2002
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Rumeurs électroniques : synergie entre technologie et
archaïsme
Florian Dauphin
[1]
Actuellement, les rumeurs qui circulent sur Internet, que nous
nom~mons e-rumeurs ou rumeurs électroniques, foisonnent et se transmettent
quo~tidiennement d’internautes en internautes. Notre interrogation concerne la
nou~veauté du phénomène : présentent-elles ou pas des modifications notables
par rapport à celles – préexistantes – de type oral? Il nous semble que les
processus de diffusion et de transmission des rumeurs électroniques diffèrent
des rumeurs de bouche-à-oreille. Cependant, d’une manière générale, les
e-rumeurs garde~raient les mêmes thématiques et les mêmes structures que les
rumeurs tradition~nelles. De ce fait, par l’intermédiaire de cette nouvelle
technologie, elles souli~gnent la présence de l’archaïsme dans le sens commun
et dans la cyber~commu~nication.
Mots-clés :
Rumeurs, rumeurs électroniques, légendes urbaines, chaînes de lettres, Internet.
The rumours that are currently being spread on the Internet
(which will be referred to as « e-rumours » ) are growing faster and faster
every day as they are going from one user to the next. Our main concern deals
with the peculiar novelty of this phenomena : how are those e-rumours actually
differing from the ones which are expressed orally ? We consider that the way
those e-rumours are being transmitted differ fundamentally from the way «
traditional » rumours are disseminated. However, e-rumours would generally keep
the same thematic subjects and basic structures as the traditional ones.
Accordingly, it is possible, via this new technology, to detect the presence of
certains archaisms among what is being referred to as common sense, as well as
on the most modern forms of cyber-communication.
Keywords :
e-rumours, hoax, urban legends, chain letters, The Internet.
Des seringues infectées par le virus du sida sont dissimulées
dans les fauteuils de cinéma, des tartes aux fraises contiennent du LSD ou
encore des bananes en provenance du Costa Rica contiennent une bactérie qui
mange la chair. Voici des histoires qui ont largement circulé en France. Ces
histoires sont des « légendes urbaines », « contemporaines » ou « modernes ».
Celles-ci sont, selon le sociologue J. B. Renard, des « récits anonymes,
présentant de multiples variantes, de formes brèves, aux contenus surprenants,
racontés comme vrais et récents dans un milieu social dont elles expriment les
peurs et les aspirations » (Renard, 1999 : 4). Seulement, à la différence du
bouche-à-oreille traditionnel, ces histoires se sont diffusées par le biais de
la messagerie électronique d’Internet.
Notre article a pour objet l’étude du phénomène des rumeurs qui
circulent via Internet, que nous nommerons rumeurs électroniques ou
e-rumeurs (rumeurs en ligne). Nous
éviterons le terme « hoax » couramment employé car il signifie canular et cela
peut laisser entendre un caractère d’intentionnalité de la rumeur. Or, nous
pensons que la majorité des rumeurs sont des produits collectifs qui ont pour
but d’informer et non de désinformer. Sans trop rentrer dans la complexité nous
définissons les rumeurs comme des variantes des « légendes urbaines ». On peut
de manière rapide différencier trois paradigmes appliqués aux rumeurs. La
psychologie sociale fut le paradigme dominant et fondateur. Dans une
perspective d’étude de groupe restreint, il s’agissait principalement d’étudier
la transmission des messages oraux et leur processus de déformation. Les
sociologues ont étudié la signification des rumeurs par rapport au contexte
social. Enfin les anthropologues et folkloristes se sont attachés à l’analyse
structurelle et atemporelle des rumeurs et des légendes urbaines. Les trois
types de recherche sur les rumeurs – transmission, contexte social et structure
anthropologique – semblent complémentaires et nécessaires pour comprendre le
fait social que fonde la rumeur.
Notre interrogation consiste à voir si les rumeurs
électroniques sont un phénomène nouveau ou si au contraire elles ne présentent
pas de réelles modifications par rapport à celles préexistantes, de type oral.
Pour répondre à notre problématique nous distinguerons les processus de
diffusion et de transmission des « rumeurs électroniques » d’une part, et une
analyse de forme et de contenu des rumeurs contemporaines d’autre part. C’est
dans cette distinction que l’on peut montrer les différences et les similitudes
entre les rumeurs traditionnelles et les rumeurs électroniques. Ceci sera
l’objet de notre première partie. Il nous semble qu’il existe des différences
significatives entre les rumeurs circulant sur le nouveau support d’Internet et
les médias traditionnels notamment parce que celles-ci marquent le passage de
l’oral à l’écrit.
Puis dans un deuxième temps – à travers plusieurs exemples et
une esquisse de typologie des rumeurs électroniques – on étudiera leurs formes,
leurs contenus et leurs structures toujours dans le but de repérer les
changements et les similitudes entre les e-rumeurs et les rumeurs
traditionnelles. On peut dores et déjà faire l’hypothèse que de nombreuses
rumeurs électroniques ont la même structure que les rumeurs de
bouche-à-oreille. Ainsi le phénomène ne serait a
priori pas entièrement nouveau comme on pourrait le croire au
premier abord, la preuve en est l’arrivée de légendes contemporaines circulant
sur le réseau. Enfin dans notre conclusion on tentera de montrer comment les
e-rumeurs nous permettent de repenser la rumeur dans son ensemble afin
d’apporter une pierre à l’édifice des recherches sociologiques sur les
rumeurs.
La diffusion des rumeurs électroniques
Il nous semble qu’Internet permet la diffusion massive des
rumeurs par sa simplicité et sa rapidité d’utilisation. En outre, on peut
supposer que la rumeur électronique, sous sa forme écrite, engendre un plus
grand anonymat que sous sa forme orale. On peut également noter que la rumeur
électronique possède un caractère de reproductibilité internationale.
La simplicité de la messagerie électronique facilite la
propagation de la rumeur. Un internaute peut d’un simple clic de souris envoyer
un e-mail (un courrier électronique) à son carnet d’adresse, c’est-à-dire, à
son réseau de connaissances qui possèdent un mail (une adresse électronique).
La rapidité de la « toile » permet à un individu qui reçoit une rumeur de la
renvoyer quelques minutes plus tard.
Les rumeurs, pour survivre, marquent très souvent de manière
explicite qu’il faut diffuser le message à l’ensemble de son carnet d’adresse
et culpabilise l’internaute, en faisant appel à la peur, à la magie ou à la
solidarité, s’il ne le renvoie pas à son tour. Ceci particulièrement, nous le
verrons, dans le cas des chaînes électroniques, virus informatiques, pétitions
et parfois certaines rumeurs classiques.
