2002
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Activités sociologiques
Alberto Abruzzese, « L’intelligenza del mondo. Fondamenti di
storia e teoria dell’immaginario », 2001, éd. Meltemi, Roma, 284 p.
« L’intelligenza del mondo » est une collection des essais les
plus significatifs que Alberto Abruzzese a écrits pendant les vingt dernières
années : ce sont les étapes d’un parcours de réflexion sociologique sur la
naissance et le développement de l’industrialisation de la culture et de la
communication de masse.
L’ouvrage contient sept chapitres qui suivent un ordre
historique, du premier « Leggere Hegel», qui est une ébauche d’analyse des
processus d’industrialisation des produits culturels, aux derniers qui portent
sur la nature et les changements de l’imaginaire collectif à l’époque de la
télévision et surtout des nouvelles technologies.
On peut commencer par la fin, les conclusions, l’auteur
lui-même affirmant que celles-ci peuvent être considérées comme une
introduction au livre entier : les dernières pages nous présentent les traits
et les enjeux de la pensée d’Abruzzese tels qu’il les formule.
Le travail critique de l’auteur commence par le champ de la
littérature, du théâtre et du cinéma, pour déboucher sur celui de la télévision
et des nouvelles technologies : sa démarche a touché les analyses des divers
médias afin d’en établir un « système intégré de langages », qui se renvoient
l’un à l’autre ; l’archéologie de ce système est à rechercher dans l’ évolution
de la ville moderne au XIXe siècle, la métropole : voilà
l’environnement expressif dans lequel les médias se sont développés et en
dehors duquel on ne peut mener aucune analyse sociologique de ceux-ci.
L’histoire de la communication de masse trouve un noyau décisif
dans la période des expériences des avant-gardes historiques et des années
trente : à partir de là, l’opposition éternelle entre culture d’élite et
culture de masse sera dépassée et intégrée à l’intérieur de la société de
consommation, où le produit culturel devient accessible à tout le monde et « la
quantité se transforme en qualité » (W. Benjamin).
Les médias représentent une construction de la réalité dans le
sens où ils créent le lieu « virtuel» de l’action sociale ; maintenant on
assiste à une transformation cruciale de ce lieu : de l’environnement
analogique à l’environnement numérique, la société postmoderne est face à
l’émergence des nouvelles technologies de la communication, qui lui fournissent
un moyen différent de se rapprocher de la réalité et de la société et renvoient
à la source anthropologique de la communication orale face à face, hic et nunc.
C’est un changement global aussi bien que local, d’autant plus que le réseau
d’Internet représente une communication horizontale et personnalisée, de nature
« anarchique » ; c’est pourquoi la prédiction de Benjamin se renverse : la
qualité se re-transforme en quantité, dans le sens où les formes d’expression
de la communication de masse, universelles, deviennent formes singulières, qui
se réfèrent aux intérêts personnels et de petits groupes. Les nouvelles
technologies re-définissent le rôle que chaque médium assume dans le système de
la communication, notamment la télévision ; le défi des chercheurs et des
intellectuels sera de ne pas se positionner « au-dehors » du changement et
d’analyser ses formes sans les vieux préjugés, même si la mutation en cours,
comme toute mutation radicale, peut effrayer la pensée établie. L’auteur
lui-même nous explicite les références théoriques de son parcours intellectuel:
la critique de l’économie politique de Marx, la sociologie de la métropole de
Simmel, la pensée de Walter Benjamin, qui s’oppose à la pensée critique envers
l’industrie culturelle de Adorno et Horkeimer, et les suggestions de penseurs
dans le champ des médias (McLuhan, Meyrowitz) et de la culture (Morin), de
philosophes (Bataille, Perniola, Baudrillard), de « classiques » (Ortega y
Gasset), ainsi que de Caillois, Maffesoli, Lévy.
