Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804139263
98 pages

p. 71 à 87
doi: en cours

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Marges

no 76 2002/2

2002 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Marges

Rumeurs électroniques : synergie entre technologie et archaïsme

Florian Dauphin  [1]
Actuellement, les rumeurs qui circulent sur Internet, que nous nom~mons e-rumeurs ou rumeurs électroniques, foisonnent et se transmettent quo~tidiennement d’internautes en internautes. Notre interrogation concerne la nou~veauté du phénomène : présentent-elles ou pas des modifications notables par rapport à celles – préexistantes – de type oral? Il nous semble que les processus de diffusion et de transmission des rumeurs électroniques diffèrent des rumeurs de bouche-à-oreille. Cependant, d’une manière générale, les e-rumeurs garde~raient les mêmes thématiques et les mêmes structures que les rumeurs tradition~nelles. De ce fait, par l’intermédiaire de cette nouvelle technologie, elles souli~gnent la présence de l’archaïsme dans le sens commun et dans la cyber~commu~nication. Mots-clés : Rumeurs, rumeurs électroniques, légendes urbaines, chaînes de lettres, Internet. The rumours that are currently being spread on the Internet (which will be referred to as « e-rumours » ) are growing faster and faster every day as they are going from one user to the next. Our main concern deals with the peculiar novelty of this phenomena : how are those e-rumours actually differing from the ones which are expressed orally ? We consider that the way those e-rumours are being transmitted differ fundamentally from the way « traditional » rumours are disseminated. However, e-rumours would generally keep the same thematic subjects and basic structures as the traditional ones. Accordingly, it is possible, via this new technology, to detect the presence of certains archaisms among what is being referred to as common sense, as well as on the most modern forms of cyber-communication. Keywords : e-rumours, hoax, urban legends, chain letters, The Internet.
Des seringues infectées par le virus du sida sont dissimulées dans les fauteuils de cinéma, des tartes aux fraises contiennent du LSD ou encore des bananes en provenance du Costa Rica contiennent une bactérie qui mange la chair. Voici des histoires qui ont largement circulé en France. Ces histoires sont des « légendes urbaines », « contemporaines » ou « modernes ». Celles-ci sont, selon le sociologue J. B. Renard, des « récits anonymes, présentant de multiples variantes, de formes brèves, aux contenus surprenants, racontés comme vrais et récents dans un milieu social dont elles expriment les peurs et les aspirations » (Renard, 1999 : 4). Seulement, à la différence du bouche-à-oreille traditionnel, ces histoires se sont diffusées par le biais de la messagerie électronique d’Internet.
Notre article a pour objet l’étude du phénomène des rumeurs qui circulent via Internet, que nous nommerons rumeurs électroniques ou e-rumeurs (rumeurs en ligne). Nous éviterons le terme « hoax » couramment employé car il signifie canular et cela peut laisser entendre un caractère d’intentionnalité de la rumeur. Or, nous pensons que la majorité des rumeurs sont des produits collectifs qui ont pour but d’informer et non de désinformer. Sans trop rentrer dans la complexité nous définissons les rumeurs comme des variantes des « légendes urbaines ». On peut de manière rapide différencier trois paradigmes appliqués aux rumeurs. La psychologie sociale fut le paradigme dominant et fondateur. Dans une perspective d’étude de groupe restreint, il s’agissait principalement d’étudier la transmission des messages oraux et leur processus de déformation. Les sociologues ont étudié la signification des rumeurs par rapport au contexte social. Enfin les anthropologues et folkloristes se sont attachés à l’analyse structurelle et atemporelle des rumeurs et des légendes urbaines. Les trois types de recherche sur les rumeurs – transmission, contexte social et structure anthropologique – semblent complémentaires et nécessaires pour comprendre le fait social que fonde la rumeur.
Notre interrogation consiste à voir si les rumeurs électroniques sont un phénomène nouveau ou si au contraire elles ne présentent pas de réelles modifications par rapport à celles préexistantes, de type oral. Pour répondre à notre problématique nous distinguerons les processus de diffusion et de transmission des « rumeurs électroniques » d’une part, et une analyse de forme et de contenu des rumeurs contemporaines d’autre part. C’est dans cette distinction que l’on peut montrer les différences et les similitudes entre les rumeurs traditionnelles et les rumeurs électroniques. Ceci sera l’objet de notre première partie. Il nous semble qu’il existe des différences significatives entre les rumeurs circulant sur le nouveau support d’Internet et les médias traditionnels notamment parce que celles-ci marquent le passage de l’oral à l’écrit.
Puis dans un deuxième temps – à travers plusieurs exemples et une esquisse de typologie des rumeurs électroniques – on étudiera leurs formes, leurs contenus et leurs structures toujours dans le but de repérer les changements et les similitudes entre les e-rumeurs et les rumeurs traditionnelles. On peut dores et déjà faire l’hypothèse que de nombreuses rumeurs électroniques ont la même structure que les rumeurs de bouche-à-oreille. Ainsi le phénomène ne serait a priori pas entièrement nouveau comme on pourrait le croire au premier abord, la preuve en est l’arrivée de légendes contemporaines circulant sur le réseau. Enfin dans notre conclusion on tentera de montrer comment les e-rumeurs nous permettent de repenser la rumeur dans son ensemble afin d’apporter une pierre à l’édifice des recherches sociologiques sur les rumeurs.
 
