2002
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Politique du bouddhisme
Thierry Mathé
La pratique bouddhiste, comme adhésion à des valeurs éthiques, n’est pas
sans lien avec certaines attitudes politiques. Il n’y a pas de raison que son cas diffère des
autres appartenances religieuses. L’attachement à des valeurs partagées par une communauté est susceptible de se traduire par des attitudes et des opinions proches, même si les
institutions et leurs représentants ne jouent pas le rôle de guides de conscience politique.
Il s’agit ici de voir de quelle façon les valeurs revendiquées par les pratiquants français du
bouddhisme, et plus précisément du bouddhisme tibétain (Vajrayana), se traduisent dans
des comportements politiques spécifiques. Il s’agira ensuite de comprendre la manière
d’aborder le terrain politique au regard de la nature de l’utopie dans le bouddhisme tibétain.Mots-clés :
espérance, éthique, imaginaire, neutre, politique, présent, responsabilité, utopie.
The buddhist practice, as adhesion to ethics values, is in a certain
way connected to some political attitudes. The attachement to commun values
by a community may be translated by similar attitudes and opinions, even if
institutions doesn’t play the role of politic leaders.
The problematic is to considere how the values of the french pratiquants, and
specifically in the tibetan buddhism (Vajrayana) are construed by specific political
behaviour. In a second part, we try to understand how the pratiquants approach
the political question, specially about utopia in the tibetan buddhism.
Ce travail correspond à une partie de ma thèse, soutenue en décembre 2001 à l’Université René Descartes – Paris V – Sorbonne. Intitulée « Le bouddhisme des Français.
Contribution à une sociologie de la conversion : l’exemple du bouddhisme tibétain et de la Soka Gakkaï en France »,
elle analyse les termes de l’adhésion au bouddhisme, aux niveaux formel (communauté, institution), rituel et idéel
(imaginaire religieux), enfin idéologique. Cette analyse se base notamment sur le recueil de récits de vie,
effectué auprès de pratiquants français.
1 Bouddhisme et comportements politiques : valeurs de droite et « gens de gauche »
?
De nombreux travaux ont été menés portant sur les conduites et les opinions
politiques des catholiques et des protestants en France. Le caractère récent et le
domaine encore restreint du phénomène bouddhiste font qu’il n’y a pas encore
de recherches approfondies sur la question politique.
Il ne s’agit pas simplement de se demander si les bouddhistes sont « plutôt à
gauche » ou « plutôt à droite ». R. Rémond, observant l’évolution du vote catholique durant la seconde moitié du XX
e siècle, a montré que « la question religieuse,
sauf sous son aspect scolaire, ne départage plus la droite de la gauche ». Le vote
catholique, traditionnellement à droite, a tendu à se reporter vers la gauche. Il y
a eu modification du facteur religieux par des faits de culture, par la « sécularisation
de certaines valeurs, communes aux pratiquants et aux non-croyants, héritées
d’un passé historique commun et d’une commune expérience de vie »
[1]. Ce qu’il
faut retenir dans la
sécularisation, selon Ch. Taylor, « c’est qu’un grand nombre
de gens aient pu concevoir les sources de la moralité d’une manière qui ne suppose pas nécessairement un dieu »
[2]. Yves Lambert parle d’un «
monothéisme
des valeurs»
[3], parce qu’il y aurait un consensus autour de valeurs qui nourrissent
la morale sociale, tandis qu’il n’y a plus de consensus au niveau des croyances
religieuses et des choix politiques. S’il peut y avoir des
fidélités successives vis-à-vis de groupes religieux ou d’engouements politiques (Maffesoli), il n’est plus
permis de transiger sur l’intangibilité de certaines valeurs.
Le souci des droits de l’homme et la préoccupation écologique, s’ils se sont
traduits politiquement comme des valeurs de gauche, tendent à être progressivement reconnus comme importants par l’ensemble de la société. D’autres valeurs
telles que le travail, la famille, plus longtemps classées comme des valeurs de
droite, sont investies par les néo-bouddhistes qui, pourtant, se situent plutôt à
gauche de l’échiquier politique.
D’emblée, il semble qu’il y ait incompatibilité entre le bouddhisme de France
et les idéologies radicales. Nationalisme, ethnocentrisme, xénophobie, semblent
tout aussi rejetés que révolution et lutte des classes. Les pratiquants du bouddhisme tibétain ne se reconnaissent pas dans ces vocables. L’attachement aux
valeurs universelles, aux droits de l’homme, à la santé publique et la responsabilité ressentie à l’égard des générations futures, notamment dans l’écologie, montrent combien le bouddhisme se trouve en congruence avec l’esprit de l’époque
(Zeitgeist). C’est en quoi le bouddhisme contemporain apparaît plus comme un
symptôme que comme un précurseur. Nous pouvons faire le rapprochement
avec les valeurs de la « nouvelle bourgeoisie » dite bohème, que seraient l’ouverture et la tolérance, les droits de l’homme, le libéralisme moral, l’écologie.