Concernant la rapidité de diffusion des rumeurs, si nous
considérons que la moyenne des carnets d’adresses contient environ 10 e-mails,
la diffusion peut être massive. Par exemple, un individu envoie une rumeur à 10
personnes. Ces 10 personnes renvoient chacune la rumeur à leur carnet
d’adresses, si tout le monde la transmet 100 personnes reçoivent le message. En
deux générations de messages nous avons déjà 100 individus, au bout de 6
générations de messages 1 000 000 de personnes ont reçu la rumeur.
Évidemment, tout le monde ne renvoie pas les rumeurs et
plusieurs personnes peuvent recevoir la même rumeur mais ce petit calcul permet
de montrer la possibilité extraordinaire de diffusion des rumeurs dans le corps
social.
Peut-être la e-rumeur possède-t-elle un caractère relativement
anonyme pour l’émetteur : on s’engage sans doute moins en envoyant un message
déjà écrit que dans une situation de face-à-face traditionnelle. Sur Internet
nous n’avons pas de « retour » direct de l’information alors qu’en situation de
face-à-face l’échange peut éventuellement donner lieu à une confrontation
d’idées entre la source et le destinataire du message. Bien sûr, ce caractère
d’anonymat de la rumeur électronique est à nuancer puisque l’on connaît
l’identité de l’expéditeur du message.
Enfin, sur le plan géographique, les rumeurs électroniques
circulent énormément dans les pays européens et anglo-saxons. Et cela, parce
qu’elle sont souvent traduites et que leurs thématiques trouvent écho dans un
contexte socioculturel et événementiel relativement proche du nôtre.
La transmission des rumeurs électroniques
Concernant la transmission, les rumeurs électroniques sont
écrites, à la différence des rumeurs existantes, traditionnellement de type
bouche-à-oreille – excepté les chaînes magiques ou les tracts qui existent sont
diffusés par voie postale depuis fort longtemps. La distinction entre rumeur
orale et rumeur écrite arrive comme le point de départ de notre investigation.
Les travaux en sciences humaines effectués sur les rumeurs ont naturellement
porté depuis les années 1940 sur les rumeurs de bouche-à-oreille. Les premiers
travaux d’Allport et Postman (1945) ont été commandés par le gouvernement
américain pour enrayer les rumeurs et la psychose ambiante d’un contexte de
guerre mondiale. Leurs travaux ont montré que les rumeurs orales passent dans
leur transmission inter-individuelle par des phases d’« accentuation », de «
réduction » et d’« assimilation ». En fonction de besoins psychologiques, les
individus créent inconsciemment des variantes de rumeur. Par l’expérimentation
en laboratoire, les deux auteurs montrent l’élaboration de ces processus
psychologiques qui ont normalement lieu à chaque transmission. Depuis, la
majeure partie des psychosociologues ont travaillé en laboratoire en suivant
toujours le même modèle et en jouant sur des variables différentes. Les
différentes critiques concernant l’analyse des rumeurs en laboratoire énoncées
par Reumaux (1996) à cet égard sont éclairantes. Ces premières recherches
semblent, aujourd’hui encore, être le fondement des définitions et des
connaissances sur les rumeurs. Si l’on regarde la définition donnée par F.
Askevis-Leherpeux du mot rumeur dans le Dictionnaire de psychologie (Doron, Parot,
1991), on lit :
« Nouvelle non contrôlée surgissant en l’absence d’informations
précises sur un évènement important et dont la transmission orale est
caractérisée par trois tendances : 1. la réduction (…) 2. l’accentuation (…),
3. l’assimilation (…)».
Beaucoup de définitions font directement référence aux
fondateurs. La question de la transmission écrite des rumeurs nous amène donc à
repenser les théories existantes.
Dans le cas des rumeurs électroniques, le canal écrit diffère
des rumeurs orales. Sur Internet, la reproduction des messages est identique.
Ceux-ci circulent d’internautes à internautes sans être modifiés. Avantage pour
le sociologue, alors que les rumeurs orales ne laissent pas forcément de traces
visibles, celles sur Internet peuvent être conservées. Bien sûr, les rumeurs
électroniques ne remplacent pas le canal oral. Une e-rumeur peut provenir, à
l’origine, du canal oral, et inversement, une rumeur sur Internet peut se
développer et susciter des variantes de bouche-à-oreille. L’écrit impose
cependant un certain nombre de règles différentes de celles du
bouche-à-oreille. On peut dire que toutes les rumeurs fonctionnent par
l’intermédiaire de la confiance. Il s’agit donc pour l’émetteur de suffisamment
argumenter son message dans le but de convaincre l’autre. C’est pourquoi, dans
les rumeurs de bouche-à-oreille, les événements relatés sont souvent confirmés
par la présence d’un témoin direct comme, par exemple, un ami d’un ami ou le
voisin d’un ami, etc. Les rumeurs écrites, sans doute moins personnelles
puisque juste écrites sans implication directe d’un proche, se rendent
légitimes par des organismes officiels, adresses e-mail et même numéros de
téléphones de responsables. Elles ont un ton administratif. Bien sûr, ces
adresses email ne fonctionnent pas mais, très souvent, les noms des gens cités
existent réellement, puisque les « créateurs de rumeurs » ont ouvert une
adresse quasi-ment identique à la vraie, en modifiant une lettre. Dans les deux
cas, écrit ou oral, on croit à une rumeur et on la diffuse seulement si elle
cristallise nos propres angoisses et aspirations.
Les différentes formes de rumeurs électroniques
a) Les chaînes électroniques
De nombreuses chaînes circulent par Internet. Parmi celles-ci
on distingue ce que nous appellerons les chaînes
de solidarité ou chaînes
d’entraide, les chaînes induisant une
morale ou une philosophie de la vie, les
chaînes de gains, les
chaînes de bonne ou mauvaise fortune,
et enfin les chaînes de pétition. Même
si certaines de ces chaînes « débordent » de la définition
stricto-sensu de la rumeur, il nous
semble nécessaire de montrer les différentes formes de messages qui circulent
sur Internet pour rendre compte de l’ensemble du phénomène. – Les chaînes de
solidarité proposent dans la majorité des cas de venir en aide à de jeunes
enfants souffrant de maladie dont les parents n’ont pas assez d’argent pour les
soigner. Selon ce type de rumeur, l’internaute, en envoyant le message à son
carnet d’adresses, donne de l’argent à la cause par l’intermédiaire de serveurs
de messagerie à chaque e-mail envoyé.
