2002
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Structure de la temporalité et réalité sociale
Gilles Ferréol
[*]
Pour le sociologue, la compréhension de nombreuses problématiques (comme
celles ayant trait à la quotidienneté, aux cycles de vie ou aux rapports entre
générations) est commandée par l’étroite imbrication entre
structure de la temporalité et
réalité sociale. Parfois délicat à appréhender, un tel « couplage »
répond à des choix ou à des orientations généralement implicites, bien mis en
évidence par l’école durkheimienne au début du siècle
[1] puis par la tradition américaine des années trente, qu’il s’agisse de George Mead, de Pitirim Sorokin ou
de Robert Merton.
Des contributions plus récentes
[2] enrichissent la discussion et permettent de
mieux caractériser la dynamique des évolutions, que l’on privilégie le registre du
symbolique (Elias, 1996), la perspective systémique (Luhmann et Sehors, 1982)
ou le paradigme de la structuration (Giddens, 1987).
Nous souhaiterions, dans cet article, approfondir certaines de ces pistes en
prenant appui sur un triple éclairage : ontologique, méthodologique et thématique.
Souvenons-nous du célèbre message que nous adressait saint Augustin au livre
XI de ses Confessions : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si nul ne me le demande,
je le sais ; si je veux l’expliquer à qui m’interroge, je ne sais pas. »
[3] La conscience
innée de la mort, notre vécu quotidien, apportent bien quelques éléments de
réflexion mais ne font guère référence à une instance « pre-mière » ou « authentique ». Celle-ci nécessite une autre approche synthétisant ce « moment mystérieux et indicible » dont tout le reste va découler (Husserl, 1964), l’étude des
transformations de notre environnement ne pouvant faire abstraction de ce précieux « ancrage ».
L’
être est le temps, le temps est l’être : cette identité insistante de la pré
-
sence, successivement pensée comme être et comme temps, est susceptible de
fournir une base adéquate à l’instruction du procès de la temporalité « vulgaire »
ou « mondaine »
[4]. Fluide, circulaire et abusivement spatialisé, ce temps du monde
–primitivement perçu comme temps de la nature, à la fois articulé et segmenté–
est celui du pur maintenant : n’être pas encore (ou n’être plus) signifie toujours
n’être pas encore (ou n’être plus)
maintenant. La
Physique aristotélicienne demeure, à cet égard, la source commune des formulations les plus classiques
fondées sur l’expérience immédiate de cette dimension ontique
[5]. On évoquera
alors le mouvement des astres et des planètes, la succession du jour et de la nuit,
l’écoulement inexorable du sablier, le tic-tac des horloges ou la résonance des
atomes (Brague, 1982).
Si le langage usuel n’a jamais tout à fait tort, il peut prêter à confusion lorsqu’il prétend ériger pareilles images en concepts. La temporalité véritable, en
effet, n’est pas seulement ce dans quoi tous les phénomènes se produisent, le
milieu de toutes les choses et le réceptacle de toutes les occurrences ; elle est
également – et plus profondément –
ce par quoi tout ce qui est peut être et nous
apparaître en tant que tel. Le
temporaire de notre histoire ne s’expliquant que
par le
temporel de notre être, le temps – dans sa conception heideggerienne –
acquiert, dès lors, une nouvelle stature : il ne roule ni ne court plus mais ad-vient,
éclaire et ex-siste. Parce qu’il incarne la figure du possible, c’est le moyen donné
à ce qui est d’être afin de n’être plus. Proposition illustrée, à maintes reprises,
par Henri Bergson (durée va de pair avec invention, création de formes et « élaboration continue de l’absolument nouveau » ), Henri Hubert (importance du
« sacré » et de l’« opératoire » ) ou Cornelius Castoriadis (réhabilitation des textes
hippocratiques
[6]).
Trame mobile censée entraîner les événements sous le regard attentif d’observateurs qualifiés, le temps calendaire – répétition innombrable de présents
idéalement congruents – s’inscrit dans une logique identitaire et n’obéit qu’à des
impératifs de repérage. L’inachèvement, l’indétermination ou l’imprévisibilité
sont, de ce fait, pour une large part occultés ou marginalisés. De son côté, le
temps « plénier » ou « originel» n’est pas et ne pourra jamais être une version
sophistiquée ou un prolongement raffiné de cette temporalité « triviale » ou « fonctionnelle ». Ce qu’il « couve » ou « prépare », ce dont il est « gros » ou « annonciateur », ne débouche nullement sur une succession d’instants uniformes totalement arithmétisés mais sur une « production incessante d’altérité ». Le
nûn est ici
explosion, scission et rupture
[7].
