2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Smart mobs
Les communautés intelligentes mobiles comment reconnaître le futur quand il vous tombe dessus ?
[1]
Howard Rheingold
Les premiers signes d’un changement à venir m’apparurent lors d’une après-midi de printemps 2000. Au moment où je me rendis compte que les gens dans
les rues de Tokyo fixaient leurs téléphones portables plutôt que d’y parler. Être
témoin de ce comportement, maintenant communément répandu dans la plus
grande partie du monde, renforça un sentiment que j’avais éprouvé plusieurs fois
auparavant – la prise de conscience qu’une technologie est sur le point de changer ma vie d’une façon à peine imaginable. Depuis, la coutume d’échanger de
courts messages écrits via le téléphone portable a contribué à l’explosion de
subcultures en Europe et en Asie. Un gouvernement au moins a été renversé en
partie grâce à la façon dont les gens se sont servis des textos. Les rituels qui
rapprochent les adolescents, engendrent l’activisme politique, et créent les styles
de management d’entreprise, se sont transformés de façons inattendues.
J’ai appris qu’« envoyer des textos », comme on a tendance à le dire, n’est
qu’un signe avant-coureur des changements plus profonds auxquels on doit s’attendre au cours des dix prochaines années. Mon immersion dans les médias à
Shibuya Crossing fut ma première rencontre avec un phénomène que j’ai appelé
smart mobs [les communautés mobiles et malines, NdT]. Quand j’eus appris à
en reconnaître les signes, je commençai à voir ces signes partout – depuis les
codes-barres jusqu’aux péages électroniques.
Les autres pièces du puzzle sont déjà tout autour de nous, mais ne se sont
pas encore toutes assemblées. Les puces radio destinées à remplacer les codesbarres sur les produits manufacturés en font partie. Les terminaux de connexion
à l’internet dans les cafés, les hôtels et les zones de proximité en font partie. Les
millions de gens qui prêtent leurs ordinateurs pour la recherche d’une intelligence extraterrestre en font partie. La façon dont acheteurs et vendeurs se font
des offres sur le site d’enchères en ligne appelé eBay en fait partie. Au moins
une question clé du commerce mondial en fait partie : pourquoi la société japonaise DoCoMo tire profit de l’engouement pour les services Internet sans fil,
alors que les opérateurs de téléphonie mobile aux États-Unis et en Europe se
battent pour éviter la faillite ?
Quand vous mettez bout à bout ces différents composants techniques, économiques et sociaux, vous obtenez une infrastructure qui rend possibles certaines catégories d’actions humaines qui ne l’étaient pas auparavant. La killer
application de l’industrie de téléphonie mobile de demain ne sera ni le matériel
informatique ni les logiciels, mais les pratiques sociales. Les bouleversements les
plus profonds viendront, comme c’est souvent le cas, des types de relations,
d’initiatives, de communautés, des marchés, initiés par l’infrastructure.
Le terme smart mobs se réfère à des gens qui sont capables d’agir de concert même sans se connaître. Les gens qui ont construit les smart mobs utilisent
des outils qui permettent une coopération, impossible auparavant ces outils possèdent à la fois des capacités en termes de communication et en termes de
calcul. Leurs engins mobiles les connectent avec d’autres outils d’informations
présents dans leur environnement aussi bien qu’avec les téléphones d’autres
personnes.
Des microprocesseurs à prix cassés commencent à être intégrés dans le mobilier, les immeubles, et les alentours ; toutes sortes de produits, depuis la boîte
jusqu’aux chaussures, integréront des artifacts intelligents, communicants et invisibles. Au moment où les médias de communication mobile connectent des objets tangibles et des lieux de nos vies de tous les jours avec Internet, ils deviennent
des outils portables de commande à distance du monde physique.
D’ici une dizaine d’années, les zones de concentration de population les plus
importantes de la planète seront saturées par des milliards de micro-puces ; certaines seront des ordinateurs minuscules, presque toutes seront capables de communiquer les unes avec les autres. Certaines prendront la forme de téléphones,
mais seront aussi des super-calculatrices avec une puissance de traitement que
seuls les ordinateurs du ministère de la défense pouvaient mettre en œuvre il y a
une vingtaine d’années. Certains appareils liront les codes-barres, enverront,
recevront des messages par des étiquettes électroniques d’identification connectées à des fréquences radio. Certains offriront des connections sans fil et permanentes avec l’internet, tout en incorporant des outils de positionnement
géographique. De ce fait, la grande partie des gens dans les pays industrialisés
auront à leur disposition, la plupart du temps, un outil qui leur permettra de relier
des objets, des lieux et des gens à des données et des systèmes en ligne. Pointez
votre appareil vers un panneau d’indication dans la rue, indiquez où vous voulez
aller et suivez la carte interactive qui s’affiche sur l’écran de votre Palm, ou
dirigez-le vers un livre dans un magasin et vous saurez ce que le Times et le club
de lecture de votre quartier ont à dire sur ce livre. Cliquez sur un restaurant et
avertissez vos amis que la qualité du service s’est dégradée.