Le phénomène commence en 1998 : aux États-Unis, deux chaînes
circulent pour aider Léa et Jessica. En France, pendant l’année 2000, des
chaînes de solidarité ont vu le jour. La plus connue est « Solidaridad con
Brian ». D’après la rumeur, si la chaîne circule à plus de 11,5 millions de
personnes, Brian, un enfant malade de Buenos Aires pourrait bénéficier d’une
opération grâce à l’argent versé par les fournisseurs d’accès à
Internet.
Actuellement, une douzaine de chaînes circulent sur Internet
pour aider des enfants malades.
Ces chaînes d’entraide ne sont pas un phénomène récent :
elles existaient déjà par le courrier postal, ou glissées directement dans la
boîte aux lettre des destinataires. On peut citer l’exemple de la chaîne de «
Jill Nelson » étudiée par Rouquette (1994 : 20-21). Selon Rouquette « c’est le
fonctionnement de la chaîne en tant qu’outil de solidarité, et non en tant
qu’instrument personnel, qui doit produire l’effet escompté ».
– Parallèlement aux chaînes de solidarité, il existe sur
Internet des chaînes induisant une morale ou une philosophie de la vie. On peut
citer pour exemple un « mantra pour l’an 2000 envoyé par le Dalaï-Lama » qui
donne des conseils de respect. On trouve aussi des chaînes d’espoir comme «
totem mantra » où il faut profiter de la vie, vivre ici et maintenant. Parfois
des histoires d’individus extraordinaires sont en ligne. On peut citer
l’exemple de Jerry, un chef restaurateur qui est « toujours souriant », qui «
aime la vie » et qui grâce à sa volonté a combattu la mort lorsqu’il s’est fait
agresser par un homme armé dans son restaurant.
– Sur Internet on trouve aussi des chaînes de gains où, par
exemple, AOL (fournisseur d’accès à Internet) et Microsoft (producteur de
logiciels) se proposent, soi-disant, de donner de l’argent si l’on transmet un
message. De même des opérateurs de téléphones portables comme SFR ou Nokia
prétendent offrir un portable.
– Enfin, nous avons les chaînes de bonne ou mauvaise fortune.
Celles-ci sont à proprement parler magiques. Elles jettent un sort hostile ou
bénéfique selon que l’on transmette le message ou non. Les chaînes de bonne ou
mauvaise fortune proposent d’être millionnaire, heureux, amoureux si l’on
retransmet le message à d’autres personnes, généralement en moins de 96 heures.
Mais bien souvent, si l’on ne transmet pas l’information, des malheurs
arriveront. Ces malheurs, selon les chaînes, peuvent soi-disant aller jusqu’à
la mort. Ces chaînes disent souvent avoir fait le tour du monde et parfois même
plusieurs fois. Nous allons présenter un exemple
[2] de ce type de chaîne.
Avec amour, tout est possible
Ce mail est envoyé en guise de bonne chance. Il provient de
la nouvelle Angleterre et a fait le tour du monde neuf fois.
La chance vient maintenant de vous être envoyée. Vous
recevrez de la chance en moins de quatre jours dès la réception de ce mail qui
vous est destiné. C’est à votre tour maintenant de l’envoyer. Ce n’est pas une
blague. Vous recevrez de la chance par la poste. N’envoyez pas d’argent.
Envoyez des copies à des gens. Ne gardez pas ce mail. Il doit avoir quitté
votre ordinateur d’ici 96 heures.
Un officier de la gendarmerie Royal reçut 470.000£, Jos
Eliot reçut 40.000£ et les perdit car il brisa la chaîne. Aux Philippines, Gan
Weich perdit son épouse 51 jours après avoir reçu le mail. Il avait omis de le
faire suivre. Envoyez des copies et voyez ce qui va se produire dans 4
jours
La chaîne provient du Venezuela et a été écrite par Saoul
Anthony de Goup, un missionnaire d’Afrique du sud passionné d’informatique. Le
mail doit faire le tour du monde. C’est pourquoi vous devez en faire 20 copies
et les envoyer à vos amis et collègues. Après 4 jours, vous recevrez une
surprise. Ceci est vrai. Même si vous n’êtes pas superstitieux, prenez note de
ce qui va suivre :
Constantino Dion reçut ce mail en 1988. Il demanda à sa
secrétaire de faire 20 copies et de les expédier. Quelques jours plus tard, il
gagne un gros lot de 2 millions de dollars. Carlo Deddit, un employé de bureau
reçut ce mail mais oublia qu’il devait s’en débarrasser dans les 96 heures. Il
perdit son emploi. Plus tard, après avoir retrouve le mail dans sa
recycle bin, il envoya 20 copies et
retrouva un meilleur emploi. Dale Varachid reçut le mail et n’y croyait pas. Il
le jeta à la corbeille. Neuf mois plus tard, il mourut. En 1987, le mail fut
reçu par une jeune femme en Californie qui constata qu’il était illisible. Elle
s’est faite promesse de le réécrire mais le mît de côté pour le faire plus
tard. Elle fut submergée de problèmes dont des factures de réparation de
voiture. Finalement, elle l’a réécrit et envoyé comme promis et eut une voiture
neuve. N’oubliez pas et n’envoyez pas d’argent ! N ‘ignorez pas ce mail, ça
fonctionne vraiment !
P.S. Ne renvoyez pas ce mail à celui qui vous l’a
envoyé.
Merci.
Comme les chaînes d’entraide, les chaînes magiques
circulaient aussi par voie postale : il fallait les recopier à la main en
plusieurs exemplaires puis les envoyer sous peine de malheur. Si l’on compare,
par exemple, la chaîne magique étudiée par Rouquette (1994 : 13) recueillie
entre novembre 1987 et juillet 1993 dans la région de Montpellier et celle que
l’on vient de présenter, on remarque que non seulement la structure est la
même, mais que les détails le sont aussi.