Il ne faudrait pas pour autant en conclure, au vu de la radicalité d’un tel
surgissement, qu’il n’y a de changement que sous un mode paroxystique. Par
ailleurs, même si – en apparence – une société ne fait que « se conserver », les
équilibres obtenus peuvent être la résultante d’une dynamique institutionnelle
très complexe. En ce sens, toute négociation collective ne se borne pas à assurer
le respect et l’entretien de procédures codifiées mais porte très fréquemment sur
le contenu et la légitimité des règles établies, ces dernières pouvant être modifiées, infléchies ou amendées plus ou moins fortement en fonction des stratégies
et des rapports de force (Reynaud, 1989).
Philosophiquement, le mot même d’« institution » recouvre du reste parfaitement l’indissociabilité des deux aspects précédemment entrevus : d’une part, la
permanence ou la stabilité (la structure qui vient d’être créée subsiste par elle-même, la racine stare étant très suggestive) ; de l’autre, la contingence (cette
création aurait pu intervenir à un autre moment). Telle disposition a beau demeurer formellement identique au cours de longues périodes, elle n’est pourtant ni
examinée, ni comprise de la même façon suivant les circonstances particulières
qui, dans chaque cas, « justifient » son application.
Précédant toute synthèse reconstructive et survivant à toute analyse réfléchie,
la Tradition – dans ce qu’elle a de plus vivace – constitue, sous cet angle, un
principe d’unité, de continuité et de fécondité : loin de considérer avec suffisance
l’acquis des siècles passés comme un dépôt intangible, elle donne lieu à toute
une série de réinterprétations possibles qui, en retour, la maintiennent, la consolident, l’actualisent ou la renouvellent
[8]. C’est ainsi que, par un travail d’exégèse,
l’enseignement biblique a pour mission fondamentale de rendre accessible aux
jeunes générations une compréhension toujours plus pénétrante de la Parole et
des Écritures. La morale effective, pour sa part, n’est pas que régulation et détermination : elle est aussi élan et dépassement (Gautier, 1988).
Le développement d’un certain nombre de travaux ethnologiques tend de
même à montrer combien est fallacieuse la dénégation de l’historicité des sociétés dites « archaïques », le caractère « statique », « répétitif » ou « atemporel» de
ces sociétés n’étant qu’une modalité comme une autre de prendre en compte et
de gérer plus ou moins efficacement divers paramètres. Les « agencements » qui
se font jour sont spécifiques à chaque culture (Zerubavel, 1981). Ce qui définit
une communauté n’est donc pas, à titre essentiel, la reconnaissance indubitable
– par la totalité de ses membres – de l’irréversibilité locale du temps physique
dans lequel elle évolue, mais la manière dont cette irréversibilité est intériorisée,
« mise en scène » et prise en charge (Conche, 1992). C’est sur cet « étayage »
que pourront reposer, entre autres croyances ou doctrines, la métempsycose,
l’éventualité du miracle ou bien encore la puissance magique de rites incantatoires.
En créant sa propre temporalité, chaque groupe humain se révèle totalement
à lui-même et assume, en tirant parti des atouts dont il dispose, le cheminement
historique qu’il s’est fixé ou qui lui a été imposé. L’exil pour les juifs dans la
Diaspora, l’épreuve et l’espérance pour les chrétiens, le progrès et l’accumulation pour les Occidentaux portent témoignage de ce que nous pourrions nommer la destinée épochale. Prélevées dans le magma des significations imaginaires instituées, ces destinées singulières imprègnent le flux temporel d’« affects
»
et d’« humeurs » (Castoriadis, 1975 : 290-291).
Même s’il s’agit d’affirmer que l’historicité est l’« attribut » de la société, ou la
société le « présupposé premier » de l’histoire, il s’avère de plus en plus difficile
de maintenir une distinction très tranchée entre ces deux entités. Nous ne pouvons plus dès lors séparer, sinon arbitrairement et forcés par la linéarité du discours, un « espace », un « temps » et « ce » qui s’y déploie. L’« espace-temps
»
dans lequel nous situons toute « réalité » (et la « réalité sociale » elle-même) est
d’une autre étoffe et intègre en son sein un corpus de normes, de prescriptions
et de représentations, des combinaisons ou des arbitrages entre incitation et
coercition, persuasion et activation des engagements…
Après nous être remémoré les principales controverses portant sur l’historicisme
(et l’un de ses corollaires : le déterminisme), nous mettrons l’accent sur la redécouverte des « temps propres ».
