passé » : l’un est l’objet du souvenir; peut être détaché du présent et caractérisé, comme il l’est par saint Augustin, comme ce qui « n’est plus » ; l’autre est conservé dans une rétention, fait partie du présent et élargit celui-ci au-delà de l’instant ponctuel. Ainsi, à mesure que nous parlons, nous retenons les premiers mots de la phrase ou, si c’est un mot, les premières syllabes que nous sommes en train de prononcer. Mais ensuite, lorsque nous reviendrons sur ce que nous avons dit, nous pourrons nous en souvenir comme de quelque chose de révolu. La même distinction peut être appliquée à l’avenir ; elle ne sera plus alors celle du souvenir et de la rétention mais de l’attente et de la protention. Dans le deuxième cas, l’avenir n’est pas l’objet d’une représentation déterminée. Il correspond, pour nous, aux derniers mots de la phrase ou aux dernières syllabes du terme que nous sommes en train de prononcer. Sans ce jeu vivant des rétentions et des protentions, nous ne pourrions tout simplement pas continuer de parler. Husserl réfère les unes et les autres à une « impression originaire » qu’il désigne parfois comme le « point-source du présent » mais qui n’existe elle-même, telle une onde de choc indéfiniment répercutée, qu’à travers ses prolongements rétentionnels et protentionnels. Ces prolongements s’étendent bien au-delà du passé et du futur proches ; ils sont exactement ce qui faisait dire à Leibniz que « le présent est lourd de tout le passé et gros de tout l’avenir ». C’est pourquoi on peut les appeler aussi les horizons du présent. On peut penser à l’expérience que fait le marcheur en rase campagne : à mesure qu’il avance, l’horizon recule ; il est le centre mobile d’un espace qui s’élargit et qui lui échappe à mesure qu’il en prend possession. La loi du temps n’est pas autre chose ici que la loi du monde, une promesse toujours tenue et toujours déçue.
Deux remarques pour terminer : l’une concerne la forme passive de l’unité ainsi nouée entre les trois dimensions du temps ; l’autre, la forme native de la confiance qui nous attache par là même à notre vie et au monde dans lequel celle-ci se déroule.
La notion d’« impression », nous l’avons dit, suggère l’idée d’un événement dont l’écho est immédiatement et indéfiniment multiplié en arrière et en avant d’un point-source. Rétention et protention ne sont donc pas, à proprement parler, les opérations déterminées d’un esprit ou d’une conscience. De la synthèse qu’elles réalisent – et que Husserl nommera ultérieurement « synthèse passive », nous sommes l’agent et le produit.
Or cette grâce du temps est aussi bien celle d’une existence naturellement confiante. Ce dernier terme (comme ceux d’« évidence » et de « familiarité » que nous avons employés plus haut) ne correspond pas, dans ce contexte, à un sentiment ou à une attitude psychologiquement déterminés ; il caractérise la forme habituelle de notre présence au monde. Comme l’amour, la vie ne donne qu’à ceux qui s’abandonnent à elle. Husserl écrit ainsi que « le monde réel ne réside que dans la présomption constamment prescrite que l’expérience continuera de se dérouler selon le même style constitutif ». Il est pour nous l’horizon d’une attente qui est fondamentalement attente du Même.
Mais la description augustinienne puis husserlienne du temps repose sur deux piliers qui sont, l’un, la disjonction opérée entre le temps subjectif et le temps objectif, l’autre, le privilège du présent. Or ce sont ces deux piliers qu’ébranlent, par des voies différentes, les deux conceptions de la temporalité que nous allons esquisser à présent : celles de Heidegger et de Paul Ricœur.
C. Temporalité ekstatique et être-pour-la-mort
En bonne phénoménologie, l’analyse de Heidegger se veut sans présupposés; elle entend surprendre l’homme dans sa quotidienneté telle que, par elle-même, celle-ci s’expose : regardons-nous, simplement, vivre ! Que trouvons-nous alors ? Dans le fil des remarques consacrées par Pascal au « divertissement », Heidegger aurait pu répondre : un être « incapable de demeurer en repos dans une chambre ». Au lieu de dire « demeurer en repos dans une chambre », en insistant à son tour sur les mille occupations, les mille tâches, les mille attentes qui nous tirent en avant et nous voient si constamment soucieux : une réalité en projet vers un monde. Cette réalité, Heidegger la nomme, d’un terme presque intraduisible, non pas « âme », « esprit », « conscience » ou « sujet », mais Dasein. Le propre du Dasein est de se transcender, de se dépasser vers ce qui n’est pas lui. D’où l’écriture et l’entente particulières qui sont, chez Heidegger, celles du mot « eksistence ». L’existence est une extase : elle ne consiste pas seulement à être en relation avec un extérieur mais encore, plus précisément, à être à l’extérieur de soi. On voit déjà peut-être pourquoi, pour Heidegger, « existence » et « temporalité » sont des termes interchangeables. L’existence ne se déploie pas « dans » le temps ; elle est elle-même structurée temporellement. Mieux : elle déploie le temps. Celui-ci est cela même qui nous jette sur la route, auprès des choses, parmi les autres, et nous condamne à ne nous « trouver » qu’après nous être d’abord perdus sans retour. Il est ce qui ouvre le champ de notre expérience et libère, au-devant de nous, des possibilités toujours nouvelles.
