2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Ennemi et décision
Hommage à Panajotis Kondylis
[1]
Panagiotis Christias
[2]
Le problème des valeurs est lié à la problématique d’une science de la culture
(Kulturwissenschaft) telle que la conçoivent Rickert et Weber. Or, dans l’œuvre de Max
Weber, les notions « conception du monde », « valeur », « décision » ne sont l’objet d’aucune
analyse spécifique. Une telle analyse est effectuée par Panajotis Kondylis. La question de
l’« ennemi» prend sens à l’intérieur de ce questionnement qui interroge la nature de la
constitution des sociétés humaines.Mots-clés :
épistémologie, Weber, valeurs.
The problem of values is related to the one of culture and of its science
(Kulturwissenschaft) as Rickert and Weber defined it. Nevertheless, the works of Max
Weber do not specifically analyse the notions of « value » and « decision ». This analysis
is proposed by the works of Panajotis Kondylis, to whose memory this article is
dedicated. « Values » and « decisions » determine our way of viewing the world and
the other man. The problem of the « enemy » is therefore comprehensible only when
we question the nature of the constitution of human societies.Keywords :
epistemology, Weber, values.
Qui puis-je donc reconnaître enfin comme mon ennemi? Manifestement
celui-là seul qui me met en question. En tant que je le reconnais comme
mon ennemi, je reconnais qu’il me met en question. Mais qui peut
véritablement me mettre en question ? Il n’y a que moi-même. […]
« L’ennemi est la figure de ma propre question.»
Carl Schmitt, Ex Captivitate Salus
Pour tout lecteur de Max Weber reste obscurément non posée une question
fondamentale : qu’est-ce qu’une valeur ? L’importance que Weber accorde à cette
notion et la place stratégique que celle-là détient dans l’ensemble de l’édifice de
sa pensée et de sa sociologie rendent cette question d’autant plus urgente. Quelle
est la signification ultime de cette notion ? Quel est son « dernier mot » ? Nous
essaierons de démontrer qu’en dernière instance, si d’un point de vue individuel, une « valeur » semble arbitraire et « irrationnelle », d’un point de vue social,
elle est parfaitement rationnelle. En mettant en rapport la « valeur » avec la « décision », c’est-à-dire un mécanisme de différenciation historico-philosophique et
socio-politique, nous discuterons les points communs que partagent ces deux
notions et les chemins différents qu’elles suivent.
Par une « décision
[3] », telle que nous l’entendons, se partage le monde, en
tant que champ de l’action humaine, en deux camps : « les nôtres » et « les autres »,
l’« ami» et l’« ennemi». L’ennemi apparaît alors comme une catégorie fondamentale dans le processus de différenciation. Le vivant se ramifie en plusieurs
strates de conscience vis-à-vis de l’étant et se crée ainsi une hiérarchie ontologique entre les vivants dont l’enjeu et le fondement sont la connaissance. Deux
mouvements opposés marquent ce processus. Le premier, qui descend de la
totalité chaotique de ce qui est au particulier, c’est-à-dire à une infime partie
ordonnancée de ce dernier, nous l’appelons « politique ». Le deuxième, qui monte
du particulier à l’universel, c’est-à-dire à la totalité chaotique de ce qui est totalement ordonnancée nous l’appelons « philosophie ». Les communautés socio-his-toriques sont des formations intermédiaires, des « compromis » entres ces deux
forces antagonistes qui structurent le même champ dynamique, l’« humanité »
sociohistoriquement déterminée.
Le réel est un ensemble chaotique des masses et des mouvements. Ceci
étant donné, la question « politique » est la question ultime : comment exister ?
Autrement dit, comment m’orienter dans le monde ? Les deux questions déterminent ce que nous appelons la « grande politique du vivant ».
La de-cisio (Ent-scheidung) est une coupure, un choix fait dans ce monde vaste, un tri primordial opéré dans le flux chaotique et incessant du réel. Chaque
vivant est constitué à partir des pareilles coupures dans le réel, son corps physiologique est un compromis avec les forces anéantissantes du chaos primordial.
Pour vivre, il se met en place en tant que machine de différenciation, de séparation de ce flux et de formation en corps propre. Cette mise en place a jusqu’ici
occupé la quasi-totalité du temps humain, pour ne rester que dans le cas humain.
Le temps « historique » de ce dernier n’est qu’une infime partielle du temps qui
s’est écoulé entre la formation du premier vivant et l’apparition du langage chez
l’homme. La « préhistoire » humaine est pour autant le moment de la grande
politique du genre humain, sa bio-logie. Son corps en tant que corps propre est
la marque de ses luttes politiques avec l’univers et avec les forces du chaos. Ses
yeux sont le résultat de la décision entre la lumière et l’obscurité : le genre humain a préféré se donner une représentation visuelle du monde plutôt qu’une
représentation ultrasonique comme c’est le cas chez les chauves-souris. Ses oreilles
sont le compromis entre un univers acoustique désordonné et insaisissable et sa
nécessité de s’y retrouver. Son langage est l’attentat de maîtriser ces univers et
de les lier ensemble dans ce que nous appelons une « représentation ». Ce furent
là des décisions qui ont rendu possible une « représentation du monde ».