Les communautés bouddhistes occidentales sont d’apparition trop récente
pour que l’on puisse d’ores et déjà se prononcer sur leur agir social. On peut
sentir néammoins l’écho de cette présence sur le mouvement des idées et dans
l’imaginaire social, dans la « force imaginale qui fonde le politique »
[4].
De plus en plus, les individus ne s’identifient à aucune organisation à caractère politique et choisissent de se mobiliser seulement pour des actions ou des
revendications concrètes. C’est le discours que tiennent un certain nombre de
néo-bouddhistes, qui manifestent un intérêt pour les actions de proximité et expriment un doute quant à l’efficacité de l’action politique, jugée lointaine et abstraite. Les actions visibles, proches de soi, tendent à remplacer des engagements
perçus comme inaptes à réanimer une société exsangue. Pour Dagpo Rimpoché,
fondateur d’un centre de pratique en Seine-et-Marne, la compassion bouddhiste
est la « volonté d’agir » et la « recherche de réponses sociales, politiques, familiales, par l’action concrète »
[5].
À ce sujet, on peut se demander, en reprenant A. Touraine, si le bouddhisme
est susceptible de générer une « action critique anticipatrice » par rapport à la
société. L’appartenance au réseau des communautés bouddhistes concourt-elle
à l’inauguration d’attitudes innovatrices dans le domaine politique, en termes
d’opinion et de mobilisation ?
Le bouddhisme comme « action critique anticipatrice »
?
A. Touraine a développé le concept d’action critique anticipatrice, qu’il distingue des actions critiques révolutionnaire et institutionnelle. Il s’agit du rôle de
« l’intelligentsia », comme productrice d’action critique intellectuelle. Le sociologue l’a ainsi caractérisée :
« … réponse à une situation où n’existe ni crise organisationnelle générale ni
blocage institutionnel (…). Son adversaire n’est pas le système politique et elle
n’est pas organisée en noyau politique et idéologique révolutionnaire (…). Elle
est même assez souvent bien placée dans l’organisation sociale et non dépourvue d’influence politique. Sa lutte est menée surtout au niveau culturel
[6] ».
Nous savons que les pratiquants bouddhistes se rencontrent majoritairement
parmi les classes moyennes cultivées et les classes intellectuelles, du moins pour
le bouddhisme tibétain. Ce sont d’abord ces populations-là qui constituent le
terreau d’une action critique anticipatrice. L’influence du Vajrayana semble
surtout sensible à-travers les réseaux de la culture, ainsi que dans la presse, l’édition, la télévision.
L’originalité de l’action que peut produire le réseau éclaté, pluriel, constitué
par les communautés bouddhistes Vajrayana réside dans le fait que, comme celle
décrite par Touraine, elle « paraît d’abord isolée. Elle n’a aucun contact avec les
revendications organisationnelles et même avec les pressions institutionnelles.
»
C’est une action qui n’est pas concertée au niveau structurel, au sens d’une
stratégie consciemment mise en œuvre, et dont la force provient de la relative
souplesse de l’organisation sociale.
L’action critique « bouddhiste » tend à devenir agent de transformation historique sans exprimer une volonté de devenir pouvoir dominant, et sur ce dernier point, elle se distingue du tableau dressé par Touraine. Le réseau qui nous
occupe n’est pas réductible à une classe dirigeante et n’a pas vocation à le devenir, ne serait-ce que par son éclatement et sa pluralité structurelle, même s’il
bénéficie du relais des médias. Par ailleurs, il est non prophétique, ne conçoit pas
d’historicité future particulière et ne porte pas de critique de la « domination
sociale ». C’est-à-dire qu’il n’affirme ni n’annonce rien, ne désigne rien, parce
qu’il ne veut pas se placer sur le terrain idéologique ou politique. C’est en cela
que le salut bouddhiste est bien plus une affaire personnelle qu’un dessein collectif.
L’action critique tend cependant vers la formation d’un nouveau modèle culturel. Sans qu’il soit question d’une rupture au sens révolutionnaire, « sa rupture
avec l’ordre établi n’est pas séparable de la mise en forme d’une expérience
sociale nouvelle, déjà présente et non encore reconnue ». Il ne s’agit d’une rupture avec l’ordre établi qu’au sens où l’engagement bouddhiste engendre des
attitudes de créativité sociale. L’utopie ayant déserté l’histoire, l’heure n’est plus
à la critique radicale de la société. L’utopie se trouverait donc réanimée dans la
vie quotidienne comme par une sorte de « résistance passive » propre à «
biaiser
(les) diverses impositions» de la vie sociale
[7].
