2002
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
L’invention de la déscolarisation : l’école face au pluriel
Contribution à une sociologie politique de l’école
Béatrice Mabillon-Bonfils
[*] & laurent saadoun
Laurent Saadoun
La déscolarisation est une idée neuve : croisée du mouvement de massification
de l’École et d’un moment de nécessaire gestion du pluriel par l’École, elle doit être
comprise comme rupture du paradigme fondateur de l’École de la république par l’éclatement des formes identitaires d’appartenance à l’École. L’article ne vise pas à cerner les déterminants objectifs de la déscolarisation mais à mettre en liens les représentations des
acteurs du système scolaire, comme valeurs productrices de normes et de pratiques au
cœur même de la définition de la déscolarisation. C’est la signification subjective des
pratiques scolaires et sociales qui donne sens à l’échec scolaire et plus largement citoyen
que constitue la déscolarisation. Il s’agit donc bien là de faire l’analyse d’un système
symbolique complexe et non de se borner à travailler sur les trajectoires déscolarisées ou
mieux de lier ces parcours intellectuels, personnels, sociaux, voire proprement politiques
aux régulations et contrôles de l’institution scolaire. C’est donc au travers des représentations de la citoyenneté des acteurs du système scolaire que peut être saisie une des dimensions de la déscolarisation : anomie produite par la violence symbolique de l’Institution
dans sa gestion du pluriel. La déscolarisation est alors un symptôme de la rupture du
pacte républicain, sorte d’anomie politique, qui fonctionne par la sanction mais plus encore par l’intériorisation des mécanismes de la soumission auxquels participent tous les acteurs du système scolaire. Le glissement d’une École capitaliste vers une École de marché, qui ne peut qu’oblitérer sa capacité à fabriquer du lien politique, notamment par la fabrication de cette forme extrême d’échec scolaire qu’est la déscolarisation est conçu
comme une nécessité du système néolibéral. Les politiques publiques et les dispositifs de réinsertion des populations déscolarisées seront analysées à l’aune de leurs pratiques mais aussi des représentations qu’en ont les acteurs : les institutions n’ont d’efficacité que si elles obtiennent un minimum de légitimité.
Les sciences sociales peuvent-elles, à l’instar des sciences de la nature, produire
des « politiques publiques »
[1] ? Ont-elles acquis ce degré de légitimité sociale et de
reconnaissance collective qui leur conféreraient une fonction macro-sociale ?
Concrètement, les résultats que ces sciences ont acquis, pour provisoires qu’ils
soient, façonnent-ils nos imaginaires, nourrissent-ils nos représentations sociales, infléchissent-ils nos pratiques ou restent-ils lettre morte, objets inanimés de la
connaissance dite pure voués à l’information des cercles restreints de scientifiques
?
Si l’école est une invention moderne, les sciences sociales en tant que moment de légitimation du procès de modernité investissent d’autant mieux l’école
qu’elles légitiment dans un premier temps la nécessaire laïcisation du savoir et
qu’elles en feront la critique dans leur mission de désacralisation de la méritocratie. Dès l’émergence disciplinaire de la sociologie, les Pères fondateurs se sont
attachés à saisir les mécanismes sociaux à l’œuvre dans l’institution éducative.
Attachée à circonscrire le poids des déterminants sociaux sur les trajectoires
scolaires individuelles, la sociologie libérale a éludé la question du politique et du
pouvoir dans l’institution scolaire : il revient aujourd’hui aux sociologues, dans la
lignée d’une démarche critique, d’œuvrer pour une
Sociologie politique de
l’école
[2] qui, sous la pluralité des situations, des contradictions et des rapports de
force qui structure un champ éclaté, mettra à jour les mécanismes de l’illusion
d’une démocratisation scolaire, à la lumière des formes identitaires d’appartenance à l’école des acteurs du système scolaire.
En ce sens, la déscolarisation pourrait bien être pensée comme un processus
social de rupture du pacte républicain et une anomie produite par la violence
symbolique de l’Institution dans sa gestion du pluriel. Il s’agit d’éclairer les tensions entre la société multi-ethnique et multi-confessionnelle qu’est devenue la
France, simple lexie, et les principes unitaires, supposés transcender les particularismes communautaires. Car la citoyenneté française s’est construite sur un
déni des allégeances particulières
[3]. La confrontation dans l’Institution scolaire de
socialisations juvéniles plurielles, dont certaines sont radicalement allogènes aux
normes et valeurs diffusées par l’École, est un des éléments d’échec de l’intériorisation du pacte républicain et de ses apories. La montée récente de la
déscolarisation est une manifestation symptomatique des procédures d’étiquetage et de disqualification à l’œuvre à l’École.
La déscolarisation est une idée neuve : croisée du mouvement de massification de l’École et d’un moment de nécessaire gestion du pluriel par l’École, elle
doit être comprise comme rupture du paradigme fondateur de l’École de la république par l’éclatement des formes identitaires d’appartenance à l’École. Il s’agira
donc non tant de cerner les déterminants objectifs de la déscolarisation que de
mettre en liens les représentations des acteurs du système scolaire que sont élèves, parents d’élèves et enseignants, comme valeurs productrices de normes et
de pratiques au cœur même de la définition de la déscolarisation. C’est bien la
signification subjective des pratiques scolaires et sociales qui donne sens à l’échec
scolaire et plus largement citoyen que constitue la déscolarisation ; ce qui engage
à faire l’analyse d’un tel système symbolique complexe, plutôt que de se borner
à travailler sur les trajectoires déscolarisées ou mieux de lier ces parcours intellectuels, personnels, sociaux, voire proprement politiques aux régulations et contrôles de l’institution scolaire.
La déscolarisation, comme rupture du paradigme méritocratique
Si la montée de la déscolarisation peut être saisie comme symptôme de rupture
du pacte républicain dans une école désenchantée, c’est que l’Institution scolaire
est confrontée à l’éclatement des formes d’appartenance à l’École et soumise
aux besoins de la régulation marchande.