Chaque animal, chaque espèce des vivants n’a pas fait les mêmes décisions,
mais toutes les espèces ont fait en sorte d’avoir la possibilité d’une « représentation du monde ». Jusqu’à ce stade, les représentations rendues possibles sont
plutôt grossières, il leur manque finesse, élaboration supérieure, d’élaboration
mentale. Cette élaboration, qui varie selon l’espèce animale, nous l’appelons
« esprit ». Ce n’est pas notre but de traiter de l’« histoire » animale. Du coup, la
question de savoir si et jusqu’où l’esprit est un caractère essentiel de toutes les
espèces animales ne nous intéresse pas. Disons tout simplement que, si nous
voulons être en accord avec notre ligne directrice, nous ne pouvons définir l’esprit qu’en tant que force organisatrice, une capacité de mise en ordre dans un
monde primordial et chaotique. Ainsi, cette capacité est-elle un caractère propre
au vivant en tant que tel, le caractère essentiel de la vie. La finesse dans la mise
en ordre du monde par l’élaboration des « représentations du monde » de plus en
plus compliquées définit ce que nous avons appelé « hiérarchie ontologique ».
Les décisions commencent donc par la démarcation du champ visuel et sonore et finissent par le choix de « dieu ». L’individu d’une communauté humaine
socio-historiquement donnée est le produit d’une chaîne de décisions ultimes : il
est le processus de prise de ces décisions, un processus de mise en ordre de son
environnement. Le langage, les représentations de l’univers, les croyances religieuses et politiques sont autant des décisions qui nous constituent à un point tel
que nous ne pouvons nous définir en tant qu’identités que par rapport à elles.
Donnons quelques exemples pour faire bien sentir l’importance et la profondeur
de pareilles décisions.
Ces décisions sont prises à plusieurs niveaux de l’existant. Nous avons déjà
parlé des décisions au niveau biogénétique. Le code génétique est la trace de ces
décisions. À un niveau inférieur, nous rencontrons les visions cosmologiques du
monde. Le monde d’Aristote n’est pas le monde de Newton. Pour le démontrer,
il suffit d’examiner la théorie du mouvement chez Aristote et de la comparer à
celle de Newton. Pour Aristote, un corps comprend en lui-même le principe de
son action. Il se meut selon sa nature vers le lieu qui lui est propre. Le lieu qui lui
est propre est le lieu de son élément : terre, eau, air, feu. Le corps selon Aristote
ne peut alors se mouvoir que selon le lieu (kata topon), d’un lieu à un autre, et
ceci pour contrecarrer une violence contre sa nature. Une pierre qui est jetée
vers le ciel, le lieu de l’air, se meut vers le lieu de son élément, la terre. La
distance entre cette théorie et celle de Newton est énorme. Le lieu pour Newton
n’est plus lié à un élément mais il est relatif à d’autres lieux selon le sens du
mouvement du corps. Le corps n’est plus déterminé par son élément et son
mouvement ne l’est pas non plus par le lieu de son élément. Il est déterminé par
sa « masse » et par les forces qui s’exercent sur sa « masse », qualité inconnue
d’Aristote. Ce n’est plus le mouvement qui détermine la force mais la force qui
détermine le mouvement. Là où Aristote décrivait un univers où chaque chose
avait un lieu, une place propre, Newton décrit les modalités de la diversité des
rapports changeantes des positions des corps. Aristote décrit l’ordre immuable
de l’univers ; Newton décrit son désordre, un univers en perpétuel mouvement et
en constante mutation. On ne choisit pas une telle vision cosmologique du monde,
on y adhère sans même le savoir, par le discours ordinaire, par l’éducation, par
le langage même. Apprendre la signification du vocable « masse » aujourd’hui
équivaut à une adhérence immédiate et sans équivoque à la vision newtonienne
du monde.
Nous tenons à signaler que le langage est beaucoup plus qu’une simple décision ; c’est le lieu de la cristallisation des décisions prises par le genre humain,
qu’elles soient primordiales, au sens de la délimitation du champ de la vue, éthiques, au sens du principe de l’égalité démocratique, ou cosmologiques, au sens
du géocentrisme ou de l’héliocentrisme. En ce sens, le langage est le terrain
géologique qui nous permet de remonter la chaîne de ces décisions et de mieux
les comprendre.
Nous voulons surtout éviter la confusion du terme de « décision » en ce sens
précis où nous l’utilisons ici au sens ordinaire et vague dans des phrases du type :
« J’ai décidé de partir en vacances ». Cet usage quotidien, tout en étant compréhensible dans le contexte déterminé, ajoute une nuance délicate mais capitale au
sens de ce vocable qui n’est que l’effet et la manifestation d’une « décision » prise
par l’individu d’un processus sociohistoriquement déterminé, la création de
l’homme occidental. Cet usage ajoute à la décision un caractère volontaire, fait
d’elle un choix en toute connaissance des causes. En tant que telle, la décision
peut être accompagnée de connaissance ou de volonté mais ces deux phénomènes ne la définissent pas en son essence. C’est au contraire elle qui les définit et
les rend possibles. L’homme moderne, qui a fait de la volonté la catégorie métaphysique qui remplace Dieu, ne peut pas concevoir une action quelconque qui
ne soit pas accompagnée de volonté. Ce serait succomber dans l’erreur de
Nietzsche que d’identifier le processus politique de différenciation du vivant comme
une « volonté de puissance ». Tout ce qu’a fait Nietzsche est de redécouvrir le
Dieu immanent de Spinoza, Deus sive Natura. L’ombre de Dieu hantera toute
notion de « volonté » comme notion primordiale. Surtout dans le cas où aucun
« je » ne « veut ». La volonté présuppose la conscience d’être, rendue possible
par le processus politique. C’est pourquoi Kondylis insiste sur le fait que les
phénomènes de volonté sont limités dans le champ du vivant et ne les considère
que dans le champ de la seule action humaine. Nietzsche a cru combattre ainsi la
dérision moderne d’un sujet maître de lui-même. Or, tout ce qu’il a accompli est
de redéfinir le sujet en tant que « volonté » l’arrachant définitivement à la nature.