Examinons, tout d’abord, le postulat leibnitzien :
omne presens gravidum
est futuro. Nous sommes confrontés, en la matière, à une construction intellectuelle qui, d’emblée, peut sembler « fasci-nante ». Cependant, bien que les arguments mis en avant soient subtils et dotés d’un pouvoir de séduction non négligeable, la logique d’ensemble qui sous-tend cette analyse reste en définitive fort
décevante. Son « irrémédiable faiblesse » ou son « erreur cardinale » sautent aux
yeux si l’on veut bien admettre, à la suite de Karl Popper, que les interprétations
retenues se voient dotées d’un pouvoir prédictif manifestement démesuré
[9]. Succombant à cet « appel émotionnel», l’« ingénieur utopiste » sera persuadé que
seuls les plans qui suivent le « cours de l’histoire » donneront des résultats optimaux. « Activisme » et « totalisme » ont de la sorte partie liée (Popper, 1956). On
pourra certes faire quelques réserves quant au choix des substantifs employés ou
juger ces prises de position trop polémiques ; il n’empêche que le réquisitoire qui
nous est présenté, même s’il va à l’encontre de convictions communément admises, est à même d’emporter l’adhésion. Face à une désaffection de plus en plus
croissante vis-à-vis des « grands récits d’émancipation »
[10], peut-être l’heure est-elle venue – comme l’ont bien montré Reinhart Koselleck, Ervin Lazlo ou Edward
Lorenz
[11] – de se départir d’une double mythologie : celle d’une « origine radicale
des événements », et celle d’un « sabbat de la connaissance » ou d’un « dimanche
de l’esprit ».
Plus généralement, et dans le droit fil d’une critique de la problématique du
fondement, la pertinence du « programme nomologique »
[12] mérite d’être questionnée. On peut notamment se demander dans quelle mesure le recours à un
idéal explicatif « fort » est pleinement justifié. En ligne de mire : la quête d’un
primum mobile, que l’on valorise la démographie, le progrès technique ou les
idéologies. Bon nombre d’entreprises, inattentives à la « bigarrure du monde »
[13],
ont ainsi cru à l’existence d’une pierre philosophale à partir de laquelle tout – ou
le plus important – aurait pu s’expliquer. Mais l’adoption de telles vues comporte
beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages car, en appliquant sans discerne
-
ment la formule « Si A, alors B », on s’expose soit à inventer des concepts vides
de sens, soit à être rapidement contredit par les faits. On soutiendra alors que
l’industrialisation entraîne nécessairement la nucléarisation de l’institution familiale ; de la même manière, on associera à la modernisation une régression inévitable des valeurs religieuses ou on proclamera que la violence et la « montée
aux extrêmes » ne dépendent que de l’intensité du mécontentement ambiant.
Réfutée par l’expérience ou rendue caduque par de nouvelles découvertes, cette
façon de procéder n’est pas des plus satisfaisantes. D’autres démarches, plus
« contextuelles », n’ont-elles pas droit de cité ?
Remarquons toutefois que certaines « lois » (du type : « L’individualisation est
appelée à se renforcer » ) peuvent paraître mal assurées (on pourrait leur opposer plusieurs contre-exemples) et insuffisamment spécifiées (que veut-on dire au
juste par « individualisation » ?), tout en gardant, sur un plan heuristique, un intérêt non négligeable en raison des orientations préliminaires et des approximations provisoires qu’elles suscitent (Simmel, 1984). Il faut donc y voir, comme
l’écrivait Merton dans ses Éléments, non point l’apogée du savoir mais bien
plutôt un point de départ ou de transition (Merton, 1965).
Envisagées sous cet angle, les sciences sociales n’ont pas pour vocation d’établir
des énoncés nomothétiques mais de produire, dans une optique non pas « substantialiste » mais « formelle » (ce qualificatif devant être pris dans son acception
simmélienne), des théories à moyenne portée (middle-range theories). Les formes d’autorité recensées par Max Weber, qu’elles soient charismatique, traditionnelle ou bureautique, ne se rencontrent pas telles quelles au quotidien. Ce ne
sont que des « idéal-types ». Le paradoxe de l’action collective relève aussi de ce
type d’interrogation. Si chaque individu cherche à maximiser ses préférences, la
conduite la plus appropriée peut être celle du retrait ou du désengagement. Mais,
dans d’autres occasions, protestation, loyauté ou apathie ne sont pas à écarter.
Si le déterminisme conserve un sens, martèle Raymond Boudon, ce ne peut être
que par plaques. Hors de ces limites, l’« illusion spéculative » impose sa domination (Boudon, 1984 : chap. VI).
