2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Activités sociologiques
Stéphane AUDOIN-ROUZEAU
[yy1], L’enfant de l’ennemi, éditions Aubier, Paris, 1995. 222 pages.
Août 1916 : une jeune domestique de 20 ans, Joséphine Bathélémy, réfugiée de
Meurthe et Moselle, tue l’enfant qu’elle vient de mettre au monde : je ne voulais
pas d’un enfant né d’un père boche, déclarera-t-elle au magistrat qui l’interroge. Le jeune femme prétend en effet avoir été violée par l’infirmier allemand
de l’hôpital où elle servait. Devant la cour d’assises de la Seine son avocat termine ainsi sa plaidoirie : « Elle a tué en refusant une vie qu’elle n’avait pas
accepté de créer et qui représentait pour elle ce qu’elle représente pour nous :
une race de barbares qui a reculé les bornes de l’horreur. » Le 23 janvier
1917, Joséphine est acquittée, sous les applaudissements du public. La haine de
l’ennemi, la haine de l’enfant né de ses œuvres l’a emporté sur la morale commune.
Ce fait divers infime sert de point de départ au livre de Stéphane Audoin-Rouzeau s’attachant à mettre en évidence la violence radicale, tant physique
qu’idéologique, de la guerre, sa brutalité extrême dont le viol et ses conséquences ne constituent qu’un aspect. Il s’agit pour l’auteur d’en finir avec une discrétion fâcheuse, qui a prévalu jusqu’ici, à l’endroit de la violence physique et des
souffrances spécifiques du conflit.
Audoin-Rouzeau entend remettre en cause une historiographie qui a longtemps aseptisé l’histoire de la Grande Guerre en occultant les corps et en
déréalisant les traumatismes. Les historiens ont fait leurs les non-dits des récits
de guerre : tabou de la sexualité d’hommes coupés des femmes, voile pudique
jeté sur les effets physiques de la dysenterie et de la peur qui posaient aux combattants les problèmes les plus humiliants de contrôle des fonctions essentielles
du corps, déni de l’ampleur des phénomènes de déstructuration de la personnalité et de désocialisation engendrés par le combat, recul devant l’évocation de la
brutalité interpersonnelle. Tant les récits « littéraires » des combattants, que les
représentations officielles permettaient de faire comme si la violence de guerre
était anonyme, aveugle, comme si à la guerre « on est tué » mais « on ne tue
pas ». Longtemps l’Histoire a voulu oublier que la mort était aussi donnée d’individu à individu, pour, dans l’après coup, occulter une certaine forme de haine de
soi, tout autant que la haine de l’ennemi, celle-ci obstinément niée dès les années
1920 pour satisfaire à un pacifisme consolateur.
Avec un souci constant d’extrême rigueur méthodologique, servie par un
style élégant et précis, le propos d’Audoin Rouzeau, à partir de l’histoire des
viols de guerre, est bien en effet de mettre en évidence que la guerre de 1914-1918 fut une immense tension collective de type eschatologique posant la question d’un devenir de l’être humain décalqué de la théologie chrétienne des fins
dernières de l’homme.
Le viol et les enfants du viol permettent alors d’approcher des enjeux idéologiques de la Première Guerre mondiale, souvent si bien dissimulés que l’on a
longtemps refusé d’en admettre l’existence. Ils tiennent à une conception de la
nation, et de la guerre, posée en terme de sang : le sang allemand, par nature
corrompu et corrupteur qui rend inassimilables les enfants du viol et excuse l’infanticide. L’auteur voit dans cette conception ethnique et biologique de la guerre,
l’annonce d’une nouvelle brutalité dans la manière de penser l’affrontement armé,
brutalité paroxystique qui va exploser dans les conflits de la fin du siècle… et
Audoin-Rouzeau de se demander comment faire sentir aux européens
d’aujourd’hui qu’ils ne sont sans doute jamais parvenus à en arracher totalement
les racines.
Or, en associant les termes « enfant » et « ennemi », il nous offre, peut-être à
son insu, une piste pour comprendre l’originaire de cette « brutalisation » : aussi
longtemps que les cultures ne remettront pas radicalement en cause la tolérance
pour les violences faites aux enfants, elles ne pourront espérer faire reculer la
barbarie puisque, ce devrait être une évidence, ce sont les enfants d’aujourd’hui
qui construiront le monde de demain, avec ce qui leur aura été transmis.
[1]
Stéphane Audoin-Rouzeau enseigne l’histoire contemporaine à l’université de Picar-
die-Jules Verne. Il est co-directeur du Centre de recherche de l’Historial de Péronne.
[2]
Psychothérapeute, Directeur de la revue
Vues d’enfance.