Nietzsche finit ainsi ce que les modernes ont commencé bien avant lui. Il lui
revient de tirer les ultimes conséquences de la pensée moderne.
Comment alors s’oriente-t-on dans le monde suivant le chemin de ses décisions ? Comment l’action est-elle possible ?
Dans le registre psychologique, le processus se traduit par un sentiment primaire : sécurité dans le « même », c’est-à-dire à l’intérieur du champ du cosmos
ordonnancé par les décisions consécutives, et insécurité devant l’autre, le champ
qu’aucune décision ne régit. Le vocabulaire sur ce point est très riche, indicatif
de la prépondérance de cette distinction, dont « ami» et « ennemi» sont l’expression la plus caractéristique. Mais à partir de quel moment cette distinction de-vient-elle consciente ?
Toute conscience d’être est conscience d’être différent. Il est donc fort probable que toutes les espèces sont passées à l’état de la conscience de la distinction entre elles-mêmes et le reste du monde et donc de l’identité propre, en
même temps. Dans ce stade-là de la préhistoire humaine, le temps ne manquait
pas. Du coup, en même temps peut signifier pendant des centaines de milliers
d’années. En même temps a par conséquent ici un sens plus spatial que temporel; en même temps signifie en s’observant les unes les autres, en vivant les
unes avec les autres, en interagissant. Ce qui rend possible l’interaction est une
décision commune à plus d’une espèce, par exemple les cinq sens. Voir l’autre,
le sentir, l’entendre remonte à une décision commune de presque tous les animaux terrestres. C’est par cette interaction que les phénomènes de volonté prennent naissance. La volonté ne prend le relais qu’à partir du moment où existent
plusieurs consciences conscientes de la conscience des autres. À partir de ce
moment, il y a effectivement volonté de domination, lutte pour la domination
par l’interprétation du monde. Nous ne sommes pas dans l’erreur si nous considérons que nous pouvons parler de volonté de domination sinon pendant toute
l’existence du genre humain, au moins pendant toute son histoire.
Comment alors les « visions du monde » (Weltbilden) entrent-elles dans le jeu
de la domination ? Encore une fois, c’est le recours à une psychologie primaire
de l’être humain qui nous permet de répondre. Comme le disait Spinoza, les
sentiments psychologiques qui rendent l’homme dépendant des autres, s’opposant ainsi à la liberté, sont deux : la crainte et l’espoir. Ces deux sentiments
renforcent la distinction entre « propre » et « autre », entre « ami» et « ennemi »,
en ajoutant la touche fondamentale de la volonté humaine. Comme pour la
volonté, de même pour la notion d’« ennemi», il faut éviter la confusion avec la
notion de « haine volontaire », sous-jacente dans l’expression « ennemi juré ». Le
passage de l’« ennemi » à l’« ennemi juré » s’opère par l’ajout de la volonté humaine, une fois que le vivant « humain » a pris conscience d’être et est devenu
conscient de la conscience des autres, autrement dit, une fois qu’il a eu « connaissance » du monde. Nous appelons « connaissance » la capacité de se reconnaître dans les décisions. En ce sens, toute volonté présuppose une « connaissance »
préalable. C’est à partir d’elle que se dresse le sentiment de l’identité et de la
différence, de l’espoir et de la peur. Une image du monde (Weltbild) combine
ces deux sentiments, elle les interprète en termes de « bien » et de « mal». Le bien
apporte l’espoir, le mal cause la crainte, voire la terreur. Ainsi, ce n’est point la
raison mais les sentiments irrationnels de la crainte et de l’espoir qui décident de
l’adhérence à une « conception du monde ». « Dominer » ne signifie rien d’autre
qu’avoir le monopole de l’interprétation du monde, être la vision hégémonique
du monde.
Afin de bien montrer comment s’effectue la lutte entre visions du monde
nous comparerons trois visions du monde : la vision antique, gréco-romaine, que
nous appelons « naturelle », la vision « chrétienne », qui intègre les éléments de
l’ancienne et ajoute la touche du salut et de la damnation éternels, et la vision
« moderne », qui transforme cette dernière en ajoutant l’élément de l’immédiateté dans l’ici-bas.
