2002
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Les limites du jeu poétique
Monclar Valverde
[*]
www.facom.ufba.br/pos/monclar
La formativité du processus artistique
Du point de vue de sa production, l’art a été conçu, successivement, dans la
tradition occidentale, comme construction, comme connaissance et comme expression. La discussion esthétique du XXe siècle tend à rapprocher ces trois modes
de compréhension du processus artistique et la théorie développée par Luigi
Pareyson va jusqu’à réunir ces trois sens, à travers le concept de formativité,
selon lequel l’articité d’une œuvre renverrait, avant tout, à la formation du mode
de former selon lequel elle a été faite.
De façon succincte, on peut se dire que dans le monde archaïque, la techné
était associée à l’habilité à faire, à un certain développement et elle était donc
vue selon le prisme de l’activité productive engagée dans sa construction. Dans
l’horizon classique, elle est vue essentiellement comme mimesis, comme imitation ou copie, comme représentation d’une réalité antérieure et extérieure à
l’œuvre elle-même, se trouvant ainsi associée à une forme de connaissance. Et,
depuis le Romantisme, elle est vue comme l’expression d’une subjectivité, comme
une forme de manifestation qui serait basiquement colorée par les affects, par la
dimension émotionnelle de la condition humaine. Actuellement, on reconnaît
que les pratiques créatrices de la culture semblent toucher tous les aspects signalés malgré un sens distinct.
Si l’art est construction, cela ne signifie pas qu’il est une pratique essentiellement active, immunisée de toute passivité et capable de dominer une nature
absolument inerte, de façon purement instrumentale ; puisque, dans toute construction, l’agent subit continuellement l’effet de son intervention et la propre
action dépend d’un feedback, à travers lequel l’artiste est touché, comme récepteur par sa propre activité.
Cette approche de l’activité montre que le paradigme dualiste, qui soumet
l’expérience à une polarisation qui oppose sujet et objet comme instances isolées
de l’activité et de l’inertie, de la transcendance et de l’immanence, de la transparence et de l’opacité, est un instrument précaire à la compréhension de phénomènes complexes, comme l’expérience esthétique. On ne peut concevoir le faire
comme une activité purement positive, une simple accumulation de gestes objectifs, puisque l’action ne devient configuratrice que dans la mesure où elle est
accueillie par une condition virtuelle qui « agissait » déjà bien avant elle. Toute
action est, donc, historique et fonctionne aussi comme un type d’interpellation.
Lorsque je m’adresse à quelqu’un, aussi simple que soit mon geste ou mon
discours destiné à mon interlocuteur immédiat, je suppose qu’il partage avec moi
quelque chose qui précède cette rencontre. Sur le plan verbal, c’est toute l’histoire de la langue, sédimentée dans une structure de syntaxe et dans un lexique
qui fonctionne, dans un domaine culturel déterminé, comme un modèle virtuel,
sans lequel les messages effectifs ne peuvent circuler. Sans cette dimension présente bien qu’invisible qu’est la grammaire, le parler ne serait pas possible ; pour
cela, l’action de parler dépend non seulement de l’initiative de celui qui parle
mais aussi de la passivité avec laquelle il se soumet à la grammaire qui est virtuellement présente et qui, si elle lui permet de dire ce qu’il veut, le contraint à le dire
d’une façon déterminée.
D’autre part, si nous associons art et connaissance, il faut détacher ce concept de la cristallisation à laquelle il a été soumis depuis la Renaissance, à travers
l’idée de « représentation ». Les philosophes de la Modernité ont conçu la connaissance que l’homme a du monde comme la représentation qu’il se fait de la
réalité extérieure à sa conscience et la Renaissance a peut-être produit, malgré
elle, la forme archétypique de cette conception, à travers l’apologie de la représentation figurative et des ressources que la perspective a inventées pour projeter, en une surface plane, la réalité tridimensionnelle. Le fait est que nous sommes tellement habitués aux produits dérivés de la perspective que nous allons
jusqu’à croire que notre vision obéit à ses lois ce qui, de fait, n’arrive pas puisque
nous avons deux yeux, situés dans un corps qui se déplace alors que la perspective est l’invention d’un regard monoculaire, fixe et désincarné.
