Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804142426
174 pages

p. 165 à 171
doi: en cours

Veille sur la revue
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no 79 2003/1

Francis FUKUYAMA, Our Posthuman Future, New York, Farrar, Straus & Giroux, 2002, 272 p. Trad. franç., La fin de l’homme, Paris, La Table Ronde, 2002, 368 p.

Le champ de l’Histoire se trouve dépassé par les technologies génétiques de l’Homme. Tel est le constat inquiétant de Francis Fukuyama. La société démocratique se trouve devant une situation nouvelle. Le danger génétique nous rappelle que la fin de l’Histoire, entendue comme triomphe de la démocratie libérale, est loin d’être « finie ». Si le sens de l’Histoire est la sauvegarde des valeurs démocratiques et le chemin vers la société humaine, alors ce chemin se trouve menacé par les forces inhérentes à la science même qui rend possible la société des hommes. La fin de l’Homme remet en cause la fin de l’Histoire.
Les biotechnologies, les nouvelles drogues et les nouvelles perspectives ouvertes pour la manipulation de l’homme risquent de changer la nature humaine. La course folle vers l’amélioration et le prolongement de la vie, les promesses pour une nouvelle génération d’êtres post-humains œuvrent dans la direction d’un pouvoir jusqu’ici inconnu de contrôle du comportement humain. Notre propre compréhension de l’humain sera bouleversée et avec elle sera bouleversé ce sur quoi sont fondées les démocraties libérales : les droits de l’homme. Si la notion de démocratie est fondée sur celle de la nature humaine, alors les principes mêmes de nos régimes politiques sont en danger mortel. Ainsi, avançons-nous vers la fin de l’Homme.
Que faire ? Voilà la question qui se posent devant cet ultime danger. La seule issue possible dans ce dilemme que nous posent d’un côté l’impératif du progrès et de l’autre le danger que ce même progrès représente pour l’humanité est la régulation. Francis Fukuyama essaie alors de démontrer que le principe d’une telle régulation n’est pas un principe religieux ou moral mais que par sa vocation même, il est politique. Il s’agit en définitive de protéger le régime démocratique des aberrations et des manipulations abusives auxquelles s’adonnent des sectes religieuses, promettant la vie éternelle par le clonage humain. Pouvons-nous laisser les mains libres à tous ceux désirant changer l’homme pour servir des finalités particulières et asservir ainsi des masses de plus en plus importantes et crédules ? Pouvons-nous accepter que l’homme puisse être modelé pour correspondre à un modèle social et à une conception de vie ?
Fukuyama s’oppose dans ce livre à cette vision du monde qui veut que les êtres humains soient le produit des structures sociales et non des personnes morales, dignes d’exister et de prospérer par leur nature même, bonne ou mauvaise. Comme l’a montré Michel Maffesoli [1], l’homme doit assumer sa part du diable, sa propre finitude, son imperfection constitutive, son mal nécessaire. Ne faut-il pas préserver cette nature contre l’« efficacité » promise d’un homme à venir ? Ne faut-il pas freiner les délires de ces nouveaux docteurs Frankenstein ? Comment s’y prendre ? Quel type d’action faut-il opposer à cette vision perfectionniste et profondément inhumaine ? Francis Fukuyama est sur ce point inflexible. Dans un premier temps, c’est le devoir de tout gouvernement et de toute structure juridique étatique de protéger et de réguler le domaine des recherches biotechnologiques. Pour commencer, il faut interdire les expériences génétiques sur les humains. Ce type d’expériences montre déjà le type d’« humanité » mis en avant par ceux qui veulent « améliorer » l’homme. Toutefois, la seule réglementation au niveau étatique national ne suffit pas pour régler la question. Une régulation au niveau international planétaire est nécessaire pour la préservation de l’humain tel que nous le connaissons et que nous le respectons. Par respect, il faut comprendre ici les formes concrètes que prend le régime politique qui revient à l’homme, les principes démocratiques qui expriment le mieux sa nature.
Avec son dernier livre, douze ans après La fin de l’Histoire, Francis Fukuyama nous montre clairement quels sont les enjeux de cette révolution biotechnologique et a le courage de proposer, dans un domaine politique et économique très sensible, ce qu’il faut faire. Sa vision humaine lui dicte les principes de l’action nécessaire.
Panagiotis CHRISTIAS
Chercheur au Centre d’Études sur l’Actuel et le Quotidien

Véronique CAMPION-VINCENT et Jean-Bruno RENARD, De source sûre. Nouvelles rumeurs d’aujourd’hui, Paris, Payot, 2002, 394 p.