Ces outils aideront les gens à coordonner leurs actions avec d’autres personnes dans le monde – et, peut-être de manière plus significative, avec leurs proches. Les groupes de personnes qui utilisent ces outils acquerront de nouvelles
formes de pouvoir social, de nouveaux modes d’organisation pour interagir et
échanger au bon moment, au bon endroit. Les affaires qui perceront grâce à ces
changements feront les grandes fortunes de demain, quant à celles d’hier, elles
sont déjà dépassées par un monde des affaires qui ne les comprennent pas.
Comme ce fut le cas pour les ordinateurs personnels et Internet, les avancées les
plus marquantes ne viendront pas des leaders industriels établis, mais des marginaux, des pirates-bricoleurs, des start-ups et même des associations d’amateurs.
Spécialement des associations d’amateurs.
Même si cela prend bien une dizaine d’années à se répandre, les modes de
communication mobiles et les technologies informatiques qui envahissent tout,
combinées à des types d’accords sociaux non réalisables auparavant, ont déjà
commencé à changer la façon dont les gens se rencontrent, s’unissent, travaillent,
se battent, achètent, vendent, gouvernent et créent. Parmi ces changements,
certains sont bénéfiques, et sources de pouvoirs, et d’autres accroissent la puissance de ceux dont les intentions sont malignes. Un bon nombre des petits
groupes, qui utilisent le nouveau média pour leur propre compte, vont contribuer au développement des tendances émergentes qui alimenteront les institutions et les styles de vie existants, et feront disparaître les autres. Il faut s’attendre
à des effets contradictoires et simultanés : nous allons acquérir de nouveaux pouvoirs mais en même temps nous risquons de perdre d’anciennes libertés. De
nouveaux biens publiques vont apparaître alors que d’autres vont disparaître.
Quand j’ai commencé à m’intéresser à la façon dont les téléphones mobiles
étaient utilisés à Tokyo, j’ai découvert que Shibuya Crossing était l’endroit dans
le monde où la densité de téléphones portables était la plus importante : à peu
près quatre-vingts % des mille cinq cents personnes qui traversent cette place
insensée se déplacent avec un portable. Je considérai cette coïncidence comme
la preuve que j’étais sur la bonne piste alors que je n’avais qu’une vague idée de
la façon de définir ce que je pistais. Je n’avais pas encore pris conscience que je
ne cherchais plus de mystérieuses preuves des changements de comportements
technico-sociaux, mais je me lançai dans une course à l’échelle mondiale pour
une part de futur.
J’appris que ces adolescents et les autres Japonais qui fixaient leurs téléphones portables et tripotaient les touches de leurs claviers avec leurs pouces étaient
en train de s’envoyer des mots et des petites images – des messages qui comme
de courts e-mails étaient délivrés instantanément et pouvaient être lus à n’importe quel moment. Quand j’ai regardé de plus près les éléments techniques
composant un téléphone permettant d’envoyer des messages textes, j’ai découvert que ces nouveaux écrivains se déplaçaient avec une connexion permanente
à l’internet entre les mains. Le fourmillement que je sentais dans mon cerveau se
transforma en un vrombissement. Quant vous avez une connexion permanente
à l’Internet, vous avez accès à un réseau immense, bien plus important qu’un
simple canal de communication.
Un problème inextricable trouble ceux qui comprennent les possibilités inhérentes à l’accès à un réseau internet mobile : le pouvoir potentiel de connexion
mobile fourni par l’internet a été découvert et commercialisé récemment, mais à
l’exception de DoCoMo, aucune société n’a encore dégagé de profits de la commercialisation des services internet sans fil. L’effondrement du marché des dotcom [entreprises commerciales sur Internet N.d.T.] en 2001, accompagné par la
dégradation au moins aussi importante de la situation financière des sociétés de
téléphonie mondiale, amène la question suivante : les entreprises existantes auront-elles à la fois les capitaux et le bon sens pour connecter le monde internet à la
téléphonie mobile et en tirer des bénéfices.
Prévoir le potentiel technique de l’Internet sans fil est la partie la plus facile
du travail. Je savais qu’il fallait s’attendre à tout de la convergence de technologies supposées différentes. Dans les années quatre-vingts, l’assemblage d’écrans
ressemblant à des télévisions, de calculateurs miniaturisés et d’une technologie
nouvelle aux propriétés reconnues, permit de créer des ordinateurs personnels.
