Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804142426
174 pages

p. 133 à 137
doi: en cours

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Contributions

no 79 2003/1

2003 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

L’information peut-elle communiquer ?

L’échange virtuel

Juremir Machado Da Silva  [1]
« La parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée.»
R.P. Malagrida apud Stendhal, Le Rouge et le noiralinea
« Il avait le vice des intellectuels, il était futil.»
Céline, Voyage au bout de la nuit
L’information n’arrive plus à communiquer. Voilà le dernier avatar da la critique pessimiste à l’égard de la situation mondiale actuelle. Après tant de diagnostics démentis par le retour des événements, dont les attentats du 11 septembre 2001 à New York sont l’exemple majeur, on débouche sur une sorte de nouvelle apocalypse : l’information serait devenue une forteresse vide. Autrefois, on avait dit que les années 1980 représentaient une décennie perdue où rien ne se passait. Ce fut l’époque de la chute du communisme et du début de l’explosion des nouvelles technologies de la communication partout dans le monde.
Chaque fois qu’on annonce l’approche de la fin de quelque chose, une sorte d’ironie de l’histoire renverse les sens dominants et impose un nouveau recommencement. La parole des intellectuels se trouve ainsi contestée par ce qu’ils aiment le plus : la marche des événements. Ils n’arrivent donc pas à être prophètes ni à dénoncer le vrai danger, celui de l’éternelle crainte de la raison face à la vie. D’une certaine façon, ils ne font pas de fausses prophéties seulement quand ils dénoncent l’incroyable capacité des intellectuels à faire de fausses prophéties. On pourrait dire que l’information des intellectuels (de certains intellectuels bien sûr) ne communique plus. Est-ce une bonne raison pour parler d’une crise générale de l’information et de la communication ?
L’information, en principe, est un échange de données, donc un rapport entre quelqu’un qui connaît quelque chose et un autre qui ne la connaît pas. Il est possible d’avoir échange d’information entre deux machines, par exemple entre deux appareils de fax ou bien sûr entre deux ordinateurs. L’information dans ce sens là est partout. Mais la communication est autre chose. D’abord, elle peut se passer de l’information. Ensuite, elle exige la compréhension. Mais on ne peut pas amalgamer compréhension et décryptage parfait. La compréhension n’est pas la « décodification » au degré maximal de l’information. Elle est un état de partage, une situation d’échange, un « être-ensemble » provisoire et intégral. Qu’est-ce qu’on partage dans la communication ? On pourrait dire, en s’appropriant de façon totalement libre l’œuvre de Michel Maffesoli, qu’on se partage la « part du diable ». Par contre, le mythe du Bien comme ciment du social renvoie au culte utilitaire de l’information en tant que savoir émancipateur, dont la communication serait le support de transmission. En d’autres mots, la communication servirait à faire partager les savoirs qui émancipent et qui rendent l’homme plus libre et plus heureux. C’est une notion utilitaire liée à l’interminable héritage des Lumières.
Or la communication, comme le sait Maffesoli, existe en-deçà et au-delà de l’utilité de l’information. D’abord, la majeure partie des données transmises et assimilées par les gens ne changent en rien leurs vies. Il s’agit juste de curiosités ou de données inconnues de ceux qui les apprennent, mais non opérationelles du point de vue de leurs besoins ou de leurs imaginaires. On peut les absorber mais on ne peut pas leur attribuer un sens. La communication, en dehors de cette surface pédagogique, reste une autre chose, un univers en même temps plus vaste et plus spécifique. Communiquer, c’est mettre en contact. Et voilà tout. Et c’est déjà beaucoup. Toute une réalité.
L’acte de communication existe pour le bien et pour le mal. Les attentats du 11 septembre ont engagé une nouvelle symbolique terroriste. De même, participer à une conversation sur un « chat » peut signifier le désir d’échanger tout sauf de l’information. Qu’est-ce qu’on a voulu dire avec le 11 septembre ? Peut-être qu’on ne peut contredire la toute-puissance de la vie qu’avec la capacité de mourir. Qu’est-ce qu’on veut dire quand on engage une conversation juste pour le plaisir de bavarder ? Peut-être simplement que parler est en soi un but légitime. L’information marche aujourd’hui avec la mondialisation. Elle est un résultat, celui de la raison technique, mais elle est aussi une cause, celle de la visibilité qui prend la place de la vérité. Jean Baudrillard y voit clair : « La mondialisation, c’est celle des techniques, du marché, du tourisme, de l’information. La mondialisation semble irréversible, alors que l’universel serait plutôt en voie de disparition. » (2002, p.65) L’universel, en tant que différence, donc singularité, résiste comme communication. Celle-ci a donc toujours une possibilité de déformation. L’information devrait « former ». La communication « déforme ».