Ces derniers mots introduisent d’eux-mêmes ce qui apparaît clairement, dans la description heideggérienne de la temporalité, comme le primat de l’avenir. Saint Augustin a certes raison de dire que c’est au présent que nous attendons et que nous nous souvenons. Mais ce présent, lui-même, d’où vient-il? À cette question, Heidegger répond : de l’avenir. Le temps ne passe pas, comme on le dit, du passé vers l’avenir mais de l’avenir vers le passé. De l’avenir d’abord proviennent les possibilités vers lesquelles nous nous projetons sans fin et qui font de notre existence non l’exécution d’un programme mais l’aventure d’une liberté.
À cette affirmation du primat de l’avenir est liée celle d’un temps fini, intérieurement limité. Cette limitation est double.
En amont, elle consiste dans le fait que nous ne sommes pas nous-mêmes le fondement des possibilités qui constituent notre existence : celles-ci nous échoient comme un héritage qui inclut le fait d’être né un jour et qu’il nous appartient seulement de recueillir et d’assumer. Nous ne nous projetons vers l’avenir que pour avoir été d’abord jetés vers lui. Cet « être-jeté » précède toutes les initiatives qui peuvent être celles du sujet compris, au sens psychologique ou moral, comme la source de ses actes. C’est donc en ce sens encore que l’on peut parler de la « grâce du temps », du temps pure forme d’un don qui se confond pour nous avec celui de l’être.
Mais notre lot n’est pas seulement d’être nés ; il est encore d’avoir à mourir un jour. La mort n’est pas que le terme de l’existence : elle est une dimension constitutive de la vie elle-même. Aussi ne doit-elle pas être confondue avec le fait objectif et impersonnel du décès. Située dans l’avenir, elle est pour nous une possibilité à laquelle nous sommes d’avance ouverts, une possibilité certaine, toujours imminente et surtout absolument nôtre. On voit par là que, du temps commun de la préoccupation quotidienne qui sert de point de départ à son analyse, Heidegger distingue un temps privé qu’il tient pour le temps originaire. La définition de l’homme comme un « être-pour-la-mort » découle directement de l’affirmation que le temps se temporalise à partir de l’avenir. Elle signifie que la mort ne survient pas seulement « dans » le temps comme un fait particulier mais détermine le sens de la temporalité tout entière. Il en résulte que Heidegger ne voit pas, comme Husserl, dans la confiance mais dans l’angoisse la « tonalité affective » fondamentale de notre existence.
Que la souffrance n’altère pas moins l’une que l’autre, c’est cependant ce qui nous amènera dans ce qui suit à maintenir et à adopter tour à tour, comme deux sources d’éclairage complémentaires, ces deux directions de recherche. Mais il nous faut, avant cela, en venir à la dernière des quatre conceptions de la temporalité dont nous avions choisi de partir pour mettre en perspective le temps du souffrir : celle de Paul Ricœur.
D. Temps et récit
Comme l’indique par lui-même le titre de son grand livre, Ricœur établit une relation interne entre temps et récit; et il tient cette relation pour au moins aussi essentielle que celle qui unit, selon Heidegger, le temps et la mort (Ricœur, 1983-1985).
Il est facile de remarquer d’abord que tout récit se développe selon un ordre successif et suppose lui-même un début, un milieu et une fin. Aucun récit, néanmoins, même le plus anodin, ne se réduit à la simple description ou au pur constat qu’une chose arrive, puis une autre, encore une autre… À l’intérieur de cette multiplicité, la narration introduit une unité que Paul Ricœur comprend, à la suite d’Aristote et des remarques que celui-ci consacre dans sa Poétique au muthos tragique, comme l’unité d’une intrigue. L’intrigue est l’âme ou le centre organisateur du récit ; elle met en relation les différents événements qui le composent ; à l’ordre épisodique de leur succession, elle superpose l’ordre logique d’une configuration. C’est elle qui fait de la chronologie du récit non pas, comme la chronologie des faits naturels, une suite d’instants quelconques, mais un devenir sensé. Le récit réalise ainsi une synthèse du temps. Cette synthèse active et pleinement significative doit être distinguée de celle, passive, qui est l’objet de la description husserlienne et qui en constitue en quelque sorte le soubassement et la préfiguration muette.