Les PC évoluèrent énormément au cours des vingt dernières années ; aujourd’hui
un ordinateur portable est mille fois plus puissant que le premier PC d’Apple.
Puis les PC furent couplés à des réseaux de télécommunications et se multiplièrent dans les années quatre-vingt-dix pour former l’Internet, offrant de nouvelles
possibilités qu’aucune des technologies associées ne pouvait développer de manière isolée. Dès lors, ce nouveau média hybride commença à évoluer rapidement ; ma connexion internet aujourd’hui est mille fois plus rapide que mon
modem des années quatre-vingts. Grâce à la mise en place de fenêtres de contrôle, dans les années quatre-vingt-dix, le Web s’ouvrit à des centaines de millions
d’utilisateurs courants. Il s’agit d’une spirale de changements techniques, économiques et sociaux qui s’accélère d’elle-même. À quoi faut-il s’attendre
maintenant ?
Ce fut l’Internet mobile qui fit son apparition. Entre 2000 et 2010, le réseau
social tissé par les communications mobiles s’associera à la puissance de traitement de l’information des PC montés en réseaux. La taille critique sera atteinte
peu après 2003, quand il y aura plus d’outils portables que de PC connectés à
l’Internet. Si la période de transition, qui s’étend sur les dix premières années du
vingt et unième siècle, dans laquelle nous sommes rentrés, rappelle l’avènement
des PC et de l’Internet, cette nouvelle technologie apparaîtra en fait comme un
média entièrement nouveau, pas simplement un moyen de recevoir les cotations
en bourse ou un e-mail dans le train, ou de surfer sur le Web tout en marchant
dans la rue. L’Internet mobile, quand il arrivera réellement, ne sera pas simplement une façon mobile de faire des choses que l’on faisait auparavant. Ce sera
un moyen de faire des choses qui ne pouvaient pas être faites auparavant.
Tous ceux qui se souviennent à quoi ressemblaient les téléphones mobiles il
y a cinq ans ont une idée du rythme auquel la technologie portable évolue. Les
outils portables d’aujourd’hui ne sont pas seulement plus petits et plus légers que
les premiers téléphones portables, ils sont devenus des terminaux multimédia
minuscules reliés à l’Internet. Je suis retourné à Tokyo un an et demi après avoir
remarqué que les gens utilisaient les téléphones pour envoyer des messages d’un
écran minuscule en noir et blanc à un autre. Au cours de ma dernière visite en
automne 2001, j’ai dirigé ma propre vidéoconférence en couleur au moyen de la
dernière version de téléphones portables multimédia à haut débit, dits de « troisième génération ». Mais la présence de détecteurs de localisation dans les téléphones portables est sans doute plus importante que l’apparition de la couleur
ou l’évolution des écrans des façades des téléphones. De plus en plus, les outils
portables peuvent détecter, à quelques mètres près, l’endroit ou vous vous trouvez sur un continent, dans un quartier, ou dans une pièce.
Ces différents progrès techniques ne s’ajoutent pas seulement les uns aux
autres, les caractéristiques de mobilité, multimédia, de localisation décuplent l’utilité
de chacun. Parallèlement, leurs coûts baissent énormément. Comme nous le
verrons dans les chapitres suivants
[2], les facteurs qui drainent l’évolution des outils
portables, de localisation et de connexion à Internet sont : la loi de Moore (le
coût des puces informatiques baisse alors que leur puissance augmente), la loi de
Metcalfe (la puissance utile d’un réseau se décuple rapidement à mesure que le
nombre de nœuds de connexion augmente) et la loi de Reed (la puissance d’un
réseau, spécialement dans le cas des réseaux qui améliorent les réseaux sociaux,
se développe encore plus rapidement à mesure que le nombre de groupes humains différents qui peut utiliser ce réseau s’accroît). La loi de Moore est à l’origine du développement de l’industrie des PC et des changements culturels qui en
résultent, la loi de Metcalfe constitue la base du déploiement de l’Internet, et la
loi de Reed pousse la croissance et l’expansion du net mobile.
Le marché des outils personnel portables est en passe de connaître le type
d’essor que le PC de bureau a connu entre 1980 et 1990, n’étant au départ
qu’un jouet utile adopté par des groupes culturels marginaux pour devenir une
technologie ayant un caractère perturbateur, changeant tous les aspects de la
société. Les progrès effectués dans le domaine du matériel informatique, qui
vont permettre un tel bond sont déjà en marche. L’élaboration de l’infrastructure
sous-jacente est en train de s’achever.