Les chaînes magiques, dont celle célèbre de St Antoine,
détiennent pour celui qui les transmettent un pouvoir transcendant, une
puissance extérieure sur la vie, la mort ou encore la santé. L’accomplissement
ou non du geste produit des effets plus ou moins immédiats. Sur lettre comme
par e-mail, ces chaînes sont censées provenir de missionnaires d’Amérique ou
d’Afrique du sud. Briser la chaîne revient à briser la chance. Une fois la
règle connue, la malchance n’intervient plus par hasard. Les chaînes magiques
traditionnelles comme les contemporaines indiquent dans la majorité des cas d’y
croire « même si vous n’êtes pas superstitieux ». La superstition s’exprime
bien à travers ce vieux rituel de chaîne magique. Il en va de même, par
exemple, lorsqu’on consulte son horoscope. – Beaucoup de chaînes de pétition
circulent aussi sur le web. En France, des pétitions sont diffusées afin de
protester contre (le refus de Bush envers les accords de Kyoto), ou pour
(défendre la forêt amazonienne, les femmes Afghanes). On peut à titre d’exemple
exposer une pétition qui a circulé suite aux attentats du 11 septembre aux
États-Unis, demandant une signature électronique pour une action non violente
envers le peuple Afghan.
UNIS POUR LA VIE
Quel qu’en soit l’élément déclencheur, nous trouvons que
les actes terroristes qui ont eu lieu à New York mardi le 11 septembre 2001
sont absolument impardonnables. Non seulement des milliers d’innocents y ont
trouvé la mort, mais des familles ont été brisées à jamais sans même avoir eu
la chance de se dire adieu. Pour éviter que d’autres vies ne soient ainsi
détruites et que d’autres événements aussi tragiques ne surviennent de nouveau,
nous voulons que les principaux dirigeants concernés prennent le temps de
réfléchir afin d’adopter des sanctions NON VIOLENTES.
Ce n’est pas avec la violence qu’on peut régler les
différents conflits qui sévissent actuellement dans le monde. Avec tout
l’armement militaire dont dispose la plupart des nations, on court vraiment à
la catastrophe : si les États-Unis répliquent avec des bombes, on risque ni
plus ni moins d’assister en direct au commencement d’une troisième guerre
mondiale.
Pour échapper à la destruction, nous devons nous mobiliser
et pousser les dirigeants qui tiennent notre destin entre leurs mains à trouver
des solutions positives et intelligentes ne mettant pas la Terre en
danger.
Nous vous demandons donc de vous impliquer dans cette
démarche entièrement pacifique pour vous, pour votre famille et pour les
générations futures. Un premier pas dans cette direction est de faire circuler
cette pétition d’un bout à l’autre de la planète.
Nous souhaitons que tous les pays s’unissent pour adopter
une solution NON VIOLENTE capable de vaincre le terrorisme une fois pour
toutes. C’est une question de survie. Et de dignité.
J’EXIGE DES SANCTIONS NON VIOLENTES :
Comment procéder ?
1. Copiez ce message.
2. Ajoutez votre nom et votre adresse partielle.
3. Envoyez ce message par courrier à tous les gens qui
figurent dans votre carnet d’adresses. (Ne faites pas de transfert mais un
copié-collé, afin de ne pas alourdir le message.)
Si vous êtes la 25e personne de la liste, retournez SANS
FAUTE cette pétition au président George W. Bush à l’adresse :
ppresident@ whitehouse.
gov
avec copies conformes (c. c.) au vice-président Dick Cheney
à l’adresse :
vice. president@ whitehouse.
gov
et à noviolence55@ hotmail.
com
Dans l’éventualité où vous décidez de ne pas signer cette
pétition pacifiste, n’anéantissez pas nos efforts et pensez à l’avenir de notre
belle planète : envoyez-la à d’autres personnes.
Merci d’agir dans le but de préserver la paix.
noviolence55@ hotmail.
com
Cette pétition a largement circulé en France et n’aboutit en
rien au but escompté : les adresses électroniques référencées comme sources
officielles de cette rumeur n’existent pas, seule l’adresse
noviolence55@ hotmail. com fonctionne et
l’on peut penser qu’elle a servi à collecter des adresses e-mail pour les
revendre au marché noir des entreprises.
Selon Taieb (2001), les chaînes sur Internet « sont un cas
d’adaptation au support ». On a pu voir que les chaînes électroniques de
solidarité et de bonne et mauvaise fortune sont effectivement très proches des
chaînes traditionnelles. En revanche, les fausses pétitions et les chaînes de
gains ont sans doute très peu circulé par voie postale et marquent une certaine
nouveauté. Les « chaînes de prières » traditionnelles, analysées par Rouquette
(1994), ont à ma connaissance disparu sur Internet.
Les chaînes magiques ne sont pas nouvelles et témoignent
d’une « connaissance ordinaire » (Maffesoli, 1985). Rouquette considère
qu’elles « procèdent d’une véritable tradition dans nos sociétés, et c’est au
point que tout le monde ou presque en connaît le mode d’emploi. On est en
présence (…) d’une forme culturelle stable qui plonge ses racines dans la
mémoire collective et qu’alimente une certaine conception des rapports sociaux.
» (Rouquette, 1994 : 20)
b) Les rumeurs d’alerte aux virus informatiques
Malgré la diffusion généralisée du terme de virus
informatique depuis une dizaine d’années (notamment par de nombreux films
américains), combien d’individus peuvent définir ce qu’est un virus
informatique ou comment il infecte les ordinateurs ? Pour la majorité des gens,
Internet semble être un outil moderne mystérieux, voire magique, c’est pourquoi
ces dangers ou ces bienfaits potentiels ont une forte tendance à être
mythifiés. Pour les possesseurs d’ordinateurs le virus est un de ces dangers
technologiques.
Sans rentrer dans les détails, un virus informatique est un
programme créé volontairement qui détruit l’ordinateur ou une partie de son
système et qui se contracte par le biais d’un programme transféré soit par
disquette, cd-rom, ou par téléchargement de fichier sur Internet suivi d’une
installation. Comme leurs homologues biologiques, ils se multiplient et
croissent. En 1980 apparaît le premier virus appelé « Brain ». Une rumeur veut
que celui-ci ait été créé par deux frères pakistanais tenant un magasin
d’informatique, frustrés par le piratage informatique. Depuis, et jusqu’à
aujourd’hui, des milliers de virus ont circulé sur les ordinateurs et sont à
l’origine de la création de logiciels « anti-virus » dont on soupçonne les
concepteurs de créer la plupart desdits virus pour accroître leurs ventes. Là
encore nous sommes en présence d’une rumeur : peu importe la véracité du propos
dans la mesure ou bien entendu elle est en contradiction avec les sources
officielles.