La légende est présentée dans ce livre comme une « fille de l’Histoire fécondée par le Mythe » (p. 19). Cette jolie formule permet de mesurer le chemin parcouru depuis la fin du XIXe siècle, où l’on pouvait lire, sous la plume d’un poète désenchanté, qu’il fallait, pour faire vivre l’histoire, « tuer la légende [2] ». Malgré cette sentence prononcée par celui qui écrira, vingt ans plus tard, un célèbre rapport sur le post-romantisme pour le gouvernement français [3], la légende n’a rien perdu de sa vitalité. Elle a conquis de nouveaux domaines et circule toujours aussi librement. La rumeur en est le meilleur représentant dans le monde contemporain. Il s’agit alors d’un énoncé relativement bref qui s’expose à de fréquentes manipulations le long de la chaîne de transmission. Par ailleurs, du fait de sa légèreté, le message peut se propager très rapidement dans la population. La diffusion de l’information étant facilitée par les moyens modernes de communication, le réseau Internet est ainsi devenu l’instrument d’un nouveau folklore constitué principalement par des légendes urbaines. Ces rumeurs d’aujourd’hui sont définies par Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard comme « des anecdotes de la vie moderne, d’origine anonyme, racontées comme vraies mais qui sont fausses ou douteuses » (p. 20). Elles relèvent de la croyance dont la fonction n’est pas d’éveiller la conscience individuelle à la connaissance historique, scientifique ou objective des faits. Elles s’adressent plutôt à la pensée collective qui y trouve des éléments pour mettre en mots des émotions et exprimer un état socialement partagé des passions. Il convient donc de ne pas éluder la question sémantique dans l’étude des rumeurs car l’analyse de leur contenu permet à la fois de mieux cerner la dimension symbolique du message et de comprendre les raisons de son pouvoir attractif.
Que racontent les rumeurs d’aujourd’hui et à quels motifs narratifs plus anciens peut-on les rattacher ? Telles sont les premières questions sur lesquelles Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard nous apportent des réponses consistantes en utilisant une méthodologie exemplaire. Après avoir constitué un premier corpus dans leur précédent ouvrage sur les légendes urbaines [4], ils ont rassemblé de nouvelles données en vue d’établir un véritable catalogue raisonné du folklore moderne. Durant plusieurs mois, ils ont collecté les messages rumoraux les plus divers en veillant à ne négliger aucun des médias sur lesquels circulent des informations suspectes. Ils se sont ensuite attachés à discerner le vrai du faux en soumettant le contenu de chaque énoncé à une expertise très bien documentée. Les résultats de leur longue et minutieuse enquête sont consignés dans ce livre. On y retrouve toute la gamme des peurs, désirs et tentations qui caractérisent l’époque mais aussi les formes très variées que ces sentiments ou tensions peuvent prendre dans le discours de nos contemporains. Près de 150 rumeurs, accompagnées de leurs variantes, sont ainsi exposées, sous nos yeux, dans des encadrés soigneusement mis en page. Ces vignettes déclaratives nous renvoient souvent l’image de mondes virtuels ou fantasmatiques, calqués sur le modèle d’Internet ou dominés par les performances sexuelles. Mais, dans la plupart des cas, c’est la plainte d’une pensée tourmentée par les craintes alimentaires, les techno-peurs, la violence urbaine et le retour des animaux sauvages qui s’y laissent entendre ; enfin, alors que certains énoncés nous dépeignent des situations fantaisistes et parfois même comiques, d’autres tableaux témoignent d’une réelle fascination pour le surnaturel. Cette revue thématique est complétée par une étude des sources et un cadrage notionnel qui renforcent l’intérêt scientifique de l’ouvrage. À la lecture de ces éléments, on est tenté de conclure que la rumeur des villes est rarement une légende sui generis. Pour les auteurs, en effet, la rumeur urbaine réactive un motif narratif déjà connu en l’adaptant à une situation moderne. L’ancien et le nouveau semblent s’entremêler pour produire une version remaniée et le plus souvent déformée de la réalité. Comme le contenu du message emprunte autant au passé qu’au