2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Atlas de communication aurale
Une carte de la communication et de ses flux
F. Casalegno,
http://www.auralknowledge.net
M. Susani
http://www.auralknowledge.net
R. Tagliabue
http://www.auralknowledge.net
À bas toutes les hypothèses qui ont permis la croyance en un monde vrai.
Friedrich Nietzsche
Cet atlas de communication aurale est un projet de recherche qui nous permet
de visualiser des cartes de communication supportée par les réseaux électroniques : c’est ainsi que nous cherchons à saisir et figurer les auras de communication qui se créent entre personnes communiquant via téléphones cellulaires.
Ces flux de communication sont invisibles et intangibles, mais ils peuvent
nous donner une véritable image de l’intelligence collective et des formes de
communautarisme qui se dessinent dans nos sociétés. Le projet de recherche
dont il est question ici se base sur l’observation des modèles de communication
favorisés par l’émergence du mobile wireless networks (disons, les téléphones
cellulaires et leur évolutions).
En ce sens, il s’agit de « visualiser l’invisible » afin de pouvoir comprendre
comment les technologies en réseau sont en train de changer la structure sociale
ainsi que les « lieux » dans lesquels nous communiquons. Ce texte, issu d’un projet encore en voie de réalisation et donc dans son état changeant, est en même
temps une réflexion sur les médias sans fil et un essai pour mieux comprendre
l’architecture, la forme de l’environnement social dans lequel nous vivons.
L’objet de notre recherche est de visualiser les formes émergentes de communication supportées par les dispositifs mobiles et sans fil. Dans ce sens, il s’agit de
comprendre des modalités de communication et des interactions sociales très
dynamiques et floues, en évolution constante. C’est ainsi que nous cherchons à
mettre en œuvre une méthodologie de recherche qui puisse nous permettre de
saisir l’effervescence sociale sans l’enfermer dans des structures rigides pouvant
la vider de son sens. Il s’agit donc de concevoir une démarche compréhensive,
descriptive, en ce sens que la description, comme l’écrit M. Maffesoli, « se contente d’être caressante, d’accompagner plus que de soumettre une réalité complexe et ouverte »
[1]. En observant les usages des téléphones cellulaires et les
dynamiques sociales qui émergent, nous avons conscience d’être en face d’un
phénomène très riche, extrêmement complexe, en mouvement et création perpétuels. Nous sommes confrontés à un objet qui est multiple, contradictoriel et
paradoxal, et on ne peut donc pas essayer de résoudre cette synergie de forces
contradictoires dans une synthèse ; nous souhaitons plutôt essayer de décrire
cette tension entre éléments hétérogènes. En un sens, nous avons essayé de
figurer des formes idéal-typiques de la communication mobile et sans fil.
À cet égard, avec l’approche idéal-typique, M. Weber nous donne des instruments opérationnels utiles à notre propos, en ce sens qu’il explique qu’il n’y a
pas de systèmes scientifiques qui reproduisent la réalité sociale dans sa réalité
concrète. Nous ne pouvons pas donner une lecture et une explication complète
à l’infinie diversité des phénomènes sociaux. Ainsi, si le sociologue utilise des
concepts très généraux, il n’arrive pas à recueillir les spécificités du phénomène
en question. Si, au contraire, il utilise une méthode trop ponctuelle, il n’arrive
pas à recueillir la dimension globale du phénomène, et il n’a pas de marges de
comparaison avec d’autres phénomènes proches de ceux étudiés. La notion
d’idéal-type est donc une voie pour sortir de ce dilemme.
Un idéal-type ne correspond jamais à une réalité concrète. Il est une construction méthodologique qui ne comprend pas certains traits de la réalité en
question ; il garde un caractère logique et cohérent bien que, en tant que tel, on
ne le retrouve jamais dans la réalité.
L’importance de cette démarche permet de mettre en lumière le fait qu’on
peut comprendre le réel à partir de l’irréel.