L’intérêt d’une telle conception apparaîtra mieux lorsque l’on aura remarqué que nous sommes nous-mêmes le personnage d’une histoire qui est l’histoire de notre vie et qui peut être étendue à tous nos ascendants et à tous nos descendants. Ainsi se trouve formée la notion d’identité narrative (Ricœur, 1990). L’identité de la personne n’est pas donnée ; elle est construite au fil d’un récit dont elle est à la fois le sujet et l’objet et dont la psychanalyse a montré qu’il était un récit à plusieurs voix. Comme les civilisations et comme les peuples, les familles ont leurs récits fondateurs. Il est remarquable que Michael Pollak, dans l’essai qu’il a consacré à « l’expérience concentrationnaire » et au « maintien de l’identité sociale » (Pollak, 1990) dans ce qu’il est convenu d’appeler les « situations extrêmes », ne sépare pas le possible du dicible et privilégie cet axe de recherche : le rôle à la fois intégrateur et générateur de l’habitus lui vient de ce qu’il est « l’incorporation de la même histoire par un groupe » et par les individus qui composent ce groupe (Todorov, 1994). Le récit ne se rapporte pas seulement alors à ce qui s’est passé ; il préfigure et configure la manière même dont les choses se passent.
L’autre intérêt de la notion de « temps raconté », telle que l’élabore Ricœur, est justement qu’elle enjambe la frontière élevée par saint Augustin, Husserl, Bergson et bien d’autres, entre un temps subjectif et un temps objectif. Le récit ne donnerait pas cohérence et signification au temps vécu par le sujet, s’il n’insérait celui-ci dans le temps du monde et ne médiatisait l’un par l’autre.
Ce temps est celui que Heidegger nomme le « temps commun de la préoccupation quotidienne ». Mais en affirmant qu’il nous dévoile et nous dissimule à la fois le sens authentique de la temporalité tel que le manifeste l’angoisse, Heidegger, on l’a vu, ranime à sa manière une partition traditionnelle. Que le temps raconté ignore cette partition, c’est ce qu’implique notamment le fait que la fin du récit ne corresponde pas, pour chacun d’entre nous, avec la fin de sa vie, mais avec la fin de ce que les autres en sauront, en diront et en feront. Car cette fin qui pourrait ne jamais finir est pour chacun l’objet d’une anticipation aussi originaire et aussi constante que celle de la mort, comprise comme sa possibilité la plus propre. Et si elle implique en un sens cette dernière, elle ne s’y laisse pas facilement réduire. L’effondrement de la première personne laisse subsister la possibilité d’un récit à d’autres niveaux. Il nous faut évoquer ici un cas clinique rapporté par Nicole Porée, psychologue dans le service d’oncologie pédiatrique du CHU de Rennes : Renaud, onze ans, hospitalisé pour un médulloblastome, lui offre un jour sa gourmette en lui recommandant, lorsqu’elle la portera, de tourner vers l’extérieur les lettres qui forment son prénom ; les gens, prévoit-il, s’étonneront : « Tu t’appelles Nicole et non Renaud ; alors tu raconteras mon histoire, à chaque fois, toujours. » « C’est au présent que je me souviens », notait saint Augustin dans les Confessions. Or Renaud ne dit pas : « Je me souviens », mais « Tu te souviendras » et « Ils se souviendront ». Le récit donne donc à la mémoire elle-même un futur (Porée, 1992). Dans l’horizon ainsi ouvert, le pire n’est pas la mort mais cette seconde mort qu’est l’oubli. C’est ce futur de la mémoire que voulurent interdire les nazis en effaçant, comme à Treblinka, jusqu’aux traces de leurs crimes.
Dire que la fin de la vie d’un homme n’est pas la fin de l’histoire de cet homme, dire, par conséquent, qu’il y a un sens de la temporalité qui présuppose la mort mais que la mort n’épuise pas, remarquer, enfin, que l’institution d’un tel sens correspond au passage de la première à la deuxième et à la troisième personnes, c’est adopter une perspective temporelle dont nous essaierons de montrer dans la dernière partie de cet exposé qu’elle est non seulement préservée mais encore ouverte par la souffrance, en dépit des multiples altérations que celle-ci entraîne dans la temporalité normale et qui en font la signification d’abord entièrement négative.
 
II. L’altération du sens de la temporalité
 
 
Ce sont ces altérations que nous nous proposons de décrire à présent. Nous nous référerons successivement, pour ce faire, aux quatre descriptions que nous venons d’esquisser, dans l’idée qu’elles éclairent de manières différentes et complémentaires cette catastrophe existentielle que représente toujours la souffrance. Une formule nous guidera, que nous empruntons au trésor de significations déposé dans le langage ordinaire : dans la souffrance, dit-on, « chaque instant dure une éternité ».