La diffusion des rumeurs électroniques
 
 
Il nous semble qu’Internet permet la diffusion massive des rumeurs par sa simplicité et sa rapidité d’utilisation. En outre, on peut supposer que la rumeur électronique, sous sa forme écrite, engendre un plus grand anonymat que sous sa forme orale. On peut également noter que la rumeur électronique possède un caractère de reproductibilité internationale.
La simplicité de la messagerie électronique facilite la propagation de la rumeur. Un internaute peut d’un simple clic de souris envoyer un e-mail (un courrier électronique) à son carnet d’adresse, c’est-à-dire, à son réseau de connaissances qui possèdent un mail (une adresse électronique). La rapidité de la « toile » permet à un individu qui reçoit une rumeur de la renvoyer quelques minutes plus tard.
Les rumeurs, pour survivre, marquent très souvent de manière explicite qu’il faut diffuser le message à l’ensemble de son carnet d’adresse et culpabilise l’internaute, en faisant appel à la peur, à la magie ou à la solidarité, s’il ne le renvoie pas à son tour. Ceci particulièrement, nous le verrons, dans le cas des chaînes électroniques, virus informatiques, pétitions et parfois certaines rumeurs classiques.
Concernant la rapidité de diffusion des rumeurs, si nous considérons que la moyenne des carnets d’adresses contient environ 10 e-mails, la diffusion peut être massive. Par exemple, un individu envoie une rumeur à 10 personnes. Ces 10 personnes renvoient chacune la rumeur à leur carnet d’adresses, si tout le monde la transmet 100 personnes reçoivent le message. En deux générations de messages nous avons déjà 100 individus, au bout de 6 générations de messages 1 000 000 de personnes ont reçu la rumeur.
Évidemment, tout le monde ne renvoie pas les rumeurs et plusieurs personnes peuvent recevoir la même rumeur mais ce petit calcul permet de montrer la possibilité extraordinaire de diffusion des rumeurs dans le corps social.
Peut-être la e-rumeur possède-t-elle un caractère relativement anonyme pour l’émetteur : on s’engage sans doute moins en envoyant un message déjà écrit que dans une situation de face-à-face traditionnelle. Sur Internet nous n’avons pas de « retour » direct de l’information alors qu’en situation de face-à-face l’échange peut éventuellement donner lieu à une confrontation d’idées entre la source et le destinataire du message. Bien sûr, ce caractère d’anonymat de la rumeur électronique est à nuancer puisque l’on connaît l’identité de l’expéditeur du message.
Enfin, sur le plan géographique, les rumeurs électroniques circulent énormément dans les pays européens et anglo-saxons. Et cela, parce qu’elle sont souvent traduites et que leurs thématiques trouvent écho dans un contexte socioculturel et événementiel relativement proche du nôtre.
 
La transmission des rumeurs électroniques
 
 
Concernant la transmission, les rumeurs électroniques sont écrites, à la différence des rumeurs existantes, traditionnellement de type bouche-à-oreille – excepté les chaînes magiques ou les tracts qui existent sont diffusés par voie postale depuis fort longtemps. La distinction entre rumeur orale et rumeur écrite arrive comme le point de départ de notre investigation. Les travaux en sciences humaines effectués sur les rumeurs ont naturellement porté depuis les années 1940 sur les rumeurs de bouche-à-oreille. Les premiers travaux d’Allport et Postman (1945) ont été commandés par le gouvernement américain pour enrayer les rumeurs et la psychose ambiante d’un contexte de guerre mondiale. Leurs travaux ont montré que les rumeurs orales passent dans leur transmission inter-individuelle par des phases d’« accentuation », de « réduction » et d’« assimilation ». En fonction de besoins psychologiques, les individus créent inconsciemment des variantes de rumeur. Par l’expérimentation en laboratoire, les deux auteurs montrent l’élaboration de ces processus psychologiques qui ont normalement lieu à chaque transmission. Depuis, la majeure partie des psychosociologues ont travaillé en laboratoire en suivant toujours le même modèle et en jouant sur des variables différentes. Les différentes critiques concernant l’analyse des rumeurs en laboratoire énoncées par Reumaux (1996) à cet égard sont éclairantes. Ces premières recherches semblent, aujourd’hui encore, être le fondement des définitions et des connaissances sur les rumeurs. Si l’on regarde la définition donnée par F. Askevis-Leherpeux du mot rumeur dans le Dictionnaire de psychologie (Doron, Parot, 1991), on lit :
« Nouvelle non contrôlée surgissant en l’absence d’informations précises sur un évènement important et dont la transmission orale est caractérisée par trois tendances : 1. la réduction (…) 2. l’accentuation (…), 3. l’assimilation (…)».
Beaucoup de définitions font directement référence aux fondateurs. La question de la transmission écrite des rumeurs nous amène donc à repenser les théories existantes.
 
De l’oral à l’écrit
 
 
Dans le cas des rumeurs électroniques, le canal écrit diffère des rumeurs orales. Sur Internet, la reproduction des messages est identique. Ceux-ci circulent d’internautes à internautes sans être modifiés. Avantage pour le sociologue, alors que les rumeurs orales ne laissent pas forcément de traces visibles, celles sur Internet peuvent être conservées. Bien sûr, les rumeurs électroniques ne remplacent pas le canal oral. Une e-rumeur peut provenir, à l’origine, du canal oral, et inversement, une rumeur sur Internet peut se développer et susciter des variantes de bouche-à-oreille. L’écrit impose cependant un certain nombre de règles différentes de celles du bouche-à-oreille. On peut dire que toutes les rumeurs fonctionnent par l’intermédiaire de la confiance. Il s’agit donc pour l’émetteur de suffisamment argumenter son message dans le but de convaincre l’autre. C’est pourquoi, dans les rumeurs de bouche-à-oreille, les événements relatés sont souvent confirmés par la présence d’un témoin direct comme, par exemple, un ami d’un ami ou le voisin d’un ami, etc. Les rumeurs écrites, sans doute moins personnelles puisque juste écrites sans implication directe d’un proche, se rendent légitimes par des organismes officiels, adresses e-mail et même numéros de téléphones de responsables. Elles ont un ton administratif. Bien sûr, ces adresses email ne fonctionnent pas mais, très souvent, les noms des gens cités existent réellement, puisque les « créateurs de rumeurs » ont ouvert une adresse quasi-ment identique à la vraie, en modifiant une lettre. Dans les deux cas, écrit ou oral, on croit à une rumeur et on la diffuse seulement si elle cristallise nos propres angoisses et aspirations.
 