La communauté Vajrayana correspond bien à la forme contemporaine de la
critique, où il s’agit moins de s’opposer et de s’imposer, que d’ouvrir un éventail
de possibilités qui contribue à « aérer » la société sans pour autant lui indiquer une
direction spécifique, autre qu’éthique. L’éthique bouddhiste ne s’inscrit pas dans
un rapport à la vérité, comme perspective historique. Le bouddhisme, en plein
accord avec
l’esprit de notre époque, proclame l’« incertitude du sens de l’histoire »
[8]. Il s’agit bien d’une axiologie, sans autre finalité que la juste
praxis du
Noble chemin octuple
[9], notamment dans son volet « conduite éthique » (parole,
action et moyen d’existence justes).
2 La recherche d’une « troisième voie »
?
Ce n’est que lentement que le bouddhisme Vajrayana, notamment par la voix du
Dalaï Lama, a commencé à élaborer un discours plus global portant sur le terrain
politique. Ce dernier intervient depuis quelques années dans le débat public,
traçant les contours de ce que nous appellerons une « troisième voie ». Elle n’est
pas présentée explicitement comme telle, mais les diverses interventions du chef
spirituel tibétain apparaissent comme les repères d’une voie située entre capitalisme et socialisme, entre libéralisme et égalitarisme, censée représenter un canal d’inspiration à l’écart des « utopies idéologiques ». Cette voie se veut basée
sur la réalité et non sur un « modèle », et tend donc à se placer à l’écart des
« extrêmes », y compris religieux : selon le Dalaï Lama, « le bouddhisme se situe à
mi-chemin entre le matérialisme radical et l’acte de foi absolu ». Cette « troisième
voie » pourrait correspondre à la « politique de la bienveillance »
[10], ainsi qu’H.
Cutler appelle la voie tracée par le Dalaï Lama.
O. Paz observe dans son « discours de Stockholm », intitulé
la quête du présent, que la crise des doctrines métahistoriques conduit à l’abandon des solutions
globales. De plus en plus, on leur préfère « les remèdes limités, destinés à résoudre des problèmes concrets ». C’est exactement le discours que tiennent les bouddhistes, fidèles à la « pensée du milieu », c’est-à-dire qu’« il est sage de s’abstenir
de légiférer sur l’avenir »
[11] parce que c’est du présent qu’il faut se soucier d’abord.
Cette convergence entre l’approche bouddhiste et la crise des approches « globales » est au cœur de l’aura dont bénéficie aujourd’hui la doctrine du
dharma en
Occident.
Le bouddhisme apparaît pour un certain nombre de gens comme une alternative à la crise des systèmes justifiant l’évolution du monde. Selon le présupposé utilitariste de l’impossibilité de maîtriser le cours des choses, le bouddhisme
participe de ces sagesses qui aident à « percevoir le monde tel qu’il est comme le
meilleur des mondes possible » (Besnier). Il se veut apte à répondre ponctuellement aux situations, par la souplesse idéologique et structurelle qu’il revendique.
Il s’agit d’être capable de réagir aux variations, de s’adapter rapidement aux
situations.
Le pragmatisme, entendu comme « neutralité », veut être opposé tant à l’idéologie qu’à l’utopie. En le revendiquant, les fidèles du bouddhisme expriment la
volonté d’entretenir avec la réalité un rapport justement plus pragmatique qu’utopique, dès lors qu’« il n’y a rien à attendre de l’avenir ».
Certains courants artistiques récents, comme ce que l’on a appelé
« l’art
techno », qui utilisent les nouvelles technologies, entretiennent avec celles-ci un
rapport – lui aussi –
plus pragmatique qu’utopique. Le rapport entretenu par
les animateurs de ce courant avec les technologies virtuelles, oscille entre « l’exaltation d’un âge nouveau et la dénonciation de cette utopie »
[12]. Ce rapport ambigu était celui du
«pop art
», qui exaltait l’objet de consommation tout en dénonçant le règne de la marchandise. Le discours sous-jacent à « l’art techno » est
qu’il n’y a rien à attendre de la technique, des inventions, ce d’autant plus qu’elles échappent à ses créateurs. Les innovations techniques ne proposent aucune
perspective de transformation de la condition humaine (autre que technique). De
la même manière, le bouddhisme ne semble pas proposer de perspective de
transformation sociale ou politique, dénotant un renoncement à l’utopie.