La gestion du pluriel par l’Institution scolaire : déscolarisation et citoyenneté
En tant que lieu cardinal de la citoyenneté, l’École de la République a travaillé
historiquement à la construction unitaire de la citoyenneté française, conçue
comme déni des allégeances particulières et comme
topos fondateur de neutralisation des lieux et des milieux. La déscolarisation est bien alors le produit d’un
processus social de rupture du pacte républicain. La construction d’une citoyenneté totalisante constitue une exception française entrée en crise avec la remise
en cause du modèle de la République moniste. Celle-ci construit une solution
originale, sorte d’allégeance des périphéries au centre, déni de la communalisation.
La France adopte avec la République une démarche articulant contractualisation
du lien social et abstraction de l’identité nationale. Cette Histoire s’écrit par rejet
des segmentations de l’Ancien Régime et promotion de l’utopie égalitaire promouvant le trait
unaire. Elle exige la contractualisation des rapports sociaux,
laïcisés sous la contrainte de la nouvelle division du travail social. Le passage de
la
Gemeinschaft
[4] à la
Gesellschaft
[5] se traduit par la délégitimation de la
Vergemeinschaftung
[6], dépossession de l’individu dans son rapport atavique à
l’Autre au profit d’un être social, civil et objectivé. Cette citoyenneté se fonde sur
la séparation entre appartenance citoyenne et appartenance sociale, sorte de
société civile distincte des communautés familiales, ethniques ou tribales définissant un nouveau domaine écologique caractérisé par la prétention à la plénitude
institutionnelle. La centralité revendiquée de la citoyenneté dans le cas français
conduit non seulement à une sous-estimation de la vitalité des appartenances
singulières et collectives, mais aussi à la construction d’un habitus nationaliste
républicain tendant à mettre hors jeu tout autre mode d’identification. La citoyenneté est alors une forme radicale de construction du sujet politique ; fiction
qui n’est pas sans effet sur la construction sociale de la déscolarisation, car productrice de rôles, partage d’un
topos mais aussi ressource politique. L’usage de
la citoyenneté met en jeu la façon dont la société se représente elle-même, c’est-à-dire se présente à elle-même l’image dans laquelle elle a choisi de se reconnaître. La déscolarisation est bien le produit d’une histoire. Elle définit peut-être la
manière même dont le sujet est capable de s’appréhender comme tel avec tout
ce que cela représente comme mise en perspective de sa relation à l’Autre,
relation commune et partageable. Mue par une philosophie de l’Un, la citoyenneté réduit l’Autre au Même. Toute société se construit par cette articulation du
dedans et du dehors, dans et par la clôture. La fabrication sociale de l’individu
n’est alors qu’une redondance de la clôture identitaire, inclusion monadique dans
un Tout, unité reconstruite par l’Institution, mais subjectivement intériorisée. Penser
la politique scolaire, c’est alors penser dialogiquement le dedans et le dehors, au
double sens intime et/ou social du concept. La citoyenneté est à la fois conçue
comme construction de son propre objet
politique interne porteur de la figure
de la trahison et/ou de l’altérité et comme articulation des formes d’organisation
de la Cité – et hors de la Cité – aux prises avec
l’étrange étranger aux montages
proprement textuels de transmission symbolique de la filiation selon l’hypothèse
de Pierre Legendre
[7]. C’est alors au travers des représentations de la citoyenneté
des acteurs du système scolaire que peut être saisie une des dimensions de la
déscolarisation : anomie produite par la violence symbolique de l’Institution dans
sa gestion du pluriel.
La citoyenneté se définit-elle par l’intériorisation d’une appartenance nationale
ou les appartenances concurrentes infra et supranationales priment-elles dans la
construction sociale de l’identité politique des jeunes ? La citoyenneté dépasse-t-elle les autres identifications ? Le processus social de construction de l’identité
nationale reconstruit-il ces identifications plurielles dans un vouloir-vivre collectif
?
Ou y a-t-il éclatement des formes d’appartenance sociale liée à l’hétérogénéité
croissante des socialisations allogènes
[8]
?
Les résultats de notre enquête nous permettent de conclure que les formes
allogènes de socialisation (re)construisent des multi-appartenances, subjectivement réinterprétées, définissant un sentiment d’appartenance collective fondé
non seulement sur l’idée de nation mais aussi sur les appartenances plurielles. En
effet, si la croyance en une citoyenneté abstraite définie de manière exogène par
les items voter, respecter les lois, avoir le sentiment d’appartenir à la nation
est bien intériorisée par les lycéens, il n’y a pas d’assimilation entre nationalité et
citoyenneté pour les « jeunes ». Or, à un moment historique de la construction de
la citoyenneté française, cela a été le cas dans la construction de la République et
de l’État où l’équation était : le peuple tout entier délègue la souveraineté aux
représentants de la Nation et quand la Nation est constituée, l’État est légal et
légitime. Cela a effectivement fonctionné, certes jamais complètement, et il semble donc d’après notre enquête, que la dissociation devienne patente : moins
d’un élève sur deux cite le sentiment d’appartenance nationale pour définir la
citoyenneté. En d’autres termes, les valeurs de cohésion centrale sont concurrencées, dans les représentations juvéniles, par des sentiments d’appartenance
périphérique, vecteurs d’altérité identitaire. Il y a donc paradoxe entre les modalités mêmes de construction de l’identité politique des jeunes et la croyance en
une citoyenneté abstraite d’égalité des chances.