présent, on peut dire qu’il s’inscrit dans une temporalité bipolaire. Ce couplage temporel est l’œuvre d’un processus implicite de la pensée impliquant les formations symboliques ; celles-ci vont puiser leurs ressources dans la mémoire et l’imaginaire collectif pour reconstruire les données sur lesquelles porte l’attention. En d’autres termes, les fonctions cognitives qui se focalisent sur un fait d’actualité facilitent en même temps le « retour du surmonté culturel» dans le champ de conscience. La représentation mentale d’un événement n’impliquant aucun effort particulier de connaissance ou de raisonnement, on conçoit mieux que la croyance aux rumeurs soit indépendante du niveau d’instruction, comme l’ont constaté les auteurs.
La médiation cognitive joue donc un rôle essentiel dans la vie des rumeurs. Elle intervient non seulement au moment de leur création mais aussi lors de leur transmission pour modifier le contenu des messages. Ainsi, les acteurs transfor-ment-ils, bien involontairement dans leur discours, les faits qu’ils ont pu observer ou qu’on leur a rapportés. Les déformations les plus fréquentes sont le résultat de trois opérations que Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard décrivent très précisément. Il s’agit de l’amplification qui se traduit par une exagération des détails, du déplacement qui consiste à transposer l’information dans un contexte inhabituel, et de la reconstruction qui affecte la structure globale de l’énoncé. Ces manipulations sont à l’origine du succès des légendes urbaines car elles permettent à chacun d’y greffer des éléments personnels. Il existe toutefois une autre explication à leur diffusion. Elle repose sur des arguments plus sociologiques qui nous sont donnés dans ce livre. Si la rumeur des villes suscite autant d’intérêt dans la population, c’est aussi en raison de son utilité sociale. Dans ce cas, la propagation d’une information fausse révèle un vrai problème. Parfois même, elle constitue un moyen d’y faire face. L’anecdote des diamants radioactifs vendus par les mafias russe ou albanaise reprend certes le thème légendaire du collier maléfique (pp. 51-53). Mais au vu de l’actualité récente, cette histoire peut être entendue comme une mise en garde symbolique contre le risque de pollution nucléaire qui est devenu, depuis la catastrophe de Tchernobyl, l’une des préoccupations majeures chez nos contemporains. L’idéologie sécuritaire peut également y trouver son compte comme le montre le paragraphe consacré à la légende décrite sous le nom du « terroriste compatissant» (pp. 242-248). Dans ce récit, dont on retrouve des traces dans le folklore traditionnel, un individu suspect avertit une personne, envers laquelle il se sent redevable, de l’imminence de l’acte criminel qu’il s’apprête à commettre, afin qu’elle puisse se mettre à l’abri du danger. Que doit-on penser de la réapparition d’une telle rumeur dans les grandes villes françaises au moment même où le gouvernement annonçait un renforcement du dispositif « Vigipirate » pour lutter contre les menaces d’attentat (décembre 2002)? Qu’elle soit intentionnelle ou non, la diffusion de ce message, du fait de sa parfaite synchronisation avec les mesures préventives, participe à la campagne de sensibilisation sur la montée de la violence urbaine. À travers cet exemple, on comprend que les autorités n’aient aucun intérêt à démentir certaines rumeurs. Il leur importe peu finalement que l’histoire soit fausse, invraisemblable ou immorale quand elle facilite leur action. C’est alors l’union, légitimée par les circonstances, de la rationalité avec la croyance, un mariage contre nature qui témoigne, pour les auteurs de ce livre, d’une évolution non négligeable dans les mœurs politiques : « Hier méprisées et combattues par les autorités sûres d’elles-mêmes qui glosaient – s’en moquant et le déplorant – sur l’infantilisme d’un public ignorant, les rumeurs […], et les récits légendaires qui les incarnent, sont aujourd’hui fréquemment écoutées, voire respectées, comme des alertes légitimes annonçant une catastrophe qu’elles permettront peut-être de limiter. » (p. 336) Dans ces conditions, peut-on vraiment « tuer la légende »?
Jean-Marc RAMOS
Université de Montpellier III