De même qu’il n’existe pas « un » axe de l’histoire mais une variété de cheminements
[14], de même n’y a-t-il pas « une » trajectoire standard mais des périodicités et des rythmes très fluctuants
[15]. Les croissances ou les régressions que l’on
observe ne coïncident pas forcément. Cette réappréciation des « temps propres
»
(qui, en elle-même, et contrairement aux enseignements des siècles passés, ne
dissocie plus dépenses d’énergie et création d’ordre) s’est opérée à travers le
passage progressif du
temps mécanique (modèle newtonien) au
temps évolutif
(structures dissipatives). C’est précisément, ajoute Henri Atlan, entre deux représentations extrêmes de la mort – le
cristal, image de l’ordre figé dans sa perfection, et la
fumée, symbole de la dispersion et de l’incohérence – que se situe le
« tourbillon créateur de l’aléatoire » dans lequel viennent puiser les systèmes autoorganisateurs
[16]. Ceux-ci trouvent dans ce creuset non point leur destruction mais
la substance même de leur pérennité (Atlan, 1979).
Les signes ou les messages qui nous sont adressés ou que nous captons portent avec eux un sens dont le contenu n’est jamais complètement déterminé ; ils
sont ainsi « hantés » par des significations dont aucune exégèse – qu’elle soit
« divinatoire », « comparative » ou « discursive » – ne pourra nous livrer les clés
d’intelligibilité. Le texte du social, par ses « blancs », ses lacunes et ses ratures,
n’est clair pour personne, pas même pour ceux qui en sont les auteurs ou les
interprètes privilégiés (Gras, 1979). La nécessaire re-création du passé en chacun de nous n’implique cependant pas que certaines « déclinaisons » ne soient
pas capables, le moment venu, de gagner l’assentiment du plus grand nombre en
soulevant enthousiasme et passion.
À la fois une et multiple, succession et coexistence, l’histoire est une « aventure de conscience » qui se capitalise comme un trésor et à propos de laquelle il
convient de distinguer, comme nous y invite Paul Ricœur, le plan des traces ou
des réalisations effectuées, et celui des décisions et des événements où tout semble repartir à zéro (Ricœur, 1955). Parce qu’elle est humaine, la réalité historique
ne peut être qu’équivoque et inépuisable. Par équivoque, nous dit Raymond
Aron, il faut entendre, outre la « pluralité des univers spirituels à travers lesquels
se déploie notre existence », la « diversité des emboîtements dans lesquels prennent place les idées et les actes élémentaires », le qualificatif d’inépuisable désignant pour sa part l’« ensemble des déterminations qui s’attachent à un mot ou à
une posture », toute œuvre ou toute pratique langagière comportant une « frange
d’incomplétude » (Aron, 1938 : 147 et sq.).
La
sociologie des quotidiennetés offre une première perspective. Les interprétations téléologiques les plus courantes, qu’elles émanent ou non de la tradition
marxiste, promettaient la « conciliation suprême du sens et de l’existence », pareil objectif ne pouvant être atteint que par la « rédemption finale des contradictions ». À l’opposé, la réappréciation non plus de l’attente mais de l’
attention
redonne au
nûn toute son authenticité ; la création, comme catégorie événementielle, pourrait-elle émerger sans un tel support ? Dès lors, plutôt que de
vouloir à tout prix chercher une voie de passage privilégiée entre un passé plus
ou moins idéalisé (nostalgie du
Grund) et des lendemains qui chantent (culte du
constructivisme, dans le vocabulaire hayékien), ne serait-il pas plus opportun
d’affirmer sans réserve « la capacité de vivre l’existence telle qu’elle est, dans la
réalité de sa présence et de sa répétition » (Crespi, 1983 : 43), hors de tout
finalisme
[17]
?
Si les attentes et les comportements des acteurs peuvent être d’ordinaire
repérés à travers la conjonction de plusieurs variables comme l’appartenance
politique, le cursus de formation ou la PCS, les « valeurs d’intimité » qui composent notre univers quotidien ne se laissent malheureusement pas appréhender
avec la même facilité. En dépit de quelques avancées assez récentes
[18], beaucoup
reste à faire, la pauvreté des témoignages et la fragmentation des sources documentaires pouvant constituer un lourd handicap. Sommes-nous, dans ces conditions, condamnés à une histoire « impression-niste », « poreuse » et « lacunaire »
?
