Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.280413928X
88 pages

p. 83 à 86
doi: en cours

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no 78 2002/4

 
Serge MOSCOVICI, De la nature. Pour penser l’écologie, Métailié, Paris, 2002.
 
 
Le livre que nous propose Serge Moscovici, intitulé De la nature et sous-titré Pour penser l’écologie, vient à point nommé pour nous permettre de retrouver le sens originel de ces deux notions fort à la mode. Homme de terrain, scientifique, mais plus encore penseur humaniste, l’auteur de l’Essai sur l’histoire humaine de la nature (1968) continue à nous montrer, à partir d’une recherche qui fait progresser de pair épistémologie et réflexion politique, l’intérêt qu’elles peuvent constituer pour l’humanité. Ce livre, recueil d’articles datant de ces trente dernières années mais réécrits par l’auteur pour exprimer l’évolution de son raisonnement et prendre en compte les préoccupations actuelles, permet de reconsidérer l’idée de nature et de ressentir son importance pour une pensée écologique.
Idée de nature et histoire de l’écologie politique nous sont ici présentées de façon synthétique et sous des éclairages différents, grâce à la présence croisée de textes de conférences, d’articles et d’entretiens, dont la valeur pédagogique éclaire les enjeux, notamment l’étroite intrication qui existe entre le monde scientifique, le politique et la question naturelle. Car si Serge Moscovici est un penseur de la nature, il est également un homme impliqué dans le présent de la société qui l’entoure, et n’hésite pas à prolonger sa réflexion par une vision extrêmement pertinente de ce qu’est, mais aussi de ce que pourrait être, l’écologie.
Longtemps traitée par défaut puisque perçue dans le cadre d’une réflexion centrée sur la culture, l’idée de nature a été repensée comme fondamentale par l’auteur dès la fin des années soixante. Cette exclusion de la nature par la raison, qui se construit à partir de cette dénégation, a conduit Serge Moscovici à comprendre qu’elle pouvait constituer un enjeu majeur pour l’évolution vers un mieux-être des sociétés issues de la modernité. De façon radicale, il s’agit de comprendre que nous sommes dans la nature, et non pas de la nature. À l’exclusive culturaliste doit venir s’ajouter un questionnement naturaliste qui permettra d’élargir l’horizon de notre vie et de notre monde en lui donnant deux foyers, la société et la nature. D’entité extérieure à l’homme, cette dernière doit être désormais comprise comme l’une de ses « créations », non plus théâtre ou réservoir inépuisable de ressources mais œuvre humaine qui fait ainsi entrer notre histoire dans la nature tout en la faisant procéder d’elle. Un véritable renversement co-pernicien a ainsi été proposé par l’auteur, dans une période où l’écologie n’existait pas encore et où le binôme science/industrialisation brillait de tous ses feux, sûr de constituer la seule issue possible pour l’avenir de l’humanité. Grâce à cette proposition consistant à voir l’histoire naturelle de l’homme glisser vers une histoire humaine de la nature, Serge Moscovici est parvenu à donner l’impulsion inaugurale d’une remise en cause d’un système dont l’origine remonte à la mécanique newtonienne et aux idéaux des Lumières. Cette nouvelle vision du monde et ce nouveau rôle émancipateur attribué à la science dominera plus fortement encore la seconde moitié du XIXe siècle, notamment dans l’œuvre de Marx qui, comme le notait Walter Benjamin, fonde sa pensée sur la rupture avec la vision de la nature des socialistes utopistes d’avant 1848.
C’est cela que Max Weber, Christophe Colomb de la modernité selon l’expression heureuse de Serge Moscovici, appelle le désenchantement du monde, c’est-à-dire ce passage de l’animisme à la démagification de la nature, et l’oubli des savoirs du monde partagés de génération en génération. La science moderne se consacre à l’explication de l’univers, mais en faisant du passé table rase, en s’arrogeant le monopole de la vérité et en érigeant comme principe fondamental ce que l’auteur nomme le « faitichisme », elle en perd le sens. Épistémologue acerbe parce que profondément humaniste, Serge Moscovici rappelle toutefois qu’il ne s’agit pas ici de rejeter la science ou la raison en général mais seulement le désenchantement auquel leur prédominance aboutit. Aussi, dans le même temps, nous propose-t-il des pistes de recherche et de réflexion pour réenchanter les sciences, premier pas nécessaire au réenchantement du monde.
De ce positionnement refondateur découle un ensemble foisonnant de propositions, et plus particulièrement l’exigence d’envisager l’art comme mode de pensée du monde. Plus fondamentalement encore, c’est à une redéfinition de l’objet même des sciences que nous convie l’auteur. Il s’agit en effet de chercher à penser un multivers face à un univers défini a priori, c’est-à-dire remplacer par la multiplicité des histoires l’unification de l’histoire. Ce qui ne signifie donc pas qu’il faille l’enterrer mais plutôt la régénérer en y incluant ce qui en a été exclu : la nature, les femmes, les groupes sans histoire et les prétendus primitifs, l’homme préhistorique au-delà de l’homme historique.
Dans sa globalité, ce questionnement sur l’histoire des sciences, et des visions du monde qui en découlent, permet à Serge Moscovici de prolonger sa quête épistémologique par une réflexion sur le mouvement écologiste et l’écologie politique, objet des deux dernières parties du livre.