Ce travail du pluriel dans l’école s’exprime à la fois dans ce que les « nouvelles
modalités du croire » de la France multiconfessionnelle impliquent comme demande de reconnaissance du pluralisme – certaines musulmanes veulent porter
le voile à l’école, certains juifs pratiquants veulent respecter shabbat, interdits
alimentaires et fêtes religieuses non catholiques ne sont toujours pris en compte
par l’école… – ; et dans ce que la démocratisation apparente du système scolaire
a produit comme confrontations d’identités culturelles périphériques, dans un
lieu homogénéisant. Pour comprendre cette crise du paradigme méritocratique
par les protagonistes du monde il est nécessaire de faire un détour par l’idée de
laïcité ; en fait, il convient dans un premier temps de rappeler avec Bruno Etienne
que la notion de laïcité n’est autre qu’une idéologie, c’est-à-dire la perspective
sous laquelle le sujet se représente les valeurs, les normes, les fins posées par sa
société
[9]. Le laïcisme figure au cœur de la concurrence qui a opposé au dixneuvième siècle les mondes religieux et politique quant au monopole du discours
de légitimité sur le monde ; dans ce contexte, « le laïcisme (fut) à la République ce
que le scientisme a été à la science »
[10]. Aujourd’hui, la laïcité apparaît plutôt
comme une « anti-idéologie » (dans la mesure où elle est présentée comme une
garantie d’objectivité de l’enseignement dispensé), mais ceci ne va pas sans occasionner certains effets pervers : comme le souligne Colette Crémieux, « la laïcité est devenue, sous couvert d’apolitisme et de respect des opinions, un prétexte pour oblitérer toute prise en compte explicite des valeurs. Refusant (…) la
rigidité des maximes, on est passé à une non-prise en compte des valeurs, faute
d’accepter l’expression d’opinions dont on aurait à débattre »
[11]. En gommant
toutes les caractéristiques relevant des champs religieux et politique, l’idée de
laïcité conduirait au nom d’une sacro-sainte neutralité à l’occultation des débats
autour d’enjeux sociaux ou politiques.
S’il y a rupture de ce modèle républicain de la IIIe république et du paradigme
méritocratique, c’est que l’école soumise au temps du pluriel, bien que supposée
homogénéisante, produit cette anomie scolaire qu’est la déscolarisation, non
tant phénomène strictement scolaire que processus politique macro-social, dont
l’éclatement des formes d’inscription au lieu scolaire est la forme euphémisée de
la domination du centre sur les périphéries.
L’éclatement des formes identitaires d’appartenance à l’École
Si le projet fondateur de l’École de la République est fondé sur la neutralisation
des milieux dans et par le lieu, quels sont les effets du métissage identitaire sur les
modes d’appartenance au système scolaire des apprenants et des enseignants
?
Si les milieux, définis par des appartenances objectivées, se construisent
subjectivement par les acteurs, la montée des lieux concurrents à l’École, engendre
une recomposition constante des lieux aux milieux : d’une part, les relais de
socialisation sont de plus en plus prégnants ; d’autre part, le lieu polarise
diversement les différents milieux qui à leur tour rétroagissent sur le lieu scolaire.
La concurrence des instances de socialisation, lieux symboliques de production
de normes alternatives /concurrentes/complémentaires, dont certaines sont
radicalement allogènes au système scolaire et l’accroissement des
polydéterminations individuelles, s’ils effritent l’intégration autour des valeurs
centrales de cohésion sociale, multiplient les modes d’insertion et de désinsertion
scolaires et par là même les modes d’appropriation du Politique. C’est bien là
une des logiques de la déscolarisation. L’École, comme lieu symbolique de
neutralisation des milieux en un lieu, construit, dans son projet fondateur, son
pouvoir politique et symbolique socialement efficace par l’invention des
mondes
scolaires où se jouent les interactions du dedans et du dehors fondatrices d’une
(re) production identitaire. Mais à l’éclatement des formes identitaires
d’appartenance à l’École des apprenants, répond la montée de « nouveaux
enseignants »
[12]. La multiplicité des rôles sociaux, parfois contradictoires, conduit
à s’interroger sur l’effet de la démocratisation au moins partielle de l’École sur les
sociabilités primaires (réactivation, conflits, concurrence…) productrices – ou pas
– de déscolarisation. Les lieux et milieux caractéristiques de tout individu forment
un système de relations enchevêtrées qui se combinent pour permettre la genèse
d’une identité personnelle et sociale. À tout moment se font des transactions
complexes entre les polydéterminations individuelles qui façonnent les
comportements quotidiens. La mondialisation du capitalisme, renforçant précarités
et incertitudes, réactive encore le conflit entre ces polydéterminations et la volatilité
de leur poids respectif dans les pratiques quotidiennes d’autant que le système
scolaire est au croisement d’un monde encore protégé (celui des études) et d’un
monde plus instable (celui du travail).
L’institution scolaire est confrontée à un processus d’hétérogénéité croissante
des publics scolarisés et ce, à tous les niveaux de l’enseignement. Ce lieu homogénéisant est lui-même parcouru par l’éclatement des sociabilités juvéniles, lié
aux modes de socialisation concurrents. Si « l’individu s’insère dans un système
emboîté entre le moi, le nous et le ça qui détermine son appartenance à plusieurs
groupes sociaux qui cristallisent sa conscience collective »
[13], l’École est confrontée à des métissages identitaires inédits. La diversification croissante des référents identitaires des jeunes renvoie au déclin des régulations politiques des institutions traditionnelles (famille, partis, Églises, École, Nation…); recomposant le
maillage des liens organiques, mécaniques et symboliques tissés entre institutions
de l’espace public et institutions de l’espace privé. L’entrée dans une nouvelle
ère de l’individualisation dont les principaux marqueurs sont la société de consommation, la mondialisation, les institutions bureaucratiques désocialisantes,
les métamorphoses de la famille ou la recomposition du religieux sont à la fois les
indices d’un affaiblissement du lien social et un vecteur de résurgence des solidarités mécaniques communautaires. Ces transformations jalonnent l’effritement
des mécanismes d’intégration autour de valeurs centrales incontestées quoique
le produit d’une imposition hégémonique. Le pluriel s’amplifie dans les valeurs,
les normes et les modèles culturels. La famille comme institution socialisatrice a
perdu sa force d’attraction et de solidité ; la sociabilité du groupe domestique est
fréquemment remise en question sous la montée de l’éclatement et des
recompositions familiales. Dans l’exploration des sociabilités alternatives, la résurgence des communautés et des manifestations de la solidarité mécanique au
sens de Durkheim manifeste le développement de liens d’interconnaissance fondés sur la réhabilitation de la quotidienneté, de la sensibilité dans la raison, de
l’acceptation de règles de conduite spécifiques. « (…) L’individualisme, la raison
instrumentale, la toute-puissance de la technique et le « tout économique » ne
suscitent plus l’adhésion d’antan, ils ne fonctionnent plus comme mythes fondateurs ou comme buts à atteindre. Les sociétés postmodernes sont articulées sur
la dialectique masse/tribu. Des groupes se constituent autour d’affinités sociales,
religieuses, ludiques, hédonistes, forgeant une socialité temporaire et perpétuellement en recomposition où s’agrègent et s’agglutinent des participants volontaires qui tissent alors des liens communicationnels de type néo-tribalique par
lesquels la force du local et de l’imaginaire produit un nouveau contrat social, de
nouvelles cités. Ce diagnostic social d’un monde désenchanté et désacralisé, qui
appelle le retour des solidarités mécaniques, des nouvelles solidarités tribales,
claniques, segmentaires, néo-parochiales et du multiple : c’est le temps des tribus. La massification du système scolaire à l’œuvre depuis une trentaine d’années et l’explosion des sociabilités/socialités juvéniles confrontent une École à
vocation homogénéisante à la nécessaire gestion du pluriel et produisent une
fragmentation des modes d’insertion des élèves à l’Institution scolaire. L’éclatement des formes identitaires d’appartenance des acteurs au système scolaire
reconstruites par les interactions des
mondes scolaires
[14], articulation de pratiques et de représentations des élèves, comme des enseignants, produit l’École,
conçue comme « situation-au-monde ». Il définit des modalités nouvelles d’interventions politiques à l’École/de l’École : ce sont les nouvelles formes de sociabilités politiques, construites en réponse au désenchantement de l’École en tant
qu’Institution du Politique (et qui produisent partiellement ce désenchantement).