Les différentes formes de rumeurs électroniques
 
 
a) Les chaînes électroniques
De nombreuses chaînes circulent par Internet. Parmi celles-ci on distingue ce que nous appellerons les chaînes de solidarité ou chaînes d’entraide, les chaînes induisant une morale ou une philosophie de la vie, les chaînes de gains, les chaînes de bonne ou mauvaise fortune, et enfin les chaînes de pétition. Même si certaines de ces chaînes « débordent » de la définition stricto-sensu de la rumeur, il nous semble nécessaire de montrer les différentes formes de messages qui circulent sur Internet pour rendre compte de l’ensemble du phénomène. – Les chaînes de solidarité proposent dans la majorité des cas de venir en aide à de jeunes enfants souffrant de maladie dont les parents n’ont pas assez d’argent pour les soigner. Selon ce type de rumeur, l’internaute, en envoyant le message à son carnet d’adresses, donne de l’argent à la cause par l’intermédiaire de serveurs de messagerie à chaque e-mail envoyé.
Le phénomène commence en 1998 : aux États-Unis, deux chaînes circulent pour aider Léa et Jessica. En France, pendant l’année 2000, des chaînes de solidarité ont vu le jour. La plus connue est « Solidaridad con Brian ». D’après la rumeur, si la chaîne circule à plus de 11,5 millions de personnes, Brian, un enfant malade de Buenos Aires pourrait bénéficier d’une opération grâce à l’argent versé par les fournisseurs d’accès à Internet.
Actuellement, une douzaine de chaînes circulent sur Internet pour aider des enfants malades.
Ces chaînes d’entraide ne sont pas un phénomène récent : elles existaient déjà par le courrier postal, ou glissées directement dans la boîte aux lettre des destinataires. On peut citer l’exemple de la chaîne de « Jill Nelson » étudiée par Rouquette (1994 : 20-21). Selon Rouquette « c’est le fonctionnement de la chaîne en tant qu’outil de solidarité, et non en tant qu’instrument personnel, qui doit produire l’effet escompté ».
– Parallèlement aux chaînes de solidarité, il existe sur Internet des chaînes induisant une morale ou une philosophie de la vie. On peut citer pour exemple un « mantra pour l’an 2000 envoyé par le Dalaï-Lama » qui donne des conseils de respect. On trouve aussi des chaînes d’espoir comme « totem mantra » où il faut profiter de la vie, vivre ici et maintenant. Parfois des histoires d’individus extraordinaires sont en ligne. On peut citer l’exemple de Jerry, un chef restaurateur qui est « toujours souriant », qui « aime la vie » et qui grâce à sa volonté a combattu la mort lorsqu’il s’est fait agresser par un homme armé dans son restaurant.
– Sur Internet on trouve aussi des chaînes de gains où, par exemple, AOL (fournisseur d’accès à Internet) et Microsoft (producteur de logiciels) se proposent, soi-disant, de donner de l’argent si l’on transmet un message. De même des opérateurs de téléphones portables comme SFR ou Nokia prétendent offrir un portable.
– Enfin, nous avons les chaînes de bonne ou mauvaise fortune. Celles-ci sont à proprement parler magiques. Elles jettent un sort hostile ou bénéfique selon que l’on transmette le message ou non. Les chaînes de bonne ou mauvaise fortune proposent d’être millionnaire, heureux, amoureux si l’on retransmet le message à d’autres personnes, généralement en moins de 96 heures. Mais bien souvent, si l’on ne transmet pas l’information, des malheurs arriveront. Ces malheurs, selon les chaînes, peuvent soi-disant aller jusqu’à la mort. Ces chaînes disent souvent avoir fait le tour du monde et parfois même plusieurs fois. Nous allons présenter un exemple [2] de ce type de chaîne.
Avec amour, tout est possible
Ce mail est envoyé en guise de bonne chance. Il provient de la nouvelle Angleterre et a fait le tour du monde neuf fois.
La chance vient maintenant de vous être envoyée. Vous recevrez de la chance en moins de quatre jours dès la réception de ce mail qui vous est destiné. C’est à votre tour maintenant de l’envoyer. Ce n’est pas une blague. Vous recevrez de la chance par la poste. N’envoyez pas d’argent. Envoyez des copies à des gens. Ne gardez pas ce mail. Il doit avoir quitté votre ordinateur d’ici 96 heures.
Un officier de la gendarmerie Royal reçut 470.000£, Jos Eliot reçut 40.000£ et les perdit car il brisa la chaîne. Aux Philippines, Gan Weich perdit son épouse 51 jours après avoir reçu le mail. Il avait omis de le faire suivre. Envoyez des copies et voyez ce qui va se produire dans 4 jours
La chaîne provient du Venezuela et a été écrite par Saoul Anthony de Goup, un missionnaire d’Afrique du sud passionné d’informatique. Le mail doit faire le tour du monde. C’est pourquoi vous devez en faire 20 copies et les envoyer à vos amis et collègues. Après 4 jours, vous recevrez une surprise. Ceci est vrai. Même si vous n’êtes pas superstitieux, prenez note de ce qui va suivre :
Constantino Dion reçut ce mail en 1988. Il demanda à sa secrétaire de faire 20 copies et de les expédier. Quelques jours plus tard, il gagne un gros lot de 2 millions de dollars. Carlo Deddit, un employé de bureau reçut ce mail mais oublia qu’il devait s’en débarrasser dans les 96 heures. Il perdit son emploi. Plus tard, après avoir retrouve le mail dans sa recycle bin, il envoya 20 copies et retrouva un meilleur emploi. Dale Varachid reçut le mail et n’y croyait pas. Il le jeta à la corbeille. Neuf mois plus tard, il mourut. En 1987, le mail fut reçu par une jeune femme en Californie qui constata qu’il était illisible. Elle s’est faite promesse de le réécrire mais le mît de côté pour le faire plus tard. Elle fut submergée de problèmes dont des factures de réparation de voiture. Finalement, elle l’a réécrit et envoyé comme promis et eut une voiture neuve. N’oubliez pas et n’envoyez pas d’argent ! N ‘ignorez pas ce mail, ça fonctionne vraiment !
P.S. Ne renvoyez pas ce mail à celui qui vous l’a envoyé.
Merci.
Comme les chaînes d’entraide, les chaînes magiques circulaient aussi par voie postale : il fallait les recopier à la main en plusieurs exemplaires puis les envoyer sous peine de malheur. Si l’on compare, par exemple, la chaîne magique étudiée par Rouquette (1994 : 13) recueillie entre novembre 1987 et juillet 1993 dans la région de Montpellier et celle que l’on vient de présenter, on remarque que non seulement la structure est la même, mais que les détails le sont aussi.