La première rumeur de chaîne d’alerte de virus connue a été
envoyée par deux abonnés à AOL en 1992. Il s’appelait « Good Times ». Depuis
ces messages sont presque aussi répandus que les vrais virus. À travers
plusieurs alertes de faux virus qui ont circulé en France, que nous avons
sélectionnées, nous allons tenter de comprendre la structure narrative des
messages et leurs variantes. Puis nous traiterons ensuite de leur signification
dans notre rapport à l’ordinateur et au risque. Présentons, tout d’abord, un
message d’alerte de virus standard nommé « A virtual card for you » qui selon
la rumeur a « causé la panique à New York ». Le voici.
DANGER VIRUS
Un nouveau virus vient d’être découvert et a été classifié
par Microsoft ((www. microsoft. com)et par
McAfee ((www. mcafee. com)comme étant le
plus destructeur ayant jamais existé !
Ce virus a été découvert lundi par McAfee et aucun vaccin
n’a encore été développé. Ce virus détruit le Sector Zero de votre disque dur,
là où les informations vitales au fonctionnement de votre système sont
emmagasinées. Ce virus agit de la façon suivante : il envoie lui-même un
message à toute votre liste de contact avec le titre « A Virtual Card for You «
ou « Une carte virtuelle pour vous ».
NE PAS OUVRlR AUCUN LIEN QUI PORTE CETTE MENTION
Aussitôt que la supposée carte virtuelle est ouverte,
l’ordinateur gèle et l’utilisateur doit redémarrer son système. Lorsque les
touches ctrl+alt+del ou le bouton « reset « sont enfoncées, le virus détruit le
Sector Zero, votre disque dur sera alors détruit de façon permanente.
S.V.P. distribuez ce message au plus de gens possible.
Hier, en quelques heures seulement, le virus a causé la panique à New York ;
c’est ce qu’annonçait le canal Nouvelles CNN (www.
cnn. com)
Cette alerte a été reçue par un employé de Microsoft
lui-même.
Le contenu du récit tient en deux temps : on reçoit un
fichier « dangereux » dans sa boîte aux lettres, il ne faut pas l’ouvrir ; si
on l’ouvre, l’ordinateur est affecté et le disque dur (mémoire de l’ordinateur)
est détruit. Comme le souligne Taieb (2001) les rumeur d’alerte au virus
semblent très proches quant au contenu des rumeurs traditionnelles portant sur
la contamination.
Passons maintenant à la forme des alertes aux virus. Comme
pour les chaînes électroniques en général, il y a une quasi-obligation de faire
circuler le message ; le message se rend plus légitime par un jargon technique
et des pseudo-sources officielles (souvent les sources citées sont des gros
fournisseurs d’accès à Internet tels que AOL ou Wanadoo ou des éditeurs
d’antivirus). Afin de rendre le message plus crédible, plusieurs alertes font
référence à des virus célèbres qui on réellement existé comme « Mellissa » ou «
I love you ».
Il existe de nombreuses variantes de contamination des
ordinateurs et des formes de messages. Une fausse alerte de virus intitulé «
Sulfnbk.exe » est une variante originale. La rumeur demande à l’utilisateur de
supprimer un programme qui existe déjà sur l’ordinateur. Le message se présente
ainsi:
ATTENTION VIRUS !
La majorité des utilisateurs d’Internet vont être
contaminés, si ce n’est déjà fait, par un virus nommé : sulfnbk.exe qui est
redoutable car écrasant votre disque dur je viens de le détruire sur mon propre
disque dur, il était déjà là.
Procédure : dans menu démarrer : rechercher fichiers ou
dossiers et vous saurez si vous l’avez. Dans ce cas, allez le chercher, cliquez
une seule fois dessus et supprimer le. Aller ensuite dans corbeille et
supprimer le contenu de la corbeille. Je vous incite très fortement à vérifier
si ce virus est déjà sur votre disque dur car il devrait être activé le 25
mai.
Bien à vous.
Selon le message, si on trouve dans son ordinateur un
programme nommé Sulfnbk.exe (programme utilitaire inhérent au logiciel Windows
qui est installé sur la majorité des ordinateurs dans le monde) c’est que l’on
a contracté le virus. Celui-ci se déclenchera, selon la rumeur, le 25 mai
excepté si on le supprime définitivement. Ce message d’alerte est originaire du
Brésil puis est arrivé en France. Même si Sulfnbk.exe est un utilitaire de
Windows, il n’empêche pas l’ordinateur de fonctionner. Mais on pourrait
imaginer le même message indiquant une fonction vitale de l’ordinateur.
L’alerte au virus détruirait alors le « micro » comme un virus informatique
mais par l’intermédiaire de l’utilisateur qui par peur d’avoir un virus et par
confiance envers le message effectuerait la manipulation.
D’autres variantes de messages d’alerte aux virus appelés «
TV for you » parlent d’un virus de « sixième génération » qui se propage de
l’ordinateur infecté vers les appareils à fréquence, comme les radios ou les
télévision et détruira leur fonctionnement. La propagation des virus
informatiques par les ondes est impossible mais la faible connaissance
technique de l’ordinateur peut entraîner des scénarios farfelus. Il ne semble
pas exagéré de penser qu’il existe une confusion sans cesse grandissante dans
les communautés d’internautes concernant les vraies et les fausses alertes de
virus. Cette confusion entraîne sans doute une perte de confiance des
internautes en la fiabilité des contenus d’Internet.
Dans notre culture, la technologie engendre à la fois
fascination et répulsion. Les recherches concernant l’Intelligence Artificielle
ont été dès leurs débuts parallèles au fantasme collectif d’une machine
intelligente et indépendante. Ce fantasme tient à donner forme humaine à la
machine. Le virus informatique semble symboliquement être un premier pas vers
cette humanisation. Le vocabulaire employé est significatif – à cet égard on
parle de virus, d’infection, de contamination, d’incubation du matériel
informatique. Le virus informatique devient, tant sur le plan de la réalité –
propagation du même type – que sur le plan de l’imaginaire – maladie de
l’ordinateur –, similaire au virus biologique.
L’ordinateur devient organique lorsqu’il attrape des
maladies. L’humanisation de la technologie dépend de nos projections et
identification, par rapport à l’ordinateur. On les voit à l’œuvre, par exemple,
quand quelqu’un parle ou insulte son ordinateur. On peut à ce titre parler
d’anthropomorphisation, de
personnalisation ou de personnification de l’ordinateur auquel on peut être
attaché presque comme à un animal domestique (en témoigne d’ailleurs l’arrivée
récente de robots de chiens ou de chats disponibles sur le marché). Une «
dimension objectale » (Maffesoli : 1993) de l’individu s’exprime bien à travers
l’usage quotidien de l’ordinateur. En plus de cette
anthropomorphisation de l’ordinateur,
les chaînes d’alertes aux virus informatiques symbolisent la peur d’Internet.