On se demande toujours pourquoi quelqu’un engage une conversation sur le temps qu’il fait. Et on le fait un peu partout, dans les taxis, dans les files d’attente, au milieu d’une réunion lassante qui exige un peu de repos. Quand on arrive à le faire, il y a une espèce de distension, de soulagement, de retour à la vraie vie. Pourtant, il n’y pas d’information, en général, dans ce type de dialogue. On échange des évidences, sans aucun compromis avec la vérité et sans aucun souci de démonstration. À quoi ça sert donc ? À établir un contact, à lier, à tuer le temps, à relier les gens, à partager un morceau de sa vie avec d’autres. La déprime consiste justement à reconnaître une telle inutilité étant donné qu’on n’échange pas d’informations. Quand un individu se plie totalement à la valeur utilitaire de l’échange, il est à un pas de la dépression. On pourrait donc dire que la vraie communication est un échange sans objet.
Michel Maffesoli l’a dit à sa façon : « Le vide de la communication verbale, celle de la raison dominante, permet une autre communication, horizontale et silencieuse ou, ce qui revient au même, plus bruyante, mais plus globale, en ce que les sens y ont leur part, c’est-à-dire tous les éléments constitutifs du donné humain et naturel. » (2002, p. 202) La communication peut être mystique, absolue, transpercée par la technique. Elle est là où on ne l’attend pas. Elle attise le feu au local là où on ne voit que la mort de l’universel. Pourtant, sous cette nouvelle flamme, elle est le même indice de cette disparition de l’universel, au moins comme abstraction d’information généralisée et libératrice. La communication est un retour aux sources.
Communiquer veut dire mettre ensemble pour échanger tout ou rien. Il s’agit aussi, si on veut, d’un calcul de somme nulle puisque chacun donne à équivalence de ce qu’il reçoit et il n’y a pas de perte possible. Le grande erreur des intellectuels qui attaquent l’époque actuelle comme étant celle d’une information incapable de communiquer est celle d’assimiler communication et information dans un but politique utilitaire et certain. S’il y a plus d’information en circulation aujourd’hui, il y a aussi plus de communication. Parfois même, l’information est prise comme pure communication, un journal de télévision étant pris comme un « totem » autour duquel on partage quelques moments et quelques regards.
Internet est beaucoup plus un « espace » de communication qu’une banque de données, malgré les discours qui insistent à le réduire à sa valeur de nouvelle encyclopédie universelle. La part du diable, cette marque maudite et fondatrice de toute vie, substitue la fête, l’inutile, le ludique et l’irréductible à la logique de la marchandise à l’intérieur même de la machine utilitaire et économique. La part du diable est cet « power inferno » qui réinvente la singularité et fait valoir le bavardage là où on s’attend seulement à l’objectivité. L’information est de l’ordre du sens et de la valeur marchande, même si elle est aussi nécessaire et essentielle que la communication, mais celle-ci reste excentrée, en même temps moyen et but, finalité première et finalité sans fin, chose essentielle et simple jeu.
Quand on accuse l’information de ne plus communiquer, on met l’accent sur la vérité. C’est comme si on disait qu’on ne plaisante pas avec l’information. Or, la communication en réseau et l’appropriation par tout un chacun de l’information est de plus en plus une façon de jouer avec la gravité des choses. Jean Baudrillard a pu même dire que malgré la colère morale contre l’iniquité des attentats du 11 septembre, il y eut aussi réjouissance, comme si nous tous avions voulu déboulonner la puissance totale du Bien à travers le geste inattendu et insupportable, mais souhaité, du Mal. La communication est un virus qui s’installe au cœur même du disque dur de l’information. La communication n’a pas de vérité. Elle ne connaît que la diversité et les situations de contact. La vérité dans la communication est toujours virtuelle, sinon impossible, ou même insignifiante.
La communication est une relation, donc elle est relativiste. Ainsi la communication, même en pleine mondialisation, est toujours particulière, singulière, locale, jamais universelle ; ou, si l’on peut dire, un universel sans finalité, ce qui est déjà une façon d’accepter Pierre Lévy et de le dépasser. Mais la même chose est valable pour Edgar Morin quand il envisage la communication en tant que compréhension, donnant à celle-ci un caractère presque religieux, basé sur un nouvel amour ou une nouvelle passion de l’universel. Or, la compréhension ne se résume pas à une syntonie amoureuse, elle peut même en être le contraire. Comprendre c’est mettre ensemble, envelopper ensemble, « mettre dans le même paquet », faire jouer ensemble. Mais jouer à quoi? Voilà la question. On peut très bien comprendre le 11 septembre et les raisons des terroristes. En revanche, on peut avoir du mal à comprendre certaines sectes de l’amour et leurs extrêmes conséquences.