Après une phase de stagnation nécessaire pour se remettre de l’effondrement de la bulle économique dans le domaine des télécommunications dans les
années 90, l’infrastructure destinée à une communication mondiale sans fil via
Internet entre dans sa phase finale de développement. Le vidéo-phone de poche
que j’ai emprunté à Tokyo était la preuve que le réseau sans fil à haut débit
pouvait relier des instruments sans fil et mettre à ma disposition, directement
entre mes mains, un service multimédia. L’étape suivante, la plus importante
pour les sociétés qui souhaiteraient répandre cette technologie et en tirer un
profit, n’a rien à voir avec les puces informatiques ou les protocoles d’utilisation
des réseaux, mais tout à voir avec les modèles économiques, les personnes qui
les adoptent en premiers, les communautés formées par ceux qui l’on développée, les chaînes de valeur. Il ne s’agit plus seulement de construire les appareils.
Maintenant, il s’agit de savoir quel usage les gens en feront.
Comment le comportement humain se modifie-t-il lorsque les appareils que
nous avons en main, dans nos poches ou sur nos vêtements se transforment en
super ordinateurs communiquant les uns avec les autres via un super réseau
internet sans fil? Quel comportement pouvons-nous raisonnablement attendre
des gens ayant ces nouveaux gadgets en mains ? Qui peut prévoir quelles seront
les sociétés qui iront au devant de ces changements, qui pourra détecter quelles
activités se transformeront pour s’adapter à ces changements et quelles seront
celles qui deviendront obsolètes ? Ces questions me sont apparues tout d’abord
lors de ce fameux jour de printemps à Tokyo, mais je n’y avais pas repensé
jusqu’à ce qu’un autre événement attire mon attention dans une rue à un demi
continent de distance de Shibuya Crossing.
Assis à la terrasse d’un café d’Helsinki, quelques mois après avoir remarqué
la façon dont les gens utilisaient les e-téléphones au Japon, j’ai observé cinq
Finlandais en train de discuter sur un trottoir. Trois d’entre eux avaient la vingtaine. Les deux autres semblaient suffisamment âgés pour être les parents des
trois jeunes. Un des jeunes jeta un regard à son téléphone portable alors qu’il
parlait avec une des personnes, plus âgée. Le jeune homme sourit et montra
alors l’écran de son portable à ses pairs, ils se regardèrent et sourirent. Cependant, le jeune homme tenant l’appareil ne montra pas l’écran de son téléphone
portable aux deux plus âgés. La conversation qui se déroulait sur le trottoir entre
ces cinq personnes se poursuivit tranquillement, apparemment pas perturbée
par les activités que j’espionnais. Quoi que les trois jeunes fussent en train de
faire, c’était clairement un acte faisant partie d’un code social accepté dont je ne
savais rien. Un nouveau type de communication sociale, rendu possible grâce à
une nouvelle technologie, s’était intégré aux normes de la société finlandaise.
À ce moment, je me suis souvenu de cette ancienne scène dont j’avais été
témoin à Shibuya Crossing au printemps précédent. Des lignes timides commencèrent à relier ces points. Mes détecteurs internes des événements futurs qui
fourmillaient légèrement se mirent à bourdonner en continu.
Il m’est arrivé deux fois au cours des vingt dernières années d’être confronté
à des situations qui m’ont convaincu immédiatement que ma vie et celles de
millions d’autres individus allaient changer complètement dans les années à venir. Au cours de ces deux occasions, j’ai été amené à avoir une démarche personnelle et intellectuelle pour comprendre comment ces changements étaient
possibles. La première expérience qui m’a propulsé vers une de ces aventures
intellectuelles venait de la sensation perçue en utilisant l’interface graphique qui
permettait à des non-programmeurs d’utiliser les ordinateurs en pointant et en
cliquant. Mon livre Tools for thought : The History and Future of Mind-Expanding Technology, paru en 1985, présenta ma position sur la façon dont
le PC pouvait rendre possible une explosion intellectuelle et créative aussi forte
que celle déclenchée par le développement de la presse écrite.
Pendant les quelques années au cours desquelles j’ai écrit sur ce sujet, les
trucs amplificateurs de pensée que j’avais envisagés comme faisant partie du
futur étaient devenus une part intégrante de mon quotidien. Mon ordinateur
personnel devint une machine à écrire magique. Puis je raccordai mon PC à
mon téléphone et pénétrai le cyber-espace social. Je passai de plus en plus de
temps en ligne, à lire et écrire des messages pour des panneaux d’affichage
electroniques [babillards NdT], des groupes de discussion en ligne, des mailinglists.