Sorte de regard critique, Internet fait circuler ses propres dangers. Renard
(1999) a montré qu’une partie importante des rumeurs et des légendes
contemporaines portent sur la crainte envers les nouvelles technologies. La
diffusion d’alertes de faux virus informatiques exprime la crainte face à
Internet qui permet la diffusion massive des virus informatiques.
c) Les rumeurs classiques et légendes urbaines
Nous avons au début de cet article défini les rumeurs comme
des variantes des légendes urbaines. Leur distinction n’est cependant pas
évidente et non souhaitable.
Pourquoi est-il si difficile de les distinguer ?
Tout d’abord parce que la plupart des rumeurs, tout comme les
légendes contemporaines, s’inscrivent « dans les cadres de la mémoire
collective qui garde trace des actions, des conflits, des tensions passées »
(Reumaux, 1996 : 12). Avant d’être à l’étape « d’éclosion » (Reumaux, 1994,
1996), pour reprendre l’analogie entre les rumeurs et les papillons qu’utilise
Reumaux, les rumeurs puisent dans le « stade larvaire ». Enfin, si l’on prend
les sept caractéristiques propres aux rumeurs énoncées par Knapp (1944), elles
s’appliquent aussi bien aux rumeurs qu’aux légendes contemporaines. Selon lui,
le message rumoral est court, en accord avec le système cognitif déjà établi
dans le groupe, déformé par rapport aux éléments établis sur le plan de la
réalité, instable concernant les dates et chiffres, légitimé par une prétendue
autorité morale ou officielle, en consonance avec les valeurs culturelles du
groupe dans lequel elles circulent et, être transmis enfin, nécessite
l’implication personnelle.
Les caractéristiques de la rumeur proposées par Knapp ont été
approfondies par Rouquette (1990, 1991) pour qui le « syndrome de la rumeur »
possède quatre caractéristiques :
- « l’invérifiabilité du contenu transmis »;
- « la négativité du contenu »;
- « l’implication des individus »;
- « la transformation du contenu ».
Là encore cette définition s’applique autant à la rumeur qu’à
la légende contemporaine. On se rend bien compte qu’il n’existe pas de
distinction catégorique puisque toutes deux renvoient à un même phénomène et
c’est pourquoi, selon Renard (1999), étudier la légende revient à comprendre la
dimension mythologique et étudier la diffusion, la transmission et le contexte
revient à étudier la rumeur. Disons pour les différencier que les rumeurs ont
une durée de vie plus courte et portent plus sur des phénomènes d’actualité que
les légendes modernes plus intemporelles.
Les rumeurs classiques et les légendes urbaines ont elles
aussi trouvé un moyen d’expression sur Internet. Nous allons en présenter
quelques-unes et analyser leur contenu et leur structure. Une légende
contemporaine concerne une maladie qui se transmet à l’homme, appelée
leptospirose, et se base sur des faits partiellement réels comme beaucoup de
rumeurs. Voici la légende circulant sur Internet.
Article paru sur Caducée, source d’information
professionnelle dans le secteur médical: message de santé publique.
Une personne est morte récemment dans des circonstances
absurdes. Elle était partie en bateau avec des amis, un dimanche, et avait mis
des canettes de boisson dans le réfrigérateur du bateau. Le lendemain, lundi,
elle était internée au CHU pour en ressortir le mercredi, morte. L’autopsie a
révélé qu’il s’agissait d’une leptospirose fulgurante causée par une canette de
boisson qu’elle avait prise, sans verre, sur le bateau. L’examen des canettes a
confirmé qu’elles étaient infectées par de l’urine de rat et donc de
leptospirose. La personne en question n’a probablement pas nettoyé la partie
supérieure de la canette avant de la boire et celle-ci était contaminée par de
l’urine de rat sèche, qui contient des substances toxiques et mortelles, dont
la leptospirose. Les boissons en canettes et autres aliments de conditionnement
similaire sont stockés dans des entrepôts qui sont souvent infestés de rongeurs
et sont ensuite transportés jusqu’à leur lieu de vente sans faire l’objet d’un
quelconque nettoyage. Chaque fois que vous achetez une canette, lavez
consciencieusement la partie supérieure avec de l’eau et un détergent avant de
la mettre au réfrigérateur. Suivant une étude réalisée par INMETRO (Espagne),
le couvercle des canettes de boissons sont plus contaminées que les toilettes
publiques.
Ce message a circulé tout d’abord en Amérique en 1998, et a
été adapté en français en septembre 2001. Depuis il est à l’origine d’un
démenti officiel de « caducee.net ». Le rat peut, effectivement, véhiculer la
leptospirose et la transmettre à l’homme par son urine mais l’on sait que la
période d’incubation varie de 4 à 19 jours ; or dans la rumeur, la victime
meurt 24 heures après l’incident. De même la leptospirose se guérit par la
prise d’antibiotiques. Outre les caractères peu valides de la légende
contemporaine, celle-ci s’inscrit dans la thématique de la contamination. La
rumeur nous dit : une personne est décédée suite à l’absorption d’une canette
contaminée par l’urine de rat parce qu’elle ne l’a pas nettoyée. La morale
revient à dire : « Ne buvez pas les canettes sans les nettoyer, sinon vous
risquez de mourir ». Les détails sont très importants dans cette histoire, elle
se situe sur un bateau avec des amis. De même, la canette qui transporte la
bactérie provient d’entrepôts « infestés de rongeurs ». Deux éléments sont en
opposition dans la rumeur. D’une part, le sentiment de liberté : une personne
un dimanche avec ses amis sur un bateau (on imagine le caractère festif de la
situation), et d’autre part, la symbolique du rat, la maladie et la mort. Dans
la distinction que Kapferer (1987) effectue, sur les rumeurs, entre positivité
et négativité notre légende met en scène une positivité et une
négativité.
Dans le même genre de thématique (infection, maladie, mort),
une légende contemporaine informant que des seringues contaminées par le HIV
ont été retrouvées sur les sièges des cinémas s’est développée en France,
citant la ville d’Issy-les-Moulineaux. Elle a aussi circulé avec des variantes
précisant uniquement la chaîne de cinéma « UGC ». Cette rumeur a largement
circulé aux Étatsunis pendant l’année 2000 en passant par Dallas, Denver,
Atlanta, la Virginie, Montréal, puis la France.