La typification est ainsi l’exercice du chercheur qui s’efforce de construire
son objet d’étude en s’appuyant d’abord sur la réalité, mais en en faisant abstraction ensuite, pour mieux le saisir.
On construit notre objet en en faisant une typologie qui n’existe pas en tant
que telle dans la réalité, mais c’est précisément cette construction qui nous permet de comprendre la réalité. Comme l’écrit M. Weber : « L’idéal-type est un
tableau de pensée, il n’est pas la réalité historique ni surtout la réalité authentique, il sert encore moins de schéma dans lequel on pourrait ordonner la réalité à
titre exemplaire. Il n’a d’autre signification qu’un concept limite purement idéal,
auquel on mesure la réalité pour clarifier le contenu empirique de certains de ses
éléments importants, et avec lequel on la compare. »
[2]
En cherchant à saisir l’effervescence de la communication mobile et sans fil,
nous avons construit notre objet de recherche en même temps que le phénomène se dévoilait sous nos yeux, en même temps que de nouvelles technologies
et services interactifs entraient dans le marché et que de nouvelles pratiques
sociales s’inventaient dans nos sociétés. En ce sens, nous avons plutôt cherché à
rester attentifs à cette effervescence sociale polymorphe, sans tomber dans l’objectivisme naïf des sciences sociales lorsqu’elles considèrent comme allant de soi,
et non constituée significativement, la réalité qu’elles traitent (P. Watier
[3]).
D’ailleurs, Marshall Mc Luhan abordait l’histoire et les phénomènes culturels
comme l’artiste aborde son matériau, avec l’intention de le faire agir sur les
perceptions plutôt que sur la pensée déductive : Sherry Turkle souligne comment l’histoire de la technologie exalte les caractères du postmodernisme en
refusant les solutions modernes et demande une ouverture vers des perspectives
multiples et contradictorielles
[4].
Ainsi, pour étudier les formes émergentes de la communication mobile et
sans fil, il semble approprié d’avoir une démarche allant à l’encontre de cette
transformation de paradigme, en cherchant à suivre la création sociale à l’œuvre
sans l’enfermer. C’est pour cela que nous avons mis en pratique une sociologie
figurative à la fois dans la démarche méthodologique et dans l’exposition des
acquis.
Avec notre recherche, nous avons souhaité construire des figures de la communication mobile, en utilisant une sociologie formiste qui est, comme le souligne M. Maffesoli, un «
modus operandi se contentant de dresser un cadre
d’analyse ayant pour seule fonction de faire ressortir la complexité du vécu existant au-delà ou en deçà de toute appréhension intellectuelle
[5] ». Nous sommes en
face, plus que d’un concept, d’un véritable levier méthodologique nous permettant de saisir la vie sociale sans la contraindre. Pareillement, pour Simmel, le
même concept formel peut constituer le point de référence à l’explication d’une
pluralité de phénomènes sociaux complètement différents. Ainsi, le
mariage et
la
guerre sont des objets d’investigation qualitativement différents, mais nous
pouvons trouver des formes d’interaction fondamentalement similaires. C’est en
faisant abstraction du contenu social concret que devient possible la construction
d’une théorie.
Dans un environnement complexe et éclaté comme celui de l’interaction
dans les réseaux de télécommunication, cette approche
formiste est importante,
car « la forme agrège, rassemble, façonne une unicité, laissant à chaque élément
l’autonomie qui est la sienne tout en construisant une indéniable organicité, où
ombre et lumière, fonctionnement et dysfonctionnement, ordre et désordre, visible et invisible entrent en synergie pour donner une statique mobile… »
[6]
Ainsi, cette approche formiste permet de comprendre les formes sociales
émergentes sans les contraindre. Pierre Le Quéau explique que la forme a une
dimension générative, structurante, en ce sens que la forme traduit un point de
vue particulier sur la réalité et, deuxièmement, elle a une dimension eidétique, au
sens où la typification produit une abstraction de la réalité. « La forme se présente donc comme une manière de rendre compte de la conscience qui saisit au
travers d’une dynamique entre le particulier et le général, le singulier et
l’universel. »
[7]
En proposant un atlas de la communication aurale, nous avons opté pour
une sociologie figurative : la figure, en ce sens, nous permet de comprendre
l’actualité du donné social, l’existant, le vivant, en même temps que son altération de sens dans l’inscription historique. Elle fait œuvre de médiation entre
l’actualité et l’élaboration émergeant de la compréhension, œuvre du chercheur.