Mon livre paru en 1993, The Virtual Community examina le phénomène social que je voyais émerger des débuts de l’ère internet. En raison de ces expériences, j’étais prédisposé à porter attention à ce jour de mars 2000, où j’avais vu,
pour la première fois, des gens dans Tokyo taper des textos sur les claviers de
leurs téléphones portables.
Nous ne voyons aujourd’hui que la première partie des types de comportement liés au téléphone portable – des légions d’inconscients, ayant l’air de parler
à leurs mains ou dans le vide en marchant, en conduisant, depuis leur place de
concert, et des terminaux électroniques fonctionnant sur tous les lieux et temps
de travail. Et si ce n’était que les premières marques d’une future révolution ? J’ai
suffisamment appris des revirements technologiques passés pour m’attendre à
ce que la seconde vague d’effets liés aux télécommunications mobiles soit un raz
de marée social. Considérons quelques uns des premiers signes annonciateurs :
- L’organisation « Pouvoir du peuple II » à Manille qui renversa le Président
Estrada en 2001 organisa des manifestations en forwardant des textos via
des téléphones portables.
- Un site Web permet aux fans de filer leurs stars préférées en temps réel grâce
à des réseaux mobiles organisés sur l’Internet et fournit des canaux de communication similaires aux journalistes pour organiser des reportages réalisés
rapidement par les citoyens. Le site facilite l’organisation de communautés
d’intérêt par des tribus itinérantes d’utilisateurs de téléphones.
- À Helsinki et Tokyo, vous pouvez faire fonctionner des distributeurs automatiques à partir de votre téléphone et recevoir un plan de route sur votre
organizer sans fil, qui vous indique où vous êtes et comment vous rendre de
cet endroit à celui où vous voulez aller.
- Par des clubs de rencontres, vous pouvez obtenir des rendez-vous potentiels,
quand votre appareil reconnaît un autre abonné au club de rencontre dans le
voisinage radiophonique ayant le profil et les qualités recherchées. Certains
services de téléphonie mobile de clubs de rencontres vous proposent de localiser des partenaires potentiels.
- Quand je n’utilise pas mon ordinateur, ses processeurs participent à la recherche d’intelligence extraterrestre. Je fais partie des millions de personnes
sur terre qui prêtent leurs ordinateurs à un effort collectif – des bouts de
problèmes sont répartis grâce à internet, les programmes tournent sur nos
PC quand les machines sont inactives et les résultats sont assemblés par le
biais du net. Ces computations collectives fournissent assez de puissance de
calcul pour briser des codes, modéliser des médicaments, éditer des films
numériques.
Les portables mobiles à positionnement géographique, les réseaux sans fil, les
communautés collectives de calcul ont tous un point commun : ils permettent
aux gens d’agir ensemble de manière nouvelle et dans des situations ou l’action
collective n’était pas possible auparavant. Une convergence inattendue des technologies suggère de nouveaux éléments de réponse aux questions de civilisations
fondamentales. Comment des individus perçus comme des concurrents peuvent
apprendre à travailler en coopération ?
Comme leur nom l’indique, les smart mobs n’ont pas que des côtés positifs.
Les bandes organisées de lyncheurs, le pouvoir des foules, continuent à engendrer des atrocités. La même convergence des technologies qui ouvre de nouvelles perspectives de coopération rend aussi possible une économie de surveillance
universelle et accroît autant le pouvoir des assoiffés de sang que celui des altruistes. Comme lors des bonds technologiques précédents, la nouvelle convergence
des calculateurs sans fil et des modes de communication sans fil permet aux gens
d’une part d’améliorer leur qualité de vie et d’être plus libres et d’autre part de
dégrader la qualité de leur vie et leur liberté. La même technologie a le potentiel
d’être utilisée à la fois comme une arme de contrôle social et un moyen de
résistance. Même les effets bénéfiques auront certains inconvénients.
Nous évoluons rapidement vers un monde dans lequel la machinerie de l’espionnage infiltre tout ce qui se trouve sur notre chemin. Aujourd’hui, nos cartes
bancaires et moteurs de recherche sur le Web laissent des traces numériques de
notre vie privée ; demain, les outils mobiles diffuseront des nuages de données à
des moniteurs invisibles tout autour de nous rendant compte de chacun de nos
gestes. Nous vivons les dernières années d’une longue période, période précédant l’installation de capteurs dans les meubles. Les efforts scientifiques et économiques pour développer partout l’informatique se sont étalés sur des dizaines
d’années et les effets sociaux ne commencent à apparaître que maintenant. Les
mondes virtuels, sociaux et physiques rentrent en collision, fusionnent et se coordonnent.