Présentons la légende contemporaine qui a circulé en France
depuis février 2001.
Merci de faire suivre ce mail a vos amis et autres
personnes. Ceci s’est passé a Paris. Il y a quelques semaines de cela, dans un
cinéma, une personne s’est assise sur quelque chose de piquant sur un des
sièges. Lorsqu’elle s’est relevée pour voir de quoi il s’agissait, elle a
trouvé une aiguille plantée a travers le siège avec une note attachée disant :
« Vous venez d’être infecte par le VIH ». Le Centre de Contrôle des Maladies
rapporte plusieurs évènements similaires dans plusieurs autres villes
récemment. Toutes les aiguilles testées SONT positives VIH. Le Centre rapporte
qu’on a trouvé des aiguilles aussi dans les retours de monnaie de distributeurs
publics. Nous demandons à tout le monde d’user d’une extrême prudence quand
vous serez confronte à ce genre de situation. Toutes les chaises publiques
devraient être inspectées avec vigilance et prudence avant usage. Une
inspection visuelle minutieuse devrait suffire.
De plus, ils demandent à chacun de vous de communiquer cet
avis à tous les membres de votre famille et vos amis du danger potentiel.
Merci. L’information mentionnée ci-haut a été envoyé par la police municipale
de la Ville d’Issy Les Moulineaux et à tous les départements d’Ile de France
qui ont diffusé la nouvelle dans toutes ses villes. On nous a demandé de passer
ceci au plus grand nombre de personne possible.
Ceci est très important ! ! ! Pensez que vous pouvez sauver
une vie juste en redistribuant ceci. S.V.P. prenez quelques secondes de votre
temps pour faire passer le message.
Jérôme MAES
Unité de Génétique et Biochimie du Développement
Département d’Immunologie Institut Pasteur
25, rue du Dr. Roux
75724 Paris Cedex 15
Tel: 33 (0)1 45 68 85 63
Fax : 33 (0)1 40 61 34 40
Suite à cette rumeur des démentis ont été publiés par Sida
Info Service, l’Institut Pasteur et la mairie d’Issy-les-Moulineaux. On ne peut
qu’être frappé par le caractère répétitif de cette légende. Les mêmes rumeurs
circulaient depuis de nombreuses années, selon lesquelles les seringues
infectées par le sida se trouvaient dans les parcs pour enfants, les jeux pour
enfants du Mc Donald, ou les cabines téléphoniques, etc. Outre ces légendes
modernes, il en existe bien d’autres sur la thématique de l’infection. On
trouve sur Internet des rumeurs concernant un lot de bananes contaminées par
une maladie mortelle, des tartes aux fraises de la chaîne de distribution «
Cora » contenant du LSD. Encore une fois la thématique du LSD n’est pas
nouvelle dans les rumeurs si on se réfère au tract circulant dans les années
90, étudié par Campion-Vincent et Renard (1992), affirmant que des
décalcomanies pour enfants contenaient du LSD.
D’autres légendes électroniques évoquant le thème de
l’invasion de l’animal dans le corps humain circulent sur Internet. On peut
citer, par exemple, une rumeur portant sur une femme qui lèche un timbre postal
et se coupe la langue sans s’en rendre compte. Deux jours plus tard, ressentant
des douleurs, la victime va chez le médecin. Celui-ci trouvera « un corps
étranger », plus précisément nous dit la rumeur, « une larve vivante de cafard
» dans la langue de la patiente. Voici la rumeur dans son intégralité.
En Californie, une dame a utilisé sa langue pour humecter
son enveloppe et le timbre poste au lieu d’utiliser l’éponge réservée à cet
effet. La dame s’était légèrement coupé la langue ce jour là. Une semaine plus
tard, elle a noté un enflement anormal de sa langue. Elle est allée consulter
un médecin qui n’a rien trouvé d’anormal. La langue n’était pas endolorie outre
mesure. Deux jours plus tard, sa langue a commencé à enfler davantage et
devenir vraiment douloureuse à telle enseigne qu’elle ne pouvait plus manger.
Elle est allée de nouveau à l’hôpital, et a exigé que quelque chose soit fait.
Le médecin procéda à une radio de la langue qui révéla la présence d’un corps
étranger. Il décida alors de la préparer pour une intervention chirurgicale
mineure. Quand le médecin fit une incision à l’endroit où était localisé le
corps étranger, une larve vivante de cafard en est sortie. Il y avait donc des
œufs de cafards incrustés sur le rabat de l’enveloppe. L’œuf s’était donc
développé dans la langue de la dame en raison de sa salive constituait un
milieu chaud et moite propice à l’éclosion des œufs de cette bestiole…
Interrogé sur cette affaire, Andy Hume qui a travaillé pendant longtemps dans
une fabrique d’enveloppe écrit : « Vous ne pouvez vous imaginer tout ce qui
traîne sur les plateaux d’application de la colle sur les enveloppes. Je n’ai
donc pas, durant toutes ces années, touché une enveloppe avec ma
langue.»
Si vous avez l’habitude de le faire, ne le faites
plus.
Nous pourrions bien sûr continuer l’analyse de ces diverses
légendes contemporaines mais ceci n’est pas l’objet de notre article ; nous
voulons simplement attirer l’attention sur le fait qu’il circule par le biais
de messageries électroniques des légendes urbaines qui prennent la même forme
que les rumeurs de bouche-à-oreille. La structure est la même, les thèmes
également. On retrouve dans les légendes électroniques les grandes thématiques
traditionnelles de la contamination sous ces diverses formes (seringue
contenant le SIDA, maladie du rat qui se transmet à l’homme, banane contenant
des bactéries mortelles, tarte au LSD), puis la thématique de l’incorporation
de l’animal dans l’humain, par exemple sous sa forme de larve incrustée dans la
langue d’une femme. En règle générale la thématique des légendes modernes et
des rumeurs qui circulent par le canal oral semble très proche de celles,
écrites, circulant sur Internet.