La communication n’a pas besoin de l’information pour exister. Mais elle sait l’utiliser pour mieux séduire les plus timides et les plus utilitaires. D’ailleurs, les médias savent bien que la meilleure façon de faire passer une information est de la dissimuler comme simple communication. Parfois, cependant, pour donner de la légitimité à une émission, il faut la présenter comme information à l’autel du 20 heures. Dans tous les cas, l’information peut être un leurre. Déjà la communication n’est jamais une tromperie vu qu’elle se suffit à elle-même et aux gens concernés. L’information cherche la rentabilité (du gain, du capital culturel, de la productivité, du patrimoine personnel, etc.). La communication est de l’ordre du gaspillage. L’une veut accumuler, thésauriser, trouver des bénéfices ; l’autre veut dilapider, jeter en l’air, donner pour donner. L’une met l’accent sur la consommation, l’autre sur la « consumation ». La communication, il faut le dire, à la limite, est toujours de la contre-information.
Ce qui compte vraiment, c’est le fait de communiquer et non plus le message. Vieille idée de MacLuhan qui revient avec une nouvelle image. D’ailleurs, Nicholas Negroponte avait bien dit : « La véritable valeur d’un réseau réside moins dans l’information qu’il transporte que dans la communauté qu’il forme. » (1995, p. 226) En fait, la valeur d’un réseau réside dans sa capacité à mettre en communication. Une société se réjouit et se maintient parce qu’elle peut dire : « Nous sommes en communication. » La communication est le lien, le câble, le support, le réseau qui « comprend » toute une culture, produisant identification, identité et effervescence, donc ciment social. Ainsi, la communication a toujours été de l’intelligence collective. Elle met, plus que les cerveaux et les raisons, les sens en connexion pour le bien du « résonnement » collectif.
L’information craint le bruit qui détourne l’attention ou met en déroute le canal par où doit passer le message. Son rêve est celui de la transparence totale et de l’efficacité absolue. Elle raisonne en termes de persuasion. La communication est un bourdonnement qui résonne comme séduction. On connaît cette blague où Jacques Derrida dit : « La communication est impossible. » Le philosophe allemand Karl-Otto Apel répond : « Oui, Monsieur, je suis d’accord. » L’information était bien passée ; la communication reste au-delà du sens, elle habite les paradoxes et les contradictions. La communication, c’est la vie. Tandis que l’information utilise les mots et aimerait se passer d’eux, avec une langue parfaite et non naturelle, la communication vit des jeux de mots et tire sa force de l’ambiguïté de chaque terme quotidien. La communication est toujours la même et toujours différente. Sa source est la banalité fantastique du quotidien.
On vit certainement donc dans l’ère de la communication, même si le raisonnement pragmatique cherche à prouver le contraire, mettant l’accent sur l’information en tant que circulation des données. L’image résonne comme un tourbillon et fait vibrer, sous toutes les formes, y compris celle de l’information, l’univers presque magique de la communication. On se déplace partout dans le monde, fustigés par l’industrie du tourisme, en quête, à ce qu’on dit, d’informations. Mais ce qui reste, ce sont des expériences de vie. Petit à petit, les informations disparaissent, dévorées par les événements et trahies par la mémoire des choses objectives, et seuls restent les vestiges des communications établies à l’ombre de la vie « muséifiée ». La communication n’a jamais de fin. Elle « est » faim de vie et de contact.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BAUDRILLARD, Jean, Power Inferno, Paris, Galilée, 2002.
·  LÉVY, Pierre, Les Technologies de l’intelligence, Paris, La Découverte, 1990.
·  MAFFESOLI, Michel, La Part du diable, Paris, Flammarion, 2002
·  MORIN, Edgar, La Méthode 3. La connaissance de la connaissance, Paris, Seuil, 1986.
·  NEGROPONTE, Nicholas, L’Homme numérique, Paris, Robert Laffont, 1995.
 
NOTES
 
[1] Juremir Machado da Silva, docteur en sociologie de la Sorbonne, Paris V, est profes- seur à l’Université Catholique Pontificale du Rio Grande do Sul, à Porto Alegre, Brésil, où il est responsable de la formation doctorale en communication sociale. Il est aussi chercheur au CNPq/Brésil. Il a publié, en France, Brésil, pays du présent, aux éditions Desclée de Brouwer, en 1999.
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