Ne croyez pas que j’apprécie les effets de la puissance de la technologie à
venir avec un enthousiasme inavoué. Je ne me fais pas le porte-parole de l’acceptation sans critique de ce nouveau régime, mais de la prise en considération
éclairée de ce que nous infiltrons. Nous avons la chance aujourd’hui de pouvoir
appréhender les implications sociales de ce nouveau courant technologique
encore à ses débuts avant que chaque aspect de la vie ne soit réorganisé.
Les réseaux sociaux en ligne sont construits sur la base d’activités humaines
qui se déplacent sur les câbles et les puces constituant les infrastructures de communications. Quand la communication sociale par le biais de l’Internet s’est répandue, les gens ont formé des groupes de soutien et des coalitions politiques en
ligne. Les nouvelles formes sociales des dix dernières années du vingtième siècle
sont nées de la faculté que possède l’Internet d’engendrer de plus en plus de
communication sociale. Les nouvelles formes sociales du début du vingt et unième
siècle vont grandement accroître le pouvoir des réseaux sociaux.
Depuis mes voyages à Tokyo et Helsinki, j’ai enquêté sur la convergence
entre les outils portables, expansifs, de localisation, intercommuniquants avec les
pratiques sociales qui rendent les technologies utiles pour les groupes aussi bien
que pour les individus. Auparavant, on trouvait parmi ces pratiques sociales les
« systèmes de réputation » et ils commencent à apparaître en ligne – les intermédiaires de confiance médiatisés par l’ordinateur. Le pouvoir des smart mobs
vient en partie de la façon dont les anciennes pratiques sociales entourant les
concepts de confiance et de coopération ont été médiatisées par les nouvelles
technologies de communication.
Dans le monde vers lequel nous allons, les actes associatifs et fédérateurs, les
droits fondamentaux des sociétés libres, pourraient changer radicalement quand
chacun de nous sera à même de savoir qui dans notre entourage est supposé
acheter ce que nous avons à vendre, vendre ce que nous voulons acheter, connaître ce que nous avons besoin de connaître, souhaiter le type de rencontre
sexuelle ou politique que nous souhaitons aussi. Les événements en ligne imprègnent les tissus de notre monde physique, les gouvernements et les entreprises
vont acquérir bien plus de pouvoir sur notre comportement et nos croyances que
de larges institutions n’en ont aujourd’hui. Au même moment, les citoyens découvriront de nouvelles façons de se regrouper pour résister à ces puissantes
institutions. Un nouveau type de partage numérique va s’amorcer au cours des
dix prochaines années qui séparera ceux qui savent utiliser les nouveaux médias
pour se regrouper de ceux qui ne le sauront pas.
Savoir à qui on peut faire confiance va devenir encore plus important. Se
liguer, que ce soit pour créer des groupes de lynchage ou des démocraties, ouvre
la porte de l’action collective. La « réputation » constitue la base de l’action collective : les histoires que chacun de nous laisse derrière soi et que d’autres inspectent quotidiennement pour estimer la valeur de chaque chose, des gens avec
qui on converse, les risques liés à nos crédits financiers. Les systèmes de réputation ont été longtemps indispensables à la vie sociale. Dans les sociétés intimes,
tout le monde connaît tout le monde et la vie de chacun est sans conteste ouverte
à tous. Les commérages nous renseignent sur les gens en qui on peut avoir
confiance, ceux à qui les autres font confiance, qui est important, qui décide ce
qui est important.
Les systèmes de réputation en ligne sont des technologies qui s’appuient sur
les ordinateurs et qui permettent de manipuler de manière nouvelle et plus
puissante un trait de caractère humain ancien et essentiel. Considérez la croissance des sites Web eBay (enchères), Epinions (conseil aux consommateurs),
Amazon (livres, CD, électronique), Slashdot (publication et discussion), ils rendent possibles des formes nouvelles et plus puissantes de manipulation qui se
sont construites grâce à des millions de consommateurs, mis en valeur par des
systèmes de réputation qui contrôlent la qualité du contenu et des transactions
réalisées au travers du site. Dans chacune de ces activités, les consommateurs
sont aussi les producteurs de ce qu’ils consomment, la valeur du marché croît à
mesure que les gens l’utilisent, et les agrégats d’opinions des utilisateurs apportent la confiance nécessaire pour que les transactions se développent et que les
marchés prospèrent dans le cyber-espace.