Nous l’avons vu, les rumeurs et les légendes urbaines sont à la
fois collectives, enracinées dans le vécu commun et structurées de manière
métaphorique ou symbolique. Elles cristallisent les représentations collectives
des individus. Ainsi, comme l’indique Renard, « la société parle de ses propres
questionnements dans un langage symbolique parce qu’elle ne veut pas ou ne peut
pas le dire autrement » (Renard 1999 : 122). Les rumeurs expriment bien les
mécanismes de la « pensée sociale » ou de la « connaissance ordinaire »
(Maffesoli: 1985) à l’œuvre dans le quotidien. En deçà d’une rationalité
unique, scientiste, il existe une multitude de pensée affectives à l’œuvre dans
le sens commun. La « pensée sociale » (théorie psychosociologique) caractérise
bien comment il existe « une pensée autonome et spécifique, indépendante de la
pensée rationnelle, mais cohabitant avec elle » (Guimelli, 1999 : 125). Dans la
même lignée, la « connaissance ordinaire » (Maffesoli : 1985), amorcée par la
phénoménologie sociale de Schütz, souligne la connaissance enracinée dans le
sens commun qui constitue le fondement de toute socialité.
Que les rumeurs électroniques circulent sous forme de « chaîne
magique » (Rouquette : 1994), d’alerte au virus ou de légende moderne souligne
l’archaïsme des croyances sociales du sens commun dans la vie quotidienne. Les
sentiments magiques (chaîne de bonne ou mauvaise fortune), affectifs (chaînes
de solidarité) ou idéologiques (pétition) se manifestent à travers les rumeurs
électroniques. De même, les peurs archaïques de contamination (contamination
humaine ou informatique) ont trouvé leur moyen de communication.
L’abondance des rumeurs circulant sur Internet, qui symbolise
l’outil de l’homme moderne, souligne à la fois le caractère archaïque de la
pensée mais aussi celui de l’utilisation des technologies dans nos sociétés
postmodernes. L’idéologie triomphante du XIXe siècle,
selon laquelle le progrès des sciences et des techniques permettrait de
substituer l’irrationnel par le rationnel, ne se vérifie pas. Le non logique
(Weber a montré que l’irrationalité apparente des comportements sociaux
possédait une logique intrinsèque et subtile) perdure dans nos sociétés. Morin
(1956 : 11) a bien insisté sur le fait qu’il existe « une renaissance de
l’archaïsme dans le développement même de notre modernité ».
L’autoroute de
l’information n’échappe pas à la redondance, à « l’éternel retour »
(Kapferer : 1987) de la rumeur. La rumeur témoigne de peurs humaines mais aussi
d’un besoin de croyance et d’imaginaire. Il semble exister dans la rumeur un
caractère premier et atemporel qui explique sa perdurance. La messagerie
électronique d’Internet est un nouveau média qui permet toujours de faire
circuler ce que Kapferer, lorsqu’il parlait des rumeurs de bouche-à-oreille,
nommait « le plus vieux média du monde ». Nous assistons dans nos sociétés,
semble t-il, à un état de synergie entre les nouvelles technologies et
l’archaïsme de la pensée sociale.
Il nous paraît maintenant important d’insister sur le nouveau
champ d’investigation que constituent les rumeurs électroniques. Celles-ci nous
permettent, d’une part, de penser l’utilisation sociale et individuelle
d’Internet et, d’autre part, de compléter les théories sociologiques existantes
sur les rumeurs. Nous pourrions nous interroger sur la quantité actuelle des
rumeurs et tenter de comprendre si par le biais d’Internet il existe plus ou
moins de rumeurs qu’autrefois. De même, on pourrait développer l’influence de
l’écrit sur la transmission de la rumeur. Enfin, la thématique des virus
informatiques semble être une bonne piste de recherche quant à la peur des
nouvelles technologies qui taraude le corps social.
·
ALLPORT G. W., POSTMAN L. J., Les
bases psychologiques des rumeurs, Paris, Dunod, 1968 (première éd.
1945).
·
CAMPION-VINCENT V., RENARD J. B., Légendes urbaines. Rumeurs d’aujourd’hui, Paris,
Payot, 1998 (première éd. 1992).
·
DORON R., PAROT F., « Rumeur », Dictionnaire de psychologie, F.
Askevis-Leherpeux, Paris, PUF, 1991.
·
GUIMELLI C., La pensée
sociale, PUF, 1999.
·
KAPFERER J. N., Rumeurs. Le plus
vieux média du monde, Paris, Éditions du Seuil, 1990 (première éd.
1987).
·
KNAPP R. H., « A psychology of rumor »,
Public opinion quarterly, n°8,
1944.
·
MAFFESOLI M., La connaissance
ordinaire, précis de sociologie compréhensive, Paris, Méridiens
Klincksieck, 1985.
·
MAFFESOLI M., La contemplation du
monde, Le Livre de Poche, 1996 (première éd. 1993).
·
MORIN E., Le cinéma ou l’homme
imaginaire, Les Éditions de Minuit, Paris, 1956.
·
RENARD J. B., Rumeurs et légendes
urbaines, Paris, PUF, 1999.
·
REUMAUX F., La veuve noire,
Message et transmission de la rumeur, Société, Méridiens
Klincksieck, 1996.
·
REUMAUX F., Toute la ville en
parle, Esquisse d’une théorie des rumeurs, Paris, Éditions
l’Harmattan, 1994.
·
ROUQUETTE M. L., Chaînes
magiques, les maillons de l’appartenance, Delachaux et Niestlé,
Paris, 1994.
·
ROUQUETTE M. L., « Rumeur », Grand dictionnaire de la psychologie, Paris,
Larousse, 1991.
·
ROUQUETTE M. L., « Syndrome de la rumeur »,
Communications : Rumeurs et légendes
contemporaines, Seuil, n° 52, 1990.
·
TAIEB E., « Persistance de la rumeur : sociologie des rumeurs
électronique », Réseaux : Internet et commerce
électronique, Hermes Science Publication, 2001, Volume 19, n°
106.
[1]
Florian Dauphin est étudiant en DEA de sociologie au sein du
CEAQ (Centre d’Étu- des sur l’Actuel et le Quotidien) à l’université René
Descartes, Paris V, Sorbonne (
(www. univ-paris5. fr/
ceaq). Il est membre du GRETECH, Groupe de Recherche et d’Étude sur
la Techique et le Quotidien
(www. gretech. org).
[2]
Chaque rumeur électronique, en tant que donnée, est fidèlement
retranscrite telle qu’elle circule sur Internet. Nous avons choisi de laisser
les erreurs de syntaxe et les fautes d’orthographe. Notons qu’elles sont des
critères pour repérer la présence de rumeur. Quelle source officielle ferait
circuler un message avec des fautes d’orthogra- phe ?