2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
L’art de la dérive
Michel Maffesoli
[1]
Ils sont bornés par manque de clôture.
R. Char
Se délier pour mieux goûter la proximité des choses. Sans forcément en avoir
conscience, tout un chacun fait cela dans la vie quotidienne : voyages, tourisme,
retraites, cures, « breaks » de tous ordres, nombreuses sont les occasions de divers genres où l’on largue « les amarres », où l’on s’exile et fuit afin de redonner
de la saveur à ce qui, sous les coups de boutoirs de la routine, n’en a plus guère.
C’est Schopenhauer qui a souligné le caractère équivoque de la vie, par son
ambiguïté fondamentale, sa polysémie aussi. Pour ce qui nous concerne, le fait
de vouloir être ici et ailleurs, le désir et l’insatisfaction, la dialectique constante
contre la statique et la dynamique. Une telle ambivalence fut, durant la modernité, largement occultée. Et pour cause ! L’individu devait être un, sa vie et son
action fonctionnaient selon une logique de l’identité. De même le contrat social,
liant les individus entre eux, était univoque et rationnel, et ne laissait, par conséquence, aucune place à la déraison, au hasard ou, tout simplement, à l’émotion.
En particulier sur la scène publique. La contradiction, sous ses diverses modulations – dysfonctionnement organisationnel, péché religieux, faute morale, contradictoire logique – devait être dépassée dans une synthèse harmonieuse, même
si celle-ci n’était qu’idéale et quelque peu abstraite.
La métaphore du nomadisme peut nous inciter à une vue plus réaliste des
choses : à les penser dans leur ambivalence structurelle. Ainsi pour la personne,
le fait qu’elle ne se résume pas à une simple identité, mais qu’elle joue des rôles
divers au travers d’identifications multiples. De même, pour ce qui concerne la
vie sociale, le va-et-vient constant existant entre les mécanismes d’attractions et
de répulsions. Georg Simmel voyait même dans ce mouvement la loi essentielle
régissant toute société. Il a utilisé, à ce propos, l’image du « pont et de la porte ».
Celle-ci mérite d’être méditée en ce qu’elle met l’accent sur cette double nécessité : se relier et se délier. Il s’agit là d’une structure anthropologique ne manquant pas d’être éclairante lorsqu’on observe de nombreux phénomènes sociaux
contemporains qui, sans cela, sont totalement incompréhensibles. La séparation
et la liaison constituent un même acte structurant faisant que, tout à la fois, on
aspire à la stabilité des choses, à la permanence des relations, à la continuité des
institutions, et qu’en même temps l’on désire le mouvement, on recherche la
nouveauté de l’affect, on mine ce qui paraît par trop établi. « L’homme sédentaire envie l’existence des nomades. » Cette formule d’Adorno résume bien
l’équivocité de toute existence humaine
[2]. L’accomplissement de quelques désirs
que ce soit est le signe de son achèvement. En fin de compte, est-ce que la mort
n’est pas une autre manière de dire sa vie en la perfection absolue ?
Voilà bien le problème que pose l’errance : la fuite est nécessaire, elle exprime une nostalgie, elle rappelle la fondation. Mais pour que cette fuite ait un
sens, il faut qu’elle s’opère à partir de quelque chose qui soit stable. Pour outrepasser la limite, il faut bien que celle-ci existe. Ainsi, plutôt que de penser un des
termes de la dialectique d’une manière séparée, est-il indispensable de l’envisager dans sa globalité. C’est pour décrire cela que j’ai proposé de parler d’un
« enracinement dynamique ». Il s’agit là d’une bipolarité, spécifiant au mieux le
paradoxal antagonisme de toute existence. L’on est d’un lieu, on crée, à partir
de ce lieu, des liens, mais pour que celui-là et ceux-ci prennent toute leur signification, il faut qu’ils soient, réellement ou fantasmatiquement niés, dépassés, transgressés. Il s’agit là d’une marque du sentiment tragique de l’existence : rien ne se
résout dans un dépassement synthétique, mais tout se vit dans la tension, dans
l’incomplétude permanente.
Il s’agit donc d’une dialectique sans conciliation que des études ethnologiques font bien ressortir pour des tribus spécifiques. Ainsi Lévi-Strauss, dans Tristes tropiques, rend attentif à la bipolarité nomadisme/sédentarité chez les Indiens
d’Amérique du sud. Mais l’on peut extrapoler ce propos, et montrer qu’il s’agit là
du balancement structurel de tout ensemble social. Ce que les tribus primitives
vivaient d’une manière paroxystique, les sociétés contemporaines le vivent en
mineur. Ainsi le statique a besoin de l’errance ou, pour utiliser les figures emblématiques, Prométhée a besoin de Dionysos, et vice-versa. Il n’est qu’à observer à
cet égard le tropisme exercé par le sud sur la puritaine et industrieuse civilisation
anglo-saxonne, pour se rendre compte que des valeurs mettant en jeu le ludisme,
le plaisir du corps, le goût du soleil, le sens à la fois tragique et léger de l’existence, sont une forme de compensation nécessaire à une vie réglée par des
institutions stables aux contours bien limités. Ce n’est là, bien sûr, qu’un indice
tout à fait anodin, mais il est révélateur de l’aspect indépassable de la dialectique
dont il vient d’être question. Il serait d’ailleurs aisé de remarquer comment celle-ci
fonctionne, également, pour ce qui concerne la vie de tout un chacun qui a tout
à la fois besoin d’une stabilité – affective, professionnelle, idéologique –, mais
n’en dédaigne pas moins les écarts, les errances quotidiennes ou les petites explorations en des mondes étrangers.