J.-L. Schlegel note que « les nouvelles croyances ne posent pas la question du
social et du politique, ce qui était le propre du catholicisme »
[13]. (Dans les nouvelles croyances, il compte les
doctrines anciennes d’autres latitudes et récemment
arrivées en tant que religions). Poser cette question, c’est en effet se projeter
dans l’avenir et ne plus vivre le présent comme « le meilleur possible ». Eliade
rappelle que dans la « pensée traditionnelle », le destin individuel demeure prisonnier du déroulement du cycle historique. C’est en quoi, nous dit-il, la pensée
chrétienne a instauré une rupture radicale, en refusant le destin. L’homme est
alors libre et l’histoire linéaire est en marche.
Les pratiquants bouddhistes ne constituent qu’un exemple de l’investissement
contemporain dans des champs spirituels « à taille humaine », à l’échelle des
problèmes auxquels l’individu est confronté dans sa vie ordinaire. C’est dire, non
que les religions théistes ne se préoccupent pas de l’homme à l’échelle de son
quotidien, mais qu’elles ne sont pas perçues comme telles par un certain nombre
d’individus qui se tournent vers d’autres voies spirituelles. De même, les projets
révolutionnaires et politiques tendent à apparaître comme éloignés des réelles
préoccupations de l’individu et de la « vie ordinaire », c’est-à-dire qu’ils apparaissent comme « abstraits » dans la mesure où leur effet n’est pas immédiat ni direct.
Ainsi, « à l’extase révolutionnaire ou politique qui voulait s’approprier le monde
est en train de succéder l’extase domestique qui se contente de posséder, avec
d’autres, un moment et un lieu bien délimités »
[14].
À la valorisation de ce qui sera est substituée la valorisation du « déjà là ». Le
bien-être veut être vécu dans l’instant. La valorisation du monde, c’est-à-dire du
présent dans sa perfection immanente, va de pair avec la dévalorisation de l’histoire projective. À cet égard, la morale bouddhiste propose l’acquiescement à
l’aujourd’hui. C’est sur le présent à vivre que l’accent est mis, plutôt que sur
l’avenir à préparer.
L’attitude du Bouddha vis-à-vis des castes est explicite. S’il a remis en cause le
système des castes dans le domaine religieux, en ouvrant le salut à tous les hommes, qu’ils soient brahmanes ou intouchables, il n’a jamais remis en cause l’existence sociale des castes. Pour lui, c’est bien la vision de la vie qu’il convient de
traiter, non les conditions sociales dans lesquelles elle se déroule. La souffrance
vient de l’ignorance du fonctionnement de la vie bien plus que de la misère, de
l’injustice sociale et des prévaricateurs. Son origine brahmane explique peut-être
cette indifférence, tirée de la conviction que la richesse et le pouvoir n’apportent
pas le bonheur et la paix : le désir du riche est le même que celui du pauvre, il n’y
a qu’une différence de degré. Tout au plus, « les riches sont privilégiés parce
qu’ayant tout, ils peuvent comprendre, plus vite que les pauvres, que ce tout
n’est rien », comme Paul Morand le faisait dire à son
Bouddha vivant, le prince
Jalî. Dès lors toute remise en cause des conditions du présent semble vaine.
Le repli sur le présent ne signifie pas, de la part des néo-bouddhistes, un
désintérêt pour la chose publique. Il signifie sa prise en compte sous d’autres
formes. Cette attitude est à replacer dans le contexte des vingt-cinq dernières
années, caractérisé par un reflux du politique au profit du social (et de l’associatif),
Ricœur note que « si l’idéologie préserve et conserve la réalité, l’utopie la met
essentiellement en question »
[15]. En ce sens, le bouddhisme apparaît plus proche
d’une idéologie que d’une utopie. En fait, il nous semble s’apparenter plus volontiers à une
économie – et singulièrement à une « économie du salut » – qu’il
convient de relier à la crise des projets alternatifs.
a Un sens pour aujourd’hui, un sens pour chacun
L’absence d’alternative, que semble déplorer le Cardinal Poupard, cette « sorte
d’incapacité à penser le futur autrement qu’en termes de projet économique »,
est un symptôme de l’impossibilité de sortir de l’idée de l’objectivité technique
d’un système idéologiquement neutre. Cette vision peut être mise en parallèle
avec celle de la « troisième gauche » – correspondant à la mouvance des Verts –
qui conçoit qu’« un projet de gauche ne peut plus se construire en opposition
avec le marché » ; la révolution, d’objectif, devient « horizon régulateur »
[16] de
l’action politique, dont la perspective est d’améliorer, de corriger le monde, et
non de le changer.
Dans ce cadre, et parallèlement, l’activité religieuse peut être assimilée à une
« économie de soi », en proposant un « horizon régulateur » de la réalité quotidienne. Elle contribue à produire un sens pour aujourd’hui, un sens pour chacun
dans son environnement limité. C’est en quoi le bouddhisme s’exprime en termes de réservoir de sens plutôt qu’en tant que doctrine donnée par avance.