A. La déchronologisation du temps
Cette formule peut être opposée à la définition aristotélicienne du temps. C’est peu dire, en effet, que la souffrance ignore le nombre : elle n’est que dans son excès. C’est l’épreuve d’une démesure qui abolit les différences que nous établissons ordinairement, en nous référant à la montre, entre une « durée brève » et une « durée longue », ou, en parlant d’un corps en mouvement, entre sa « vitesse » et sa « lenteur ». Aussi peut-on parler de la souffrance comme d’une déchronologisation du temps et y voir une incitation à la comprendre non comme un fait dont il faudrait rechercher la cause mais comme un événement dont on doit pénétrer le sens. Dans la souffrance, la durée la plus courte est identique à la durée la plus longue ; le temps se hâte lentement : il s’attarde sur son propre passage. L’instant se trouve déchu du même coup des deux fonctions que lui attribuait Aristote : celle de diviser et celle de réunir le continuum temporel. On peut évoquer, sans doute, l’instant du souffrir mais cet instant n’est plus la limite, purement virtuelle, qui sépare deux intervalles de durée : il est lui-même un plenum temporel. Dans la souffrance, tout le temps se trouve contracté dans un instant unique, actuel et infiniment dense. Dans un tel instant, ce qui passe ne peut plus être distingué de ce qui demeure. Aussi est-ce non à Dieu mais à l’homme qui souffre que saint Augustin aurait pu dire non pas : « Vos années ne font qu’un seul jour », mais : « Vos jours sont comme des années ». La souffrance est le point où le temps et l’éternité se touchent.
B. La réduction du présent à l’instant et la perte de l’évidence du monde
Mais citer saint Augustin revient à se donner le moyen d’approfondir une description pour laquelle Aristote fournit au fond peu d’éléments. Si la souffrance entraîne une déchronologisation du temps, c’est parce qu’elle altère le sens même du présent auquel nous nous référons implicitement pour distinguer un « avant » et un « après ». Sans cette référence au présent, on pourrait dire aussi bien, à l’inverse de ce que nous venons d’affirmer, que la souffrance réduit le temps à la chronologie. Aussi le temps de Jeanne, l’héroïne de Une vie de Maupassant, n’est-il plus que l’insupportable défilé des jours, des mois et des années. Par « déchronologisation » du temps, on doit donc entendre proprement l’absence de différence significative entre « hier », « aujourd’hui » et « demain ». Or ces différences n’existent, selon saint Augustin, que parce que le présent, privé de consistance propre, est un mouvement pour se nier : sans cette négation interne, il ne serait pas un présent temporel mais perpétuel. La contradiction ou, comme dira Hegel, la négativité, est la loi de constitution du temps. La souffrance ignore cette loi. C’est l’avènement d’un temps sans contradiction. On peut décrire dans ce sens la souffrance, non comme la distension d’un présent intérieurement lié à ce qui n’est pas lui mais, au contraire, comme l’écrasement de la temporalité tout entière sur ce que l’on pourrait appeler un présent absolu. De cet écrasement témoigne particulièrement la souffrance mélancolique. Dans le célèbre cas Cécile Münch analysé par Binswanger, la forme circulaire de la plainte reflète celle d’une existence réduite au seul présent. Cécile Münch a perdu son mari dans un accident ferroviaire à l’occasion d’une excursion dont elle avait eu elle-même l’initiative et elle ne peut plus depuis que répéter indéfiniment : « Si je n’avais pas proposé cette excursion… », « Si nous n’avions pas pris le train… ». Certes, l’existence mélancolique a encore un avenir et un passé, si l’on entend par là le propre d’un être capable de mémoire et d’attente. Mais cet avenir est vide. Et ce passé n’est que l’aliment d’un autoreproche permanent. À la différence du pessimiste ordinaire, qui en doute encore, Cécile Münch sait avec une entière certitude que la perte de l’avenir est déjà réalisée (Binswanger, 1987 : 48). Que cet avenir ne soit que l’ombre portée d’un passé figé lui-même dans une sorte d’éternité, c’est ce qui fait dire parfois que, dans la mélancolie, ce dernier est devenu le foyer de constitution de la temporalité. Mais le reflux de l’avenir et l’afflux du passé signifient en dernier ressort l’aliénation du présent, la réduction de celui-ci à l’évidence absolue que rien, désormais, ne peut arriver, qui ne serait pas la répétition de ce qui un jour est arrivé et qui fit de l’existence non pas, selon la formule de Sartre, la « conversion d’un destin en liberté » mais la retombée de la liberté en destin. Il faut parler, à cet égard, de l’événement du souffrir ; mais la souffrance ferme le temps à tous les événements autres que celui qu’elle constitue elle-même. Elle rompt, au profit exclusif de ce premier terme, l’unité nouée par le temps entre le même et l’autre. Une mère en deuil a rendez-vous avec une amie. Elle la retrouve au lieu-dit, partage son repas, rentre chez elle : rien n’a changé, rien n’est arrivé. Une seule chose, une fois, est arrivée, et elle est arrivée une fois pour toutes.