Les chaînes magiques, dont celle célèbre de St Antoine, détiennent pour celui qui les transmettent un pouvoir transcendant, une puissance extérieure sur la vie, la mort ou encore la santé. L’accomplissement ou non du geste produit des effets plus ou moins immédiats. Sur lettre comme par e-mail, ces chaînes sont censées provenir de missionnaires d’Amérique ou d’Afrique du sud. Briser la chaîne revient à briser la chance. Une fois la règle connue, la malchance n’intervient plus par hasard. Les chaînes magiques traditionnelles comme les contemporaines indiquent dans la majorité des cas d’y croire « même si vous n’êtes pas superstitieux ». La superstition s’exprime bien à travers ce vieux rituel de chaîne magique. Il en va de même, par exemple, lorsqu’on consulte son horoscope. – Beaucoup de chaînes de pétition circulent aussi sur le web. En France, des pétitions sont diffusées afin de protester contre (le refus de Bush envers les accords de Kyoto), ou pour (défendre la forêt amazonienne, les femmes Afghanes). On peut à titre d’exemple exposer une pétition qui a circulé suite aux attentats du 11 septembre aux États-Unis, demandant une signature électronique pour une action non violente envers le peuple Afghan.
UNIS POUR LA VIE
Quel qu’en soit l’élément déclencheur, nous trouvons que les actes terroristes qui ont eu lieu à New York mardi le 11 septembre 2001 sont absolument impardonnables. Non seulement des milliers d’innocents y ont trouvé la mort, mais des familles ont été brisées à jamais sans même avoir eu la chance de se dire adieu. Pour éviter que d’autres vies ne soient ainsi détruites et que d’autres événements aussi tragiques ne surviennent de nouveau, nous voulons que les principaux dirigeants concernés prennent le temps de réfléchir afin d’adopter des sanctions NON VIOLENTES.
Ce n’est pas avec la violence qu’on peut régler les différents conflits qui sévissent actuellement dans le monde. Avec tout l’armement militaire dont dispose la plupart des nations, on court vraiment à la catastrophe : si les États-Unis répliquent avec des bombes, on risque ni plus ni moins d’assister en direct au commencement d’une troisième guerre mondiale.
Pour échapper à la destruction, nous devons nous mobiliser et pousser les dirigeants qui tiennent notre destin entre leurs mains à trouver des solutions positives et intelligentes ne mettant pas la Terre en danger.
Nous vous demandons donc de vous impliquer dans cette démarche entièrement pacifique pour vous, pour votre famille et pour les générations futures. Un premier pas dans cette direction est de faire circuler cette pétition d’un bout à l’autre de la planète.
Nous souhaitons que tous les pays s’unissent pour adopter une solution NON VIOLENTE capable de vaincre le terrorisme une fois pour toutes. C’est une question de survie. Et de dignité.
J’EXIGE DES SANCTIONS NON VIOLENTES :
Comment procéder ?
1. Copiez ce message.
2. Ajoutez votre nom et votre adresse partielle.
3. Envoyez ce message par courrier à tous les gens qui figurent dans votre carnet d’adresses. (Ne faites pas de transfert mais un copié-collé, afin de ne pas alourdir le message.)
Si vous êtes la 25e personne de la liste, retournez SANS FAUTE cette pétition au président George W. Bush à l’adresse :
ppresident@ whitehouse. gov
avec copies conformes (c. c.) au vice-président Dick Cheney à l’adresse :
vice. president@ whitehouse. gov
et à noviolence55@ hotmail. com
Dans l’éventualité où vous décidez de ne pas signer cette pétition pacifiste, n’anéantissez pas nos efforts et pensez à l’avenir de notre belle planète : envoyez-la à d’autres personnes.
Merci d’agir dans le but de préserver la paix.
noviolence55@ hotmail. com
Cette pétition a largement circulé en France et n’aboutit en rien au but escompté : les adresses électroniques référencées comme sources officielles de cette rumeur n’existent pas, seule l’adresse noviolence55@ hotmail. com fonctionne et l’on peut penser qu’elle a servi à collecter des adresses e-mail pour les revendre au marché noir des entreprises.
Selon Taieb (2001), les chaînes sur Internet « sont un cas d’adaptation au support ». On a pu voir que les chaînes électroniques de solidarité et de bonne et mauvaise fortune sont effectivement très proches des chaînes traditionnelles. En revanche, les fausses pétitions et les chaînes de gains ont sans doute très peu circulé par voie postale et marquent une certaine nouveauté. Les « chaînes de prières » traditionnelles, analysées par Rouquette (1994), ont à ma connaissance disparu sur Internet.
Les chaînes magiques ne sont pas nouvelles et témoignent d’une « connaissance ordinaire » (Maffesoli, 1985). Rouquette considère qu’elles « procèdent d’une véritable tradition dans nos sociétés, et c’est au point que tout le monde ou presque en connaît le mode d’emploi. On est en présence (…) d’une forme culturelle stable qui plonge ses racines dans la mémoire collective et qu’alimente une certaine conception des rapports sociaux. » (Rouquette, 1994 : 20)
b) Les rumeurs d’alerte aux virus informatiques
Malgré la diffusion généralisée du terme de virus informatique depuis une dizaine d’années (notamment par de nombreux films américains), combien d’individus peuvent définir ce qu’est un virus informatique ou comment il infecte les ordinateurs ? Pour la majorité des gens, Internet semble être un outil moderne mystérieux, voire magique, c’est pourquoi ces dangers ou ces bienfaits potentiels ont une forte tendance à être mythifiés. Pour les possesseurs d’ordinateurs le virus est un de ces dangers technologiques.
Sans rentrer dans les détails, un virus informatique est un programme créé volontairement qui détruit l’ordinateur ou une partie de son système et qui se contracte par le biais d’un programme transféré soit par disquette, cd-rom, ou par téléchargement de fichier sur Internet suivi d’une installation. Comme leurs homologues biologiques, ils se multiplient et croissent. En 1980 apparaît le premier virus appelé « Brain ». Une rumeur veut que celui-ci ait été créé par deux frères pakistanais tenant un magasin d’informatique, frustrés par le piratage informatique. Depuis, et jusqu’à aujourd’hui, des milliers de virus ont circulé sur les ordinateurs et sont à l’origine de la création de logiciels « anti-virus » dont on soupçonne les concepteurs de créer la plupart desdits virus pour accroître leurs ventes. Là encore nous sommes en présence d’une rumeur : peu importe la véracité du propos dans la mesure ou bien entendu elle est en contradiction avec les sources officielles.