Notre relation effective avec le monde est une expérience de la profondeur,
alors que la perspective est une opération où les distances relatives sont représentées sur une surface plane, par une différence de taille entre les personnages,
causant l’impression de profondeur. C’est-à-dire que la perspective est une invention technique capable de simuler la profondeur du monde extérieur, en une
représentation plane. Tout cela est connu, mais nous sommes si familiarisés avec
la représentation figurative qui résulte de ces procédures que nous concevons
spontanément notre propre appréhension visuelle du monde selon les moules de
cette représentation, croyant que percevoir le monde est la même chose que
l’avoir représenté sur une image plane projetée dans la rétine et déchiffrée quelque part dans le cerveau. Ceci suppose encore une fois cette dichotomie qui
sépare l’homme et le monde, pour les rapprocher par cette idée d’une représentation du monde par l’homme. Mais le monde n’est pas face à moi, le monde est
autour de moi, c’est une réalité tridimensionnelle qui m’inclut et, dans ce sens, si
je le représente de façon bi-dimensionnelle, cette représentation est une réduction de la complexité de l’univers circonvoisin, par des effets d’appropriation et
de domination.
Analysant étymologiquement le mot « connaissance », on retrouve un sens
qui n’est évident que dans la langue française, où cette expression désigne une
sorte de co-naissance, c’est-à-dire une naissance simultanée. Il n’y a pas un sujet
et un objet préalablement constitués, qui se rencontrent, se confrontent et se
correspondent, par l’adéquation entre action et représentation. Connaître quelque chose, c’est naître pour ce que nous connaissons, dans la mesure et au
moment où cela naît pour nous ; c’est une apparition ensemble et réciproque du
sujet et de l’objet.
En pensant de cette façon, nous pouvons retrouver le sens de l’art comme
connaissance, dans l’appréhension de cette relation d’apparition réciproque :
l’art comme co-naissance, origine commune de sujet et objet ; et cela est vrai,
autant pour le spectateur, qui sort transformé par l’expérience esthétique apportée par l’œuvre, renaissant comme sujet, à partir de cette rencontre, que pour
l’artiste qui naît pour l’œuvre alors qu’il se met en condition pour l’exécuter, dans
la mesure où elle naît en tant que fruit de son travail d’élaboration.
Nous pouvons aussi libérer le concept d’expression de la connotation romantique, où il est considéré comme la manifestation, l’extériorisation d’une subjectivité naturellement privilégiée. De nos jours, nous comprenons que le sujet soit
indissociable de son expression, qu’il se reconnaisse en elle et se constitue à
travers elle. On ne sait pas exactement ce que l’on va dire, lorsque l’on commence un dialogue, car on ne sait quasiment jamais à l’avance comment on va
exprimer ce que l’on veut dire, et on ne le découvre que dans la mesure où l’on
parle. D’autre part, ce discours est façonné par le contexte, par la relation entre
les interlocuteurs, par leurs intérêts et intentions. L’expression ne peut pas se
réduire à une simple manifestation de la subjectivité d’une personne car elle
effectue une transition dynamique entre les tendances profondes et les marques
superficielles qui constituent le sujet concret d’une façon déterminée.
Mais parler de ces tendances « profondes » ne nous renvoie pas nécessairement à une obscure sphère d’intériorité individuelle. Si l’expression peut être vue
comme la traduction d’une force dans une forme, cette force ne renvoie pas
seulement à une capacité individuelle, mais aussi à la puissance et aux possibilités d’une façon d’être déterminée, qui est collective et qui se partage dans les
formes symboliques de la culture. De ce point de vue, notre « disposition de
l’esprit » est simultanément héritée et entraînée par nous, en tant que sujets
;
c’est une force qui établit et réaffirme les cadres de notre expérience : ses limites
et possibilités. Ainsi, pour le sujet parlant, la propre possibilité de l’expression se
trouve liée au fait de subir les structures et procédures de la langue, non dans le
sens de souffrance et de malheur, mais dans le sens où la propre expérience est
vécue en fonction de la manière dont nous sommes affectés par la disposition en
vigueur dans notre culture, renforcée dans notre langue et dans nos diverses
façons de voir et d’agir.