La sociologie figurative, pour conclure avec une analyse de P. Tacussel, se
caractérise par trois lignes principales
[8] :
« – Les métaphores ne sont pas seulement des modèles de transposition fabriquée par le pur intellect, elles sont suggérées par l’objet social, lui-même
métaphorique ou emblématique d’une figure-schème de la pensée ;
– Le trajet de l’archétype (le module formateur des représentations imageantes)
au stéréotype (dérive culturellement restrictive des contenus images) répond à
la fois à la réduction du réel dans une image et à l’encadrement socioculturel
de l’imagination collective ;
– L’esthétique est une dimension de la connaissance de la société. Elle instaure
les transitions symbolisatrices entre le sens approprié et interprété dans l’histoire, texte vivant de l’humanité, et les significations correspondant aux “étatsvécus”, à la conscience individuelle et partagée de la réalité sociale. »
2 Atlas de communication aurale
It is not down on any map ; the true places never are
Herman Melville
Ce qu’écrivait Melville serait donc vrai? Aucune correspondance possible entre
la carte et le territoire ? Si nous avons commencé cet atlas, c’est qu’au contraire
nous pensions qu’on peut imaginer une véritable correspondance entre carte et
territoire, entre les formes émergentes et polymorphes de la communication
mobile sans fil, et leur compréhension. Nous sommes confrontés à ce que nous
définissons comme networked reality, un changement de paradigme qui s’opère
à la fois dans les outils techniques et sur les dynamiques de communication.
Ainsi, le paradigme classique voyant l’usager en face de son ordinateur, isolé
dans un lieu défini est désormais dépassé. De plus, le fait que nous n’avons pas
encore un « nom » pour définir « l’objet » dont nous parlons est à cet égard très
révélateur : nous appelons toujours téléphone un appareil ayant les fonctions de
notre ordinateur, qui peut transmettre images, sons, vidéos, messages écrits,
nous permettant d’interagir avec des banques des données, d’écouter la radio,
de stocker des informations, de fonctionner comme agenda personnel, portemonnaie électronique, scanner, etc. Grâce à la miniaturisation, on est sans cesse
connecté, non seulement avec nos informations, mais également avec l’espace
physique qui nous entoure. L’espace physique du réseau est celui de la personne, de son environnement physique et de ses informations.
Encore, nous sommes dans une nouvelle dynamique de communication se
positionnant entre le « un-un » et le « tous-tous » ; nous sommes dans un état du
milieu entre ces deux extrêmes, état nébuleux, à l’intersection entre le broadcasting
et celui plus privé du one-to-one. Là aussi, le manque de mot pour définir ce
phénomène n’est nullement inquiétant, mais nous rend attentifs au fait qu’un
phénomène d’envergure se dessine sous nos yeux sans que nous ayons encore
les instruments pour le comprendre dans ses multiples facettes. Post-broadcast ?
Networked media ? Peu importe, nous sommes en face d’une situation éclatée
et encore insaisissable, et c’est pour cela qu’avec un atlas, nous cherchons à
figurer cette créativité sociale émergente.
Dans notre Atlas, nous cherchons à figurer trois catégories de formes de
communication émergentes : l’individuel, celle, micro, du un-un ; la tribale, celle
des petits groupes ; et, enfin, la communautaire, le broadcast entre communautés de grandes dimensions.