Cette évidence n’est pas l’« évidence naturelle » dont parle Husserl pour caractériser la présomption que nous avons, quotidiennement, que notre existence continuera de se dérouler de manière concordante. La souffrance brise définitivement cette confiance. Elle affecte le jeu passif des rétentions et des protentions qui assurent la continuité du temps. Cette continuité est d’une certaine manière préservée, mais son sens est entièrement modifié. Elle devient l’évidence toujours continuée de l’impossibilité de continuer ainsi. Il faudrait évoquer ici le cas d’hébéphrénie qu’analyse Blankenburg dans le livre qu’il a consacré à « la perte de l’évidence naturelle » (Blankenburg, 1991). Dans ce cas comme dans tous les autres, la souffrance infirme décidément la définition de l’homme que propose Dostoïevski dans ses Souvenirs de la maison des morts: « Un être qui s’habitue à tout.»
C. L’effondrement du projet et la suspension de l’être-pour-la-mort
Mais la souffrance ne brise pas seulement la confiance attachée à la constitution passive du présent, elle compromet encore le primat de l’avenir et défait par là même le lien noué, dans l’angoisse, entre le temps et la mort.
Dans la mélancolie, l’afflux du passé dans le présent présuppose le reflux des possibilités ouvertes par l’avenir et réduites en elle à des possibilités vides. Devenir, c’est revenir. Le temps tout entier a la forme de l’Éternel Retour. Il faut parler, sans doute, du temps du souffrir, mais ce temps ne se temporalise plus à partir de l’avenir. La souffrance suspend l’ouverture du temps. Ce n’est pas, là encore, que celui qui souffre ne soit pas capable d’anticipation ou de prospection mais l’exercice d’une telle capacité, loin d’élargir le présent, en augmente indéfiniment l’intensité. L’homme qui souffre est un être qui ne peut ni avancer, ni reculer, ni demeurer là où il est.
La souffrance n’est pas simplement subie : c’est une impuissance élevée elle-même à la dernière puissance. Elle ignore la fuite que la mort suscite originairement contre elle-même. Le sentiment qui domine alors le sujet est celui de quelque chose qui ne se terminera jamais. Souffrir, c’est, toujours, souffrir sans fin. Comme le temps de l’ennui, le temps de la souffrance est un temps sans échéances. C’est cela qui rapproche la souffrance du désespoir. Lorsqu’il écrit que « sans éternité en nous-mêmes, nous ne pourrions pas désespérer », Kierkegaard veut dire que nous désespérons moins de mourir que de ne pouvoir mourir. À l’homme qui souffre, la mort n’apparaît pas comme la première impossibilité mais comme la dernière possibilité. En destituant l’avenir de sa fonction constitutive, la souffrance destitue la mort de sa signification définitive. La mort, autrement dit, n’apparaît plus en elle comme le sens ultime de la temporalité. « À Auschwitz, note Jacques Améry, nous n’avions pas peur de la mort. Je me souviens très clairement que dans certaines baraques où les hommes attendaient la sélection pour les chambres à gaz, les camarades ne parlaient pas de cet événement imminent mais [s’inquiétaient] de la consistance de la soupe qui allait être distribuée. C’est donc sans peine que la réalité de la vie du camp triomphait de la mort et de tout le complexe des questions dites dernières […] Des hommes mouraient partout, mais la figure de la Mort avait disparu » (Améry, 1995 : 45).
D. L’éclatement du récit et la disjonction des temps
Mais la souffrance défait encore la relation nouée entre temps et récit et compromet ainsi, dans leur fondement même, l’identité de la personne et son appartenance à un monde commun.
La fermeture de l’avenir a, en effet, le sens d’une fermeture au monde, entendu comme un champ de possibilités éprouvées et partagées avec d’autres. L’immobilisation du projet est la démobilisation du sujet, acteur d’une culture et d’une histoire communes. Elle est la disjonction du temps subjectif et du temps objectif et la suspension de la puissance médiatrice et unificatrice qui est, à cet égard, celle du récit. Quand Job se plaint : « Que n’ai-je péri dans le sein de ma mère, porté du ventre à la tombe sans avoir vu le soleil! », il ne tient pas seulement pour indifférents le fait d’être né un jour et le fait d’avoir à mourir un autre jour, il rabat encore ces deux événements l’un sur l’autre et rature ainsi les conditions qui peuvent faire de la vie humaine l’objet d’un récit. L’apparence narrative du discours de Cécile Münch ne doit pas tromper : ce qui est arrivé à un moment donné est arrivé pour toujours de telle manière que rien, après cet instant, ne peut encore arriver et que rien, avant lui, n’était vraiment arrivé. Une narration réduite à un seul événement n’est pas véritablement une narration. L’ordre linéaire du récit n’est pas la forme circulaire de la plainte. Et pourtant… Et pourtant n’y a-t-il pas, dans la plainte elle-même, un effort pour raconter et pour inscrire dans une trajectoire cohérente l’événement insensé du souffrir ? Sarah Kofman rapporte comment ceux qui sont revenus d’Auschwitz – et dont son propre père ne fut pas – n’avaient de cesse de raconter, raconter sans fin, « comme si seul un [récit] infini était à la mesure du dénuement infini» (Kofman, 1987 : 16). Primo Lévi lui fait écho : « Le besoin de raconter aux autres, de faire participer les autres avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires » (Lévi, 1987 : 7).