La première rumeur de chaîne d’alerte de virus connue a été envoyée par deux abonnés à AOL en 1992. Il s’appelait « Good Times ». Depuis ces messages sont presque aussi répandus que les vrais virus. À travers plusieurs alertes de faux virus qui ont circulé en France, que nous avons sélectionnées, nous allons tenter de comprendre la structure narrative des messages et leurs variantes. Puis nous traiterons ensuite de leur signification dans notre rapport à l’ordinateur et au risque. Présentons, tout d’abord, un message d’alerte de virus standard nommé « A virtual card for you » qui selon la rumeur a « causé la panique à New York ». Le voici.
DANGER VIRUS
Un nouveau virus vient d’être découvert et a été classifié par Microsoft ((www. microsoft. com)et par McAfee ((www. mcafee. com)comme étant le plus destructeur ayant jamais existé !
Ce virus a été découvert lundi par McAfee et aucun vaccin n’a encore été développé. Ce virus détruit le Sector Zero de votre disque dur, là où les informations vitales au fonctionnement de votre système sont emmagasinées. Ce virus agit de la façon suivante : il envoie lui-même un message à toute votre liste de contact avec le titre « A Virtual Card for You « ou « Une carte virtuelle pour vous ».
NE PAS OUVRlR AUCUN LIEN QUI PORTE CETTE MENTION
Aussitôt que la supposée carte virtuelle est ouverte, l’ordinateur gèle et l’utilisateur doit redémarrer son système. Lorsque les touches ctrl+alt+del ou le bouton « reset « sont enfoncées, le virus détruit le Sector Zero, votre disque dur sera alors détruit de façon permanente.
S.V.P. distribuez ce message au plus de gens possible. Hier, en quelques heures seulement, le virus a causé la panique à New York ; c’est ce qu’annonçait le canal Nouvelles CNN (www. cnn. com)
Cette alerte a été reçue par un employé de Microsoft lui-même.
Le contenu du récit tient en deux temps : on reçoit un fichier « dangereux » dans sa boîte aux lettres, il ne faut pas l’ouvrir ; si on l’ouvre, l’ordinateur est affecté et le disque dur (mémoire de l’ordinateur) est détruit. Comme le souligne Taieb (2001) les rumeur d’alerte au virus semblent très proches quant au contenu des rumeurs traditionnelles portant sur la contamination.
Passons maintenant à la forme des alertes aux virus. Comme pour les chaînes électroniques en général, il y a une quasi-obligation de faire circuler le message ; le message se rend plus légitime par un jargon technique et des pseudo-sources officielles (souvent les sources citées sont des gros fournisseurs d’accès à Internet tels que AOL ou Wanadoo ou des éditeurs d’antivirus). Afin de rendre le message plus crédible, plusieurs alertes font référence à des virus célèbres qui on réellement existé comme « Mellissa » ou « I love you ».
Il existe de nombreuses variantes de contamination des ordinateurs et des formes de messages. Une fausse alerte de virus intitulé « Sulfnbk.exe » est une variante originale. La rumeur demande à l’utilisateur de supprimer un programme qui existe déjà sur l’ordinateur. Le message se présente ainsi:
ATTENTION VIRUS !
La majorité des utilisateurs d’Internet vont être contaminés, si ce n’est déjà fait, par un virus nommé : sulfnbk.exe qui est redoutable car écrasant votre disque dur je viens de le détruire sur mon propre disque dur, il était déjà là.
Procédure : dans menu démarrer : rechercher fichiers ou dossiers et vous saurez si vous l’avez. Dans ce cas, allez le chercher, cliquez une seule fois dessus et supprimer le. Aller ensuite dans corbeille et supprimer le contenu de la corbeille. Je vous incite très fortement à vérifier si ce virus est déjà sur votre disque dur car il devrait être activé le 25 mai.
Bien à vous.
Selon le message, si on trouve dans son ordinateur un programme nommé Sulfnbk.exe (programme utilitaire inhérent au logiciel Windows qui est installé sur la majorité des ordinateurs dans le monde) c’est que l’on a contracté le virus. Celui-ci se déclenchera, selon la rumeur, le 25 mai excepté si on le supprime définitivement. Ce message d’alerte est originaire du Brésil puis est arrivé en France. Même si Sulfnbk.exe est un utilitaire de Windows, il n’empêche pas l’ordinateur de fonctionner. Mais on pourrait imaginer le même message indiquant une fonction vitale de l’ordinateur. L’alerte au virus détruirait alors le « micro » comme un virus informatique mais par l’intermédiaire de l’utilisateur qui par peur d’avoir un virus et par confiance envers le message effectuerait la manipulation.
D’autres variantes de messages d’alerte aux virus appelés « TV for you » parlent d’un virus de « sixième génération » qui se propage de l’ordinateur infecté vers les appareils à fréquence, comme les radios ou les télévision et détruira leur fonctionnement. La propagation des virus informatiques par les ondes est impossible mais la faible connaissance technique de l’ordinateur peut entraîner des scénarios farfelus. Il ne semble pas exagéré de penser qu’il existe une confusion sans cesse grandissante dans les communautés d’internautes concernant les vraies et les fausses alertes de virus. Cette confusion entraîne sans doute une perte de confiance des internautes en la fiabilité des contenus d’Internet.
Dans notre culture, la technologie engendre à la fois fascination et répulsion. Les recherches concernant l’Intelligence Artificielle ont été dès leurs débuts parallèles au fantasme collectif d’une machine intelligente et indépendante. Ce fantasme tient à donner forme humaine à la machine. Le virus informatique semble symboliquement être un premier pas vers cette humanisation. Le vocabulaire employé est significatif – à cet égard on parle de virus, d’infection, de contamination, d’incubation du matériel informatique. Le virus informatique devient, tant sur le plan de la réalité – propagation du même type – que sur le plan de l’imaginaire – maladie de l’ordinateur –, similaire au virus biologique.