Les anciens, et ceci vaut à peu près pour toutes les « civilisations » antiques,
furent les premiers à faire l’expérience d’une nature hostile et imparfaite. Sans
doute, leur vision de la nature était-elle aussi une projection de leur propre sentiment d’impuissance vis-à-vis d’elle. Il existe un lien fort entre l’image de soi et
l’image de l’autre. Ce lien fut à l’origine de la « création » des dieux à l’image de
l’homme, autrement dit de la personnification, dans l’image des dieux, de la
dépendance humaine vis-à-vis de la nature. Ainsi, la dépendance de l’homme
vis-à-vis de la terre, fertile ou stérile, fut exprimée par les déesses de la terre,
Déméter ou Gaia. Le fait que les « civilisations » antiques furent fortement dépendantes de l’agriculture explique la prépondérance des divinités terrestres. La dépendance vis-à-vis du ciel fut à l’origine de la création de Zeus, dieu de la foudre.
Si toute création est une réaction aux stimuli du monde environnant, toute action sur ce monde est une extériorisation de l’ordre intérieur. Les conséquences
pratiques de cette vision s’exprimaient par les rituels pour s’assurer de la protection des dieux. Ce fut là l’expression du sentiment religieux qui est le sentiment
de l’impuissance de l’homme. Ainsi, la crainte et l’espoir étaient-ils à vivre et à
gérer au jour le jour. Ce fut là le grand désavantage de cette « image ». Plus
l’imagination de l’homme se renforçait, plus l’homme pouvait se regarder dans
un lointain avenir, plus cette façon de voir l’univers ne lui convenait plus. Si les
nécessités matérielles étaient bien gérées par le principe du jour le jour, les extrapolations imaginaires de ces nécessités ne pouvaient pas l’être. Si pour me
nourrir, une quantité finie de nourriture suffit, pour m’assurer contre la famine,
même une quantité infinie n’est pas suffisante. La projection imaginaire de moi-même comme différent de moi-même entraîne un sentiment d’angoisse profond. S’imaginer affamé et éventuellement mort fut le véritable moteur de « la
machine à faire des dieux ». Ceci n’est pas seulement vrai dans le cas où ma
projection de moi-même comme différent de moi-même consisterait en ma projection de moi-même dans des conditions d’extrême adversité ; ceci est davantage vrai dans le cas où je m’imagine comme mon propre adversaire, quand je
projette en dehors de moi-même « tout ce que mon être peut accomplir de destruction et de mort ». Cette éventualité est visible dans le rapport à la vie et à la
mort. Si manger est indispensable et précieux pour vivre, alors le vivre en tant
que tel est sans prix ; si plus de nourriture est indispensable, que faut-il penser du
« plus vivre » ? Si « plus vivre » est à espérer, « plus mourir » est absolument à
craindre. Or, le « plus mourir » n’appartient pas à la nature des choses mais à
l’imagination humaine. La punition post mortem des injustes dans les mythes
grecs, i.e. Sisyphe ou Tantale, n’est qu’une projection du désir de vengeance
humain. Si « vivre » et « mourir » étaient bien pris en compte par la « vision naturelle du monde », cette vision était sans puissance devant le « plus vivre » et le
« plus mourir ». Si l’esprit chrétien a triomphé ce fut parce qu’il a pu prendre en
charge, c’est « plus » imaginaire.
La « vie éternelle » répondait à la vision angoissante d’un Achille humilié
dans un monde d’ombres. La promesse de la lumière éternelle correspondait
bien au désir de « plus vivre ». Or, seulement l’espoir ne suffit pas pour imposer
une vision du monde. Si le Christ est la « lumière éternelle », il faut un Antéchrist
pour menacer des ténèbres éternelles, de la damnation éternelle. Si Nietzsche
appelle saint Jean de Patmos, l’Antéchrist, c’est qu’il a réussi à fonder la nouvelle
religion, la nouvelle vision du monde, par sa touche finale : la terreur ultime
devant la « bête ». Or, cette vision du monde était faible en elle-même en ceci
qu’elle a emprunté toute sa cosmologie à l’ancienne vision du monde, la vision
naturelle. C’est d’ailleurs la première chose qu’a attaquée Hobbes pour la neutraliser. Si le christianisme a pu imposer son anthropologie sur une cosmologie
aristotélicienne (
De caelo) qui sépare radicalement le céleste (
ouranos), immuable, sans naissance ni corruption, du terrestre (
entauta), lieu où tout est sujet à la
naissance et à la corruption, il est sans ressource devant le changement apporté
par Newton. Le premier axiome de Newton
[4] commence par : « corpus omne »,
« tout corps », ce qui rend caduque toute distinction entre « corps terrestre » et
« corps céleste ». Les lois physiques s’appliquent également à tous les corps,
aucune dichotomie de l’étant n’est désormais tolérée.
La destruction de la catégorie ontologique de l’« au-delà » par Hobbes s’opère
sur les mêmes bases qui serviront de fondement dans la physique de Newton. Le
primat ontologique de l’immuable primum movens sur le mouvement est
remplacé par la nouvelle théorie du mouvement. L’immuabilité des formae
substantiales et des causae finales devient actus, énergie; la dunamis aristotélicienne, la potentia, devient puissance au sens moderne du terme, potentiel
qui se déploie continuellement sans aucun but téléologiquement déterminé. Ainsi,
tout devient-il terrestre, à la portée de l’action humaine, y compris la crainte et
l’espoir. Hobbes n’avait désormais qu’à rendre immanents la peur et l’espoir. La
« peur » correspond désormais à la qualité obscure de l’homme naturel; l’espoir
correspond, de son côté, à la perfectibilité de l’homme aux moyens de la science.