[I] Micro-figures de la communication mobile sans fil
Les premières figures de la communication mobile sans fil concernent la dynamique de communication « un-un ». Il s’agit d’un espace intime qui s’articule entre
l’espace physique, l’espace des informations et celui des conversations ordinaires. Ici, les interlocuteurs partagent les mêmes caractéristiques de la communication « un-un » ; d’un point de vue quantitatif, il n’y a pas de différence alors que
d’un point de vue qualitatif, il y a une nature différente en ce sens que la permanence des informations permet l’émergence de dynamiques nouvelles. Nous avons
l’espace du person-to-person augmenté, car il s’agit d’une combinaison de l’espace physique, celui de l’information, celui des conversations : la permanence
nous donne la possibilité de retravailler les informations en mémoire. En résumant, les caractéristiques de cet espace sont :
- la combinaison de l’espace physique, l’espace des informations et des conversations ;
- la dimension plus intime des conversations ;
- la permanence des narrations, des récits et des mémoires ;
- c’est un espace intime qui peut être plus ou moins ouvert avec le reste du monde.
Enfin, le format des récits, les structures narratives, sont, dans ces cas, multiples
et différentes. Les échanges se résument à des traces, à des présences discrètes,
juste des sonneries sans conversation nécessaire mais tout de même dense de
sens.
Les quatre figures de cet espace sont
Le ventre, la marguerite intime, la méduse et le papillon.
Le ventre
Un flux de communication continue entre deux personnes crée un espace intime
et partagé. Divers formats d’informations, de l’échange de textos au simple
messages vocaux, du partage d’images à celui de divers contenus font de cet
espace un lieu extrêmement riche et permanent entre deux personnes. Il ne
s’agit pas d’une simple conversation transitant entre un couple d’interlocuteurs,
mais de la mise en place d’un véritable espace, à la fois physique et numérique,
contenant nos mémoires.
Un élément important concerne la
possibilité de localiser et de donner une
présence spatiale à
notre correspondant. On peut savoir
où il se trouve, physiquement, notre
correspondant. Ou
bien, on peut comprendre sa disponibilité seulement par
le fait qu’on sait s’il
peut nous parler ou
pas, si son canal de
communication est ouvert, et ceci sans nécessairement le besoin de parler ou
d’échanger des informations. Les seules localisation et disponibilité à l’échange
suffisent. Il s’agit donc de présences et de traces dans le ventre qui ont un sens
de communication implicite très important. Ainsi, l’appel de l’autre est un prétexte sans texte, un signe non pas pour parler mais pour confirmer une présence. Ce sont des dynamiques stagnantes, des mondes qui se construisent et se
détruisent rapidement entre couples, constamment et avec puissance, et qui explosent ensuite pour se recomposer ailleurs.
Ici, dans une succession d’appels, les interlocuteurs commencent à partager
des informations, puis ils s’envoient des textos, puis des images, puis des codes
privés s’instaurent entre eux, une communication implicite, souterraine, se met
en place, et le tout crée une aura qui unit les personnes dans un espace intime et
constant. Le ventre.
La marguerite intime
Les outils de communication personnels deviennent l’équivalent d’un journal intime.
Nous pouvons garder les mémoires très personnelles de nos communications avec nos amis (les messages, les images et la musique que nous échangeons, par exemple) et ceci crée une sorte de journal intime. À partir du moment
où ces nouveaux téléphones sont tout le temps avec nous, et sont véritablement
« personnels », ils nous permettent de collecter du contenu beaucoup plus intime
que les ordinateurs.