Après cette première introduction, on peut expliciter les
éléments constitutifs du parcours théorique d’Abruzzese. L’auteur commence par
une analyse de la conception de l’art chez Hegel, dans son
Esthétique: la réflexion philosophique
de Hegel peut constituer un point de départ pour toute étude de sociologie de
la culture, notamment en ce qui concerne la transformation du travail de
l’artiste dans la société industrialisée et le rôle des consommateurs des
produits artistiques. Dans le discours de Hegel sur la « dissolution » et la «
mort de l’art » en relation à l’évolution de l’art classique vers l’art
romantique, Abruzzese retrouve le concept de modification socioéconomique du
rapport entre l’artiste et sa création, dans ce sens que les œuvres d’art
deviennent des produits techniques et que l’artiste, de « génie » de la Forme,
se transforme en producteur de formes sociales.
L’ analyse de l’évolution sociale du travail intellectuel est
l’argument du deuxième chapitre du livre.
L’auteur souligne la nécessité de la reconnaissance par
l’intellectuel qu’il est à la fois extérieur aux procédés de production, mais
qu’il en fait en même temps partie, puisque son travail est indispensable :
l’exemple majeur de l’intégration du « travail abstrait » (Marx) de
l’intellectuel dans les mécanisme de l’industrie de la culture est le cinéma
d’Hollywood.
Le troisième chapitre porte sur l’impérialisme culturel et sur
la nécessité de dépasser la phase de critique improductive à l’égard de
l’invasion de la technologie dans le champ de la culture : une analyse
effectivement productive n’est possible que si elle adopte le point de vue des
mécanismes technologiques, en tenant compte également du pouvoir des
consommateurs des produits culturels, de l’aptitude à donner un sens, une
signification à ce qu’ils utilisent en tant que « public » (le finish du
consommateur de Marx).
Deux médias, la radio et la télévision, et leur histoire
socioanthropologique sont abordés dans le troisième essai du livre. La radio
est une des étapes de la modernisation de la société, notamment du fait qu’elle
a fait entrer les moyens de communication dans le foyer domestique et qu’elle a
créé la « communication par flux », une forme de communication adaptée aux
activités de la vie quotidienne ; l’analyse de ce médium, comme de tous les
autres, doit être abordée à travers une méthode qui prend en compte la
dimension imaginaire des rapports avec le corps de ceux qui vivent les
technologies : les consommateurs sociaux. Avec la diffusion de la télévision,
le spectacle léger s’insinue de plus en plus dans le quotidien du public et
l’imaginaire collectif trouve définitivement son terrain privilégié dans le
langage audiovisuel, langage qui est en train de triompher sur le pouvoir
séculaire du texte « écrit » puisqu’il est plus proche de la dimension
corporelle du consommateur. À cette réflexion générale sur les enjeux
anthropologiques de la radio et de la télévision, Abruzzese ajoute une analyse
particulière de leur développement en Italie.
L’auteur souligne, dans le cinquième chapitre, l’importance de
l’ouverture des champs d’enquête socioanthropologiques à des sujets « bas »,
comme « comportements, modes, rituels méta-textuels », qui ont bouleversé
l’ambition rationaliste de la sociologie classique. La méthode qu’il propose
s’engage à considérer les langages de la communication et de la représentation
comme un système complexe et se propose de mettre au jour la dynamique par
laquelle chaque médium satisfait des besoins culturels ; l’ancienne pratique du
travail critique qui formule ses jugements à travers des critères de valeurs
idéales doit être remplacée par un intérêt réel pour les consommateurs et leurs
exigences corporelles, voire physiques et symboliques.