La dialectique des mondes scolaires est à la croisée de moments de sociabilités
alternatives et d’un mouvement de perte ou de transformation du lien politique.
S’il est clair que la fabrication de l’excellence scolaire par l’École a été une
norme scolaire et sociale sélective efficace, la massification a mis à jour que
l‘École de la République demeurait une École de classes
[15], plus adaptée aux prérequis culturels et linguistiques des « héritiers ». Si bien que le conte républicain
est révoqué en doute, alors même que l’École est sommée de s’adapter aux
exigences économiques et utilitaristes. Une institution fonctionne autant par son
organisation, ses normes et ses règles que par l’espace d’autonomie qu’elle laisse
aux acteurs sociaux. L’École est aujourd’hui confrontée à l’éclatement des cultures scolaires. Les trajectoires scolaires des élèves sont liées, quoique non inféodées, à la plus ou moins grande maîtrise du métier d’élève, elle-même plus soumise à l’intériorisation du curriculum caché qu’à celle du curriculum formel et du
curriculum réel et un curriculum caché, constitué des normes de comportement,
des valeurs morales et des dispositions des élèves. L’École, lieu de savoir, permet
l’intériorisation du curriculum des élèves. Or la définition légitime des Institutions
repose sur le postulat que le savoir transmis par l’École est rationnel, neutre et
universel. Le paradoxe de l’École de l’égalité des chances tient alors dans le fait
que, dans sa quête de la transmission de schèmes de pensée et de savoir-être
communs, voire de normes centrales de cohésion politique, elle accroit la différenciation sociale des parcours scolaires, par l’instrument même (le curriculum
caché) supposé resserrer le lien politique des élèves à l’institution scolaire et des
catégories sociales à la Nation. Or, l’École, la Nation, l’État jouent dans ce procès même leur réalisation et leur pérennité ou leur dynamique. En ce sens, la
montée de la déscolarisation engage à repenser les modalités et l’essence même
de la citoyenneté moniste. Entre stratégies de grégarité et stratégies d’altérité
[16],
les élèves façonnent des « mondes à eux ». Dans les procès identificatoires de
l’adolescence, il faut prendre la mesure de l’accroissement des référents identitaires.
« (…) La précarité des perspectives, le règne de l’utilitarisme, les dissociations
sociales propres à un avenir à la fois offert et refusé, restreignent considérablement le champ des identifications sociales particulièrement pour les jeunes appartenant aux catégories sociales les plus touchées par la crise »
[17] et par la
déscolarisation. Chaque élève construit son rapport au monde dans la nécessité
qu’il a d’affronter ou d’aborder des épreuves, de gérer les étapes, les opportunités, les bifurcations, toutes occasions de sollicitations nouvelles d’équilibre, de
construction/reconstruction, d’appropriation/désappropriation symbolique de
l’institution scolaire, de compromis et d’ambivalence constitutives du Moi et du
Moi dans son rapport à l’autre. Ce qui pose la question de la mise hors jeu
(symbolique et sociale) des publics déscolarisés dans l’ordre scolaire, social et
donc politique. Chaque élève est alors en mesure de déjouer partiellement les
aliénations par la promotion d’une dynamique créatrice de nouveaux mondes et
de nouvelles potentialités hors et dans l’École. Le travail de façonnage des identités par l’organisation scolaire, sorte de marquage identitaire opéré par l’Institution, plus que réceptacle d’identités préconstituées perd en efficacité du point de
vue du contrôle social avec la massification du système scolaire et la montée des
socialisations allogènes. Cependant, au-delà et en deçà de l’emprise de l’organisation sur les individus, l’inculcation des valeurs communes fonctionne moins
bien, aussi bien en tant que mécanisme social que comme mythe fondateur de la
République. Il s’agit de comprendre si la collectivité de formation et de travail est
un lieu d’apprentissage culturel, de métissage social, d’égalisation au moins partielle des milieux par le lieu et un instrument de façonnement des identités collectives. La construction sociale du sens de l’expérience scolaire est démultipliée
dans la profusion des sens et des interactions individuelles, communautaires et
sociétaires. La question des publics déscolarisés est donc autant symbolique que
symptomatique : discrédit de l’institution scolaire, marchandisation et réification
des sujets ou régulation barbare
[18].