Les conséquences tirées par sa théorie politique sont directement liées à ce mouvement d’immanentisation de « tout corps ». La distinction entre « céleste » et
« terrestre », entre entauta et ekeithen, n’a plus lieu d’être. D’où peuvent alors venir la peur et l’espoir ? De l’ordre humain arrangé selon le modèle chrétien de
séparation de deux sphères distinctes en pouvoir : la « société civile » et l’« État ».
Hobbes reproduit les représentations chrétiennes de salut et de perdition. Or,
dans le système de Hobbes et plus généralement dans le système « moderne »,
les récompenses et les sanctions ne sont plus différées, elles sont immédiates. Il
ne faut plus attendre l’au-delà pour goûter au paradis. La nouvelle figure du
« salut » dans l’ici-bas est le « scientifique ». Si le philosophe dans l’Antiquité était
un être totalement inutile, semblable à Thalès qui, comme nous le rapportent
Platon et Diogène Laèrce, observant le ciel est tombé dans un trou, le « philosophe » moderne est un « philosophe armé », comme dirait le Florentin. La « science »
est la force qui transformera la terre en paradis.
Or, les voies par lesquelles se structurent, se déstructurent et se restructurent
les « conceptions du monde » sont extrêmement complexes. On croirait qu’à ce
stade de l’histoire de la science que nous examinons, les voies de la religion et de
la science seraient définitivement séparées. Toutefois, nous observons le contraire. Ce n’est qu’une certaine attitude de l’Occident réformé, notamment des
communautés réformées de la Hollande à partir du XVe siècle, qui a favorisé
l’essor des arts et des sciences en rapport direct avec l’impact de ces dernières
sur la navigation et le commerce. Loin de se séparer du monde scientifique, la
religion, dans ce cadre précis, est devenue l’alliée capitale du « progrès » terrestre.
Les mécanismes de formation de pareilles « visions » sont donc extraordinairement diversifiés. Toutes sortes d’éléments collaborent, s’organisent entre eux
dans le but de produire un système cohérent capable d’« expliquer » la plupart
des phénomènes observés par l’homme. La « vision » qui explique mieux et qui
explique par-là même le plus grand nombre de phénomènes l’emporte. « Mieux »
et « plus » ne sont pas arbitraires : ces qualifications obéissent à ce que nous
appelons un « fond de rationalité ». Ce fond est régi par le principe d’essai et
d’erreur, la « correspondance » moderne de l’apochrôn logos, l’adéquation entre
fins et moyens. Ainsi, chaque nouvelle « vision » doit apporter sa preuve matérielle : une meilleure vie pour le plus grand nombre, plus de sécurité pour plus
longtemps mais aussi des bâtiments plus grands, des temples plus hauts, qui
renforceraient l’espoir et écarteraient la peur. Ce n’est pas un hasard si
Chateaubriand entreprend la défense de « l’esprit du christianisme » contre les
attaques des « idéologues » et de la Révolution en avançant la grandeur artistique
et architectonique de l’esprit des chrétiens. C’est justement ce fond de rationalité, qui ne manque d’aucune œuvre humaine, qui constitue le début de l’autre
grand mouvement, qui s’oppose au politique, la philosophie.
Avant d’esquisser la base d’une réponse possible à notre question initiale, à
savoir qu’est-ce qu’une valeur ?, il faut tirer les conséquences de notre développement jusqu’ici.
La conception du monde n’est pas présente comme telle, c’est-à-dire comme
conception du monde, relative et opposée à d’autres. Elle est toujours « objectivée », c’est-à-dire présente comme la seule et unique « vérité » et « objectivité ».
Elle est invisible à elle-même comme telle. Selon la manière « scientifique », « descriptive » de notre exposition, toute « image du monde » est « image » d’un « sujet ». Dans le but d’éviter la question de la possibilité ou de l’impossibilité de
l’existence de « sujet » pluriel ou collectif, appelons « sujet » vis-à-vis d’une « image
du monde » l’ensemble des personnes physiques qui contribuent à l’élaboration
de ou adhèrent à cette « image ». Cette définition n’est pas arbitraire au fur et à
mesure où la conception du monde ou la chaîne des décisions consécutives auxquelles adhère chaque personne est constitutive de l’identité personnelle, propre. De cette façon, nous pouvons parler de « sujet » d’une conception du monde
dans le cas d’une personne isolée, d’un groupe ou d’un peuple. Ces « sujets » ne
qualifient pas leur façon de concevoir le monde comme « subjective » mais comme
« objective ». Le cas contraire est le privilège de ce que nous appelons « science »,
évaluation scientifique ou posture Wertfreiheit. Ceci ne signifie pas que les scientifiques ne croient pas à la véracité de ce qu’ils avancent mais qu’ils considèrent
leurs théories comme des « hypothèses » valables pour l’instant. Cette attitude
est bien illustrée par ce qu’écrit Bertrand Russel dans son introduction au Tractatus
de Wittgenstein : « Je suis incapable d’être certain de l’exactitude d’une théorie,
simplement parce que je ne puis voir le point par où elle se révèle fausse. » Dans
le cas de l’homme ordinaire, c’est-à-dire de l’homme non contaminé par le doute
scientifique, la réalité relative de la vision du monde reste obscurément cachée.
