Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804139263
98 pages

p. 89 à 95
doi: en cours

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no 76 2002/2

Alberto Abruzzese, « L’intelligenza del mondo. Fondamenti di storia e teoria dell’immaginario », 2001, éd. Meltemi, Roma, 284 p.

« L’intelligenza del mondo » est une collection des essais les plus significatifs que Alberto Abruzzese a écrits pendant les vingt dernières années : ce sont les étapes d’un parcours de réflexion sociologique sur la naissance et le développement de l’industrialisation de la culture et de la communication de masse.
L’ouvrage contient sept chapitres qui suivent un ordre historique, du premier « Leggere Hegel», qui est une ébauche d’analyse des processus d’industrialisation des produits culturels, aux derniers qui portent sur la nature et les changements de l’imaginaire collectif à l’époque de la télévision et surtout des nouvelles technologies.
On peut commencer par la fin, les conclusions, l’auteur lui-même affirmant que celles-ci peuvent être considérées comme une introduction au livre entier : les dernières pages nous présentent les traits et les enjeux de la pensée d’Abruzzese tels qu’il les formule.
Le travail critique de l’auteur commence par le champ de la littérature, du théâtre et du cinéma, pour déboucher sur celui de la télévision et des nouvelles technologies : sa démarche a touché les analyses des divers médias afin d’en établir un « système intégré de langages », qui se renvoient l’un à l’autre ; l’archéologie de ce système est à rechercher dans l’ évolution de la ville moderne au XIXe siècle, la métropole : voilà l’environnement expressif dans lequel les médias se sont développés et en dehors duquel on ne peut mener aucune analyse sociologique de ceux-ci.
L’histoire de la communication de masse trouve un noyau décisif dans la période des expériences des avant-gardes historiques et des années trente : à partir de là, l’opposition éternelle entre culture d’élite et culture de masse sera dépassée et intégrée à l’intérieur de la société de consommation, où le produit culturel devient accessible à tout le monde et « la quantité se transforme en qualité » (W. Benjamin).
Les médias représentent une construction de la réalité dans le sens où ils créent le lieu « virtuel» de l’action sociale ; maintenant on assiste à une transformation cruciale de ce lieu : de l’environnement analogique à l’environnement numérique, la société postmoderne est face à l’émergence des nouvelles technologies de la communication, qui lui fournissent un moyen différent de se rapprocher de la réalité et de la société et renvoient à la source anthropologique de la communication orale face à face, hic et nunc. C’est un changement global aussi bien que local, d’autant plus que le réseau d’Internet représente une communication horizontale et personnalisée, de nature « anarchique » ; c’est pourquoi la prédiction de Benjamin se renverse : la qualité se re-transforme en quantité, dans le sens où les formes d’expression de la communication de masse, universelles, deviennent formes singulières, qui se réfèrent aux intérêts personnels et de petits groupes. Les nouvelles technologies re-définissent le rôle que chaque médium assume dans le système de la communication, notamment la télévision ; le défi des chercheurs et des intellectuels sera de ne pas se positionner « au-dehors » du changement et d’analyser ses formes sans les vieux préjugés, même si la mutation en cours, comme toute mutation radicale, peut effrayer la pensée établie. L’auteur lui-même nous explicite les références théoriques de son parcours intellectuel: la critique de l’économie politique de Marx, la sociologie de la métropole de Simmel, la pensée de Walter Benjamin, qui s’oppose à la pensée critique envers l’industrie culturelle de Adorno et Horkeimer, et les suggestions de penseurs dans le champ des médias (McLuhan, Meyrowitz) et de la culture (Morin), de philosophes (Bataille, Perniola, Baudrillard), de « classiques » (Ortega y Gasset), ainsi que de Caillois, Maffesoli, Lévy.
Après cette première introduction, on peut expliciter les éléments constitutifs du parcours théorique d’Abruzzese. L’auteur commence par une analyse de la conception de l’art chez Hegel, dans son Esthétique: la réflexion philosophique de Hegel peut constituer un point de départ pour toute étude de sociologie de la culture, notamment en ce qui concerne la transformation du travail de l’artiste dans la société industrialisée et le rôle des consommateurs des produits artistiques. Dans le discours de Hegel sur la « dissolution » et la « mort de l’art » en relation à l’évolution de l’art classique vers l’art romantique, Abruzzese retrouve le concept de modification socioéconomique du rapport entre l’artiste et sa création, dans ce sens que les œuvres d’art deviennent des produits techniques et que l’artiste, de « génie » de la Forme, se transforme en producteur de formes sociales.