Aussi, pouvons-nous reconfigurer notre idée de l’art, comprenant qu’elle est
construction, connaissance et expression (dans un sens maintenant distinct du
traditionnel) et que, étant ces trois choses, elle peut être vue, synthétiquement,
comme une activité formative. Dire, alors, comme Pareyson, que l’art est
formativité, revient à dire qu’il est une invention c’est-à-dire un type d’action
qui, non seulement exécute une idéalisation préalable mais qui, en produisant un
objet, crée, auparavant, la façon de le produire, produisant aussi le producteur
dans ce qui lui est le plus propre : son style. « L’articité » de tout art se retrouverait dans cette activité au deuxième degré. Et toute activité amenant la production de son mode de production mériterait la reconnaissance d’une qualité artistique, d’une articité.
Toutefois, la reconnaissance de cette qualité ne signifie pas, a priori, une
équivalence de valeur : la qualité de cette articité est liée à la capacité que l’œuvre
aura de s’imposer par elle-même, comme une forme qui, selon les termes de
Pareyson, « réalise cette adéquation particulière d’elle avec elle-même qui caractérise la pure réussite ». Reconnue comme belle par le spectateur, cette réussite
est vécue par le créateur comme finition, perfection, synthèse et « inclusion du
processus de sa formation au propre acte qui l’a conclu ».
Mais la « réussite interne » d’une œuvre déterminée est aussi rattaché aux
réussites d’un genre ou d’un style et dépend donc d’une heureuse correspondance entre les encadrements formels établis par la norme poétique adoptée par
le créateur – de manière inconsciente ou programmée – et les modèles génériques auxquels le créateur lui-même, en tant que récepteur, est soumis, selon les
habitudes cristallisées d’après les formats esthétiques en vigueur.
La condition de possibilité de cette réussite artistique (et de son efficacité) est
alors le sol commun de l’expérience esthétique, qui rapproche créateur et spectateur, dans la mesure où tous deux doivent faire face à la résistance que la
matière (ou l’œuvre) oppose à son action (ou interprétation). Au-delà de cela, ces
deux agents ont beaucoup plus en commun qu’une polarisation superficielle peut
le suggérer. Si le spectateur interprète l’œuvre finie, le créateur a besoin aussi
d’« interpréter » la base physique et culturelle qu’il s’approprie comme matière
première, anticipant et concrétisant ses possibilités formelles. De la même façon, si le créateur est le premier spectateur des effets de ses actes, le spectateur
est amené, quant à lui, à réagir aux stimulations que l’œuvre lui envoie, « l’exécutant » pour la réaliser.
Du point de vue poétique, cette résistance de la matière première fait osciller
la « création » entre la liberté et l’obéissance, l’incertitude et l’impossibilité, l’inspiration et l’obstination, se manifestant également à travers la tension entre le
processus de travail et son résultat, en ce que l’esthétique de la formativité conçoit comme « la dialectique entre la forme formée et la forme formante» : la
correspondance dynamique entre image imaginée et image figurée ; la constitution réciproque d’acte et d’effet, découverte et reconnaissance, intervention et
appréciation.
La création artistique en tant que dialogue
Tout ce que nous avons dit jusqu’à maintenant montre que, même quand nous
analysons l’expérience esthétique uniquement du point de vue de la production
artistique, nous ne pouvons plus concevoir la propre action créative comme le
fruit exclusif de l’activité d’un sujet qui serait toujours la source de toute initiative.