Comment une « vision », « décision » ou « conception » devient-elle consciente
comme telle, c’est-à-dire comme relative à un « sujet » ? Toute conscience est
conscience d’une différence, ce qui est une autre façon de dire que tout jugement
est une comparaison. La violence par laquelle les « sujets » se sont affrontés pendant toute l’histoire humaine leur a démontré au moins ceci, qu’ils existent d’autres façons de mener leurs vies et de poursuivre leurs existences sur terre. Si les
concepts de « vision », « décision », « conception » sont le fruit de l’épanouissement d’une certaine philosophie de la représentation, la différence, quant à elle,
est présente constamment dans la vie ordinaire des gens de tous les temps. Les
astea (cités) et le noos (mentalité) des hommes des pays lointains que visite Ulysse
lui démontrent qu’un fond de rationalité est le levier de toute construction humaine qui a duré dans le temps. Ceci n’est pas seulement le privilège des seuls
philosophes grecs. Au début de son livre sur la vie des philosophes, Diogène
Laèrce énumère toutes les figures de sage connues de lui. Ces personnes, les
sages ou ceux qui sont à la recherche de la sagesse, sont décrites, tout au long
des histoires particulières de leur communauté d’appartenance, comme des voyageurs ouverts à tout humain susceptible de leur apprendre quelque chose. Diogène Laèrce ajoute que ce n’est qu’en Grèce que la philosophie ou la poursuite
de la sagesse a pris la dimension d’une activité caractéristique de la « vie » grecque, c’est-à-dire qu’elle est devenue systématique.
Faute de pouvoir définir positivement ce fond indispensable à la réussite des
œuvres humaines, Platon définit la rationalité, la raison, de façon apophatique:
la raison est ce sans quoi rien ne peut se construire de durable. Ce n’est qu’à
partir de cette définition que nous pouvons comprendre la notion de « valeur ».
Il faut distinguer, même malgré Max Weber, la « conception », au sens où
nous l’avons explicitée ici, de la « valeur » au sens où nous allons la définir. La
définition de Rickert de la « valeur » la rapproche de ce que nous pouvons appeler une « institution », technique, église, État, nation, famille, art, littérature, c’est-à-dire tout ce que la vie collective crée, ce qui est en même temps ce à partir de
quoi la vie collective est créée. C’est en ce sens que la reprend Weber, autrement
dit, tout ce sur quoi les gens investissent leur temps et leur énergie. Ceci montre
bien la différence entre « valeur » et « conception du monde » : le choix d’une
valeur est peut-être aussi radical que celui d’une « conception », car il en est le
produit immédiat, mais son champ d’application ne l’est pas. Les expressions
telles que « polythéisme des valeurs » et « guerre des dieux » ne peuvent être comprises au sens d’une confrontation des « conceptions du monde » mais au sens
d’une confrontation au sein de la même « conception du monde ». Même si cette
distinction n’est pas absolue, elle recoupe une autre distinction établie par Weber, dans son premier texte sur la sociologie compréhensive de 1913. Dans ce
texte, il distingue l’activité communautaire (Gemeinschaftshandeln) de l’activité
sociétaire (Gesellschaftshandeln), insistant sur le fait que l’activité communautaire consiste toujours « en un comportement d’individus isolés» [Weber souligne, E i n z e l n e n]. Les « individus isolés » n’ont aucune expectation l’un de
l’autre, ne peuvent rien attendre l’un de l’autre, ils ne peuvent que s’observer l’un
l’autre comme un missionnaire et un autochtone africain pourraient le faire pendant leur première rencontre. « Isolés » signifie qu’ils ne partagent pas, ou croient
ne pas partager, la même « conception ». Au fur et à mesure que les gens partagent la même « conception », leurs rapports sont réglés (orientiert) sur leurs
expectations (Erwartungen) dues à l’ensemble des institutions partagées. L’activité communautaire est donc plus primaire par rapport à l’activité sociétaire,
comme la « conception » est plus primaire que la « valeur ».
Ce qui renforce cette interprétation de Weber est sa propre référence au
mythe d’Er. Les âmes, dans ce récit métaphysique, choisissent une « éthique » de
vie à suivre dans l’ici-bas, celle d’un guerrier, d’un agriculteur, d’un pêcheur, d’un
tyran ou d’un sophiste. Autrement dit, ils choisissent un ensemble de règles qu’ils
suivront pendant toute leur vie, ils choisissent la ligne directrice de leurs faits et
gestes dans la migration terrestre, leur bios. Ce qu’ils choisissent malgré eux,
dans un stade de leur vie avant la vie dans le mythe platonicien, se traduit en
allemand par un mot que Weber connaît fort bien : Beruf.
Max Weber a raison de dire que le mot klèsis n’existe pas dans la littérature
grecque classique au sens que lui attribue Paul. Il a toutefois tort de se désintéresser du rapport entre le mot klèsis dans son sens courant dans la vie et dans la
littérature grecque classique et le même mot chez Paul, ou les vocables
significativement proches : diathèkè, ponos, ergon chez Jésus Ben Shirah, que
Luther traduit par Beruf. Pour comprendre ces rapports, il faut faire un genre
d’ethnolinguistique et examiner la signification des mots dans l’usage quotidien.
Certains de ces usages se retrouvent même aujourd’hui dans des sociétés traditionnelles villageoises en Grèce, au sud de l’Italie (Calabria) ou dans les idiomes
pontique et chypriote.