L’appréhension de la religion comme structure ouverte, et non comme système
fermé, semble laisser à chacun la possibilité de se construire sa spiritualité quotidienne, au gré de l’inspiration plutôt que dans une appartenance donnée. Le
Dalaï Lama va dans ce sens lorsqu’il dit qu’« il est bon qu’il existe un supermarché des religions où chacun puisse prendre ce qu’il veut ».
Plus largement, remarque L. Obadia, le discours conciliant produit par les
responsables tibétains contribue à présenter le bouddhisme comme un objet de
consommation « attrayant et immédiatement disponible »
[17], prestation de service
qui n’engage à rien. Dans son « essai sur le devoir de bonheur », P. Bruckner
porte la critique sur le discours « euphorique » du Dalaï Lama, sur sa « complaisance » à offrir un accès facile, sans contrainte, du bouddhisme : le bouddhisme
du Dalaï Lama est
tolérant et
bonhomme, « calibré au goût du public européen
et américain »
[18].
Cette volonté de susciter l’approbation contribue à produire une idéologie du
« neutre » qui, de ce fait, aboutit à perdre toute prise sur la réalité sociale.
b L’idéologie du « neutre » et la recherche du consensus
Les discours du Dalaï Lama, participent de l’idéologie du « neutre », qui consiste
à ne proposer que des idées consensuelles sans vision d’avenir autre que le « respect de l’environnement », la « paix » et un « partage équitable » des ressources.
R. Debray critique ces « nouveaux domaines de l’action politique (…) absolument
modérés » que sont « le culturel, l’humanitaire et l’écologie », auxquels il est impossible de s’opposer sans paraître « ennemi de l’art, des hommes et de la Terre »
[19].
Dans ce cadre s’instaure une pensée non problématique, où il devient difficile
d’inscrire une pensée en termes critiques.
Le consensus, lorsqu’il devient systématique, exprime la peur du conflit et de
l’affrontement. Il est « résidu, obscur rebut des vraies tensions et oppositions
créatrices »
[20]. Il n’est pas une position moyenne mais l’hégémonie d’une idéologie dominante en l’absence de toute remise en cause véritable. Le refus de tout
ce qui divise, l’unanimisme « neutre », c’est la « pureté de la vérité infuse qui nie la
complexité du réel»
[21]. Ainsi, le « visage actuel du fanatisme » tend à « coller » à
une « nécessité » qui ne veut pas se reconnaître comme idéologie.
Certes, le consensus fait partie des termes politiques, mais le désir du consensus empêche de penser en termes politiques. Un discours du Dalaï Lama, prononcé à l’ONU, illustre ce phénomène :
« Je crois que pour relever le défi de notre époque, les êtres humains devront
développer un plus grand sens de la responsabilité universelle. Chacun de nous
doit apprendre à ne plus travailler uniquement pour son propre bénéfice, celui
de sa famille ou de sa nation, mais pour le bien de toute l’humanité. Seule la
responsabilité universelle sera la clef de la survie humaine. Elle est la meilleure
base pour établir la paix dans le monde, pour un partage équitable des ressources naturelles et pour amener, par égard pour les générations futures, un véritable respect de l’environnement
[22].
»
Ce texte obéit à la logique du « plus petit dénominateur commun, soit l’ONU
comme mythe fédérateur et garant de moralité (qui) garantit un audimat maximal
pour une action minimale »
[23]. Il illustre, à notre sens, la nature de l’utopie dans le
Vajrayana, ou les principes éthiques ne veulent être relayés par aucune définition
concrète des cadres de l’action. Il nous semble qu’il s’agit avant tout, dans le
Vajrayana, des potentialités « imaginaires », symboliques.
Si nous abordons le thème de l’utopie, c’est parce qu’elle apparaît en négatif du
choix de nombreux pratiquants. Entre les
pionniers « post-68 » et les néo-boudd-histes, nous voyons une convergence dans le renoncement à l’utopie, qui rend
difficile l’émergence d’une
troisième voie en termes de projet collectif. F. Lenoir
avance que le bouddhisme tibétain « réintroduit l’utopie dans le champ individuel»
[24]. Mais individualisée et non finalisée, cette utopie n’a pas le sens collectif
et projectif de l’utopie chez E. Bloch, comme projet de transformation de la
société inscrit dans l’histoire.
C’est alors une « résistance », passive, par la vie quotidienne : « la prise de
conscience d’un blocage des forces provocatrices de transformation, même si ce
blocage est plus apparent que réel, explique la renaissance des utopies et des
politiques vécues au plan de l’imaginaire ». Autrement dit, c’est le sens qui est
brandi en contrepoint de la puissance du système social, et non point une autre
puissance s’exprimant sur le mode de la contestation violente – même verbale.