Si la création est un pari singulier, c’est également une réponse aux défis matériels et aux appels culturels et historiques.
Se basant sur Huizinga, Pareyson a montré, avec beaucoup d’éclat, le rôle
fondamental de l’élément ludique dans l’investissement formateur. Le processus
de création, en tant que tel, est vu comme un jeu, ce qui revient à dire qu’il est
affecté par l’incertitude des conduites mais qu’il subit également un certain ordre
de conventions ; et c’est cette dialectique entre régularité et indétermination qui
garantit simultanément sa richesse et sa solidité. Certainement, du point de vue
dynamique, le jeu est une scène pour les tensions qui peuvent traduire la simple
différence, le conflit ou la séduction lesquels, du point de vue de l’expression,
peuvent se traduire en un jeu solitaire, en une dispute amicale ou en une provocation attirante ; mais, même dans sa condition d’activité structurante, développée en fonction du pari dans une attente de dédoublements futurs, tout jeu est un
comportement structuré à partir de ce qui a été fait dans le passé. Ainsi, lorsque
l’on envisage la création comme un jeu, nous admettons que les stratégies de
l’invention artistique sont indissociables de l’obéissance à certaines normes de
regularité, représentées par des règles de style.
Mais le joueur ne transporte pas ces règles avec lui, comme un drapeau,
comme un répertoire dont il aurait tout le temps conscience ; avant, il les apprend et les assimile dans ses procédés, de façon à ce que, lorsqu’il produit une
œuvre, il soit juste engagé dans l’objectif stratégique d’exprimer quelque chose à
travers ses « lances », sans penser aux règles, mais sans pour autant cesser de les
respecter, puisqu’elles ont été adoptées par lui, comme une façon d’actuer ; et
plus il aura d’expérience, plus ces règles seront incorporées et plus spontanée
sera son activité productive. En même temps, il est possible de transformer les
règles elles-mêmes, à partir des « coups » que le jeu propose, de façon à ce que,
si aucun joueur n’admet que les règles du jeu soient changées au cours d’une
partie, tous sachent que, avec le temps, les parties innovatrices se transforment
en procédés systématiques et récurrents et peuvent générer de nouvelles règles,
ce qui arrive aussi dans le cadre du jeu plus universel qu’est le langage même.
Nous obéissons tout le temps à la régularité grammaticale, nous sommes
soumis à des règles de syntaxe et, cependant, personne ne pense aux règles de
la grammaire lorsque l’on parle, lorsque l’on converse. Notre facilité vient du fait
que ces règles ont été incorporées petit à petit et c’est pour ça que nous parlons
d’une façon apparemment libre de toute législation. Dans le premier temps de
l’apprentissage et de la socialisation, le non-respect des lois est puni comme une
erreur et une inadéquation, mais dans la mesure où quelqu’un s’éloigne de certaines règles, en fonction d’une effective nécessité d’expression, faisant en sorte
que cette déviance soit partagée par d’autres, son geste peut commencer à constituer également une règle. Quand un poète introduit un néologisme ou une
manière de parler qui est répétée et reprise par d’autres, il introduit dans la
langue, par son intervention singulière, quelque chose qui assume un rôle structurel, mais cela ne dépend pas seulement de sa propre décision.
Nous réalisons alors le besoin de relativiser l’interprétation qui n’analyse l’expérience artistique que du point de vue de l’activité de production, des procédés
adoptés par un auteur lors de la conception et de l’exécution de ses œuvres.
Outre sa soumission à des conditions qu’il n’a pas déterminées, l’auteur ne maîtrise pas complètement ces procédés ni ces résultats. Il ne sait pas exactement ce
qu’il va faire, il ne le découvre qu’en faisant et qu’après avoir terminé, après
avoir appris à s’aproprier des conditions de travail comme moyen d’expression ;
ce faisant, il se découvre aussi, libérant des nuances de sa personnalité qui demeureraient occultes si elles ne se manifestaient pas à travers l’œuvre.