Le mot
klèsis signifie appel, au sens courant du terme, c’est-à-dire dans le
cas où j’appellerais mon ami dans la rue. Dans la langue grecque, le mode grammatical de l’appel s’appelle l’
appellatif. Ce mode est loin d’être insignifiant. Il
renvoie à la reconnaissance des concitoyens entre eux et à la reconnaissance
d’un citoyen par la Cité. Le nom par lequel j’appelle mon ami n’est pas un nom
arbitraire : c’est le nom dicté par la communauté ou négocié avec elle et les
autorités compétentes. Toutefois, le processus de nomination n’est pas totalement arbitraire. Si le prénom renvoie aux us et coutumes du pays, dieux, saints
ou démons, le nom de famille est intimement lié à l’ordre social. Ce lien est
aujourd’hui perdu dans nos grandes villes de millions d’habitants ; mais il est
manifeste dans les petites communautés villageoises traditionnelles comme il
l’était en Grèce antique. Pour comprendre ce lien, il faut penser à un phénomène social répandu, le surnom. Qu’est ce que le surnom ? Mieux, comment
s’attribue un surnom ? On attribue un surnom d’après ce qui caractérise, ce qui
spécifie la vie d’un individu ou d’un groupe d’individus par rapport à une communauté ou à un groupe. Or, dans les sociétés traditionnelles, ce qui spécifie l’individu, ou le groupe, c’est sa tâche propre, ce qu’il apporte de spécifique à la
communauté par sa vie et par son œuvre. Ainsi, n’est-il pas étrange que la
plupart des noms de famille grecs renvoient à la profession ou au charisme d’un
ancêtre. La
klèsis n’est pas alors tout simplement le fait d’appeler quelqu’un
mais elle est un caractère intrinsèque à l’appelé, son « appellation contrôlée », si
un tel parallélisme nous est permis. Par là,
klèsis signifie le caractère spécifique
d’un groupe d’individus, ce qui les sépare et les rapporte à la communauté. Chez
Platon,
klèsis est alors le nom générique d’une classe d’individus (humains, animaux, plantes ou actions), le caractère générique, voire le genre (
mian klèsin
kai genos en, dit Platon à propos des Grecs ;
Politique, 262.d.5). C’est le sens
du mot que note Weber chez Denys d’Halicarnasse. Il s’agit de la convocation,
de la
classis latine. L’essence alors de la
klèsis n’est pas à comprendre du point
de vue individuel mais du point de vue collectif. Chaque individu effectue un
travail (
ergon), accomplit une tâche spécifique et nécessaire à la communauté
(
diathèkè
[5]). L’essence de la
klèsis est la « valeur », ce que l’homme ou le groupe
accomplissent pour la communauté.
La « valeur » n’a de sens que par rapport
à la seule nécessité sociale. Elle n’est donc pas un caractère transcendental
individuel mais immanent et social. Elle correspond aux besoins et aux croyances
de la communauté. Le mot « valeur » a désormais trouvé sa
rationalité propre :
il faut l’entendre comme la « valeur
[6] » d’un pion dans un jeu. Si le jeu correspond
à la « décision », alors les règles du jeu, les « valeurs » de ses pions correspondent
aux « valeurs ». C’est en ceci que la « valeur » est tributaire de la « décision » tout
en étant, de par la façon dont elle a été produite, différente d’elle. Or, les rapports entre « décisions » et « valeurs » sont très complexes. D’un côté, c’est la
« décision » qui
décide quelle
Beruf naîtra et laquelle disparaîtra, quelle « valeur » lui est nécessaire et laquelle lui est inutile. De l’autre, les « décisions » s’expriment
par l’intermédiaire des « valeurs », en
valorisant tel métier ou tel autre, tel rôle ou
tel autre. Si, par exemple, le scientifique fut le champion de la ligne dure de la
modernité, l’artiste fut la réponse de la déception qu’elle a causée. Les moindres
changements de « conception » peuvent être ainsi marqués sur la toile sociale.
Nous pouvons maintenant mieux comprendre les expressions « polythéisme
des valeurs » ou « guerre des dieux ». Ce « polythéisme » et cette « guerre » n’ont
lieu que dans la vie sociale quotidienne et ordinaire. Les expressions de Weber
ne peuvent être comprises que comme complexification de la vie sociale des
ensembles humains. Chacun alors a sa
klèsis, comme le disait l’apôtre, qui cherchait par cet appel à éviter la dissolution du tissu de la vie terrestre, voire à rassurer
les autorités romaines que les chrétiens n’étaient pas les « ennemis jurés » de
Rome. Weber entend alors par « valeurs », non pas les préférences individuelles
et personnelles mais la toile sociale. Le dieu de la guerre, la déesse de l’amour, de
la famille et de la jalousie, le dieu de la technique, le bon dieu et le diable, comme
le note Michel Maffesoli
[7], « coopèrent », entrent dans des rapports conflictuels
mais nécessaires pour produire la réalité foisonnante de la vie sociale.
C’est à partir de cette compréhension de la « valeur », de la klèsis, que toute
communauté est une ekklèsia, c’est-à-dire le cadre général dans lequel toute
klèsis devient effective, est mobilisée et se réalise comme telle.