La psychologie en fait état pour ce qui concerne la formation de l’individu, il
en est de même pour la structuration anthropologique des ensembles sociaux.
Ainsi pour Leroi-Gourhan, « la perception du monde environnant se fait par
deux voies, l’une dynamique qui consiste à parcourir l’espace en en prenant
conscience, l’autre statique qui permet, immobile, de reconstituer autour de soi
les cercles successifs qui s’amortissent jusqu’aux limites de l’inconnu »
[3]. De l’anecdote triviale à la méditation philosophique, du théâtre de boulevard à l’observation scientifique, le
Geste et la parole de l’humaine nature est traversé par ce
paradoxal antagonisme, cette dialectique sans conciliation entre la fermeture de
l’enclos et l’indéfini de la liberté.
En un sens, la bourgeoisie a accentué cette antinomie. D’une part, elle a
brisé les barrières : celle des particularismes, des spécificités locales, et, d’autre
part, elle a accentué la limite individuelle. Toute la philosophie des Lumières peut
se résumer à ce paradoxe. L’universalité est affirmée comme valeur dominante
et exclusive, la déclaration des droits de l’homme en est un bon exemple, et dans
le même temps, c’est l’identité individuelle, avec les limites inhérentes à celle-ci,
qui est l’acteur essentiel de cette universalité. Il s’agit là d’une autre manière,
inversée par rapport aux société traditionnelles, de vivre l’antinomie entre le
statique et la dynamique. La clôture, ici, étant la caractéristique de l’individu,
alors que la « circulation » sera le fait de l’organisation économique ou de l’idéal
juridique. K. Marx avait, à sa manière, formulé une telle idée, lorsqu’il remarquait que la bourgeoisie avait « brisé les chaînes » qui devaient l’être. C’est d’ailleurs
ce rejet des barrières, et des particularismes qu’elles induisaient, qui a fait que la
pensée moderne s’est durablement méfiée de tout ce qui avait trait à l’espace, au
territoire ou autres formes de localisme.
Ainsi, quelqu’en soit la forme, la dialectique espace-histoire, ou statiqueerrance est donc une constante. L’espace pouvant être un territoire stricto sensu,
mais ce peut être aussi l’espace clos d’un individu fermé sur lui-même. Il est
d’ailleurs possible, comme je viens de l’indiquer, que l’individu, étayé par l’idéologie individualiste, soit la « territorialisation » par excellence de la modernité.
L’individu, et son extension la famille nucléaire, étant une sorte de prison morale, une sorte de petite institution sécurisante, une forteresse où, par le biais de
l’éducation, de la carrière professionnelle, d’une identité typée, l’on s’enferme
durablement. Et ce au détriment des multiples potentialités offertes dans le cadre
de la réalisation totale du Soi. Ce que les mystiques ont bien saisi. C’est ce
rétrécissement sur un « je » empirique uniquement fonctionnel qui a pu donner
les multiples déséquilibres psychologiques caractéristique du temps. La naissance
et le développement de la psychanalyse ou de la psychiatrie sous leurs diverses
variantes, sont, à cet égard instructifs. Sans que ce soit exclusif, de là « l’imitation » forcenée de l’ego rationnel.
Dans le livre qu’il a consacré à Stendahl, Gilbert Durand a bien analysé l’image
obsédante de la « prison heureuse »
[4]. Et l’on pourrait trouver, dans la littérature
du XIX
e siècle bien d’autres illustrations du thème du refuge. Châteaux, couvents, tours, et autres métaphores du même genre renvoient bien à cet
enfermement « égotiste ». Forme de régression pouvant, par la suite, servir de
fondement aux enfermements institutionnels (familiaux, carcéraux, éducatifs, hospitaliers, psychiatriques, sociaux et disciplinaires de tous ordres) qui furent la
marque de la modernité. Le sociologue, ou l’observateur social, n’est pas en
peine de montrer que la « prison heureuse » de l’égotiste du XIX
e siècle trouve sa
réalisation dans les « meilleurs des mondes » ou autre « 1984 », si bien décrits par
les romanciers, et qui traduisent, d’une manière fictionnelle, ce qui s’est concrétisé dans divers camps de concentration, ou dans les sociétés aseptisées, toutes
choses s’employant tout d’abord à enfermer l’errant, le déviant, le marginal,
l’étranger, puis à domestiquer, à assigner à résidence l’homme sans qualité que
l’on prive d’aventures.