Dans ce sens, il est important de souligner que les procédés adoptés par un
auteur, lors de la réalisation de son travail, sont associés à des critères et des
choix qui dépassent la sphère idiosyncrasique de sa subjectivité. Concevant l’art
comme un jeu, nous percevons la créativité artistique comme une force qui résulte de la tension entre la norme et la déviance. Tout processus symbolique, tout
processus où la configuration de signes ou d’éléments plastiques vise à la construction d’un sens partagé, n’est possible qu’à travers une confrontation et une
combinaison permanentes entre le régime spontané d’une performance qui assimile le hasard, la circonstance et la propre « erreur » et les cadres systématiques, réglés et structurels qui restaurent continuellement la tension entre différence et répétition. Aussi, en parlant des formes d’expression culturelle comme
« création », nous ne devons pas supposer, trop rapidement, que l’un de ces deux
aspects du processus symbolique doive être privilégié. Contrairement à ce que
prêche le discours d’avant-garde, le sens ne vient pas seulement de la différence,
mais du rabattage de la déviance sur les modèles établis. Chaque action pendant
le jeu part d’une condition préalable, qui s’actualise encore face à chaque déviance.
D’un point de vue général, les possibilités de faire valoir et développer notre
singularité sont limitées et qualifiées par les façons de voir, par la disposition et la
compréhension que nous héritons de nos parents et que nous lèguerons à nos
enfants, grâce justement à notre intervention déviante et, cependant, récurrente.
Il est facile de comprendre que, si l’on fait une anamnèse de notre vie, de notre
expérience, nous pourrons remonter à des couches toujours plus primitives de
sens, dans notre formation psychologique ou dans la formation culturelle de
notre société, mais que nous ne parviendrons jamais à atteindre un instant originaire. Le fait qu’il n’existe pas le degré zéro du sens ou, dit d’une autre façon,
qu’un état d’expérience nulle ne soit pas concevable, est caractéristique de l’expérience symbolique. Dans la mesure où nous sommes accueillis dans une collectivité, selon des modèles symboliques préalables, avant même que nous ne puissions développer un rôle quelconque qui nous apporte une expérience propre,
nous partagerons déjà les formats et modèles de l’expérience en cours dans
notre culture. Pour cette raison, de nombreux auteurs insistent sur la thèse selon
laquelle la communication, avant d’être un simple échange d’informations, se
caractérise par la participation à une communauté de sens, depuis toujours immergée dans un flux d’idées et d’images sans auteur déterminé.
À l’inverse de cette trajectoire et prenant en compte le développement de
nos « facultés supérieures », nous serons encore obligés d’admettre que même
nos options rationnellement créées ont aussi un fond obscur qui est exactement
l’horizon de notre culture, que nous ne choisissons pas, que nous n’adoptons pas
par l’intermédiaire d’une option thématique, comme si nous avions la possibilité
d’élire nos valeurs. Les valeurs sont exactement les normes de jugement que
nous mettons en œuvre face aux choses mais qui ne nous apparaissent pas
comme des choses et ne se présentent jamais vis-à-vis de nous. Ainsi, rarement
nous avons en tête les valeurs qui nous instruisent dans le cadre de nos options,
parce qu’elles fonctionnent comme une ambiance symbolique et affective qui
rend possibles nos choix mais qui ne se trouve pas parmi les choix possibles.
De la même façon, nous ne pouvons pas choisir ni nous détacher complètement de nos prejugés. À ce sujet, d’ailleurs, il est sans doute important de signaler le fait que la grande idée préconçue de l’époque moderne a justement été le
préconçu illuministe contre le préjugé, matérialisé dans l’idée selon laquelle la
science se fait contre le sens commun. Cette idée est en train de décliner, même
dans le cadre de la pratique scientifique de frontière, pour céder la place à la
constatation que l’on ne peut baser logiquement le discours logique, que l’on ne
peut baser rationnellement le discours rationnel, car, au bout du compte, ils dépendent de certaines structures culturelles et institutionnelles, de certains types
d’expérience du monde qui ne peuvent être réduits à un simple modèle intellectuel.