Dans un premier temps, l’écologie doit participer à replacer la science dans la société pour ouvrir sur la possibilité d’un réenchantement du monde, c’est-à-dire parvenir à faire émerger une mentalité éco-logique qui viendrait prendre la succession de la mentalité scientifique. L’auteur en appelle donc, et ceci de façon courageuse et novatrice en regard de l’époque à laquelle ces idées sont proposées dans la communauté scientifique, à métamorphoser l’écologie des sciences en « sciences écologiques ». C’est seulement ainsi que pourra être comblée la faille entre « la société conçue et la société vécue », préoccupation au sujet de laquelle l’inventeur de l’écologie retrouve le questionnement phénoménologique de Husserl.
Dans un deuxième temps, au-delà de la transformation des sciences, c’est donc à un réenchantement du monde qu’en appelle l’auteur, à l’invention d’une forme de vie, d’une culture dont la science participerait sans la dominer, en accord avec le génie propre de la philosophie et des arts. Ici, les idées proposées se transforment presque en manifeste pour proclamer que c’est bien la communauté des hommes qui doit participer à la constitution de l’histoire humaine de la nature, et qu’il serait dangereux de continuer à laisser la science et la technique en décider la direction et le contenu. Ceci nous amène au troisième niveau de la réflexion de l’auteur, qui concerne la refondation de la société et de l’économie marchande, aujourd’hui laissée seule face à elle-même. Pour Serge Moscovici, et au-delà d’une remise en cause des modèles économiques, tout un mode de vie est à repenser à partir de la réunification de la nature et de la société, et qui devra passer par une réflexion sur les relations sociales dans le travail et la vie quotidienne, mais également par la reconsidération des oppositions ville et campagne, travail manuel et intellectuel, pays développés et pays pauvres. Seule cette vision globale, dans laquelle l’auteur retrouve les réflexions socioéconomiques de penseurs tels que André Gorz, permettra d’« habiter autrement le monde ».
Au-delà de la défense de l’environnement, c’est un véritable humanisme naturaliste qui nous est proposé ici à travers ces multiples documents qui retracent le parcours intellectuel de l’auteur. Loin des polémiques stériles, Serge Moscovici en appelle à un idéal, une sensibilité, une culture que les écologistes ont pour vocation de réaliser. Ceci suppose que l’écologie se confronte au politique, comme l’auteur, fidèle à sa croyance en une science citoyenne, en a tenté l’expérience. Pareillement à l’ensemble de ses engagements, l’écologie politique défendue par Serge Moscovici se fonde sur sa réflexion, son savoir transdisciplinaire et ses recherches. Il s’agissait pour lui de dépasser l’opposition entre libéralisme et socialisme car tous deux placent le progrès, qui est en fait l’ensemble des moyens de soutenir la croissance, au cœur de leurs préoccupations, sans mise en perspective sur l’avenir. Il n’est pas question ici d’en appeler à la fin du politique mais plutôt de proposer sa remise en cause fondée sur une approche naturaliste et humaniste. C’est pourquoi l’auteur peut annoncer qu’il n’y a pas plus d’avenir pour l’écologie à droite qu’à gauche, et affirmer dans le même temps que l’écologie se situe à gauche de la gauche. La période actuelle montre qu’à nouveau celui qu’on présente comme étant à l’origine du mouvement écologiste en France et en Europe a, semble-t-il, su anticiper le devenir du mouvement écologiste et penser le résultat dû à son éloignement du mouvement naturaliste consécutif à sa politisation.
Toutefois, Serge Moscovici continue d’exprimer sa vision des choses et cherche de nouveau à déterminer comment l’écologie politique pourrait sortir de l’impasse. Ceci en proposant un programme recentré sur son véritable objet qui reste le choix de notre état de nature. Pour lui, il apparaît certain que c’est seulement à partir de là que l’écologie peut proposer sa politique, contre l’étatisation de la société et la technocratie, contre ces hiérostructures que sont devenues les organisations politico-économiques, et pour une écologie d’invention basée sur l’hétérarchie, c’est-à-dire une organisation décentrée de la vie collective.
Le présent ouvrage retrace le parcours intellectuel d’un homme qui refuse toute séparation de principe et notamment celle de l’implication du politique dans le scientifique et du scientifique dans l’idée de nature propre à la société humaine dont il est l’émanation. Son œuvre, ici condensée en quelques pages, montre à quel point toute réflexion doit s’extraire des particularismes, refuser la parcellisation des objets de recherche et accepter ce que cet autre humaniste qu’est Edgar Morin nomme la pensée de la complexité. C’est peut-être cela qu’il veut nous faire comprendre, en s’interrogeant sur la possible émergence d’un paradigme écologique, d’un mythe et d’une action collective qui devraient parvenir à offrir à l’homo œcologicus une domus qui ne soit plus une machine infernale. Aussi, malgré ses doutes et ses déceptions, dans sa volonté d’être toujours tourné vers ses contemporains, Serge Moscovici termine son ouvrage par un message à ceux qui se sont arrogé la tâche de décider de l’avenir de leurs semblables en leur demandant de porter au plus vite sur la place publique ces quatre questions qui lui apparaissent essentielles : la place de la fonction écologique face à la fonction économique, le rôle et les enjeux des nouvelles communications, la question du racisme, et enfin l’apparition de la « bombe eugénique » avec notamment le risque d’un retour de la sociobiologie.
Laurent DOMEC
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