L’ordinateur devient organique lorsqu’il attrape des maladies. L’humanisation de la technologie dépend de nos projections et identification, par rapport à l’ordinateur. On les voit à l’œuvre, par exemple, quand quelqu’un parle ou insulte son ordinateur. On peut à ce titre parler d’anthropomorphisation, de personnalisation ou de personnification de l’ordinateur auquel on peut être attaché presque comme à un animal domestique (en témoigne d’ailleurs l’arrivée récente de robots de chiens ou de chats disponibles sur le marché). Une « dimension objectale » (Maffesoli : 1993) de l’individu s’exprime bien à travers l’usage quotidien de l’ordinateur. En plus de cette anthropomorphisation de l’ordinateur, les chaînes d’alertes aux virus informatiques symbolisent la peur d’Internet. Sorte de regard critique, Internet fait circuler ses propres dangers. Renard (1999) a montré qu’une partie importante des rumeurs et des légendes contemporaines portent sur la crainte envers les nouvelles technologies. La diffusion d’alertes de faux virus informatiques exprime la crainte face à Internet qui permet la diffusion massive des virus informatiques.
c) Les rumeurs classiques et légendes urbaines
Nous avons au début de cet article défini les rumeurs comme des variantes des légendes urbaines. Leur distinction n’est cependant pas évidente et non souhaitable.
Pourquoi est-il si difficile de les distinguer ?
Tout d’abord parce que la plupart des rumeurs, tout comme les légendes contemporaines, s’inscrivent « dans les cadres de la mémoire collective qui garde trace des actions, des conflits, des tensions passées » (Reumaux, 1996 : 12). Avant d’être à l’étape « d’éclosion » (Reumaux, 1994, 1996), pour reprendre l’analogie entre les rumeurs et les papillons qu’utilise Reumaux, les rumeurs puisent dans le « stade larvaire ». Enfin, si l’on prend les sept caractéristiques propres aux rumeurs énoncées par Knapp (1944), elles s’appliquent aussi bien aux rumeurs qu’aux légendes contemporaines. Selon lui, le message rumoral est court, en accord avec le système cognitif déjà établi dans le groupe, déformé par rapport aux éléments établis sur le plan de la réalité, instable concernant les dates et chiffres, légitimé par une prétendue autorité morale ou officielle, en consonance avec les valeurs culturelles du groupe dans lequel elles circulent et, être transmis enfin, nécessite l’implication personnelle.
Les caractéristiques de la rumeur proposées par Knapp ont été approfondies par Rouquette (1990, 1991) pour qui le « syndrome de la rumeur » possède quatre caractéristiques :
  • « l’invérifiabilité du contenu transmis »;
  • « la négativité du contenu »;
  • « l’implication des individus »;
  • « la transformation du contenu ».
Là encore cette définition s’applique autant à la rumeur qu’à la légende contemporaine. On se rend bien compte qu’il n’existe pas de distinction catégorique puisque toutes deux renvoient à un même phénomène et c’est pourquoi, selon Renard (1999), étudier la légende revient à comprendre la dimension mythologique et étudier la diffusion, la transmission et le contexte revient à étudier la rumeur. Disons pour les différencier que les rumeurs ont une durée de vie plus courte et portent plus sur des phénomènes d’actualité que les légendes modernes plus intemporelles.
Les rumeurs classiques et les légendes urbaines ont elles aussi trouvé un moyen d’expression sur Internet. Nous allons en présenter quelques-unes et analyser leur contenu et leur structure. Une légende contemporaine concerne une maladie qui se transmet à l’homme, appelée leptospirose, et se base sur des faits partiellement réels comme beaucoup de rumeurs. Voici la légende circulant sur Internet.
Article paru sur Caducée, source d’information professionnelle dans le secteur médical: message de santé publique.
Une personne est morte récemment dans des circonstances absurdes. Elle était partie en bateau avec des amis, un dimanche, et avait mis des canettes de boisson dans le réfrigérateur du bateau. Le lendemain, lundi, elle était internée au CHU pour en ressortir le mercredi, morte. L’autopsie a révélé qu’il s’agissait d’une leptospirose fulgurante causée par une canette de boisson qu’elle avait prise, sans verre, sur le bateau. L’examen des canettes a confirmé qu’elles étaient infectées par de l’urine de rat et donc de leptospirose. La personne en question n’a probablement pas nettoyé la partie supérieure de la canette avant de la boire et celle-ci était contaminée par de l’urine de rat sèche, qui contient des substances toxiques et mortelles, dont la leptospirose. Les boissons en canettes et autres aliments de conditionnement similaire sont stockés dans des entrepôts qui sont souvent infestés de rongeurs et sont ensuite transportés jusqu’à leur lieu de vente sans faire l’objet d’un quelconque nettoyage. Chaque fois que vous achetez une canette, lavez consciencieusement la partie supérieure avec de l’eau et un détergent avant de la mettre au réfrigérateur. Suivant une étude réalisée par INMETRO (Espagne), le couvercle des canettes de boissons sont plus contaminées que les toilettes publiques.
Ce message a circulé tout d’abord en Amérique en 1998, et a été adapté en français en septembre 2001. Depuis il est à l’origine d’un démenti officiel de « caducee.net ». Le rat peut, effectivement, véhiculer la leptospirose et la transmettre à l’homme par son urine mais l’on sait que la période d’incubation varie de 4 à 19 jours ; or dans la rumeur, la victime meurt 24 heures après l’incident. De même la leptospirose se guérit par la prise d’antibiotiques. Outre les caractères peu valides de la légende contemporaine, celle-ci s’inscrit dans la thématique de la contamination. La rumeur nous dit : une personne est décédée suite à l’absorption d’une canette contaminée par l’urine de rat parce qu’elle ne l’a pas nettoyée. La morale revient à dire : « Ne buvez pas les canettes sans les nettoyer, sinon vous risquez de mourir ». Les détails sont très importants dans cette histoire, elle se situe sur un bateau avec des amis. De même, la canette qui transporte la bactérie provient d’entrepôts « infestés de rongeurs ». Deux éléments sont en opposition dans la rumeur. D’une part, le sentiment de liberté : une personne un dimanche avec ses amis sur un bateau (on imagine le caractère festif de la situation), et d’autre part, la symbolique du rat, la maladie et la mort. Dans la distinction que Kapferer (1987) effectue, sur les rumeurs, entre positivité et négativité notre légende met en scène une positivité et une négativité.