La mise en exergue de l’éthique dans la pratique bouddhiste occidentale participe
d’un mouvement plus vaste de la société, d’une « exigence de recoder la vie et
d’en assurer la défense »
[25].
Nous sommes aujourd’hui confrontés à une réalité « unidimensionnelle »,
qu’H. Marcuse observait déjà aux États-Unis en 1968, dans laquelle les « préoccupations spirituelles, métaphysiques, et (…) les activités bohèmes » demeurent,
mais « ces formes de protestation et de transcendance n’entrent plus désormais
en contradiction avec le
statu quo, elles ne sont plus négatives »
[26]. Elles sont
assimilées, digérées par un organisme monopolisant les possibles. G. Balandier
observe cependant que « la modernité présente remet en cause le pouvoir par
son mouvement propre plus que par l’affrontement des idées et des projets de
société, devenus flous »
[27]. Le mouvement de Mai 68 vu par R. Aron pouvait
incarner l’action vitaliste, comme « refus d’un ordre sans vision d’un ordre de
remplacement », sans autre projet que d’introduire du mouvement, dont le sens
« s’épuise dans ce qu’il est, savoir l’ouverture d’une brèche »
[28]. À cet égard, il
illustre bien le passage de la modernité, comme mouvement et certitude, à la
postmodernité, comme mouvement et incertitude. C’est l’âge des « sociétés de
bifurcations », où il y n’y a plus ni fin ni sens pour l’Histoire, mais « sélection
progressive des possibles »
[29]. Le bouddhisme occidental s’inscrit dans cet âge du
tâtonnement. À l’instar de la stratégie
oblique chinoise décrite par F. Jullien, il
pratiquerait l’esquive du réel, « (l’épuisant) sans l’affronter »
[30].
a de l’espérance à la responsabilité
Fichte écrivait qu’un monde qui ne s’améliore pas ne signifie rien. On ne supporte le monde, l’état des choses, que pour l’amour du monde meilleur qui se
prépare, de même que la pensée de la mort est adoucie par l’espérance de la
félicité éternelle.
L’utopie ne prend sens que dans la linéarité. Plus encore, la révolution, « c’est
l’affirmation de la volonté dans l’histoire, l’invention de l’homme par lui-même »,
c’est « l’accomplissement de l’histoire par la volonté des hommes »
[31]. Il s’agit de
se libérer du destin, du travail, ou de l’aliénation. En somme, l’utopie, c’est lorsque
le
possible est antérieur au réel (Leibniz). Le principe de l’utopie en tant
qu’anticipation, est bien de devancer le bien pour le faire éclore, suivant le principe
que « toute éclaircie procède de la lumière, mais en même temps elle la devance »
[32].
Mais « à l’optimisme impitoyable s’oppose le scepticisme miséricordieux »
[33].
Il s’agit, pour le philosophe H. Jonas d’« assumer la responsabilité » du futur. Le
philosophe propose de passer du principe
Espérance au principe
Responsabilité. Ceci rejoint la philosophie bouddhiste, où il ne s’agit pas d’être visionnaire
mais « mesuré ». Loin d’appeler à saper les fondements de la société, le bouddhisme occidental se proclame au contraire comme restaurateur du contrat social. De fait, les fondements de la société ne sont pas mis en cause. Les stratégies
en question n’ont d’autre but que d’intégrer la société existante.
Cela aboutit à une défense du présent tel qu’il est. Le bouddhisme entend,
ainsi que le paganisme selon M. Augé, « non pas transcender l’ordre du monde
mais (prône) la nécessité de s’y adapter »
[34]. Le Dalaï Lama donne quelques éléments dessinant les contours d’un citoyen responsable. Selon lui, le bonheur et
l’absence de souffrance ne doivent pas être une « satisfaction par ignorance »
mais un « contentement en connaissance de cause ». Il souhaite aussi développer
le « sens des responsabilités »
[35].
b La gestion de l’utopique dans le bouddhisme tibétain
Selon le Dalaï Lama, « où que vous viviez, vous êtes censés rester un bon membre de la société »
[36]. Pour Ch. Trungpa, « l’idée de fond consiste à laisser les
choses telles qu’elles sont ». Le bouddhiste n’a d’autre ambition que de « toucher
la terre, préparer correctement le thé, travailler sans espérances et sans rêves ».
Il s’agit d’être présent ici et maintenant « par le simple recours à la discipline
consistant à ne rien faire »
[37].