Jeu poétique et encadrement esthétique
L’utopie « d’avant-garde » met l’artiste dans un état paranoïaque, parce qu’il lui
impose l’obligation de dévier de lui-même, afin de ne pas permettre la sédimentation d’une « identité » définitive. Pour échapper à la cristallisation, il doit devenir un mutant obsessif, un véritable transformiste, qui doit continuellement produire des révolutions synthétiques dans son propre discours ou inverser les règles
de son propre style. Il vit dans l’insécurité totale, tentant de rencontrer l’originalité absolue, recherchant la nouveauté pour la nouveauté, l’effet de choc, l’effet
du scandale. C’est cela, d’une certaine manière, qui a compromis l’expressivité
de l’art d’avant-garde : la recherche démesurée de l’originalité, de la nouveauté,
de l’effet d’étrangeté. Et, paradoxalement, c’est cela aussi qui l’a rapproché de
son gémeau opposé – le kitsch –, par la recherche d’un effet facilement prévisible, bien que de nature contraire.
L’art et la communication, dans leurs proportions respectives, sont simultanément étrangeté et reconnaissance, parce qu’on ne peut expérimenter l’étrangeté en tant que telle, mis à part l’abîme de l’angoisse existentielle. Dans une
activité quelconque, il faut faire référence à un modèle pour pouvoir s’en éloigner. Le sens du mot tradition est, en réalité, celui d’un mouvement complexe,
capable de reproduire un cadre de références, assimilant les innovations les plus
diverses. La tradition n’est pas le monolithisme d’un ensemble de valeurs qui
s’imposent par la force, de façon unilatérale. Au contraire, elle est cette capacité
de mettre en mouvement le jeu symbolique à partir de règles determinées, à
partir d’un système capable d’assimiler la divergence des déviances sans perdre
sa structure.
Dans ce sens, notre temps a conquis, disons, une sérénité herméneutique,
par rapport au passé récent. La tradition ne nous menace plus, dans le sens
d’une imposition ou d’une interdiction ; au contraire, elle nous motive pour nous
maintenir actifs au sein des coutumes établies et nous défie de produire cette
singularité et cette différence que nous sommes, sans devoir obligatoirement
rompre (ou proclamer la rupture) vis-à-vis des normes en vigueur. Pour cela, il est
encore plus difficile et excitant, pour le créateur, de composer un bon sonnet que
d’adopter le verset libre et écrire un poème sans rime et sans mesure. Il est plus
complexe et intéressant de répondre avec originalité aux défis d’une ancienne
règle que d’instaurer une nouvelle règle, sans aucune portée, seulement pour
contourner les difficultés inhérentes au travail de l’expression.
D’une certaine façon, une grande partie de l’« art moderne » est marquée par
ce processus : l’artiste instaure une syntaxe propre et, en elle, il apparaît comme
un maître absolu parce que, en tant qu’inventeur, il a plus de chances de se
déplacer avec agilité, selon une grammaire qui, toutefois, ne concerne que lui et
que personne d’autre ne reconnaît comme règle. Il est beaucoup plus facile de
faire les choses de cette façon et la créativité, dans ce cas, se transforme simplement en un artifice astucieux et égocentrique. Le vieux défi reste inchangé, pour
tout artiste : être expressif à partir du format, de la structure et des formes données jusqu’à épuisement, et ne pas se laisser emmener de façon précoce par
cette obsession de produire une nouvelle syntaxe à chaque œuvre, comme une
ruse pour se distinguer radicalement de ses contemporains et alimenter la présomption selon laquelle on s’adresse exclusivement au monde futur.