Au-delà des institutions légitimes et légales, ce sont là les centralités souterraines de la puissance sociale que doivent saisir les sciences sociales afin que l’École
reconstruise une communauté émotionnelle par une nouvelle gestion du pluriel
qui déconstruise la logique de la production sociale de la déscolarisation. Mais
cela nécessite une compréhension fine des mécanismes sociaux et mentaux à
l’œuvre dans l’invention de la déscolarisation, comme construction symbolique
de la désaffiliation politique.
La déscolarisation : du travail du symbolique aux injonctions marchandes
Représentations de l’échec scolaire et de la méritocratie des enseignants : une lecture
individualiste de la déscolarisation
La sociologie de l’éducation a-t-elle investi l’École ? Fait-elle désormais partie du
background intellectuel de l’honnête homme, voire est-elle un outil pédagogique
et didactique ? À tout le moins, les recherches sociologiques sur l’École ont-elles
des effets sur les pratiques des acteurs du système scolaire ? C’est à l’aune d’une
épistémologie de la réception des sciences sociales que le débat est posé. C’est
sur un thème à la fois fondateur de l’institutionnalisation disciplinaire de la socio-logie de l’éducation et symbolique de l’État éducateur que s’articulera l’analyse
des représentations des enseignants : l’échec et la réussite scolaires. Par-delà la
pluralité d’analyses et de paradigmes concurrents balisant l’espace de la sociologie de l’éducation, celle-ci dévoile des mécanismes sociaux précis, selon le mot
de Bourdieu « de même qu’elle dénaturalise, la sociologie défatalise ». Comment
les professeurs intègrent-ils dans leur univers mental et cognitif, les perspectives
construites par la sociologie pour donner un éclairage des facteurs de l’échec
scolaire, mécanismes producteurs de déscolarisation ?
Si l’École de la République est fondée sur le projet méritocratique de la III
e
République d’ascension sociale possible pour tous, les professeurs adhèrent-ils
toujours à cet idéal, lieu et moment de leur réussite sociale
[19] ? Les nouveaux
enseignants confrontés à l’éclatement des formes identitaires d’appartenance
des élèves à l’École sacralisent-ils toujours le caractère méritocratique de l’École ?
L’infléchissement des représentations de l’échec scolaire et de la méritocratie
que construisent les nouveaux enseignants ne tient pas seulement à l’objectivation
par les sciences sociales de l’inégalité des chances et de la reproduction sociale
mais surtout à l’évolution de la situation subjective et à l’histoire singulière,
collectivement réappropriée des nouveaux enseignants. Si le projet fondateur de
l’École est l’idée révolutionnaire d’une acculturation des individus par l’École,
lieu de civilisation, encore fallait-il que la sélection scolaire ne soit pas (ne soit
plus) sociale ; c’est ainsi que des générations d’instituteurs, porte-parole des
Lumières ont intériorisé cet idéal méritocratique : négation des milieux
d’appartenance des enfants, l’École devenait ce lieu les neutralisant. Avec la
massification de l’enseignement depuis la fin des années 60, les enseignants
adhèrent-ils encore à ce projet ? C’est au travers de leurs représentations des
facteurs d’échec et de réussite scolaires que nous le cernons.
Notre investigation sociologique
[20] nous a permis de saisir les diagnostics des
enseignants concernant les facteurs d’échec scolaire des élèves en général
[21] et
de leurs propres élèves en difficulté scolaire
[22]. La première constatation qui s’impose est que dans les deux cas les facteurs individuels priment largement sur les
déterminants sociaux : 64 % des professeurs interrogés citent parmi le ou les
facteurs expliquant les difficultés scolaires de leurs élèves le manque de don ou
d’aptitude. Les facteurs individuels (troubles psychologiques du comportement,
manque de travail ou de volonté, manque de don ou d’aptitude) représentent
67 % des facteurs cités. L’environnement culturel des élèves, comme facteur,
n’est cité que par 38 % des professeurs et ne représente que 6 % des facteurs
d’échec scolaire cités. Les difficultés matérielles sont citées par 5 % des enseignants et représentent 2 % des causes d’échec. Lorsque la question est plus
ouverte et les interroge sur les principaux facteurs d’échec scolaire, l’ensemble
des facteurs individuels (manque de travail, de don, de motivation, de repères, de
confiance en soi, trop de loisirs et de sollicitations extérieures) représente 57 %
des réponses spontanées contre 23 % pour les facteurs sociaux (contexte familial, chômage, environnement économique, moyens financiers) et 20 % pour les
facteurs liés à l’institution scolaire (programmes chargés, difficultés pédagogiques, cloisonnement disciplinaire, orientation déficiente des élèves, inadaptation
des programmes, réformes trop nombreuses, laxisme de l’École…). Ainsi lorsque les professeurs comparent le retard scolaire des fils d’ouvriers et de paysans
à celui des fils de cadres supérieurs, 19 % ne répondent pas, 36 % pensent qu’il
est comparable, 36 % le jugent deux fois plus fréquent et 12 % trois fois plus
fréquent. La sélection sociale de l’École quand elle n’est pas niée est très fortement minorée par les enseignants. Elle reste accessoire pour expliquer échec et
réussite scolaires. Lorsqu’on corrèle les réponses au sexe des enseignants aucun
lien significatif n’apparaît dans les réponses, par contre l’appartenance syndicale
a des effets très nets sur les représentations des enseignants. Celle-ci accroît les
analyses en termes sociaux de l’échec scolaire
[23]. Par contre, quand les enseignants ont une formation sociologique dans leur scolarité ou qu’ils connaissent
des travaux contemporains en sociologie de l’éducation, les réponses sont plus
nuancées. Il faut cerner ce qu’est une étude en sociologie de l’éducation pour un
enseignant du secondaire, car de la qualification parfois erronée et abusive des
auteurs naît une fausse interprétation des résultats. Parmi la minorité des enseignants ayant une formation sociologique, les analyses de l’échec scolaire en
termes individuels diminuent tandis qu’augmentent significativement les analyses
en termes sociaux et la fréquence du retard scolaire des enfants d’ouvriers par
rapport à ceux de cadres s’accroît sensiblement. Il en est de même lorsqu’il y a
une connaissance (attestée par la citation pertinente d’auteurs) des travaux contemporains de sociologie de l’éducation. Il reste que le poids des déterminants
sociaux sur les trajectoires scolaires est peu connu des enseignants. Il s’agit alors
d’observer qu’elles sont leurs représentations du projet fondateur d’ascension
sociale grâce à l’égalité des chances, projet moteur d’une conception particulière
de l’École et de sa mission politique.