Les rapports de réputation concernant le site eBay donnent aux futurs enchérisseurs une idée des antécédents des quidam à qui ils devront faire confiance
et envoyer un chèque. Les indices de popularité des experts du site Epinions
rendent compte de l’expérience des autres et de la confiance qu’ils ont accordée
aux conseils de chaque expert. Les modérateurs du site Slashdot accordent des
« points karma » qui rendent plus visibles les annonces à caractère hautement
informatif, amusant ou utile par rapport à celles considérées comme étant moins
perspicaces.
Grâce aux outils sans fil, les systèmes de réputation, actuellement associés
aux ordinateurs de bureau, vont envahir chaque recoin de la société. Accompagnant la baisse des coûts de gestion des services de communication, de coordination et sociaux, ces outils apportent aux gens de nouveaux moyens d’organiser
des systèmes d’entraide. Nous disposons désormais de moyens technologiques
pour créer, par exemple, un service qui nous permettrait de dire à notre appareil
portable : « Je suis en route pour mon bureau. Y a-t-il quelqu’un en ce moment
sur ma route qui veut aller dans ma direction et cherche quelqu’un pour l’y conduire – et qui m’est recommandé par les amis en qui j’ai le plus confiance ? »
Les technologies liées aux modes de communication sans fil et les régimes
politiques qui régulent leur utilisation constituent la clé de l’infrastructure des
smart mobs. Tout le monde peut s’asseoir dans un restaurant de Stockholm ou
dans l’atrium d’un immeuble d’affaire de San Francisco et se connecter à partir
d’un ordinateur portable à des réseaux sans fil non protégés ou d’accès public.
Est-ce que des coalitions similaires d’enthousiastes de l’Internet sans fil pourront
créer un réseau aux ramifications si denses qu’elles pourront défier le pouvoir
des fournisseurs d’infrastructures en place ?
[Dans ma recherche], je considérerais la façon dont le monde non localisé
des communications sans fil est supposé interagir avec des puces localisées sur
des ordinateurs en réseau, des puces qui commencent à infiltrer les immeubles,
les meubles et même les vêtements. Bien que l’invasion des ordinateurs portables ait été prédite et que l’on y ait contribué depuis plus de dix ans, les composants qui leur permettent de fonctionner commencent seulement à être
suffisamment bon marché pour déclencher une vague de changements. Après
des années de prototypes Kludgey, les ordinateurs portables sont sur le point de
devenir des articles de mode. Les premières communautés d’ordinateurs portables émergent.
[Mes travaux] retranscrivent ma recherche sur les pratiques et les théories
sociales liées à la technologie, ainsi que mes investigations relatives à ce dont
nous avons besoin de savoir si nous projetons d’influencer la façon d’utiliser les
moyens technologiques. Je débats de l’évolution probable des outils mobiles, de
l’avenir des systèmes pénétrants, du pouvoir attaché au partage des ressources
entre pairs, de l’étude de la coopération et de la science de la réputation. J’examine le type d’entreprise modèle lié à l’Internet sans fil, ou l’absence de modèle,
et je démêle certains des termes désordonnés du jargon qui entourent les batailles pour la régulation des technologies liées à l’Internet sans fil. J’explique
pourquoi les batailles d’aujourd’hui pour la régulation du spectre électromagnétique sont peut être la source de conflits la plus importante entre les politiques et
la technologie relative aux moyens de communication depuis la libération de la
presse écrite par le roi d’Angleterre.
En examinant le potentiel de ces nouvelles technologies, j’essaye d’éviter les
dangers de « la rhétorique de la merveilleuse technologie » au travers de laquelle
les propriétés miraculeuses des nouveaux outils sont prônées jusqu’à en exclure
l’analyse critique de leurs mauvais côtés. J’essaye d’en voir le meilleur comme le
pire.
La perte d’intimité est peut-être le plus mauvais côté des systèmes de coopération technologique. Dans le but de coopérer avec plus de gens, j’ai besoin de
connaître plus de choses à leur sujet, et cela signifie qu’il voudront en savoir plus
à mon sujet. Les outils qui rendent la coopération possible transmettent aussi à
un grand nombre de personnes des données personnelles au sujet de chacun
d’entre nous. Récemment, il se disait de la technologie à information numérique,
telle les bandes magnétiques des cartes de crédit, qu’elle laissait « une traînée de
poussières électroniques » qui pouvait être utilisée pour pister les individus. Dans
le futur, la traînée se transformera en un nuage mouvant, de telle sorte que les
individus transmettront par ondes radio des renseignements les concernant à des
instruments situés à des kilomètres, des pâtés de maisons à la ronde ou dans le
monde entier. On peut spéculer sur le temps qu’il faudra à ces outils pour être
adoptés, certainement au cours des prochaines décennies ; des outils sans fil peu
chers pénétreront chaque partie du monde social, améliorant l’efficacité de la
puissance d’espionnage. Comparé au réseau panoptique que nous avons
construit autour de nous, l’état de surveillance que craignait Orwell était bien
moins puissant. Des renseignements détaillés, minute par minute, sur les comportements de populations entières seront accessibles à moindre coût et seront
de plus en plus précis. La puissance du potentiel à la fois salutaire et risqué de ces
moyens d’espionnage va littéralement se fondre dans l’environnement.