Ici, la mémoire et la permanence des informations sont plus importantes que la
communication elle-même. Nous sommes en face d’une sorte « d’écritoire numérique personnel » : nous collectons expériences personnelles, expériences
vécues, et nous les envoyons en nourrissant des flux de communication avec
notre cercle d’amis,
tout en restant au
cœur de ce flux, tout
en créant une aura
intime. C’est une
forme de communication fermée, centripète, et le sens de
la communication
s’organise autour de
la personne qui distribue les informations. L’auteur a,
enfin, un modèle
spatial de son entourage, de son environnement relationnel, et il se figure ses rapports sociaux comme les antiques
orateurs s’imaginaient des memory palace pour se construire des cartes de
signifiés.
La méduse
À partir du moment ou les téléphones mobiles commencent à avoir la possibilité
de collecter des images et des vidéos, ils permettent de médiatiser notre expérience avec la réalité. Les téléphones engendrent une méta-narration des lieux.
Le correspondant devient un rapporteur pour le partenaire. Il lui décrit les lieux
en ajoutant sa propre expérience, ses sentiments, ses impressions. Par exemple,
si notre amie voyage et nous envoie une photo de son voyage, elle partage son
expérience avec nous. Nous pouvons voir, dans le moment présent, le monde « à
travers les yeux de
notre amie » et cette
vue est filtrée par
son regard, par son
expérience. Nous
sommes dans l’experience mediated
communication,
dans ce que W.
Benjamin disait du
narrateur lorsqu’il
disait qu’adhère à la
narration la trace
du narrateur comme au vase en terre
cuite la trace de la
main du potier. On décrit notre expérience, tout en l’ancrant dans un lieu précis, en la situant géographiquement. Nous sommes dans la description plus que
dans la représentation : on décrit les lieux qu’on visite, les endroits où l’on s’arrête, ce qu’on voit. Lorsque la communication mobile s’installe, il est urgent de
signifier le lieu d’où l’on appelle. Avec le portable, on demande d’abord « t’es
où ? », avant de demander « comment ça va ? ». Cette figure peut bien être asymétrique, l’un des interlocuteurs étant actif et l’autre se laissant bercer par le récit
de l’autre, par la description du monde vu avec les yeux de l’autre, filtré par son
expérience vécue.
Cet espace qui se crée et que nous partageons, tout en étant proche de
l’aura du ventre, devient un espace ouvert au monde extérieur et qui peut s’enfermer dans la chaleur intime de l’échange.
Le papillon
Deux personnes peuvent vivre et partager
une réalité séparément grâce à leur
communication qui
est enrichie constamment par le partage
d’images et de sons
de leurs expériences
distantes. L’espace
qu’ils partagent,
l’aura qui se crée,
devient un espace
symétrique leur permettant de vivre, chacun, une double
expérience et où toute mémoire de leur correspondance reste disponible, à tout
moment, pour le futur. C’est la forme la plus complète d’espace partagé, par
exemple, entre deux partenaires : c’est une façon de construire, mutuellement,
un espace de sens commun et une « mémoire partagée ». Les interlocuteurs enrichissent, au même titre, l’espace de l’échange qui les unit.