Comme nous l’avons précédemment explicité, la visée républicaine de l’École
instituée à la fin du XIX
e siècle reposait sur trois principes inaugurant une conception nouvelle de l’enseignement : l’égalité de tous les enfants devant l’École,
le droit de tous les enfants à l’éducation et le devoir de l’État d’assurer un enseignement des valeurs et une morale communes. Cette volonté de sécularisation
et d’unification progressive des cursus scolaires se légitimera par un double idéal
à la fois scientiste et démocratique de socialisation républicaine et de méritocratie. Si chacun devait réussir selon ses compétences et non plus selon sa naissance c’est que l’École devait assurer l’égalité des chances et c’est ce projet
intériorisé par tous qui fondait la fonction politique de l’École. « (…) Durant toute
une période (le temps de l’explosion scolaire, souligné par nous), l’école a pu
infléchir la subjectivité populaire dans le triple sens d’une rationalisation politique
(citoyenne, nationale et républicaine), théorique (l’idée de savoir objectif et de
science) et comportementale (des mœurs policées), sans pour autant déstabiliser
la base de son mode de subjectivation spécifique
[24]. » L’intériorisation de cet idéal
est-il encore le ferment d’une communauté scolaire ? Pour 83,3 % des enseignants interrogés, l’École permet l’ascension sociale et cette réponse optimiste
s’accroît encore lorsque les enseignants ont acquis une position sociale en mobilité intergénérationnelle ascendante. Pour 64,2 % d’entre eux – dont il faut souligner que très généralement la position professionnelle et sociale a été atteinte
par le diplôme –, le niveau de diplôme atteint reste le meilleur gage d’emploi:
l’égalité des chances devant l’École et devant l’emploi est une croyance assez
générale. Mais cette confiance en l’efficacité du système scolaire dans sa fonction méritocratique est fortement minorée quand les enseignants ont un niveau
de formation ou de connaissances sociologiques.
Si l’École est aussi un lieu d’invention du politique, elle résiste en tant que
pratique sociale à l’investigation des sciences sociales. Comme nous venons de
le voir, l’intériorisation de l’idéal méritocratique est encore le ferment d’une communauté scolaire, au moins en tant que représentation collective, même si nous
verrons que l’identité au travail des enseignants s’est profondément modifiée. Il
s’agit donc bien d’un paradoxe : l’École résiste en tant qu’Institution à l’investigation des sciences sociales, en atteste ainsi la faible pénétration des acquis de la
sociologie de l’éducation. De la laïcité sacralisée par l’École à la désacralisation
de la méritocratie par les sciences sociales, l’histoire de l’Institution scolaire permet de saisir la fabrication sociale de l’échec et de la réussite scolaires et plus
largement d’une conception de la citoyenneté. C’est au travers de l’intériorisation de la définition légitime de l’excellence scolaire que fonctionne la mise à
distance des sujets eux-mêmes vis-à-vis de leurs rapports au lieu, à l’Institution,
aux savoirs et aux rites d’interaction. La « naturalisation » de l’échec scolaire et
l’autodisqualification des élèves concernés et de leurs parents sont les deux dispositions d’un habitus et d’un ethos, alimentées par les pratiques d’étiquetage et
de contrôle de l’Institution. Nous avons pu cependant observer un infléchissement des représentations de la méritocratie des enseignants qui nous semblent
emblématiques de ceux que nous nommons nouveaux enseignants. De la laïcité
sacralisée par l’École à la désacralisation de la méritocratie par les sciences sociales, l’histoire de l’Institution scolaire permet de saisir la fabrication sociale de la
déscolarisation. L’aboutissement d’une telle lecture de l’échec scolaire par les
enseignants est bien alors de permettre d’interpréter la déscolarisation, non tant
comme processus social résultant des inégalités de dotation en capitaux, mais,
comme la résultante de dispositions individuelles, de capacités et de compétences personnelles. C’est bien aussi une nécessité du système économique néo-libéral que de « naturaliser » les inégalités.
La déscolarisation comme nécessité marchande : l’École de la démocratie ou École de
la barbarie douce
?
Nombreux sont ceux, historiens, sociologues, pédagogues ou encore philosophes,
qui dénoncent le caractère « total», voire « totalitaire » de l’École de plus en plus
inféodée à la rationalité marchande : École capitaliste ou École de marché. La
subordination de l’éducation à la rationalité marchande consacre le « trop plein
de valeurs » et la « perte de sens » discréditant tout projet éducatif puisque ces
deux facteurs conditionnent l’assujettissement des sujets, en lieu et place d’une
élévation morale et intellectuelle. En même temps cette subordination repose sur
une instrumentation de la pédagogie inféodée à la prévalence de la perspective
économique et marchande. Mais l’École, comme toute institution de pouvoir et
du pouvoir, n’a produit que très marginalement des insoumis : telle n’est pas sa
mission politique alors même que l’individualisme qui travaille nos sociétés ajoute
à la perte de sens, l’atomisation des individus et en définitive, participe de leur
aliénation. Dans le processus de subjectivation des Modernes, dont l’École a été
et demeure partie prenante, il a été question de favoriser le passage d’une barbarie
prédatrice à une barbarie réfléchie : signe que la barbarie est constitutive de
l’humanité, donc au cœur de ses institutions. Le philosophe Jean-François Mattéi
dénonce d’ailleurs l’éducation fonctionnelle, commandée par un jeu de procédures
sociales, économiques et politiques, qui prend l’apparence de la pédagogie dans
l’École. Si « (…) elle est cohérente dans son projet d’intégration sociale dénué de
recours à une fin qui transcenderait les valeurs de la production (…) ; en se
restreignant à la sphère pragmatique au détriment de l’exigence pratique de
l’éducation, les objectifs de la pédagogie procédurale privent de toute fin, et de
tout sens, les élèves qui ne savent plus pourquoi ils vont à l’école et qui n’ont
aucune ouverture vers ce qui les dépasse
[25] ». Rançon de la fétichisation du sujet,
la désacralisation du monde participe alors du désenchantement des institutions
sociales ; sujets et savoirs ou encore sujets et objets sont interchangeables
:
« Puisque tout est évaluation du côté des sujets, et que les sujets sont
interchangeables en tant que consommateurs, tout se vaudra du côté des objets
qui sont tout aussi interchangeables dans la circulation générale des
marchandises
[26] ». Atomisés et massifiés, les sujets sont en voie de pétrification et
les citoyens deviennent des citoyens « virtuels » au moyen desquels le pouvoir
semble gommé, devenu la « tâche aveugle » des démocraties marchandes, privant
du même coup, les élèves de toute faculté d’être des « bâtisseurs d’œuvres ».