L’ analyse de l’évolution sociale du travail intellectuel est l’argument du deuxième chapitre du livre.
L’auteur souligne la nécessité de la reconnaissance par l’intellectuel qu’il est à la fois extérieur aux procédés de production, mais qu’il en fait en même temps partie, puisque son travail est indispensable : l’exemple majeur de l’intégration du « travail abstrait » (Marx) de l’intellectuel dans les mécanisme de l’industrie de la culture est le cinéma d’Hollywood.
Le troisième chapitre porte sur l’impérialisme culturel et sur la nécessité de dépasser la phase de critique improductive à l’égard de l’invasion de la technologie dans le champ de la culture : une analyse effectivement productive n’est possible que si elle adopte le point de vue des mécanismes technologiques, en tenant compte également du pouvoir des consommateurs des produits culturels, de l’aptitude à donner un sens, une signification à ce qu’ils utilisent en tant que « public » (le finish du consommateur de Marx).
Deux médias, la radio et la télévision, et leur histoire socioanthropologique sont abordés dans le troisième essai du livre. La radio est une des étapes de la modernisation de la société, notamment du fait qu’elle a fait entrer les moyens de communication dans le foyer domestique et qu’elle a créé la « communication par flux », une forme de communication adaptée aux activités de la vie quotidienne ; l’analyse de ce médium, comme de tous les autres, doit être abordée à travers une méthode qui prend en compte la dimension imaginaire des rapports avec le corps de ceux qui vivent les technologies : les consommateurs sociaux. Avec la diffusion de la télévision, le spectacle léger s’insinue de plus en plus dans le quotidien du public et l’imaginaire collectif trouve définitivement son terrain privilégié dans le langage audiovisuel, langage qui est en train de triompher sur le pouvoir séculaire du texte « écrit » puisqu’il est plus proche de la dimension corporelle du consommateur. À cette réflexion générale sur les enjeux anthropologiques de la radio et de la télévision, Abruzzese ajoute une analyse particulière de leur développement en Italie.
L’auteur souligne, dans le cinquième chapitre, l’importance de l’ouverture des champs d’enquête socioanthropologiques à des sujets « bas », comme « comportements, modes, rituels méta-textuels », qui ont bouleversé l’ambition rationaliste de la sociologie classique. La méthode qu’il propose s’engage à considérer les langages de la communication et de la représentation comme un système complexe et se propose de mettre au jour la dynamique par laquelle chaque médium satisfait des besoins culturels ; l’ancienne pratique du travail critique qui formule ses jugements à travers des critères de valeurs idéales doit être remplacée par un intérêt réel pour les consommateurs et leurs exigences corporelles, voire physiques et symboliques.
Le sixième chapitre est une sorte de provocation théorique : il trace un parallèle entre les médias et la mort, entre la médiologie et la thanatologie. Cette approche peut ouvrir des perspectives nouvelles : les médias et surtout la télévision ont absorbé la fonction mythique et sacrale du rituel, notamment en ce qui concerne la métabolisation de la mort ; la culture de masse et ses produits, les moyens de communication, se sont chargés de la fonction anthropologique d’élaboration des traumatismes de la vie sociale et de la vie quotidienne, alors que la société s’est limitée à les « rationaliser » avec ses lois. Afin de nous montrer la présence de la mort dans le panorama médiatique, Abruzzese analyse quelques éléments significatifs, notamment la figure du cadavre, la représentation de la guerre et la forme esthétique du Kitsch, comme « mort » du goût expressif depuis l’avènement de la culture de masse.
L’imaginaire collectif dans l’ère des nouvelles technologies est enfin l’argument du dernier chapitre. Les nouveaux médias renvoient à une forme d’expérience sensible plutôt que visuelle, ils stimulent un rapport tactile avec eux-mêmes, en libérant les caractéristiques de créativité individuelle dans une dimension quotidienne et nomadique : dans ce sens les possibilité d’évolution sont multiples, et on pourra les dégager dans le futur.
Valentina Grassi,
faculté de Sciences de la Communication, Université La Sapienza, Rome, Italie.