Ce serait oublier qu’au-delà de ces insuffisances sont enfin pris au sérieux des
faits et gestes jusque-là délaissés car catalogués comme mineurs, anodins ou
dérisoires (les larmes, le regard, le sommeil
[19]…). Comment pourrait-on ainsi
aborder les procès de sorcellerie sans questionner ce « cercle de la peur et de
l’angoisse » qui enveloppe tous les protagonistes : sorciers, inquisiteurs, juges,
témoins… ? De même, l’analyse démographique doit-elle (et peut-elle) se limiter
à des considérations purement quantitatives sans jamais envisager le « niveau
d’espérance existentielle » des individus en âge de procréer
?
L’insistance sur les différentes figures prises par l’« imaginaire quotidien » ne
doit pas être assimilée à une quelconque célébration du domaine de l’absurde, du
confus ou de l’irrationnel
[20]. Ce qui est visé, lorsque l’on accorde un statut à des
registres qui – auparavant – en étaient dépourvus (songeons aux matériaux, aux
bruits ou aux couleurs), c’est au fond notre propre vécu tel qu’il s’exprime avant
sa conceptualisation par la pensée logique. On retrouve ici les apports de Gaston
Bachelard, d’Henry Corbin, de Gilbert Durand et de Michel Maffesoli.
Autre chantier intéressant à explorer : l’étude des
trajectoires biographiques
et des
rapports entre générations. Considérons, par exemple, les « itinéraires
résidentiels ». Ceux-ci, en prise directe avec les évolutions de la cellule familiale
(arrivée d’un enfant, rupture d’union, veuvage…), peuvent être « volontaristes
»
(accession à la propriété) ou « forcés » (expulsion, conflits de voisinage) et correspondre à une acquisition ou un échange, une permutation ou une « annexion »
[21],
les filières d’accès combinant – au sein de réseaux relationnels plus ou moins
étendus
[22] – circuits d’information et mécanismes d’entraide
[23] (Ferréol, 1991).
Les stratégies d’occupation, on le voit, ne sont pas uniquement dictées par les
caractéristiques du logement mais intègrent bien d’autres éléments : perspectives de carrière et de promotion, dotation patrimoniale et gains financiers escomptés, taille du ménage et modifications éventuelles de ses composantes, degré d’attachement au terroir et risques de dégradation de l’environnement, opportunités susceptibles d’être offertes sur le marché immobilier, possibilité à plus
ou moins brève échéance de recomposition des solidarités territoriales…
Cette dimension spatiotemporelle conjugue, dans des proportions très variables, des effets d’âge, de période et de cohorte. Si l’
âge indique la position dans
le cycle de vie, la
période renvoie à un contexte socioculturel particulier, la co-horte représentant l’« ensemble des scories laissées par le filtre de l’histoire ».
L’identification et l’estimation empirique de ces différents éléments ne sont toutefois pas sans poser problème, les débats entourant le poids respectif de la
« date de naissance » et du « milieu d’origine » étant loin d’être tranchés
[24].
Les difficultés rencontrées ne doivent pas nous faire perdre de vue la nécessité de mener à bien d’autres investigations comme celles relatives
:
- aux budgets-temps et à la structuration des activités
[25]
;
- aux arbitrages, sur moyen et long terme, entre consommation et épargne,
travail et loisirs (Grossin, 1994);
- à l’articulation tradition/modernité
[26]
;
- à la mémoire collective, aux fonctions qu’elle remplit et aux valeurs qu’elle
transmet (Namer, 1987);
- aux contraintes de flexibilité (Cellier et al., sous la dir. de, 1996) et aux techniques de Kan-ban ou de just in time (Stankiewicz, 1999) ;
- à la mondialisation des échanges, avec son cortège de « disjonctions » et de
« médiations », ses « métissages » et ses « replis » (Featherstone, éd., 1990).
« La vie sociale, soulignait Gurvitch, s’écoule dans des temps multiples, toujours divergents, souvent contradictoires, et dont l’unification relative, liée à une
hiérarchisation précaire, représente un problème pour toute société » (Gurvitch,
1969, vol. II : 325.) Face à un univers fragmenté, riche de singularités et de
surprises potentielles, une telle pluralité offre une garantie : celle du respect de
l’autonomie du local. Résultat apparemment anodin, parfois même ressenti
comme tautologique, mais qui, si on le replace au sein des pratiques scientifiques
les plus courantes, ne doit pas être déprécié mais conforté.
L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit, conformément aux préceptes du rationalisme critique, de conférer à la sociologie de l’action des fondements méthodologiques adéquats, susceptibles de répondre cas par cas à la complexité des problématiques étudiées.