Samuel Johsua, dans son ouvrage,
L’école entre crise et refondation, rappelle
qu’on ne saurait « (…) ignorer la relation entre le surgissement de la “question du
sens” et la fragmentation sociale et idéologique de la société, contrepartie de la
montée totalitaire de la marchandisation et de la loi de la valeur marchande. »
[27].
C’est pourquoi, il n’est pas douteux, selon notre auteur que « le “sens” des modes
de régulation institutionnels propres à l’École n’est (…) pas la simple réélaboration
de principes éternels et universels, mais dépend, quoi qu’on en ait, de
positionnements politico-idéologiques tout à fait repérables »
[28]. C’est d’ailleurs la
thèse de Jean-Pierre Le Goff que d’entrevoir la montée de la barbarie douce à
l’œuvre dans l’École qui caractérise selon lui une modernisation aveugle passant
par l’adéquation de l’Éducation aux valeurs de la rationalité marchande et
particulièrement au modèle idéologique de l’économie libérale, par alignement
sur des formules inspirées des discours de managers et dont les thèmes favoris
sont l’« autonomie », la « responsabilité » ou bien la « participation », l’acceptation
du « changement », l’élaboration de « contrats » et d’« objectifs » et encore la
« gestion individualisée des parcours ». Il dénonce en ce sens, la logique utilitariste
de l’École : « (…) on oriente l’enseignement vers une logique de prestations de
services et d’expérimentation cherchant la meilleure adéquation possible entre
l’offre d’enseignement et les besoins individuels des élèves. La dimension
institutionnelle de l’enseignement, avec ce qu’elle implique de non-choix et de
contraintes en termes de contenus, de relation dissymétrique d’enseignant-élève
et de sanction, est implicitement évacuée »
[29]. Ce procès de disqualification, à la
fois scolaire et sociale qu’est la déscolarisation, consacre en nécessités les vertus
marchandes. Les déscolarisés sont en quelque sorte victimes de leurs propres
carences (ils en sont rendus responsables); la précarité du marché du travail
commande la précarité du marché scolaire. Exclusions scolaires et exclusions
sociales fonctionnent homothétiquement de sorte que les premières, non
seulement anticipent sur les secondes, mais les justifient
[30]. Déjà dans
L’École
capitaliste en France
[31], Christian Baudelot et Roger Establet avaient dénoncé
derrière l’École unique, neutre, égalitaire et méritocratique, une institution qui
divise chaque génération en fonction des origines sociales des élèves, justifiant
l’organisation en filières plus ou moins étanches et homothétiquement proches
de la division capitaliste du travail. Ce qui conduit l’École, selon eux, à former
d’un côté les cadres dont le système productif et le marché ont besoin, et les
personnels voués aux tâches d’exécution. Le tri est effectué par la sélection opérée
dès le primaire, puisque, la manière dont est mené l’apprentissage de la lecture
ou le contenu des textes discriminent les élèves par marginalisation de ceux issus
des milieux populaires, en proie, très rapidement, à des difficultés vite irréversibles.
La socialisation scolaire établie par « l’École capitaliste », diffuse une idéologie
« méritocratique-technocratique », selon laquelle « (…) la division se fonde sur une
rationalité indiscutable renvoyant à des exigences techniques, et optimise à la
fois l’efficacité et l’équité, chacun étant à la place correspondant à ses
compétences »
[32]. Traçant le parallèle entre les conduites attendues du salarié
dans le monde professionnel en système capitaliste et les comportements
souhaitables dans l’institution scolaire, Baudelot et Establet montrent que la
réponse de deux systèmes scolaires aux besoins de salariés et d’élites se fait par
la structuration des élèves en deux réseaux d’enseignement : le réseau S/S
(Secondaire/Supérieur) et le réseau P/P (Primaire/Professionnel), dans une logique
toute « taylorienne » de séparation des tâches d’exécution et de conception.
Glissement d’une École capitaliste vers une École de marché, qui ne peut
qu’oblitérer sa capacité à fabriquer du lien politique, notamment par la fabrication
de cette forme extrême d’échec scolaire qu’est la déscolarisation.
À la flexibilité du marché du travail requise par l’économie néolibérale, productrice de segmentation et du dualisme du monde du travail, répondrait une
division hiérarchique du travail scolaire, productrice d’un lumpen prolétariat a-scolaire, constitué des publics déscolarisés. Ce système distributif (bien que non-redistributif) est légitimement orchestré, par les besoins de l’appareil productif
marchand, relayé par les injonctions politiquement attendues susceptibles de créer
un citoyen-sujet conforme. C’est que, pris au piège des représentations naturalistes des parcours individuels, tant scolaires que sociaux, les enseignants et plus
largement les acteurs du système scolaire, s’ils peuvent douter des vertus
méritocratiques de l’école, entendent les promouvoir par déni du Politique dans
l’école : politique de la méconnaissance et méconnaissance du Politique s’autoengendrent.