La souffrance, remarque Ricœur, « demande récit ». L’incohérence et la co-hérence, le non-sens et le sens s’y trouvent donnés ensemble selon les modes opposés de l’indicatif et de l’impératif. C’est la forme impérative, de fait, qu’appelle chez Sarah Kofman le projet d’un récit infini.
Il faut se demander cependant comment ce projet peut survivre à l’exténuation de toutes les possibilités – comment, autrement dit, une perspective peut être ouverte dans le présent même de la souffrance.
 
III. La transformation du sens de la temporalité
 
 
Que les bouleversements que la souffrance introduit dans notre expérience temporelle n’aient pas seulement une signification négative, qu’ils correspondent par conséquent moins à une altération qu’à une transformation interne du sens de la temporalité, c’est précisément ce que nous voudrions montrer brièvement dans cette dernière partie.
A. De la révolte à l’espérance
En dépit d’un moment phénoménologique commun, la souffrance n’est pas le désespoir. Il est singulier qu’un même mot (sufferre) signifie à la fois, en latin, souffrir et endurer. Par cette « endurance », il ne faut pas entendre nécessairement une crispation stoïque de la volonté qui tente de dominer le mal: comme sa proche voisine la « patience », on peut la définir indifféremment comme une passion ou comme une action. Cela ne suffit peut-être pas, il est vrai, à distinguer la souffrance du désespoir : au détour d’une page de la Critique de la faculté de juger, Kant oppose un désespoir « découragé » et un désespoir « révolté », un désespoir qui s’abandonne à soi et un désespoir qui s’élève contre cette première tendance et n’est qu’un effort empêché pour s’échapper à soi. Mais, là où cet effort existe, peut-on encore parler de désespoir ? La souffrance proteste contre sa propre existence. C’est elle-même qui nous interdit de céder au découragement qu’implique toujours, en revanche, le désespoir. Médiation décisive sur la voie qui mène de la souffrance à l’espérance, l’endurance n’en a pas moins la forme de la révolte. Elle témoigne de ce que la souffrance est le prime et ultime ennemi de la souffrance. Aussi n’y a-t-il pas de « masochisme primaire ». La douleur que cherche le masochiste, comme celle qu’entretiennent les cas d’attachement au symptôme et les réactions thérapeutiques négatives évoquées par Freud, n’est qu’une manière d’échapper à une douleur plus grande, inconciliable, elle, avec la jouissance, et qui est proprement ce qu’il faut nommer souffrance (Freud, 1968). Le masochisme n’est certes, pour Freud, qu’un chapitre particulier d’une théorie des pulsions qui tend à faire de la mort le sens de la vie. Mais y a-t-il davantage, dans la « pulsion de mort », que la répulsion originaire de la souffrance à l’égard d’elle-même ? Imaginons que la vie ne soit qu’une tentative désespérée pour se séparer de soi : il reste alors à expliquer comment, dans une situation où, précisément, la délivrance a le visage de la mort, la souffrance n’en fait pas toujours choix contre elle-même. Peut-être faut-il parler ici non d’une économie pulsionnelle mais d’une économie spirituelle qui double la précédente et prend son relais dans toutes les situations où, comme dans la souffrance, elle cesse d’être opérante.
On préférera peut-être situer en ce point les ressources propres de l’habitus, perçu comme le foyer d’intégration des appartenances multiples du sujet et comme le fondement de sa résistance au pouvoir destructeur de la situation dans laquelle il se trouve plongé. C’est dans ce sens que Michael Pollak, dans son ouvrage déjà cité, rejette, pour expliquer la « survie » dans l’univers concentrationnaire, les notions de « force de caractère » et de « force morale » qui sont au centre de la théorie psychologique de Bruno Bettelheim, lui-même ancien déporté (Bettelheim, 1979). Il est vrai qu’il ne s’oppose pas moins, ce faisant, à la théorie sociobiologique de Terence Des Pres, qui fait dépendre la survie de la capacité d’adaptation rapide à des circonstances si imprévisibles et si éloignées des conceptions morales communes qu’elles en appellent non à celles-ci mais à l’égoïsme fondamental de l’individu luttant instinctivement pour sa conservation (Des Pres, 1976). Mais en parlant à son tour de « survie » et d’« adaptation », Pollak ne reprend pas seulement le vocabulaire et la problématique de son adversaire, il confond encore conservation de l’unité psycho-physiologique et maintien de la personne. Parmi ceux qui n’ont pas survécu, il y a ceux, précisément, qui ont pensé que c’était là la seule manière de rester fidèles à eux-mêmes. Cette fidélité est le mode de maintien de soi que privilégie Socrate lorsqu’il explique que ce qui importe à « l’homme vraiment homme » n’est pas de « sauver sa vie » mais de savoir s’« il a été juste ». Elle exclut les compromis et, plus encore, les compromissions souvent nécessaires à la survie.