[II] Figures tribales de la communication mobile sans fil
La deuxième catégorie de figures de la communication mobile sans fil concerne
les petits groupes d’usagers, l’espace tribal. Tout en donnant un cadre épistémologique au phénomène du tribalisme postmoderne, M. Maffesoli
[9] nous montre
l’importance de ces dynamiques communautaires. Ainsi, l’auteur pense la post-modernité comme la synergie entre l’archaïque et les nouvelles technologies ;
nous pouvons en effet observer comment les téléphones cellulaires favorisent le
resurgissement de ces dynamiques tribales. Les
wireless media revitalisent ces
flux de communication entre petits groupes en permettant des phénomènes de
multi-appartenance en même temps qu’ils permettent l’inscription du groupe
dans un espace géographique. Les tribus sont, dans cette catégorie, structurées
par les flux permanents de communication plus que par la communication elle-même. Nous sommes en face du phénomène de
tribe-cast: non pas l’individu
qui communique avec son interlocuteur unique ou son partenaire, non pas le
grand diffuseur qui envoie les informations à une masse indéfinie, mais un flux
dense d’échanges avec notre cercle restreint. Ici, de plus, nous sommes dans une
dynamique de création des mythologies caractérisant les agrégations : avec les
médias de masse, les mythes, les héros et les figures emblématiques nous étaient
donnés à vivre. Avec le
tribe-cast, c’est nous qui amplifions les informations
créées par nous, les rumeurs qui nous attirent et ce qui nous concerne, nos
mythologies quotidiennes et nos événements particuliers, pour les partager avec
notre tribu. La quantité des échanges est également très élevée. On s’appelle, on
se concerte, on se rappelle dans un échange qui monte en intensité ; dans un
tourbillon de communications, on se met d’accord pour un rendez-vous jusqu’au
moment où l’on se retrouve sur le lieu du rendez-vous et on voit notre ami pendant qu’on lui parle. Notre expérience dans le groupe se cristallise dans une
forme de résonance de flux de communications. C’est la narration elle-même qui
se transforme en résonance des flux et qui prend la place de la communication.
Les quatre figures de cet espace sont
L’anneau, les pétales, le crête et l’étoile infinie.
L’anneau
Un des aspects les plus
intéressants de la communication mobile sans
fil, c’est qu’elle a revitalisé la communication à
l’intérieur même d’un
groupe, d’une petite
communauté de cinq à
dix personnes par
exemple. Dans un certain sens, les téléphones
cellulaires et les textos
ont revitalisé la renaissance de « tribus urbaines ». Le groupe reste
en connexion constante, pas seulement pour communiquer mais également pour
collaborer, qu’il soit une tribu urbaine qui organise sa soirée, ou bien un groupe
de travailleurs qui restent en contact permanent et partagent des documents et
des informations utiles. L’échange circulaire d’informations dans la tribu crée un
anneau qui relie les membres de la tribu même dans une aura particulière.
Les pétales
À l’intérieur des petites communautés,
il y a des rôles sociaux qui émergent
et donnent des formes différentes à
l’espace social habité par la tribu elle-même. Dans certains cas de figures,
il y a une personne
du groupe qui est
plus active que les
autres, c’est elle qui
active les conversations tout en poussant les autres à discuter et à chatter: cet espace d’interactions devient plus
centré autour d’elle, car elle agit en tant que médiatrice sociale et pôle de gravité
pour le groupe. Ici, nous sommes dans une dynamique centrifuge : la personne
prend des informations du dehors, elle les fait siennes et elle les envoie dans le
cercle d’amis. Elle agite le groupe, le stimule, l’arrose avec ses contenus. Si les
géométries de la
marguerite intime
étaient centripètes,
celles des pétales
sont centrifuges.
La crête
Une autre facette
intéressante de ces
dynamiques concerne la possibilité
de faire partager
des contenus que
nous repérons
ailleurs aux autres
membres de notre
propre tribu. Par exemple, télécharger de la musique MP3 et la partager avec les
autres membres de notre tribu, ou bien trouver les sites web les plus intéressants
et faire circuler l’information entre nos amis. Le rôle de l’expert au sein de la
tribu est un rôle social très important, et l’espace de la communication qui se
dessine se définit autour de ces asymétries gravitant autour de diverses expertises. La crête, dans une asymétrie polyédrique, est un hybride entre la description
et la circulation. Chaque membre de la tribu a des passions et des expertises et
les envoie dans l’espace partagé de la tribu. Il s’agit d’annotated information
que les membres de la tribu envoient selon leurs goûts et envies. Ainsi, dans la
société post-massmedia, la figure de l’auteur est mise en question.