·
ARON Raymond, 1938,Introduction à la philosophie de l’histoire. Essai sur les limites de l’objectivité historique, Paris, Gallimard.
·
ATLAN Henri, 1979, Entre le cristal et la fumée, Paris, Seuil.
·
ATTIAS-DONFUT Claudine, 1988, Sociologie des générations. L’empreinte du temps,
Paris, PUF.
·
ATTIAS-DONFUT Claudine (sous la dir. de), 1995, Les Solidarités entre générations.
Vieillesse, familles, État, Paris, Nathan.
·
AYMARD Maurice et alii (sous la dir. de), 1993, Le Temps de manger. Alimentation,
emploi du temps et rythmes sociaux, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme.
·
BARRÈRE-MAURISSON Marie-Agnès, 1992, La Division familiale du travail. La vie
en double, Paris, PUF.
·
BIRAULT Henri, 1978, Heidegger et l’expérience de la pensée, Paris, Gallimard.
·
BOUDON Raymond, 1984, La Place du désordre. Critique des théories du changement social, Paris, PUF.
·
BRAGUE Rémi, 1982, Du temps chez Platon et Aristote, Paris, PUF.
·
CASTORIADIS Cornelius, 1975, L’Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil.
·
CELLIER Jean-Marie et alii (sous la dir. de), 1996, La Gestion du temps dans les environnements dynamiques, Paris, PUF.
·
CONCHE Marcel, 1992, Temps et destin, Paris, PUF.
·
COULOUBARITSIS Lambros, 1997, « Le temps hénologique », in COULOUBARITSIS
Lombros et WUNENBURGER Jean-Jacques (sous la dir. de), Les Figures du temps,
Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, pp. 89-107.
·
CRESPI Franco, 1983, « Le risque du quotidien », Cahiers internationaux de sociologie,
vol. 74, 1er semestre, pp. 39-45.
·
ELIAS Norbert, 1996, Du temps, trad. fr., Paris, Fayard (1re éd. en langue allemande :
1984).
·
FEATHERSTONE Mike (éd.), 1990, Global Culture. Nationalism, Globalization and
Modernity, Londres, Sage.
·
FERRÉOL Gilles, 1991, « Espace administré et espace vécu. Une mise en perspective »,
Géographie sociale, n° 11, juin, pp. 233-240.
·
GAUTIER Pierre, 1988, Newman et Blondel. Tradition et développement du dogme,
Paris, Cerf.
·
GIDDENS Anthony, 1987, La Constitution de la société. Éléments de la théorie de la
structuration, trad. fr., Paris, PUF (1re éd. en langue anglaise : 1984).
·
GRAS Alain, 1979, Sociologie des ruptures. Les pièges du temps en sciences sociales,
Paris, PUF.
·
GROSSIN William, 1994, « Le temps de travail», in DE COSTER Michel et PICHAULT
François (éd.), Traité de sociologie du travail, Bruxelles, De Boeck, pp. 127-144.
·
GÜNTHER Horst, 1996, Le Temps de l’histoire. Expérience du monde et catégories
temporelles en philosophie de l’histoire de saint Augustin à Pétrarque, de Dante à
Rousseau, trad. fr., Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme (1re éd. en langue
allemande : 1993).
·
GURVITCH Georges, 1969, La Vocation actuelle de la sociologie, 2 vol., Paris, PUF.
·
HAHN Hans, 1985, « Entités superflues », trad. fr., in SOULEZ Antonia (sous la dir. de),
Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits. Carnap, Hahn, Neurath, Schlick,
Waismann, Wittgenstein, Paris, PUF, pp. 199-217 (texte d’une conférence prononcée en mai 1929 et publiée par l’Association Ernst-Mach).
·
HARVEY Andrew et alii,1984, Time Budget Research. An ISSC Workbook in Comparative Analysis, Francfort/New York, Campus Verlag.
·
HUSSERL Edmund, 1964, Leçons pour une phénoménologie de la conscience innée
du temps, trad. fr., Paris, PUF (1re éd. en langue allemande : 1928).
·
ISAMBERT François-André, 1979, « Henri Hubert et la sociologie du temps », Revue
française de sociologie, 20(1), janvier-mars, pp. 183-204.
·
JANICAUD Dominique, 1997, Chronos. Pour l’intelligence du partage temporel, Paris, Grasset.
·
KESSLER Denis et MASSON André (éd.), 1985, Cycles de vie et générations, Paris,
Économica.
·
LADRIÈRE Jean, 1973, Vie sociale et destinée, Gembloux, Duculot.