On ne condamne pas, évidemment, la recherche de l’originalité mais, oui, la
présomptueuse illusion de vouloir être volontairement en dehors du temps, en
étant « absolument » original. Tout grand créateur est obligé, par le simple développement de sa recherche expressive, de dépasser les limites normatives de sa
propre poétique, mais il le fait spontanément, par un dédoublement nécessaire
de son parcours, finissant par assumer, par rapport aux procédés ou ressources
matérielles employés dans le cadre de son activité créatrice, un rôle innovateur,
sans avoir besoin d’adopter explicitement un programme ou une pose d’avantgarde.
En ce qui concerne ce dernier aspect, d’ailleurs, il faut mentionner, à notre
époque, la véritable commotion provoquée par l’adoption de la technologie électronique et digitale dans le processus artistique. Certains artistes et théoriciens
supposent que cette technologie a introduit des modèles si distincts dans
l’opérativité humaine, qu’elle a établi une possibilité de configurations absolument originales, qui se trouvent totalement au-delà de toute expectative.
Du point de vue de l’expérience esthétique, le processus constructif en tant
que tel est ce qui importe le moins, si l’on n’a pas en tête les résultats, les effets
et la durée d’une œuvre déterminée. La technologie digitale, comme n’importe
quelle technologie, apporte des instruments différents qui permettront de produire des œuvres dont le résultat devra aussi être apprécié par quelqu’un. Dans
ce sens, la dichotomie entre atômes et bits est totalement ingénue, cette idée
selon laquelle nous avions vécu jusqu’à maintenant dans l’univers des atomes et
qu’aujourd’hui nous sommes entrés dans l’univers des bits, des configurations
numériques, soumises à des algorithmes logiques. Il est important de ne pas
oublier que la base de l’expérience esthétique est la forme, dont le régime de
fonctionnement est irréductible à son mode de production. Si nous regardons
une image dans un livre ou sur l’écran d’un ordinateur, nous voyons une figure,
et non pas des caractères numériques ou des atomes.
Lire chez certains auteurs que la création d’images digitales est une activité
intellectuelle dans la mesure où elle trie des informations finit par être choquant.
L’artiste configure des formes et même s’il utilise des algorithmes numériques
comme instruments pour produire des formes, il prend ses décisions sur la construction d’une image à partir de ce qu’il voit sur l’écran. Ses choix sont alors
basés sur la perception et non sur une formule abstraite ou sur une échelle de
valeurs numériques. Mis à part le cas de la géométrie fractale, dans laquelle il n’y
a pas exactement de production de formes, mais la traduction visuelle de processus numériques récursifs et automatiques, l’artiste ne crée pas des formes en
écrivant des équations ; il continue d’acctionner sa sensibilité pour décider si une
œuvre est prête, de même que le spectateur continue de dépendre de ses propres yeux pour pouvoir décider si elle est belle, peu importe si elle a été construite à partir de pixels ou de pigments.
Une équivoque semblable, bien qu’encore plus grave, est de supposer que la
culture contemporaine a instauré une esthétique de la fragmentation, une esthétique de fuite ou de disparition, car nous vivons une époque où les formes d’expression dominantes, dans le cadre des poétiques audiovisuelles, aidées par la
mise en place digitale de l’information, appellent à la fragmentation et à la rapidité. L’exigence de base de l’expérience esthétique est, et sera toujours, le critère
de l’unité car elle est aussi l’exigence de base de la perception, dans toute expérience mondaine. Percevoir le monde, c’est vivre l’expérience de l’unité dans la
diversité ; et créer de belles représentations, c’est produire cette unité en termes
expressifs.
Traduction : Véronique Durand, avec la révision de l’auteur.
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Note : Une première version de ce texte a été publiée au Brésil, dans le livre Temas em
Contemporaneiade, imaginario e teatralidade, organisé par Armindo Bião, Antonia
Pereira, Luiz Claudio Cajaiba et Renata Pitombo. São Paulo : Annablume, Salvador
:
GIPE-CIT, 2000.
[*]
Docteur en Philosophie et professeur de troisième cycle en Communication et Cul-
ture Contemporaines à la Faculté de Communication de l’Université Fédérale de
Bahia, Brésil.