Dans le même genre de thématique (infection, maladie, mort), une légende contemporaine informant que des seringues contaminées par le HIV ont été retrouvées sur les sièges des cinémas s’est développée en France, citant la ville d’Issy-les-Moulineaux. Elle a aussi circulé avec des variantes précisant uniquement la chaîne de cinéma « UGC ». Cette rumeur a largement circulé aux Étatsunis pendant l’année 2000 en passant par Dallas, Denver, Atlanta, la Virginie, Montréal, puis la France.
Présentons la légende contemporaine qui a circulé en France depuis février 2001.
Merci de faire suivre ce mail a vos amis et autres personnes. Ceci s’est passé a Paris. Il y a quelques semaines de cela, dans un cinéma, une personne s’est assise sur quelque chose de piquant sur un des sièges. Lorsqu’elle s’est relevée pour voir de quoi il s’agissait, elle a trouvé une aiguille plantée a travers le siège avec une note attachée disant : « Vous venez d’être infecte par le VIH ». Le Centre de Contrôle des Maladies rapporte plusieurs évènements similaires dans plusieurs autres villes récemment. Toutes les aiguilles testées SONT positives VIH. Le Centre rapporte qu’on a trouvé des aiguilles aussi dans les retours de monnaie de distributeurs publics. Nous demandons à tout le monde d’user d’une extrême prudence quand vous serez confronte à ce genre de situation. Toutes les chaises publiques devraient être inspectées avec vigilance et prudence avant usage. Une inspection visuelle minutieuse devrait suffire.
De plus, ils demandent à chacun de vous de communiquer cet avis à tous les membres de votre famille et vos amis du danger potentiel. Merci. L’information mentionnée ci-haut a été envoyé par la police municipale de la Ville d’Issy Les Moulineaux et à tous les départements d’Ile de France qui ont diffusé la nouvelle dans toutes ses villes. On nous a demandé de passer ceci au plus grand nombre de personne possible.
Ceci est très important ! ! ! Pensez que vous pouvez sauver une vie juste en redistribuant ceci. S.V.P. prenez quelques secondes de votre temps pour faire passer le message.
Jérôme MAES
Unité de Génétique et Biochimie du Développement
Département d’Immunologie Institut Pasteur
25, rue du Dr. Roux
75724 Paris Cedex 15
Tel: 33 (0)1 45 68 85 63
Fax : 33 (0)1 40 61 34 40
Suite à cette rumeur des démentis ont été publiés par Sida Info Service, l’Institut Pasteur et la mairie d’Issy-les-Moulineaux. On ne peut qu’être frappé par le caractère répétitif de cette légende. Les mêmes rumeurs circulaient depuis de nombreuses années, selon lesquelles les seringues infectées par le sida se trouvaient dans les parcs pour enfants, les jeux pour enfants du Mc Donald, ou les cabines téléphoniques, etc. Outre ces légendes modernes, il en existe bien d’autres sur la thématique de l’infection. On trouve sur Internet des rumeurs concernant un lot de bananes contaminées par une maladie mortelle, des tartes aux fraises de la chaîne de distribution « Cora » contenant du LSD. Encore une fois la thématique du LSD n’est pas nouvelle dans les rumeurs si on se réfère au tract circulant dans les années 90, étudié par Campion-Vincent et Renard (1992), affirmant que des décalcomanies pour enfants contenaient du LSD.
D’autres légendes électroniques évoquant le thème de l’invasion de l’animal dans le corps humain circulent sur Internet. On peut citer, par exemple, une rumeur portant sur une femme qui lèche un timbre postal et se coupe la langue sans s’en rendre compte. Deux jours plus tard, ressentant des douleurs, la victime va chez le médecin. Celui-ci trouvera « un corps étranger », plus précisément nous dit la rumeur, « une larve vivante de cafard » dans la langue de la patiente. Voici la rumeur dans son intégralité.
En Californie, une dame a utilisé sa langue pour humecter son enveloppe et le timbre poste au lieu d’utiliser l’éponge réservée à cet effet. La dame s’était légèrement coupé la langue ce jour là. Une semaine plus tard, elle a noté un enflement anormal de sa langue. Elle est allée consulter un médecin qui n’a rien trouvé d’anormal. La langue n’était pas endolorie outre mesure. Deux jours plus tard, sa langue a commencé à enfler davantage et devenir vraiment douloureuse à telle enseigne qu’elle ne pouvait plus manger. Elle est allée de nouveau à l’hôpital, et a exigé que quelque chose soit fait. Le médecin procéda à une radio de la langue qui révéla la présence d’un corps étranger. Il décida alors de la préparer pour une intervention chirurgicale mineure. Quand le médecin fit une incision à l’endroit où était localisé le corps étranger, une larve vivante de cafard en est sortie. Il y avait donc des œufs de cafards incrustés sur le rabat de l’enveloppe. L’œuf s’était donc développé dans la langue de la dame en raison de sa salive constituait un milieu chaud et moite propice à l’éclosion des œufs de cette bestiole… Interrogé sur cette affaire, Andy Hume qui a travaillé pendant longtemps dans une fabrique d’enveloppe écrit : « Vous ne pouvez vous imaginer tout ce qui traîne sur les plateaux d’application de la colle sur les enveloppes. Je n’ai donc pas, durant toutes ces années, touché une enveloppe avec ma langue.»
Si vous avez l’habitude de le faire, ne le faites plus.
Nous pourrions bien sûr continuer l’analyse de ces diverses légendes contemporaines mais ceci n’est pas l’objet de notre article ; nous voulons simplement attirer l’attention sur le fait qu’il circule par le biais de messageries électroniques des légendes urbaines qui prennent la même forme que les rumeurs de bouche-à-oreille. La structure est la même, les thèmes également. On retrouve dans les légendes électroniques les grandes thématiques traditionnelles de la contamination sous ces diverses formes (seringue contenant le SIDA, maladie du rat qui se transmet à l’homme, banane contenant des bactéries mortelles, tarte au LSD), puis la thématique de l’incorporation de l’animal dans l’humain, par exemple sous sa forme de larve incrustée dans la langue d’une femme. En règle générale la thématique des légendes modernes et des rumeurs qui circulent par le canal oral semble très proche de celles, écrites, circulant sur Internet.
 