L’effort de coopération est un terme qui sonne bien et qui a parfois constitué
le fondement des créations les plus brillantes de la civilisation humaine, mais il
peut être aussi nocif si les gens qui coopèrent partagent des buts pernicieux. Les
terroristes et les organisations criminelles ont utilisé avec succès mais de manière
malveillante les tactiques des smart mobs. Une infrastructure technologique qui
renforce la surveillance des citoyens et donne des pouvoirs aux terroristes n’est
pas vraiment utopique. Les intrusions de l’État et de ses ennemis politiques dans
la vie privée et les libertés individuelles ne constituent pas les seuls effets négatifs
possibles du développement de la coopération assistée par la technologie. De
plus, des questions profondes au sujet de la qualité et du sens de la vie sont
soulevées par la perspective de millions de gens possédant des outils de communication qui sont « perpétuellement allumés » à la maison et sur le lieu de travail.
Comment les communications mobiles vont-elles affecter la structure de la famille et de la vie sociale ?
Il y a autant d’opportunités que de dangers, cependant, et la raison principale pour laquelle j’ai écrit ce livre, est ma croyance grandissante que ce que
nous comprenons du futur des communautés mobiles, et la façon dont nous
parlons de ce futur, nous donnent le pouvoir d’influencer ce futur – au moins
dans certains cas. Les situations dans lesquelles on peut avoir recours à une
infrastructure constituée de smart-mobs ne consistent pas qu’en des scénarios
catastrophes. En effet, la coopération fait partie des expressions les plus hautes
de la civilisation humaine. En contrepoint, des possibilités dystociques que j’ai
remarquées, je présente le point de vue des sociologues et des économistes qui
soutiennent que les technologies sans fil pourraient faciliter la création de biens
publics en fournissant une chance sans précédent d’accroître le capital social qui
peut enrichir la vie de chacun.
Alors que les notions existantes de communautés sont remises en question
par l’émergence de réseaux sociaux dans le cyber-espace, les idées traditionnelles au sujet de la nature d’un lieu sont reconsidérées lorsque les outils de calcul et
de communication commencent à saturer l’environnement. Puisque de plus en
plus de gens dans les rues ou dans les transports en commun passent de plus en
plus de temps à parler à d’autres personnes qui ne sont pas présentes physiquement au même endroit, la nature des espaces publics et d’autres aspects de la
géographie sociale changent, évoluent sous nos yeux ; certains changements
enrichiront le bien public, d’autres l’appauvriront.
Avant que ceux qui tiennent les rênes de la civilisation technologique de
demain puissent espérer faire le bilan des défis sociaux posés par la technologie
smart mob, nous devons savoir quels seront les problèmes, ce qu’ils impliquent,
et comment y penser de manière utile. Je conclus ce livre par des notes stratégiques pour le futur, soulignant les forces, les faiblesses, les chances et les dangers
des technologies mobiles expansives. Je crois que notre sort n’est pas (encore)
délimité par la technologie, que nous ne devons pas (encore) sacrifier notre liberté et notre qualité de vie afin de devenir des composants plus efficaces d’une
machine génératrice de richesses à l’échelle mondiale.
Je sais aussi que les utilisations bénéfiques des technologies ne se produisent
pas systématiquement, simplement parce que les gens le veulent. Ceux qui
souhaitent pouvoir en influencer l’émergence doivent d’abord savoir quels sont
les dangers et les chances que l’on peut en retirer et comment on peut exercer
une action pour les influencer. Un tel savoir ne garantit pas que les nouveaux
outils seront utilisés pour créer un monde humain, supportable. Sans un tel savoir, cependant, nous ne pourrons pas agir sur le monde que nos petits-enfants
vont habiter.
[1]
Ce texte est la traduction du premier chapitre de l’ouvrage
Smart Mobs, Cambridge,
MIT Press, 2002, par concession de l’auteur et de l’éditeur. La traduction intégrale
du livre en français est prévue prochainement. Tous droits réservés. Copyright Ho-
ward Rheingold.
http:// www. rheingold. com: un Blog sur les thématiques du livre
http:// www. smartmobs. com.
[2]
S’agissant de la traduction de l’introduction du livre, l’auteur se réfère a la suite de son
ouvrage. N.d.T.