2002
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Activités sociologiques
Serge MOSCOVICI, De la nature. Pour penser l’écologie, Métailié, Paris, 2002.
Le livre que nous propose Serge Moscovici, intitulé De la nature et sous-titré
Pour penser l’écologie, vient à point nommé pour nous permettre de retrouver
le sens originel de ces deux notions fort à la mode. Homme de terrain, scientifique, mais plus encore penseur humaniste, l’auteur de l’Essai sur l’histoire humaine de la nature (1968) continue à nous montrer, à partir d’une recherche
qui fait progresser de pair épistémologie et réflexion politique, l’intérêt qu’elles
peuvent constituer pour l’humanité. Ce livre, recueil d’articles datant de ces trente
dernières années mais réécrits par l’auteur pour exprimer l’évolution de son
raisonnement et prendre en compte les préoccupations actuelles, permet de
reconsidérer l’idée de nature et de ressentir son importance pour une pensée
écologique.
Idée de nature et histoire de l’écologie politique nous sont ici présentées de
façon synthétique et sous des éclairages différents, grâce à la présence croisée de
textes de conférences, d’articles et d’entretiens, dont la valeur pédagogique éclaire
les enjeux, notamment l’étroite intrication qui existe entre le monde scientifique,
le politique et la question naturelle. Car si Serge Moscovici est un penseur de la
nature, il est également un homme impliqué dans le présent de la société qui
l’entoure, et n’hésite pas à prolonger sa réflexion par une vision extrêmement
pertinente de ce qu’est, mais aussi de ce que pourrait être, l’écologie.
Longtemps traitée par défaut puisque perçue dans le cadre d’une réflexion
centrée sur la culture, l’idée de nature a été repensée comme fondamentale par
l’auteur dès la fin des années soixante. Cette exclusion de la nature par la raison,
qui se construit à partir de cette dénégation, a conduit Serge Moscovici à comprendre qu’elle pouvait constituer un enjeu majeur pour l’évolution vers un mieux-être des sociétés issues de la modernité. De façon radicale, il s’agit de comprendre que nous sommes dans la nature, et non pas de la nature. À l’exclusive
culturaliste doit venir s’ajouter un questionnement naturaliste qui permettra d’élargir l’horizon de notre vie et de notre monde en lui donnant deux foyers, la société et la nature. D’entité extérieure à l’homme, cette dernière doit être désormais comprise comme l’une de ses « créations », non plus théâtre ou réservoir
inépuisable de ressources mais œuvre humaine qui fait ainsi entrer notre histoire
dans la nature tout en la faisant procéder d’elle. Un véritable renversement co-pernicien a ainsi été proposé par l’auteur, dans une période où l’écologie n’existait pas encore et où le binôme science/industrialisation brillait de tous ses feux,
sûr de constituer la seule issue possible pour l’avenir de l’humanité. Grâce à cette
proposition consistant à voir l’histoire naturelle de l’homme glisser vers une histoire humaine de la nature, Serge Moscovici est parvenu à donner l’impulsion
inaugurale d’une remise en cause d’un système dont l’origine remonte à la mécanique newtonienne et aux idéaux des Lumières. Cette nouvelle vision du monde
et ce nouveau rôle émancipateur attribué à la science dominera plus fortement
encore la seconde moitié du XIXe siècle, notamment dans l’œuvre de Marx qui,
comme le notait Walter Benjamin, fonde sa pensée sur la rupture avec la vision
de la nature des socialistes utopistes d’avant 1848.
C’est cela que Max Weber, Christophe Colomb de la modernité selon l’expression heureuse de Serge Moscovici, appelle le désenchantement du monde,
c’est-à-dire ce passage de l’animisme à la démagification de la nature, et l’oubli
des savoirs du monde partagés de génération en génération. La science moderne se consacre à l’explication de l’univers, mais en faisant du passé table rase,
en s’arrogeant le monopole de la vérité et en érigeant comme principe fondamental ce que l’auteur nomme le « faitichisme », elle en perd le sens. Épistémologue
acerbe parce que profondément humaniste, Serge Moscovici rappelle toutefois
qu’il ne s’agit pas ici de rejeter la science ou la raison en général mais seulement
le désenchantement auquel leur prédominance aboutit. Aussi, dans le même
temps, nous propose-t-il des pistes de recherche et de réflexion pour réenchanter
les sciences, premier pas nécessaire au réenchantement du monde.
De ce positionnement refondateur découle un ensemble foisonnant de propositions, et plus particulièrement l’exigence d’envisager l’art comme mode de
pensée du monde. Plus fondamentalement encore, c’est à une redéfinition de
l’objet même des sciences que nous convie l’auteur. Il s’agit en effet de chercher
à penser un multivers face à un univers défini a priori, c’est-à-dire remplacer par
la multiplicité des histoires l’unification de l’histoire. Ce qui ne signifie donc pas
qu’il faille l’enterrer mais plutôt la régénérer en y incluant ce qui en a été exclu :
la nature, les femmes, les groupes sans histoire et les prétendus primitifs, l’homme
préhistorique au-delà de l’homme historique.
Dans sa globalité, ce questionnement sur l’histoire des sciences, et des visions
du monde qui en découlent, permet à Serge Moscovici de prolonger sa quête
épistémologique par une réflexion sur le mouvement écologiste et l’écologie
politique, objet des deux dernières parties du livre.