« L’impensable. Apocalypse now. Qu’est-ce qui a changé dans le rapport de l’imaginaire avec le réel et le symbolique ? », Cahiers Internationaux de Symbolisme, Revue sous la direction de Claire Lejeune, Mons, CIEPHUM, Université de Mons-Hainaut, 2002, nos 101-102-103. Jean BAUDRILLARD, Power inferno, Paris, Galilée, 2002

Parmi les flots d’ouvrages et commentaires qui ont tenté de combler le vide laissé béant par les catastrophes du onze septembre, remarquons deux contributions – un ouvrage et une revue – qui évitent deux écueils majeurs, largement constatés dans les opinions savantes ou populaires, la dénégation et l’incantation.
Pour leur quarantième anniversaire, les Cahiers Internationaux de Symbolisme témoignent de leur attachement à questionner le rapport de l’imaginaire avec le réel et le symbolique. Après cent trois numéros, la revue créée par G. Bachelard, H. Corbin et d’autres, redit la toute-puissance du symbole, grâce à vingt-six contributions pluridisciplinaires (théologiques, philosophiques, sociologiques, dramaturgiques…).
Claire Lejeune y interprète l’événement comme l’indice majeur d’une possibilité de passage à une ère post-socratique, une possibilité de réintégrer le poète – mais aussi la femme, l’enfant, et le fou, dans la cité. « Acte politique d’initiative poétique. » Il s’agit d’opérer le non-choix entre le royaume de Dieu et la République de Platon, et de savoir être attentif, et accueillant, à un espace de lisière, un tiers-inclus, une puissance poétique, seuls capables de saisir une véritable connaissance du réel, dans ses paradoxes et sa complexité, produisant « de la différence au sein de l’indifférence, du désordre (ré)générateur au sein de l’ordre établi […]. » La catastrophe est révélation, elle signe la vacuité d’une pensée phallocratique, d’une analyse critique, et toute l’efficacité de l’imaginaire nocturne (G. Durand), matriciel, d’une pensée du ventre et de la pénombre. De ce point de vue, le onze septembre appartient à ces moments qui modifieront radicalement notre culture et notre rapport au monde. Moments qui se sont égrainés dans notre vingtième siècle et qui anticipent les aboutissements irréversibles de la rationalité occidentale – industrialisation de la mort, maîtrise de la nature et hégémonie de l’esprit.
La posture baudrillardienne (Power Inferno, Galilée, 2002) envisage l’effet pervers de la catastrophe dans la transfiguration des tours, qui donne une puissance symbolique qui les dépasse, et qui les portent dans leur postérité. Donner plus d’importance à leur disparition qu’à leur présence. « Par la grâce du terrorisme, elles sont devenues le plus bel édifice mondial – ce qu’elle n’étaient certes pas du temps de leur existence. » Changement dans le siècle de la représentation, le 11 septembre est irreprésentable. Et les divers commentaires n’ont eu d’objet que de rendre possible l’événement a posteriori, rassemblant après coup, les conditions de possibilité d’apparition de l’événement.
Ce qui fait dire à Raoul Vaneigem (« La tyrannie du symbole », article in Cahiers Internationaux de Symbolisme) que l’événement terroriste émasculant le pouvoir américain ne fait que confirmer la puissance symbolique des tours, ouvrant ainsi une sorte de dialectique d’équivalence stérile entre l’Orient et l’Occident. « Briser symboliquement la vitrine du capital en saccageant une banque […], c’est cautionner l’absence d’une créativité capable d’inventer une activité plus passionnante que la consommation ou le culte de l’argent fétichisé. La guerre des symboles alimente un spectacle en quête de renouvellement constant. » Cette opposition, celle des « fous de la raison technicienne » et des « fous de Dieu » (Cl. Lejeune), nous prive d’un rapport plus immédiat au monde, rapport de concordance, un autre aspect du symbole, plus proche, selon R. Vaneigem, de l’analogie. Les symboles sont ici encore les voies de la séparation et de la médiation, renvoyant l’événement dans l’aporie de sa signification, et entérinant ainsi le constat baudrillardien de l’inéchangeabilité radicale du réel.
Kr.
 
NOTES
 
[1] La part du diable, Paris, Flammarion, 2002.
[2] Catulle Mendès, La légende du Parnasse Contemporain, Bruxelles, Auguste Brancart Éditeur, 1884, p. 266.
[3] Catulle Mendès, Le mouvement poétique français de 1867 à 1900. Rapport à M. le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, Paris, Imprimerie Natio- nale, 1903.
[4] Véronique Campion-Vincent et Jean-Bruno Renard. Légendes urbaines. Rumeurs d’aujourd’hui. Paris, Payot, 1992 (rééd. 2002), 350 p.
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