Conclusion
 
 
Nous l’avons vu, les rumeurs et les légendes urbaines sont à la fois collectives, enracinées dans le vécu commun et structurées de manière métaphorique ou symbolique. Elles cristallisent les représentations collectives des individus. Ainsi, comme l’indique Renard, « la société parle de ses propres questionnements dans un langage symbolique parce qu’elle ne veut pas ou ne peut pas le dire autrement » (Renard 1999 : 122). Les rumeurs expriment bien les mécanismes de la « pensée sociale » ou de la « connaissance ordinaire » (Maffesoli: 1985) à l’œuvre dans le quotidien. En deçà d’une rationalité unique, scientiste, il existe une multitude de pensée affectives à l’œuvre dans le sens commun. La « pensée sociale » (théorie psychosociologique) caractérise bien comment il existe « une pensée autonome et spécifique, indépendante de la pensée rationnelle, mais cohabitant avec elle » (Guimelli, 1999 : 125). Dans la même lignée, la « connaissance ordinaire » (Maffesoli : 1985), amorcée par la phénoménologie sociale de Schütz, souligne la connaissance enracinée dans le sens commun qui constitue le fondement de toute socialité.
Que les rumeurs électroniques circulent sous forme de « chaîne magique » (Rouquette : 1994), d’alerte au virus ou de légende moderne souligne l’archaïsme des croyances sociales du sens commun dans la vie quotidienne. Les sentiments magiques (chaîne de bonne ou mauvaise fortune), affectifs (chaînes de solidarité) ou idéologiques (pétition) se manifestent à travers les rumeurs électroniques. De même, les peurs archaïques de contamination (contamination humaine ou informatique) ont trouvé leur moyen de communication.
L’abondance des rumeurs circulant sur Internet, qui symbolise l’outil de l’homme moderne, souligne à la fois le caractère archaïque de la pensée mais aussi celui de l’utilisation des technologies dans nos sociétés postmodernes. L’idéologie triomphante du XIXe siècle, selon laquelle le progrès des sciences et des techniques permettrait de substituer l’irrationnel par le rationnel, ne se vérifie pas. Le non logique (Weber a montré que l’irrationalité apparente des comportements sociaux possédait une logique intrinsèque et subtile) perdure dans nos sociétés. Morin (1956 : 11) a bien insisté sur le fait qu’il existe « une renaissance de l’archaïsme dans le développement même de notre modernité ».
L’autoroute de l’information n’échappe pas à la redondance, à « l’éternel retour » (Kapferer : 1987) de la rumeur. La rumeur témoigne de peurs humaines mais aussi d’un besoin de croyance et d’imaginaire. Il semble exister dans la rumeur un caractère premier et atemporel qui explique sa perdurance. La messagerie électronique d’Internet est un nouveau média qui permet toujours de faire circuler ce que Kapferer, lorsqu’il parlait des rumeurs de bouche-à-oreille, nommait « le plus vieux média du monde ». Nous assistons dans nos sociétés, semble t-il, à un état de synergie entre les nouvelles technologies et l’archaïsme de la pensée sociale.
Il nous paraît maintenant important d’insister sur le nouveau champ d’investigation que constituent les rumeurs électroniques. Celles-ci nous permettent, d’une part, de penser l’utilisation sociale et individuelle d’Internet et, d’autre part, de compléter les théories sociologiques existantes sur les rumeurs. Nous pourrions nous interroger sur la quantité actuelle des rumeurs et tenter de comprendre si par le biais d’Internet il existe plus ou moins de rumeurs qu’autrefois. De même, on pourrait développer l’influence de l’écrit sur la transmission de la rumeur. Enfin, la thématique des virus informatiques semble être une bonne piste de recherche quant à la peur des nouvelles technologies qui taraude le corps social.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  ALLPORT G. W., POSTMAN L. J., Les bases psychologiques des rumeurs, Paris, Dunod, 1968 (première éd. 1945).
·  CAMPION-VINCENT V., RENARD J. B., Légendes urbaines. Rumeurs d’aujourd’hui, Paris, Payot, 1998 (première éd. 1992).
·  DORON R., PAROT F., « Rumeur », Dictionnaire de psychologie, F. Askevis-Leherpeux, Paris, PUF, 1991.
·  GUIMELLI C., La pensée sociale, PUF, 1999.
·  KAPFERER J. N., Rumeurs. Le plus vieux média du monde, Paris, Éditions du Seuil, 1990 (première éd. 1987).
·  KNAPP R. H., « A psychology of rumor », Public opinion quarterly, n°8, 1944.
·  MAFFESOLI M., La connaissance ordinaire, précis de sociologie compréhensive, Paris, Méridiens Klincksieck, 1985.
·  MAFFESOLI M., La contemplation du monde, Le Livre de Poche, 1996 (première éd. 1993).
·  MORIN E., Le cinéma ou l’homme imaginaire, Les Éditions de Minuit, Paris, 1956.
·  RENARD J. B., Rumeurs et légendes urbaines, Paris, PUF, 1999.
·  REUMAUX F., La veuve noire, Message et transmission de la rumeur, Société, Méridiens Klincksieck, 1996.
·  REUMAUX F., Toute la ville en parle, Esquisse d’une théorie des rumeurs, Paris, Éditions l’Harmattan, 1994.
·  ROUQUETTE M. L., Chaînes magiques, les maillons de l’appartenance, Delachaux et Niestlé, Paris, 1994.
·  ROUQUETTE M. L., « Rumeur », Grand dictionnaire de la psychologie, Paris, Larousse, 1991.
·  ROUQUETTE M. L., « Syndrome de la rumeur », Communications : Rumeurs et légendes contemporaines, Seuil, n° 52, 1990.
·  TAIEB E., « Persistance de la rumeur : sociologie des rumeurs électronique », Réseaux : Internet et commerce électronique, Hermes Science Publication, 2001, Volume 19, n° 106.
 
NOTES
 
[1] Florian Dauphin est étudiant en DEA de sociologie au sein du CEAQ (Centre d’Étu- des sur l’Actuel et le Quotidien) à l’université René Descartes, Paris V, Sorbonne ((www. univ-paris5. fr/ ceaq). Il est membre du GRETECH, Groupe de Recherche et d’Étude sur la Techique et le Quotidien (www. gretech. org).
[2] Chaque rumeur électronique, en tant que donnée, est fidèlement retranscrite telle qu’elle circule sur Internet. Nous avons choisi de laisser les erreurs de syntaxe et les fautes d’orthographe. Notons qu’elles sont des critères pour repérer la présence de rumeur. Quelle source officielle ferait circuler un message avec des fautes d’orthogra- phe ?
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