Dans un premier temps, l’écologie doit participer à replacer la science dans la
société pour ouvrir sur la possibilité d’un réenchantement du monde, c’est-à-dire
parvenir à faire émerger une mentalité éco-logique qui viendrait prendre la succession de la mentalité scientifique. L’auteur en appelle donc, et ceci de façon
courageuse et novatrice en regard de l’époque à laquelle ces idées sont proposées dans la communauté scientifique, à métamorphoser l’écologie des sciences
en « sciences écologiques ». C’est seulement ainsi que pourra être comblée la
faille entre « la société conçue et la société vécue », préoccupation au sujet de
laquelle l’inventeur de l’écologie retrouve le questionnement phénoménologique
de Husserl.
Dans un deuxième temps, au-delà de la transformation des sciences, c’est
donc à un réenchantement du monde qu’en appelle l’auteur, à l’invention d’une
forme de vie, d’une culture dont la science participerait sans la dominer, en
accord avec le génie propre de la philosophie et des arts. Ici, les idées proposées
se transforment presque en manifeste pour proclamer que c’est bien la communauté des hommes qui doit participer à la constitution de l’histoire humaine de la
nature, et qu’il serait dangereux de continuer à laisser la science et la technique
en décider la direction et le contenu. Ceci nous amène au troisième niveau de la
réflexion de l’auteur, qui concerne la refondation de la société et de l’économie
marchande, aujourd’hui laissée seule face à elle-même. Pour Serge Moscovici, et
au-delà d’une remise en cause des modèles économiques, tout un mode de vie
est à repenser à partir de la réunification de la nature et de la société, et qui devra
passer par une réflexion sur les relations sociales dans le travail et la vie quotidienne, mais également par la reconsidération des oppositions ville et campagne, travail manuel et intellectuel, pays développés et pays pauvres. Seule cette
vision globale, dans laquelle l’auteur retrouve les réflexions socioéconomiques de
penseurs tels que André Gorz, permettra d’« habiter autrement le monde ».
Au-delà de la défense de l’environnement, c’est un véritable humanisme naturaliste qui nous est proposé ici à travers ces multiples documents qui retracent
le parcours intellectuel de l’auteur. Loin des polémiques stériles, Serge Moscovici
en appelle à un idéal, une sensibilité, une culture que les écologistes ont pour
vocation de réaliser. Ceci suppose que l’écologie se confronte au politique, comme
l’auteur, fidèle à sa croyance en une science citoyenne, en a tenté l’expérience.
Pareillement à l’ensemble de ses engagements, l’écologie politique défendue
par Serge Moscovici se fonde sur sa réflexion, son savoir transdisciplinaire et ses
recherches. Il s’agissait pour lui de dépasser l’opposition entre libéralisme et
socialisme car tous deux placent le progrès, qui est en fait l’ensemble des moyens
de soutenir la croissance, au cœur de leurs préoccupations, sans mise en perspective sur l’avenir. Il n’est pas question ici d’en appeler à la fin du politique mais
plutôt de proposer sa remise en cause fondée sur une approche naturaliste et
humaniste. C’est pourquoi l’auteur peut annoncer qu’il n’y a pas plus d’avenir
pour l’écologie à droite qu’à gauche, et affirmer dans le même temps que l’écologie se situe à gauche de la gauche. La période actuelle montre qu’à nouveau
celui qu’on présente comme étant à l’origine du mouvement écologiste en France
et en Europe a, semble-t-il, su anticiper le devenir du mouvement écologiste et
penser le résultat dû à son éloignement du mouvement naturaliste consécutif à sa
politisation.
Toutefois, Serge Moscovici continue d’exprimer sa vision des choses et cherche
de nouveau à déterminer comment l’écologie politique pourrait sortir de l’impasse.
Ceci en proposant un programme recentré sur son véritable objet qui reste le
choix de notre état de nature. Pour lui, il apparaît certain que c’est seulement à
partir de là que l’écologie peut proposer sa politique, contre l’étatisation de la
société et la technocratie, contre ces hiérostructures que sont devenues les
organisations politico-économiques, et pour une écologie d’invention basée sur
l’hétérarchie, c’est-à-dire une organisation décentrée de la vie collective.
Le présent ouvrage retrace le parcours intellectuel d’un homme qui refuse
toute séparation de principe et notamment celle de l’implication du politique
dans le scientifique et du scientifique dans l’idée de nature propre à la société
humaine dont il est l’émanation. Son œuvre, ici condensée en quelques pages,
montre à quel point toute réflexion doit s’extraire des particularismes, refuser la
parcellisation des objets de recherche et accepter ce que cet autre humaniste
qu’est Edgar Morin nomme la pensée de la complexité. C’est peut-être cela
qu’il veut nous faire comprendre, en s’interrogeant sur la possible émergence
d’un paradigme écologique, d’un mythe et d’une action collective qui devraient
parvenir à offrir à l’homo œcologicus une domus qui ne soit plus une machine
infernale. Aussi, malgré ses doutes et ses déceptions, dans sa volonté d’être
toujours tourné vers ses contemporains, Serge Moscovici termine son ouvrage
par un message à ceux qui se sont arrogé la tâche de décider de l’avenir de leurs
semblables en leur demandant de porter au plus vite sur la place publique ces
quatre questions qui lui apparaissent essentielles : la place de la fonction écologique face à la fonction économique, le rôle et les enjeux des nouvelles communications, la question du racisme, et enfin l’apparition de la « bombe eugénique »
avec notamment le risque d’un retour de la sociobiologie.
Laurent DOMEC