L’étoile infinie
Communautés et
tribus, avec leurs
mécanismes internes de partage, de
diffusion et de
publishing, deviennent de véritables
diffuseurs d’informations, des broadcast par rapport aux
autres communautés. Ce modèle de communication peut être défini comme une sorte de micro-publishing;
c’est une dynamique entre la communication un-un (avec toutes les caractéristiques de la communication informelle liées à la rumeur, par exemple) et le broadcast (avec une puissance énorme de diffusion nous permettant de toucher un vaste public). Le micropublishing est le modèle de communication le plus novateur et sur mesure
pour un large groupe. C’est la forme la plus puissante de social empowerement
de la peer-to-peer génération.
[III] Macro-figures de la communication mobile sans fil
La dernière catégorie concerne l’espace du macro. La communication s’installe
dans une dynamique floue, ouverte, pouvant s’étaler jusqu’à l’infini. Ici, personne n’est véritablement le diffuseur car tout le monde peut l’être. Ces dynamiques s’éloignent donc des médias de masse tout en restant de masse. De la
masse, ils gardent l’échelle de diffusion, bien que les dynamiques aient des règles
complètement différentes. Nous sommes dans la communication virale. Le contenu s’agrandit progressivement. Les formes de narration ont les mécanismes de
la culture orale.
Les quatre figures de cet espace sont
La saucisse, la perle, les flammes et le tournesol.
La saucisse
Commencée avec le
email et les ordinateurs
personnels, l’idée d’une
« rumeur infinie » est
l’un des modèles le plus
diffusé de transfert de
contenu et de transmission d’informations. Un
message est envoyé à
un ami, et puis renvoyé
à un autre et puis encore, ad infinitum,
avec les mécanismes de
la culture orale.
La perle
L’aspect le plus intéressant de la rumeur et du passe-parole comme formes de
transmission de savoir, c’est le fait que chaque intervenant ajoute son opinion,
ou son expérience, au
contenu qu’il reçoit. Le
contenu est ainsi
sédimenté autour de la
première « graine » d’information, en devenant
à chaque passage de
plus en plus grand et
important. Il grandit,
exactement comme
dans une culture orale,
se transforme en sens
commun ou bien en un
mythe (légendes urbaines, mythologies).
Les flammes
La rumeur n’est pas
un phénomène linéaire. De même, les
médias en réseau sont
loin d’être linéaires,
mais ils rendent très
simple la publication
dans des récipients
multiples. En ce sens,
la communication et
le contenu s’étalent
comme une flamme,
tout en créant un espace « factoriel» infini.
Le tournesol
Les médias mobiles
sans fil sont utilisés
souvent dans une situation de proximité
physique. En ce sens,
nous ne communiquons pas avec des
personnes qui sont
distantes mais, par
exemple, nous utilisons des téléphones
cellulaires pour envoyer des messages,
lorsque nous sommes
dans les mêmes lieux
physiques. Il s’agit d’une nouvelle forme de communication souterraine qui exalte
l’espace physique tout en le rendant plus riche et profond. Par exemple, les
adolescents échangent des textos en classe, en superposant à l’espace formel et
institutionnel de la classe leur espace de communication privée.
[IV] Météorologie des auras
Nous avons imagé les auras de communications selon trois catégories tout en
essayant de les figurer sous quatre paramètres différents.
Météorologie
des auras
MicroTribaleMacroNarrationMulti-narration– traces– présences multiples– sonneriesJargonCryptéeCodifiéeOraleViraleEspaceEspace subjectif dela description– prétexte
sans-texte
Territoired’appartenance– Infini– Métropole infinie,modulable,
expansible
Mémoire
Solide
La structure solide
du fœtus
Mémoire
comme
prétexte
– Mythologies
éphémères
La mémoire
transiente
Nous avons essayé d’esquisser des figures d’échange via la communication mobile sans fil, de tracer les auras qui caractérisent les formes de communication
émergentes rendues possibles grâce aux téléphones mobiles. Mais qu’est-ce que
c’est, en somme, l’aura ?