E. Bloch note que le quiétisme, comme l’ascèse et la contemplation inactive,
« détourne l’intelligence de tout désir de transformation sociale »
[38]. Or, le bouddhisme Vajrayana est une
métaphysique des profondeurs, telle que décrite par
G. Durand, c’est-à-dire qui agit comme « assimilation du devenir par le dedans »,
en même temps que comme « consentement à la condition temporelle »
[39]. Le
bouddhisme, selon S.-Ch. Kolm, a pour objet « l’éveil au tragique serein ». À
partir du moment où « la vie ne vaut d’être vécue qu’heureuse, sans souffrances »,
et où cela doit concerner le présent le plus immédiat, l’acceptation de « ce qui
est » prime sur tout autre perspective. Il s’agit de « se guérir par soi-même »
[40].
Plutôt qu’améliorer l’homme en améliorant la société, le bouddhisme s’attacherait à améliorer la société en améliorant l’homme. Selon Lama Denis
Teundroup, responsable de l’Institut Karma Ling, « c’est la paix intérieure, la
paix de l’esprit qui est source et origine de la paix extérieure » ; « notre environnement est le reflet de notre esprit » ; « la paix du monde repose sur la paix de
l’esprit ». Et pour le Dalaï Lama, c’est mentalement qu’il convient de « transformer la souffrance », de transformer la défaite en victoire en « (voyant) l’ennemi
autrement »
[41]. Cette philosophie semble tendre à voir les difficultés, les injustices, dans la vision de la réalité plutôt que dans la réalité elle-même.
b.1 – Vers un monde d’Éveillés
?
Cependant, l’idée utopique n’est pas totalement absente du bouddhisme tibétain. Celui-ci n’exclut pas « le rêve d’un monde meilleur » (E. Bloch). Dans le
tantra du Kâlachakra (la Roue du Temps), le chapitre qui traite du royaume mythique de Shambhala, « duquel doit surgir un renouveau spirituel pour l’humanité »
[42], fait référence à un « monde d’Éveillés » à venir. F. Lenoir parle d’un
« courant bouddhiste utopique », en faisant référence à Shambhala et au fait que
le Dalaï Lama a enseigné Kâlachakra une vingtaine de fois en Occident depuis
1974. Selon lui, le Dalaï Lama aurait le « sentiment intime d’activer un mystérieux processus qui doit conduire un jour prochain à l’avènement d’une nouvelle
civilisation de paix et de bonheur sous les auspices du bouddhisme »
[43]. Le Dalaï
Lama écrit lui-même qu’en initiant un « grand nombre de personnes », il sème
« des germes de paix qui donneront des fruits »
[44].
Cependant, le bouddhisme tibétain n’entend pas se situer dans une histoire,
ni aboutir à un monde conquis par le
dharma. Le Dalaï Lama émet le vœu de
« participer à l’amélioration du monde et de l’humanité en général, par la promotion de valeurs humaines fondamentales telles que la compassion et l’éthique
séculière »
[45]. O. Vallet met en parallèle la métaphore
historique de Dieu, qui
commande aux hommes de se libérer, comme objectif à atteindre, et la métaphore
géographique d’Indra, qui commande à la nature de se régénérer, comme
chemin à emprunter périodiquement
[46].
L’utopie est revendiquée en termes de canal d’inspiration ou comme
ressourcement imaginaire. Mais ce « rêve » ne se traduit pas dans une « volonté
en marche », par la mise en œuvre d’un processus collectif. Les réponses du
bouddhisme tibétain sont à usage individuel. S’il porte la critique sur le mode de
vie « moderne », il ne conçoit qu’aménagements et réforme intérieure pour le
corriger.
b.2 – le «topos intérieur» : un idéal d’immédiateté
?
Peut-être pouvons-nous résoudre l’équation de l’utopie bouddhiste en proposant
l’idée qu’elle serait semblable à une utopie géographique. E. Bloch montre bien
que l’
utopie géographique est d’une nature différente des
utopies techniques,
médicales ou sociales, qui remettent le bonheur à plus tard (progrès). C’est la
« fiction d’une utopie dans le présent », comme ces récits de marins, de découvertes de terres lointaines où existe une société idéale. L’
âge d’or est ainsi transposé dans l’espace
[47]. La découverte d’une terre qui n’est pas encore un lieu,
puisqu’elle n’est pas encore localisée, demeure dans le «
ce qui est». Ce
topos
existe, il convient de le découvrir. Ce monde transformé par magie doit être
expérimenté, comme fait réel à ressentir : « Reconnais en tout ce qui t’entoure le
Nirvâna ; entends en tous les sons le Mantra ; vois en tous les êtres des Bouddhas »
[48].
Le Vajrayana porte un regard critique sur le monde moderne et prône son
dépassement dans une réalité cachée. L’utopie bouddhiste, en ce sens, c’est
celle de « l’instant parfait », « instant paradoxal» (Eliade), hors de toute situation
historique, échappant à l’épuisement des formes, où chacun désire le bien de
tous les êtres. C’est l’expérience bouddhiste de l’Éveil collectif immédiat. C’est
une perspective rapportée au présent de chacun.