·
LAÏDI Zaki (sous la dir. de), 1997, Le Temps mondial, Bruxelles, Complexe.
·
LÜDTKE Alf (sous la dir. de), 1994, Histoire du quotidien, trad. fr., Paris, Éd. de la
Maison des sciences de l’homme (1re éd. en langue allemande : 1989).
·
LUHMANN Niklas et SEHORS Eberhard, 1982, The Differenciation of Society, New
York, Columbia University Press.
·
L YOTARD Jean-François, 1983, « La défection des grands écrits » (entretien), Intervention, n° 7, novembre-décembre-janvier, 1984, pp. 48-58.
·
MAFFESOLI Michel, 1983, « Épistémologie de la vie quotidienne (vers un formisme sociologique)», Cahiers internationaux de sociologie, vol. 74, 1er semestre, pp. 57-70.
·
MAFFESOLI Michel, 1997, Du nomadisme. Vagabondages initiatiques, Paris, Le Livre
de poche.
·
MAFFESOLI Michel, 1998, La Conquête du présent. Pour une sociologie de la vie
quotidienne (nouvelle éd. augmentée d’une introduction de l’auteur), Paris, Desclée
de Brouwer (1re éd. 1977).
·
MARDER Lewis, 1971, Time and the Space-Traveller, Londres, Allen and Unwin.
·
MERCURE Daniel et WALLEMACQ Anne (éd.), 1988, Les Temps sociaux, Bruxelles,
De Boeck.
·
MERTON Robert, 1965, Éléments de théorie et de méthode sociologique, trad. fr.,
Paris, Plon (1re éd. en langue anglaise : 1949).
·
MOUTSOPOULOS Evanghélos, 1997, « Le statut philosophique du Kairos », in
COULOUBARITSIS Lambros et WUNENBURGER Jean-Jacques (sous la dir. de), Les
Figures…, op. cit., pp. 49-56.
·
NAMER Gérard, 1987, Mémoire et société, Paris, Klincksieck.
·
PICARD Dominique, 1995, Les Rituels du savoir-vivre, Paris, Seuil.
·
POMIAN Krzysztof, 1984, L’Ordre du temps, Paris, Gallimard.
·
POPPER Karl, 1956, Misère de l’historicisme, trad. fr., Paris, Plon (1re publication, sous
forme d’articles, en 1944-1945).
·
POPPER Karl, 1984, L’Univers irrésolu. Plaidoyer pour l’indéterminisme, trad. fr.,
Paris, Hermann (1re éd. en langue anglaise : 1982).
·
PRIGOGINE Ilya, 1996, La Fin des certitudes. Temps, chaos et lois de la Nature,
Paris, Odile Jacob.
·
PRONOVOST Gilles, 1996, Sociologie du temps, Bruxelles, De Boeck.
·
REYNAUD Jean-Daniel, 1989, Les Règles du jeu. L’action collective et la régulation
sociale, Paris, Armand Colin.
·
RICŒUR Paul, 1955, Histoire et vérité, Paris, Seuil.
·
SIMMEL Georg, 1984, Les Problèmes de la philosophie de l’Histoire, trad. fr., Paris,
PUF (1re éd. en langue allemande : 1892).
·
STANKIEWICZ François, 1999, Économie des ressources humaines, Paris, La Découverte.
·
SUE Roger, 1994, Temps et ordre social, Paris, PUF.
·
THUILLIER Guy, 1985, L’Imaginaire quotidien au XIXe siècle, Paris, Économica.
·
WOOD David, 1989, The Deconstruction of Time, Atlantic Highlands, Humanities Press.
·
ZERUBAVEL Eviatar, 1981, Hidden Rythms, Schedules and Calendars in Social Life,
Chicago, University of Chicago Press.
[*]
Professeur de sociologie à l’université de Poitiers (LARESCO-ICOTEM).
[1]
Il n’est qu’à mentionner les apports d’Henri Hubert et de Marcel Mauss (Isambert,
1979). Plus tard, Maurice Halbwachs et Georges Gurvitch apporteront leur pierre à
l’édifice.
[2]
Cf. Mercure et Wallemacq, éd., 1988 ; Pronovost, 1996 ; Sue, 1994 ; Wood, 1989.
[3]
Pour une lecture critique de la théorie augustinienne de la
distensio animi, voir
Günther, 1996 : 13-70. Les paradoxes engendrés par Chronos (des « jumeaux de
Langevin » à la « preuve de McTaggart ») ont donné lieu à une abondante littérature.
On lira sur ce point avec profit les ouvrages de Marder, 1971 et de Janicaud, 1997.
