2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Avant-propos
Communication, non-communication et information dans les réseaux
Federico Casalegno et stéphane hugon
Stéphane Hugon
Après son explosion, sa rationalisation voire sa disparition, peut-on encore parler de communication. Rarement un terme a eu, semble-t-il, tant maille à partir
dans ses utilisations et réutilisations. Une certaine sagesse, toute sociologique,
tendrait aujourd’hui à retrouver un propos sur les appropriations sociales de la
technologie qui soit plus apaisé. L’on a beaucoup écrit sur les NTIC, et l’on a
souvent cédé tant à l’euphorie qu’au catastrophisme.
Nouvelle segmentation bipolaire du monde ou au contraire fragmentation
salvatrice des grands systèmes, la notion même de réseau, qu’il soit technologique ou social a trouvé là un point d’affleurement entre les discours savants et une
réalité plus partagée. Certes, l’on ne reviendra pas sur l’explosion réelle ou fantasmée de l’apparition des technologies numériques dans le champ social. Du
social et du technique, l’on se rend bien compte qu’il n’y a pas eu de délivrance
de l’un ou de révélation de l’autre ; nous parlerons plus de coprésence et de
rencontre qui ont permis des transformations mutuelles. La proximité des manières d’être contemporaines et des outils technologiques, dans un certain contexte esthétique, sociologique, peut-être mystique, mais aussi économique, a
permis un effet de captation de l’une et de l’autre, dont personne, de la technique ou du social, ne sortira totalement indemne.
Il est de mise de comparer la rencontre des NTIC avec son temps, comme il
en fut de l’imprimerie du siècle de Gutenberg. Possible. Notons toutefois que si
l’explosion a eu lieu, elle dure encore, et qu’elle n’est pas forcément celle que
l’on croit. Jugeons-en par les contre coups qui ne finissent pas de retentir, qu’il
s’agisse de la place grandissante du ludique, de la place des échanges paraissant
futiles, des débordements anomiques ou de pure dépense, l’échec relatif mais
symboliquement fort de tout un pan de la netéconomie, ou enfin d’un processus
général de détournement et de réappropriation des espaces d’échanges et de
communication. Peut-être alors faudra-t-il tenter de prendre en considération
tout un faisceau d’indices conduisant à appréhender cette étape médiaticotechnologique comme celle qui voudrait reposer – au sens transitif du terme – la
question de la modernité dans les cultures occidentales.
La revue Sociétés repose aujourd’hui cette question, dans le cadre d’un questionnement plus large et de collaborations diverses sur le thème des appropriations sociales de la technique. Ce travail est mené conjointement à Paris, au
GRETECH (Centre d’Étude sur l’Actuel et le Quotidien, Sorbonne Paris V) et à
Cambridge, USA, au MIT. Collaboration qui depuis quelques années déjà permet de confronter, de manière interdisciplinaire, les regards croisés de chercheurs européens et américains – mais aussi brésiliens – sur l’étude du lien social
contemporain et sur la manière dont la technique est interpellée et mobilisée
voire détournée dans ce grouillement émergent. La revue Sociétés avait accompagné dans les dernières années ces travaux par les publications de dossiers sur
des approches thématiques de la technologie, par la question de la socialité (Sociétés, n°51), la nature du lien social en ligne (Sociétés, n°59), le thème de la
communauté (Sociétés, n°68), ainsi que la terrain de la ville.
Aujourd’hui, il conviendra de poursuivre ces questionnements, prenant en
compte plusieurs éléments nouveaux. Un élément de terrain sera celui de la
masse critique atteinte aujourd’hui par les équipements auprès du grand public,
des collectivités locales, des entreprises. Il faudra ainsi penser cette appropriation sociale. Un autre élément d’actualité est celui des ruptures ou des divergences constatées dans la maîtrise et la compréhension des évolutions, que ce soit
celles des utilisateurs ou des maîtres d’œuvres des champs industriels et économiques concernés (crash de la netéconomie, détournements des outils, occupation des applications…).
Il faudra ainsi constater un phénomène paradoxal qui est d’une part celui
d’une forme d’incompréhension et de désengagement de bons nombres d’acteurs économiques de l’internet qui avaient prolongé une expertise très rationnelle de type mass-médiatique sur les technologies de réseau, et d’autre part,
d’un prolongement et d’un développement fort des interpénétrations de l’imaginaire technologique et des utilisations dans la vie quotidienne d’un nombre croissant de personnes. Les uns ont vu dans l’internet un espace de prolongation de
nos espaces sociaux modernes – consommer, voter, dialoguer – alors que les
autres y ont vécu et expérimenté des moments de dialogue pour le plaisir, d’échanges affectuels, de jeux de personnes, de constructions imaginaires et d’expression artistique totalement improductifs.
Aux vues de ce constat, la revue Sociétés souhaite reposer la question de la
communication, question qui a été tant invoquée lors des prémices du développement des NTIC, et qui trouve aujourd’hui – au-delà de l’ironie du terme société de la communication – à la fois preuve et contre-preuve dans l’observation
des phénomènes sociaux en ligne.
Ainsi, après le texte cadre de M. Maffesoli proposant une mise en perspective sociologique du phénomène réticulaire, S. Turkle et J. Donath s’interrogeront sur les problématiques liées au jeu identitaire en réseau, aux phénomènes
de multi-appartenance et aux diverses implications des communications médiatisées.
W. Mitchell, H. Rheingold et la recherche sur la connaissance aurale
(Casalegno, Susani et Tagliabue) aborderont les formes émergentes de la wireless
communication, privilégiant d’avantage le point de vue macrosocial.
Dans les textes de P. Lévy et A. Lemos, les thématiques concernant la communication/information en réseau seront vues sous le prisme de l’intelligence
collective et, enfin, S. Hugon, J. Machado Da Silva et F. Casalegno approcheront le sujet du point de vue esthétique et social.
La rédaction tient à remercier les auteurs et les maisons d’édition qui ont
accepté de dévoiler pour les lecteurs de la revue Sociétés des textes encore
inédits en français, plusieurs mois avant l’édition originale en langue anglaise. La
rédaction remercie également pour leur aide dans la traduction de l’anglais au
français Karine Ferreira et Isabelle Pelet.