Le problème du maintien de l’intégrité personnelle est indépendant de celui de la survie. On peut même se demander si la confusion des deux problèmes ne témoigne pas de l’allégeance implicite de toute l’analyse à un cadre de pensée qui était celui moins des victimes que de leurs bourreaux. Comment expliquer autrement l’admiration et parfois la prévenance des nazis à l’égard de ceux qui manifestaient, en survivant, leur « dureté » ou leur « force » supérieures ? Comment expliquer aussi que, parmi les médecins déportés affectés à l’« hôpital» du camp, beaucoup aient non seulement survécu mais appliqué encore à ceux qui leur étaient confiés – non toujours, il est vrai, sans scrupules ni remords – les critères de sélection officiels et envoyé ainsi à la mort les plus faibles ou les moins « aptes » ? Non qu’il n’y ait eu aussi, parmi les survivants, d’authentiques héros, mais le problème du maintien de la personne, encore une fois, est indépendant de celui de la survie et doit être soustrait à des catégories qui, avant d’être celles de l’analyse psychologique ou sociologique, sont celles de la science biologique et de l’idéologie qui lui correspond. Songeons, par exemple, à ceux qui, tel Robert Antelme, n’ont survécu que pour pouvoir un jour témoigner : leur force de résistance doit être mesurée non par leur aptitude à jouer le jeu de la concurrence vitale (comme les y encourageaient les nazis) mais par une forme de fidélité à eux-mêmes et, à travers eux, à l’espèce humaine, qui aurait pu les déterminer aussi bien à ne pas survivre s’ils avaient dû pour cela rompre leur engagement (Antelme, 1957). Il est remarquable que Pollak, qui paraît souvent, comme nous l’avons dit, reprendre à son compte le langage et la problématique de l’adaptation et de la survie, tienne d’autres fois le discours de l’« effort » et de l’« espoir » (Pollak, 1990 : 152). Ce discours n’invalide pas la recherche des paramètres psychosociologiques qui soutiennent cet effort et cet espoir, mais il interdit de ramener les derniers aux premiers. Il marque l’irréductibilité de l’identité personnelle à l’identité sociale.
Que la mort ne soit pas l’unique sens de la vie ni le néant l’ultime vérité du temps, c’est ce qu’implique précisément le lien noué entre la souffrance et l’espérance. Si souffrir est endurer, endurer est espérer. Non que l’espérance, parce qu’elle a un lien avec la souffrance, n’en ait aucun avec le désespoir : elle ne bâtit au contraire que sur les ruines des puissances effondrées, des ambitions déçues et des possibilités enfuies ; seul espère celui qui a d’abord désespéré de tout, celui qui a toutes les raisons objectives de désespérer mais n’en tient aucune pour subjectivement suffisante. Il est essentiel à l’espérance de ne pas savoir de quoi l’avenir sera fait. C’est donc une erreur de tenir pour une « loi tendancielle des conduites humaines » l’ajustement « stratégique » des attentes de la personne aux chances effectivement offertes par la situation (Bourdieu, 1977 : 256-257 et 262).
Peut-être faudrait-il appliquer à l’espérance, en lui donnant un sens différent de celui que lui attribue Henri Maldiney, le terme de transpossibilité (Maldiney, 1991). Comme le deuil et, d’une autre manière, comme le pardon, elle est moins un saut par-delà la souffrance qu’un chemin frayé à travers cette « expérience ». Aussi n’implique-t-elle ni dépassement ni assomption. Par elle, la souffrance n’est ni vaincue ni justifiée mais intérieurement ouverte à ce qui ne serait pas elle.
B. La grâce de l’Autre
Mais comment articuler les mouvements apparemment inverses de la révolte et de l’espérance ? Il suffit peut-être, pour ce faire, de remarquer que la révolte, loin d’être purement négative, est elle-même la conjonction d’une négation et d’une affirmation. L’« homme révolté », dont parle Camus, dit à la fois non à ce qui est et oui à ce qui doit être. Au point aveugle où s’immobilise l’existence, où se ferme le monde et où s’abîment les significations, il réclame une nouvelle institution du sens. C’est la révolte elle-même qui donne carrière à l’espérance. La plainte en témoigne : pure expression d’une pure impossibilité, elle a d’abord le sens d’un refus ; mais la parole survivrait-elle à sa propre ruine, si elle n’avait aussi la forme de l’invocation et ne confondait dans la même adresse l’effort impuissant du sujet pour être soi et sa conscience de ne le pouvoir que par le secours d’un autre que soi?