[4]
Pour reprendre la terminologie d’Henri Birault dans son
Heidegger et l’expérience
de la pensée (Birault, 1978).
[5]
Laquelle renvoie au « nombre du mouvement selon l’antérieur et le postérieur » (Livre
IV, 11, 219 b).
[6]
«
Chronos estin en ô Kairos, Kairos d’en ô chronos ou polys: le temps est désor-
mais ce dans quoi il y a Kairos (opportunité d’agir, instant propice et laps de crise) et
le Kairos est ce dans quoi il n’y a pas beaucoup de temps » (Castoriadis, 1975 : 292).
Sur cette notion de Kairos, cf. Ladrière, 1973 : 66-78 et Moutsopoulos, 1997 : 49-
56.
[7]
D’où l’intérêt d’une démarche « profusionniste » pour bien saisir cette temporalité
« hénologique » (Couloubaritsis, 1997 : 101-104).
[8]
Telle est en particulier la position défendue par Maurice Blondel dans
Histoire et
dogme. Les lacunes philosophiques de l’exégèse moderne (
La Quinzaine, tome 56,
16 janvier, 1
er et 16 février 1904, pp. 146-167, 349-373 et 435-458). « Cette
puissance conservatrice, nous dit Blondel, n’en est pas moins conquérante. Elle dé-
couvre et formule des vérités dont le passé a vécu, sans avoir pu les énoncer ou les
définir explicitement » ; de ce fait, « elle enrichit le patrimoine intellectuel, en mon-
nayant peu à peu le dépôt total et en le faisant fructifier ».
[9]
Orchestré par le « démon de Laplace » (Prigogine, 1996).
[10]
L’expression est de Jean-François Lyotard (Lyotard, 1983-1984).
[11]
Pour une présentation d’ensemble de ces travaux, cf. Laïdi, sous la dir. de, 1997 :
11-52.
[12]
Ou, pour parler comme Popper, du « principe de responsabilité » (
principle of
accountability) (Popper, 1984).
[13]
Laquelle nous protège des « entités superflues » (Hahn, 1985).
[14]
Ceux-ci peuvent constituer des « paliers » (Georges Gurvitch), se décliner en « plans
étagés » (Fernand Braudel), être en proie à des « oscillations » (Gaston Roupnel), cor-
respondre à des « tournants » hiérarchisés ou convulsifs (René Thorm)…
[15]
Les temps sociaux, lit-on dans le second volume de
La Vocation actuelle de la
sociologie, sont multiples et peuvent être « explosifs » ou « irréguliers », « cycliques
»
ou « en trompe-l’œil», de « longue durée » ou d’« alternance », « en retard » ou « en
avance » sur eux-mêmes… (Gurvitch, 1969 : 326). Ils symbolisent la relation qu’un
groupe humain établit entre deux ou plusieurs continuums de changements, dont l’un
est utilisé comme cadre de référence (Elias, 1996).
[16]
Mis à l’honneur, dans les années soixante-dix, par de nombreux auteurs dont Ilya
Prigogine et Isabelle Stengers (Pomian, 1984).
[17]
Ce que traduit bien la formule allemande
Zwecklos aber sinnvoll (Maffesoli, 1983 :
69).
[18]
Cf., pour une première synthèse, Lüdtke, 1994 et Picard, 1995.
[19]
Si bien décrits et analysés par Guy Thuillier dans ses monographies nivernaises
(Thuillier, 1985).
[20]
Maffesoli, 1997 et 1998.
[21]
Extension de la superficie, addition d’éléments, acquisition de maisons mitoyennes…
[22]
De la parentèle aux associations (Attias-Donfut, 1988 et 1995).
[23]
Sous forme de troc, de donation ou de récupération.
[24]
C’est ainsi qu’« au moment même où l’analyse des cohortes et des générations con-
naît en France des progrès décisifs, la plupart des grands instituts américains de
sondage prennent leurs distances avec ce type d’approche pour se concentrer sur
des groupes sociologiquement « homogènes », considérant qu’il y a moins de diffé-
rences entre un joueur de polo de vingt ans et un autre de cinquante qu’entre ces
derniers et deux basketteurs aux mêmes âges) (Kessler et Masson, éd., 1985 : 11).
[25]
Comme celles associées au « manger » (Aymard
et al., sous la dir. de, 1993), aux
« travaux ménagers » (Barrère-Maurisson, 1992) ou aux « soins personnels » (Harvey
et al., 1984).
[26]
Cf., dans ce numéro, l’article de Didier Schwint.