Ainsi, il est entendu que le monde est à transformer par la réforme intérieure
(ascèse), non par une loi extérieure, rappelant en cela les communautés de «
type
oriental» des néoruraux dans les années 70-80, où prime la maîtrise de son
« espace intérieur »
[49]. Il s’agit alors d’une utopie de l’intériorité, mise en œuvre
dans une prise de conscience (« éveil» par le
dharma).
C’est l’enjeu de l’expérience spirituelle bouddhiste, qui amène à découvrir
son «topos intérieur » par le moyen d’un processus initiatique.
L’idéal bouddhique veut être vécu au présent. Il se propose de découvrir ce
qui est déjà potentiellement en soi, d’actualiser sa propre nature de bouddha
(réalisation). De ce fait, un homme qui commet une mauvaise action n’est pas
mauvais par nature, mais parce qu’il n’a pas conscience de sa propre vertu (déjà-là). C’est en quoi le bouddhisme représente moins une utopie collective qu’un
idéal personnel. Il n’exploite aucun champ utopique, autre qu’imaginaire.
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[9]
Conduite éthique (parole, action, moyen d’existence justes); discipline mentale (ef-
fort, attention, concentration justes); sagesse (compréhension, pensée justes).
[10]
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[14]
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[21]
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[22]
Dalaï Lama, Discours prononcé au
Sommet de la Terre, à Rio de Janeiro,
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1992, in « Rencontre inter-traditions »,
Dalaï Lama-France 97, 30 avril 1997, Insti-
tut Karma Ling.
[23]
R. Debray,
L’État séducteur,
op. cit., p. 186.
[24]
F. Lenoir, in
Le Monde diplomatique, déc. 1997, p. 29.
[25]
G. Balandier,
Sens et puissance, PUF, 1971, rééd. 1986, p. 83
; Le désordre,
op. cit.,
p. 182.
[26]
H. Marcuse,
L’homme unidimensionnel, Minuit, 1968, pp. 38-9.
[27]
G. Balandier,
Le désordre,
op. cit., p. 212.
[28]
Cf. L. Ferry, A. Renaut,
La pensée 68, Gallimard, 1988, pp. 113-18.
[29]
G. Balandier,
Le désordre,
op. cit., p. 85.
[30]
F. Jullien, « Un usage philosophique de la Chine »,
Le débat, n° 91, Gallimard, sept-
oct. 1996, p. 167.
[31]
F. Furet,
Le passé d’une illusion, Laffont, 1995, p. 107.
[32]
E. Bloch,
Le Principe Espérance, tome II, Gallimard, 1982, p. 46.
[33]
H. Jonas,
Le Principe Responsabilité, Cerf, 1990, p. 256.
[34]
M. Augé,
Génie du paganisme, Gallimard, 1982, p. 32.
[35]
C.-B. Levenson,
Ainsi parle le Dalaï Lama,
op. cit., pp. 40 et 106.
[36]
Dalaï Lama,
L’harmonie des mondes, Rocher, 1995, p. 98.
[37]
Ch. Trungpa,
Bardo, Seuil, 1995, p. 227 ;
Le mythe de la liberté, Seuil, 1979,
pp. 19 et 27.
[38]
E. Bloch,
Le Principe Espérance, tome III,
op. cit., p. 270.
[39]
G. Durand,
Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, 1992, p. 228.
[40]
S. C. Kolm,
Le bonheur-liberté, PUF, 1982, pp. 177, 53 et 149.
[41]
Dalaï Lama, in
L’Art du bonheur,
op. cit., p. 166.
[42]
Dalaï Lama, in
Kâlachakra, Claire Lumière, 1998 ; cf. aussi
Passerelles, pp. 109-
112.
[43]
F. Lenoir,
La rencontre du bouddhisme et de l’Occident, Fayard, 1999, p. 343.
[44]
Dalaï Lama, préface au
Tantra de Kâlachakra, Desclée de Brouwer, 2000.
[45]
Dalaï Lama, déclaration in
Rencontre inter-traditions, Institut Karma Ling, 30 avril
1997.
[46]
O. Vallet,
Jésus et Bouddha, Albin Michel, 1996, p. 53.
[47]
E. Bloch,
Le Principe Espérance, tome II,
op. cit., pp. 15 et 70.
[48]
J. Blofeld,
Le bouddhisme tantrique du Tibet, Seuil, 1976, p. 83.
[49]
B. Hervieu, D. Léger,
Des communautés pour les temps difficiles, Centurion, 1983,
pp. 201-2.