Le sixième chapitre est une sorte de provocation théorique : il
trace un parallèle entre les médias et la mort, entre la médiologie et la
thanatologie. Cette approche peut ouvrir des perspectives nouvelles : les
médias et surtout la télévision ont absorbé la fonction mythique et sacrale du
rituel, notamment en ce qui concerne la métabolisation de la mort ; la culture
de masse et ses produits, les moyens de communication, se sont chargés de la
fonction anthropologique d’élaboration des traumatismes de la vie sociale et de
la vie quotidienne, alors que la société s’est limitée à les « rationaliser »
avec ses lois. Afin de nous montrer la présence de la mort dans le panorama
médiatique, Abruzzese analyse quelques éléments significatifs, notamment la
figure du cadavre, la représentation de la guerre et la forme esthétique du
Kitsch, comme « mort » du goût expressif depuis l’avènement de la culture de
masse.
L’imaginaire collectif dans l’ère des nouvelles technologies
est enfin l’argument du dernier chapitre. Les nouveaux médias renvoient à une
forme d’expérience sensible plutôt que visuelle, ils stimulent un rapport
tactile avec eux-mêmes, en libérant les caractéristiques de créativité
individuelle dans une dimension quotidienne et nomadique : dans ce sens les
possibilité d’évolution sont multiples, et on pourra les dégager dans le
futur.
Valentina Grassi,
faculté de Sciences de la Communication, Université La
Sapienza, Rome, Italie.
Amparo Lasen, Le temps des jeunes. Rythmes, durées et virtualités,
2001, L’Harmattan, 316 pages
Les travaux sur le temps sont toujours d’une grande complexité
au nom de l’objection augustinienne qui analyse le temps ainsi: « Je sais ce
qu’il est si personne ne me le demande. Dès que je veux l’expliquer à celui qui
me pose la question, je ne sais plus ». Mais les travaux sur le temps social
sont eux, en plus, trop rares. Alors que les sociétés postindustrielles
désormais principalement axées sur le secteur des services ont mis à mal la
très longue tradition du travail diurne à durée quotidienne déterminée, on
saisit davantage, pour le moment, les effets sociaux issus des perturbations
des rythmes classiques de vie, que les pathologies du travail. C’est évidemment
insuffisant. Elias, Bourdieu ou Berger et Luckmann ont posé les premières
pierres d’un chantier encore trop peu travaillé. Dans
Le temps des jeunes, Amparo Lasen mêle
intelligemment deux exercices. Elle propose un solide travail théorique et
philosophique recensant l’essentiel des réflexions philosophiques européennes
du XXe siècle sur le temps : Bachelard, Bergson, Gurvitch
ou Luhman. En parallèle, elle présente une application pratique sur le temps
juvénile. Choisir la temporalité des 18-30 ans est particulièrement judicieux.
Il s’agit d’une catégorie de la population qui, du moins en Europe, échappe
relativement à la mise au pas sociale et temporelle par les rythmes de
l’activité économique. Or, en étant bon gré mal gré hors de la sphère
professionnelle ou récemment insérée en elle, les jeunes ne subissent pas le
formatage biologique et social qu’elle induit. On s’aperçoit ici que cette
liberté va avec l’inconfort lié à l’absence de certitudes faciles. Parce que la
mutation des temps sociaux va fréquemment de pair avec l’émergence de nouveaux
types sociaux, étudier ces classes d’âge est pertinent. Le rapport au temps est
un élément intégrateur en cas de syntonie Société-individu et facteur de
déviance dans le cas contraire. Refuser la domestication du temps individuel
par le temps collectif est le premier pas vers l’exclusion ou la rébellion. La
désinstitutionalisation du temps appuyée sur la déstandardisation des âges
durant la vie engendre un affaiblissement de l’autodiscipline temporelle. Les
temps sociaux n’échappent pas à la flexibilité. Mais parce qu’ils sont
intimement liés à l’ordre social, il est possible que cette flexibilité-là se
retourne à l’avantage de ceux qui la subissent. Le travail de A. Lasen s’est
fait sous la direction de M.Maffesoli dont on reconnaîtra l’approche d’une
temporalité de l’immobile, et la présence à la vie que les jeunes générations
ne cessent d’exprimer. On pourra en outre regretter l’absence, dans l’ouvrage,
de référence à Marcuse qui, en son temps, avait réfléchi à la dimension «
révolutionnaire », puisque tel était le vocabulaire de l’époque, du statut des
jeunes parce que justement ils échappaient à la temporalité classique du
travail salarié jugé aliénant. Dans la critique de la raison pure, Kant met en
garde contre la difficulté et parfois l’impossibilité de penser le temps, ses
paradoxes et ses apories. Mettre en question le temps, le relativiser, c’est
mettre en question les fondements de ce qui nous unit à notre environnement. En
choisissant une méthodologie compréhensive pour appréhender ce qui passe pour
être absolu, Amparo Lasen touche une boîte de Pandore encore fertile en
découvertes et en subversion. Le temps juvénile, peut-être plus que d’autres,
engendre les soi et les socialités futures.