Amparo Lasen, Le temps des jeunes. Rythmes, durées et virtualités, 2001, L’Harmattan, 316 pages

Les travaux sur le temps sont toujours d’une grande complexité au nom de l’objection augustinienne qui analyse le temps ainsi: « Je sais ce qu’il est si personne ne me le demande. Dès que je veux l’expliquer à celui qui me pose la question, je ne sais plus ». Mais les travaux sur le temps social sont eux, en plus, trop rares. Alors que les sociétés postindustrielles désormais principalement axées sur le secteur des services ont mis à mal la très longue tradition du travail diurne à durée quotidienne déterminée, on saisit davantage, pour le moment, les effets sociaux issus des perturbations des rythmes classiques de vie, que les pathologies du travail. C’est évidemment insuffisant. Elias, Bourdieu ou Berger et Luckmann ont posé les premières pierres d’un chantier encore trop peu travaillé. Dans Le temps des jeunes, Amparo Lasen mêle intelligemment deux exercices. Elle propose un solide travail théorique et philosophique recensant l’essentiel des réflexions philosophiques européennes du XXe siècle sur le temps : Bachelard, Bergson, Gurvitch ou Luhman. En parallèle, elle présente une application pratique sur le temps juvénile. Choisir la temporalité des 18-30 ans est particulièrement judicieux. Il s’agit d’une catégorie de la population qui, du moins en Europe, échappe relativement à la mise au pas sociale et temporelle par les rythmes de l’activité économique. Or, en étant bon gré mal gré hors de la sphère professionnelle ou récemment insérée en elle, les jeunes ne subissent pas le formatage biologique et social qu’elle induit. On s’aperçoit ici que cette liberté va avec l’inconfort lié à l’absence de certitudes faciles. Parce que la mutation des temps sociaux va fréquemment de pair avec l’émergence de nouveaux types sociaux, étudier ces classes d’âge est pertinent. Le rapport au temps est un élément intégrateur en cas de syntonie Société-individu et facteur de déviance dans le cas contraire. Refuser la domestication du temps individuel par le temps collectif est le premier pas vers l’exclusion ou la rébellion. La désinstitutionalisation du temps appuyée sur la déstandardisation des âges durant la vie engendre un affaiblissement de l’autodiscipline temporelle. Les temps sociaux n’échappent pas à la flexibilité. Mais parce qu’ils sont intimement liés à l’ordre social, il est possible que cette flexibilité-là se retourne à l’avantage de ceux qui la subissent. Le travail de A. Lasen s’est fait sous la direction de M.Maffesoli dont on reconnaîtra l’approche d’une temporalité de l’immobile, et la présence à la vie que les jeunes générations ne cessent d’exprimer. On pourra en outre regretter l’absence, dans l’ouvrage, de référence à Marcuse qui, en son temps, avait réfléchi à la dimension « révolutionnaire », puisque tel était le vocabulaire de l’époque, du statut des jeunes parce que justement ils échappaient à la temporalité classique du travail salarié jugé aliénant. Dans la critique de la raison pure, Kant met en garde contre la difficulté et parfois l’impossibilité de penser le temps, ses paradoxes et ses apories. Mettre en question le temps, le relativiser, c’est mettre en question les fondements de ce qui nous unit à notre environnement. En choisissant une méthodologie compréhensive pour appréhender ce qui passe pour être absolu, Amparo Lasen touche une boîte de Pandore encore fertile en découvertes et en subversion. Le temps juvénile, peut-être plus que d’autres, engendre les soi et les socialités futures.
Lionel POURTAU
Sociétés n° 76 – 2002/2

Claude Javeau, Le bricolage du social? Un traité de sociologie, 2001, Paris, PUF, 232p., 21,04 Euros.

Cet ouvrage, nous avertit l’auteur dès les premières lignes, n’est ni un essai ni un manuel mais un traité se proposant d’apporter des éléments de réponse à une question des plus fondamentales : « Comment faisons-nous pour vivre ensemble (…), pour participer à ce perpétuel mouvement de production/reproduction de la société ? » La perspective adoptée se veut à la fois « constructive », dans la lignée notamment des travaux d’Anthony Giddens, et « critique », articulée à un « outil intellectuel» qualifié de « majeur » : le bricolage. Le « Social», est-il argué à juste titre, « se fabrique cahin-caha, par essais et erreurs », et « ce qui en constitue les armatures, sauf peut-être ce que Simmel a appelé les formes, n’est guère assuré de pérennité » (p.3) tant il est vrai que « l’ordre souverain cède souvent la place à une structure tâtonnante » et que « juste dans les plus petites opérations de la vie quotidienne » comme demander l’heure ou saluer un voisin, il y a « obligation de réajuster le tir et d’y être toujours prêt » (p.38).
Le « règne humain », précise Claude Javeau, se manifeste à travers une « pluralité d’agencement », la culture pouvant être définie par la « conjonction » de trois grandes composantes : biologique, symbolique et structurelle. Il importe, dès lors, de mettre l’accent sur la « facticité des codes » et de prendre au sérieux tout ce qui relève de la « socialité souterraine ». N’oublions pas en effet, que « sous les cendres des routines couvent les flammèches de l’effervescence » (p.79).
Afin de mieux appréhender les processus de « sociation » et d’« effectuation réciproque », le recours à certaines notions clés comme celle de « typicalité », de « sociotope » ou de transaction « s’avère opportun, de même que les références à Schütz, Goffman ou Ferrarrotti. Dans cette optique, les compétences dont nous disposons et les ressources qui alimentent – qu’elles soient par exemple cognitives ou linguistiques – concourent à nous maintenir dans un monde dont les significations ne nous sont pas livrées d’emblée » mais que « nous sommes chargés de fabriquer en partie », à partir de « nos engagement plus ou moins superficiels ou profonds », à travers des « épisodes, tissés d’intéractions, qui composent les situations dans les successions desquelles nous nous insérons » (p.25).
D’autres pistes, ayant trait à la problématique du libre-arbitre et plus généralement à la sociologie de la connaissance, sont également explorées avec bonheur, en particulier dans le dernier chapitre. Est ainsi préconisée une méthodologie « douce » prenant appui sur le « reniflage » et la « farfouille » et procédant par « touches » tout en assurant un « va-et-vient permanent entre le firmament de l’élaboration conceptuelle et le plancher de l’empirie » (p.200).
Une contribution, on l’aura deviné, très décapante, de belle facture et de surcroît fort bien ficelée.
Gilles Ferréol.
Université de Poitiers (LARESCA-ICOTEM)
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