Dans chacun de ces cas, le territoire individualiste est devenu une prison. Au
lieu de servir de base, pour un possible départ, il devient lieu d’enfermement. La
dialectique, que j’ai indiquée ne fonctionne plus. Ainsi que l’indique la psychologie des profondeurs, pour répondre à l’appel de son propre destin il faut savoir
rompre les « liens sentimentaux » propres à l’enfance et à son monde limité
[5]. La
territorialisation parentale peut-être un paradis indifférencié, mais c’est également une régression qui ne manque pas d’induire les pathologies de tous ordres,
dont le XX
e siècle n’est pas avare.
On peut donc dire que, dans une perspective universaliste, en voulant dépasser les divers « territoires » communautaires, la modernité a exacerbé le « territoire » individuel, et par là même a stigmatisé le nomadisme, c’est-à-dire ce qui
dépasse la logique de l’identité propre à l’individu. Il n’en reste pas moins que la
dialectique enracinement-errance reste d’actualité, et que c’est son bon usage
qui peut promouvoir une vision plus harmonieuse de la relation entre personne
et communauté. En effet, on peut dire que celle-ci est le résultat d’une distance
reliée. Alors que la société, précisément sous sa forme moderne, tend à uniformiser, à unifier et, en même temps, à séparer les individus, ce que la notion
sartrienne de sérialisation rend bien, la communauté quant à elle, en tant qu’idéal
type bien sûr, repose sur des personnes mouvantes, aux rôles typés et différents,
et sur l’étroite articulation de celles-ci. Ce faisant, la grande thématique
simmelienne, les valeurs de l’étrange et de l’étranger trouvent leur place dans la
construction symbolique de la réalité sociale.
La figure du prophète, quelle que soit son appellation, exprime, d’une manière paroxystique la réalisation de cette « distance reliée ». En constantes péré-grinations, toujours à la marge, vivant et suscitant l’aventure, le prophète est aux
carrefours. Son discours est toujours à la limite, son attitude est un défi à l’institué. Il ne se situe pas moins dans la communauté, tout en la faisant vivre dans
l’inquiétude. Ce qui est un paradoxe : tout en se situant dans l’espace communautaire, il en rappelle l’aspect factuel, éphémère, non consistant. C’est ce qui a
pu faire dire que sa gageure était « d’assurer un espace praticable en ne prenant
pas position ». Il faut entendre par là en ne s’établissant pas, et en évitant que la
communauté s’établisse. De ce point de vue, le prophéisme « possède l’espace
comme lien de consumation » et non de consommation
[6].
On ne saurait mieux dire l’enracinement dynamique : l’espace est comme un
feu qui anime, réchauffe sur la route, éclaire aussi le parcours, et par là même
désigne un ailleurs. La limite ne peut se comprendre qu’en fonction de l’errance,
tout comme celle-ci a besoin de celle-là pour être signifiante. C’est en ce sens
que la distance, autre manière de dire l’ailleurs, les distances mises entre les
diverses personnes, entrent dans une construction globale, dont les divers éléments, du plus important au plus minuscule, du plus habituel au plus étrange,
font sens. Construction organique n’étant pas pleine ou positive, mais intégrant
du vide, du creux, de l’immatériel, du vent. On sait que celui-ci, compris ici d’une
manière métaphorique, se rit des barrières, il est tout à la fois totalement présent
dans l’espace où il passe, mais en reste étranger, porteur qu’il est des autres
espaces d’où il vient.
[1]
Michel Maffesoli est professeur à la Sorbonne, il dirige le CeaQ (Centre d’Étude sur
l’Actuel et le Quotidien,
www. univ-paris5. fr/ ceaq). Ce texte est extrait de
Du noma-
disme. Vagabondages initiatiques, Le Livre de Poche, Paris, 1997.
[2]
Cf. T. Adorno,
Minima Moralia, Payot, 1980, p. 159. Cf. aussi G. Simmel,
Socio-
logie et épistémologie, PUF, 1981, p. 14, sur les identifications multiles.
Cf. M. Mattesoli,
Au creux des apprences, 1990, Le Livre de Poche, 1993.
[3]
Leroi-Gourhan,
Le geste et la parole, t. 2, p. 157. Cf. également C. Lévi-Strauss,
Tristes topiques, Plon, 1955, p. 306. Cf. aussi A.-G. Slama,
Les chasseurs d’ab-
solu, Grasset, 1980, p. 93.
[4]
Cf. G. Durand,
Figures mythiques et visages de l’œuvre, 1975, Dunod, 1992,
p. 214, et
Le décor mythique de la Chartreuse de Parme, Corti, 1961, p. 159-
174.
[5]
Cf. C.G. Jung,
Métamorphose de l’âme et des symboles, Genève, Georg, 1993,
p. 506.
[6]
D. Vidal,
L’ablatif absolu, Anthropos, 1977, p. 40-41.