Lionel POURTAU
Sociétés n° 76 – 2002/2
Claude Javeau, Le bricolage du social? Un traité de sociologie,
2001, Paris, PUF, 232p., 21,04 Euros.
Cet ouvrage, nous avertit l’auteur dès les premières lignes,
n’est ni un essai ni un manuel mais un traité se proposant d’apporter des
éléments de réponse à une question des plus fondamentales : « Comment
faisons-nous pour vivre ensemble (…), pour participer à ce perpétuel mouvement
de production/reproduction de la société ? » La perspective adoptée se veut à
la fois « constructive », dans la lignée notamment des travaux d’Anthony
Giddens, et « critique », articulée à un « outil intellectuel» qualifié de «
majeur » : le bricolage. Le « Social», est-il argué à juste titre, « se
fabrique cahin-caha, par essais et erreurs », et « ce qui en constitue les
armatures, sauf peut-être ce que Simmel a appelé les formes, n’est guère assuré
de pérennité » (p.3) tant il est vrai que « l’ordre souverain cède souvent la
place à une structure tâtonnante » et que « juste dans les plus petites
opérations de la vie quotidienne » comme demander l’heure ou saluer un voisin,
il y a « obligation de réajuster le tir et d’y être toujours prêt »
(p.38).
Le « règne humain », précise Claude Javeau, se manifeste à
travers une « pluralité d’agencement », la culture pouvant être définie par la
« conjonction » de trois grandes composantes : biologique, symbolique et
structurelle. Il importe, dès lors, de mettre l’accent sur la « facticité des
codes » et de prendre au sérieux tout ce qui relève de la « socialité
souterraine ». N’oublions pas en effet, que « sous les cendres des routines
couvent les flammèches de l’effervescence » (p.79).
Afin de mieux appréhender les processus de « sociation » et d’«
effectuation réciproque », le recours à certaines notions clés comme celle de «
typicalité », de « sociotope » ou de transaction « s’avère opportun, de même
que les références à Schütz, Goffman ou Ferrarrotti. Dans cette optique, les
compétences dont nous disposons et les ressources qui alimentent – qu’elles
soient par exemple cognitives ou linguistiques – concourent à nous maintenir
dans un monde dont les significations ne nous sont pas livrées d’emblée » mais
que « nous sommes chargés de fabriquer en partie », à partir de « nos
engagement plus ou moins superficiels ou profonds », à travers des « épisodes,
tissés d’intéractions, qui composent les situations dans les successions
desquelles nous nous insérons » (p.25).
D’autres pistes, ayant trait à la problématique du
libre-arbitre et plus généralement à la sociologie de la connaissance, sont
également explorées avec bonheur, en particulier dans le dernier chapitre. Est
ainsi préconisée une méthodologie « douce » prenant appui sur le « reniflage »
et la « farfouille » et procédant par « touches » tout en assurant un «
va-et-vient permanent entre le firmament de l’élaboration conceptuelle et le
plancher de l’empirie » (p.200).
Une contribution, on l’aura deviné, très décapante, de belle
facture et de surcroît fort bien ficelée.
Gilles Ferréol.
Université de Poitiers (LARESCA-ICOTEM)