C’est au travers de la compréhension des mécanismes de maillage du pouvoir
dans les rituels scolaires que se jouent les principaux déterminants de l’étiquetage autant scolaire que social, sexuel, symbolique ou ethnique, antichambre de
la déscolarisation. La mise en discipline du savoir, des corps et des esprits participe de ce travail subtil du dedans et du dehors, du lieu sur les milieux. Il peut
permettre d’éclairer les processus à l’œuvre lors d’un conseil de classe, présidant
généralement aux destins scolaires et à l’orientation des élèves. Le travail de tri
scolaire illustre aussi en quoi le processus de déscolarisation est une violence
symbolique, qui fonctionne par la sanction mais plus encore par l’intériorisation
des mécanismes de la soumission auxquels participent tous les acteurs du système scolaire – y compris les victimes –, au prorata de leur poids respectif.
[*]
Béatrice Mabilon-Bonfils, politologue, enseignante à l’IEP d’Aix-en-Provence, mem-
bre du credo de l’université d’Avignon, et Laurent Saadoun, politologue, enseignant
contre le phallocentrisme à l’IEP d’Aix-en-Provence. Codirecteurs de la revue plu-
rielle de science politique
Dialogues politiques(http :// www. la-science-politique. com)
et coauteurs de
Sociologie politique de l’École, préfacé par Raphaël Draï, PUF
2001.
[1]
Voir à cet égard, B. Mabilon-Bonfils, B. Etienne,
La science politique est-elle une
science ?, « Dominos », Flammarion, Paris, 1998.
[2]
B. Mabilon-Bonfils, L. Saadoun,
Sociologie politique de l’école, PUF, Paris, 2001.
[3]
B. Etienne, H. Giordan, R. Lafont,
Le temps du pluriel – La France dans l’Europe
multiculturelle, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 1999.
[4]
Terme utilisé par Ferdinand Toënnies pour analyser la communauté fondée sur la
solidarité organique au sens durkheimien.
[5]
Terme utilisé par Max Weber pour exprimer la société fondée sur la solidarité méca-
nique au sens durkheimien.
[6]
Terme emprunté à Weber pour définir une relation sociale fondée sur un sentiment
subjectif d’appartenance à une communauté, se distinguant du sentiment national
des sociétés modernes, diffusé et construit par l’État.
[7]
P. Legendre,
Sur la question dogmatique en Occident, Fayard, Paris, 1999.
[8]
Nous avons réalisé une enquête par questionnaires, en 2000, auprès de 1250 ly-
céens pour élucider leurs représentations de la citoyenneté, dont le lecteur trouvera
les résultats détaillés dans notre
Sociologie politique de l’École,
op. cit., pp. 150-
162.
[9]
Voir à cet égard, l’article de V. Calicchio, « les relations paradoxales École/Politique à
travers le prisme du pouvoir au conseil de classe », in
http :// www. la-science-
politique.com, n° 0, 2001.
[10]
B. Etienne,
Une grenade entrouverte, Éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 1999,
p. 353.
[11]
C. Crémieux,
La citoyenneté à l’école, La Découverte & Syros, Paris, 1998, pp. 82-
83.
[12]
Dont les principales caractéristiques sont qu’ils ne croient plus à la méritocratie, qu’ils
ne sont plus en ascension sociale, tout en restant souvent attachés à une lecture
innéiste de l’échec ou de la réussite scolaire. Pour une analyse plus détaillée, cf. notre
ouvrage, pp. 221-223.
[13]
B. Etienne, H.Giordan, R. Lafont,
Le temps du pluriel,
op. cit., p. 49.
[14]
Plus largement développés dans notre ouvrage, pp. 173-184.
[15]
Les travaux de la sociologie de l’éducation, de Bernstein à Bourdieu ou à Establet, le
démontrent amplement.
[16]
Voir à ce sujet, C. Moracchini,
Le sens de la scolarité aujourd’hui. Mentalité scriptu-
rale et études dirigées, Nathan, Paris, 1997.
[17]
J.-Y. Rochex, Le sens de l’expérience scolaire, « l’éducateur », PUF, Paris, 2
e édition,
1998, p. 102.
[18]
J.-P. Le Goff,
La barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de
l’école, « Sur le vif », La Découverte, Paris, 1999.
[19]
Notre étude se bornera à essayer de saisir les représentations sociales des professeurs
du secondaire, au moyen d’une enquête empirique par questionnaires.
[20]
L’enquête empirique dont il est fait état ici est le résultat d’une enquête par question-
naires visant à saisir, en 1990, les représentations de l’échec scolaire des enseignants
du secondaire. L’échantillon est composé de l’ensemble de deux lycées de type
« moyen » de la région PACA, avec un taux de réponses de 65 %.
[21]
Question : « Quels sont d’après vous les principaux facteurs d’échec scolaire, d’une
manière générale ? »
[22]
Question : « En considérant les trois élèves les plus en difficultés de l’une de vos
classes, indiquez les trois facteurs les plus importants de leur échec : a. conditions
matérielles de vie, b. manque de dons, d’aptitudes, c. climat familial, d. inadéquation
des programmes et méthodes d’enseignements, e. troubles psychologiques du com-
portement, f. environnement culturel de l’élève, g. manque de travail ou de volonté,
h. autre, précisez.
»
[23]
L’appartenance à un parti politique étant négligeable dans l’échantillon, aucun résul-
tat significatif ne peut être avancé.
[24]
J.-M. Queiroz (De),
L’école et ses sociologies, « 128 », Nathan, 1995, p. 119.
[25]
J.-F. Mattéi,
La barbarie intérieure – Essai sur l’immonde moderne, PUF, Paris,
1999, p. 151.
[27]
S. Johsua,
L’école entre crise et refondation, La dispute, Paris, 1999, p. 62.
[29]
J.-P. Le Goff,
opus cité, p. 47.
[30]
J.-P. Le Goff explique que le « management libéral (…) prétend rendre les individus
autonomes et responsables de leur propre sort sur le marché du travail (souligné par
nous) comme au sein des entreprises »,
opus cité, p. 23, et nous ajoutons : « sur le
marché de l’éducation ».
[31]
C. Baudelot, R. Establet,
L’École capitaliste en France, Maspéro, Paris, 1971.
[32]
M. Duru-Bellat, A. Henriot-Van Zanten,
Sociologie de l’école, Armand Colin, Paris,
1992, p. 66.