« Une singulière trame de temps et d’espace : apparition unique d’un lointain, si proche soit-il», disait W. Benjamin
[10] qui voyait l’aura comme la synergie
du sentiment du moment présent avec la tradition. L’aura est cet espace immatériel extrêmement dense qui s’instaure dans le processus de communication, la
condensation d’un temps et d’un espace particuliers,
hic et nunc, c’est la prégnance de la communication une fois épurée de la dimension binaire de l’information, ce qui reste, une fois dépassée la neutralisation totale opérée par le
code, le tactile une fois qu’il a assimilé et épuisé le digital (J. Baudrillard).
Ainsi, les formes de connaissance aurale se dessinant sous nos yeux nous
portent, tout d’abord, à observer les résonances infinies entre personnes, à chercher à saisir les flux de communication fluctuant entre interlocuteurs.
Deuxièmement, on remarque l’importance que l’espace physique, le territoire prennent dans cette forme de connaissance aurale. Au début de la diffusion
des technologies digitales, la dimension physique de l’échange, l’aspect humain
et charnel, ont été trop rapidement mis de côté pour suivre les sirènes des fabuleux mondes virtuels, dématérialisés. Maintenant, on comprend mieux l’importance de la superposition des informations numériques avec l’espace réel, de la
complémentarité de ces dimensions.
Encore, la connaissance aurale se base sur les formes d’échange de la culture
orale amplifiées par le tam-tam des technologies en réseau : avec les possibilités
offertes par celle-ci, à la fois dans les dynamiques des flux et dans les formes de
narration qui la supportent. Ainsi, dans notre hypothèse, les auras sont le véritable espace social. En architecture, par exemple, la ville, c’est l’espace physique
et le voisinage en est sa forme sociale. Les auras que nous avons figurées, en
revanche, montrent comment espace et forme se superposent, n’en font qu’un
espace ; les auras sont l’espace social d’interaction.
La connaissance et les informations sont ainsi diffusées via ces formes d’auras,
bulles d’information condensée qui nous entourent, espaces matériels et immatériels à diverses échelles qui influent sur nos relations avec les personnes, nos
perceptions des lieux, et nos rôles dans les structures sociales. La connaissance
aurale est semblable à la connaissance orale, tout en concernant des formes
différentes d’échange.
Nous avons commencé nos pérégrinations là où les auras de communication
se nichent et en contredisant Melville lorsqu’il refusait cette correspondance entre territoire et carte. Avec une méthodologie figurative, nous avons pu visualiser
l’invisible, et nous avons figuré ces auras émergentes, ces flux de communication
qui se cristallisent dans nos territoires sociaux et physiques. Cependant, c’est un
exercice difficile car l’effervescence sociale, la vie, nous surprennent sans cesse ;
au fond, Melville avait probablement raison. « Il n’est noté sur aucune carte, les
vrais lieux ne le sont jamais. »
[1]
Maffesoli, Michel,
Éloge de la raison sensible, Paris, Grasset, 1995, p. 154.
[2]
Weber, Max,
Essai sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965, p. 180.
[3]
Watier, Patrick,
La sociologie et les représentations de l’activité sociale, Paris,
Méridiens Klincksieck, 1996, p. 121.
[4]
Turkle Sherry,
Life on the screen. Identity in the age of the internet, New York,
Simon & Schuster, 1995.
[5]
Maffesoli, M.,
op. cit., 1995, p. 202.
[6]
Ibid., p. 118.
[7]
Le Quéau, Pierre,
Les fleurs mystiques de Babylone, Thèse de Doctorat, Sorbonne
Paris V, 1995, p. 122.
[8]
Patrick Tacussel,
Mythologies des formes sociales, Paris, Méridiens Klincksieck,
1995, p. 31
[9]
Maffesoli, Michel,
Le Temps des tribus. Le déclin de l’individualisme dans les
sociétés de masse, Paris, Méridiens Klincksieck, 1988.
[10]
Benjamin, Walter,
Écrits français, Paris, Gallimard, 1991, p. 144.