« Tu raconteras mon histoire, à chaque fois, toujours » … L’éternité n’apparaît pas seulement, dans la souffrance, comme une dimension du temps, elle reçoit encore en elle deux significations concurrentes et irréductibles. « Toujours » n’a pas en effet dans la bouche de Renaud, comme dans celle de Cécile Münch, le sens négatif et pleinement déterminé d’un présent perpétuel mais le sens positif et encore indéterminé d’un avenir distinct de tout futur empiriquement réalisable. Aussi pourrait-on parler, dans un cas, d’une éternité close et, dans l’autre, d’une éternité ouverte. Or, d’une telle ouverture, le principe est nécessairement extérieur à l’individu qui l’éprouve et qui éprouve ainsi son insuffisance. On dit parfois d’une lettre qui n’a pas encore atteint son destinataire qu’elle reste « en souffrance » : il est essentiel à la souffrance d’être en souffrance d’un Autre. À la relation qui s’établit, entre temps et éternité, se superpose celle qui unit temps et altérité.
La grâce de l’Autre est un postulat de la conscience souffrante et ne fait qu’une avec la grâce du temps. Elle fonde seule l’ouverture ménagée dans le présent même du souffrir et la promesse, donnée en lui, de ce qui ne serait pas lui.
Faut-il nier l’antériorité formelle de l’unité de la personne sur la multiplicité des appartenances dans lesquelles cette unité se concrétise, ou bien tenir au contraire pour preuve d’une telle antériorité son maintien dans des situations où toutes ces appartenances se sont défaites ? Qu’est-ce qui, de ce que l’on appelle soi, subsiste, lorsque tous les discours se sont effondrés – tous les discours, c’est-à-dire tous les modes d’identification et d’insertion de la personne dans la société, dans l’histoire et dans la culture ? Ces deux questions, on le voit, n’en font qu’une : elles concernent des ressources qui doivent être attribuées à cette personne mais dont il est également impossible de rendre compte en termes d’« instinct » et d’habitus. Ce qui est en jeu alors – et qui reste à penser – est le rapport entre une anthropologie transcendantale et les disciplines empiriques correspondantes ; c’est, autrement dit, le lien noué en chacun de nous par l’épreuve du temps entre le social et ce qui à la fois le suppose et le déborde.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  AMÉRY Jean, 1995, Par-delà le crime et le châtiment, Paris, Actes Sud.
·  ANTELME Robert, 1957, L’Espèce humaine, Paris, Gallimard.
·  BETTELHEIM Bruno, 1979, Survivre, Paris, Laffont.
·  BINSWANGER Ludwig, 1987, Mélancolie et manie, trad. fr., Paris, PUF (1re éd. en langue allemande : 1960).
·  BLANKENBURG Wolfgang, 1991, La Perte de l’évidence naturelle. Une contribution à la psychopathologie des schizophrénies pauci-symptomatiques, trad. fr., Paris, PUF (1re éd. en langue allemande : 1971).
·  BOURDIEU Pierre, 1997, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil.
·  DES PRES Terence, 1976, Survivor. Anatomy of Life in the Death Camps, New York, Washington Square Press.
·  FREUD Sigmund, 1968, Métapsychologie, trad. fr., Paris, Gallimard (1re éd. en langue allemande : 1915).
·  KOFMAN Sarah, 1987, Paroles suffoquées, Paris, Galilée.
·  LÉVI Primo, 1987, Si c’est un homme, trad. fr., Paris, Julliard (1re éd. en langue italienne : 1958).
·  MALDINEY Henri, 1991, Penser l’homme et la folie, Paris, Jérôme Millon.
·  POLLAK Michael, 1990, L’Expérience concentrationnaire, Paris, Métailié.
·  PORÉE Nicole, 1992, « Peut-on dessiner rien ? », Esquisses psychanalytiques, n° 17, printemps, pp. 25-32.
·  RICŒUR Paul, 1983-1985, Temps et récit (3 tomes), Paris, Seuil.
·  RICŒUR Paul, 1990, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil.
·  TODOROV Tzvetan, 1994, Face à l’extrême, Paris, Seuil.
 
NOTES
 
[*] Chargé de cours à l’université de Rennes II. Une version différente de ce texte a été publiée, sous un autre titre, dans la Revue philosophique de Louvain (1997, n° 1, pp. 103-129).
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Chargé de cours à l’université de Rennes II. Une version di...
[suite] Suite de la note...