Faut-il le rappeler ? Dans le récit de Platon, il n’y a qu’une seule « vie »,
klèsis, bios ou Beruf, qui n’est pas « choisie » ; il n’y a qu’une seule âme qui ne
choisit pas la manière dont elle mènera sa vie sur terre. L’âme du philosophe
sort du cycle des réincarnations arbitraires et jouit toujours d’une vie (bios) de
philosophe. Également dans le panthéon gréco-romain, il y a un dieu que l’on
appelle « roi » des dieux et des hommes : Zeus ou, comme le spécifie Platon, le
dieu de la philosophie, de la sagesse. Cette qualité exceptionnelle correspond à
ce que nous avons nommé « fond de rationalité ».
Nous avons vu comment la « conscience d’être » coïncide avec la conscience
de l’existence d’autres êtres conscients d’être. C’est à partir de ce moment que la
lutte pour la domination se déclenche par le biais de l’imposition de l’interprétation. Nous avons suivi le mouvement politique qui désigne l’« ami» et l’« ennemi» ;
nous arrivons au point où l’« ennemi » devient « ennemi juré ». Comment s’opère
le passage ? Quoique paradoxal que ceci puisse paraître, ce passage n’est rendu
possible que par le mouvement philosophique. Si le mouvement politique était le
seul, si seulement un mouvement de différenciation se perpétuait sans aucune
digue, alors l’histoire du monde (
Weltgeschichte) serait l’histoire des individus.
Or, le « sujet » de prédilection de l’histoire n’est pas l’individu mais le « peuple »
(
Volk). C’est à partir de ce morphème politique que se déclenche la
Weltgeschichte, histoire des Cités
[8] et des Empires ou histoire des États-Nations.
Ce serait une grave erreur de considérer que la guerre est une guerre entre
« conceptions du monde
[9] » ou même entre « éthiques » au sens de
Berufen. S’il y a une chose que nous apprend le polythéisme grec, c’est que chaque dieu est
polyvalent. Hermès est le protecteur des messagers mais aussi des voleurs. Apollon est le dieu de la musique (au sens grec du mot, qui se rapproche de la connaissance) mais il sait aussi manier l’arche (c’est lui qui tue Achille). Tout comme
Athéna est à la fois déesse de la sagesse et guerrière redoutable. Autrement dit,
chaque dieu doit se mêler aussi des affaires des autres, prendre leur place, être
pour eux ce qu’eux sont
pour eux-mêmes, c’est-à-dire
uniques. En d’autres
termes, ce mélange, cette interchangeabilité qui rend possible l’interaction, est
une remise en cause de la conscience d’être comme conscience d’être différent
de tous les autres êtres conscients d’être. Elle est aussi une
conscience d’être
semblable. Cette deuxième conscience est ce que nous appelons « angoisse ».
C’est la menace de retour à un stade antérieur, non différencié et donc non
conscient ou bien seulement moins conscient et donc moins vivant. C’est ainsi le
« plus vivre » qui est menacé en son principe même : la mort, c’est l’absence de
conscience. C’est ainsi que nous pouvons lire le texte de 1895 de Georg Simmel
sur « La mode ». L’essence de la mode réside « aussi dans sa façon de réunir étroitement un milieu défini et de montrer la cohésion de celui-ci comme sa cause et
son effet, que d’isoler nettement le cercle en question par rapport à d’autres
[10] ».
Le principe de la mode est un principe de distinction. Cette nécessité de distinction sera « rationnellement » déployée dans et par le réseau de rôles et des statuts
sociaux strictement hiérarchisés dans ce que Weber appelle la
bureaucratie.
La
Weltgeschichte est une politique philosophique et une philosophie politique. Si la sortie de la caverne au
Soleil est la sortie du stade narcissique ou
chacun croyait
tout être au stade de la société organique de la division du travail,
elle est en même temps un processus vers la mort : la
philosophia est l’étude de
la mort (
meletè thanatou;
Phédon, 81.a), effort d’atteindre la mort, une
quête
de la mort. Ceci parce qu’elle rapproche l’homme de l’esprit (
pneuma) qui régit
le tout. Le particulier se perd dans le général, le fleuve se déverse dans l’océan
ou, comme le dit l’apôtre, le
corps psychique (
sôma psychikon) se relève
(
egeiretai) en
corps spirituel (
sôma pneumatikon) (I
Cor., 15.44.1). La conscience d’être est toujours
conscience d’être particulier. La prise de conscience
de la « décision » est prise de conscience de la partialité et comme telle, elle est le
début de la philosophie comme conscience de l’incomplétude, comme
conscience
érotique. C’est pourquoi le philosophe doit rentrer dans la caverne. Dans la
caverne, il est particulier en tant que quête du général; hors de la caverne, il
est
(le) général.
En conséquence, la guerre ne se fait pas entre « étrangers » mais entre « frères ». Si les Juifs se sont autoproclamés le peuple élu, c’est qu’ils ont toujours eu
conscience que tous les hommes sont frères, de la descendance d’Adam. Judaïsme, christianisme, islam se font la guerre depuis deux mille ans : c’est parce
qu’ils sont « frères » les fils d’Abraham qu’ils se font la guerre. Tout comme les
sectes chrétiennes se sont massacrées depuis l’apparition du christianisme au
nom du Christ. Si les Espagnols ont massacré les Amérindiens, s’ils les ont mis
en esclavage, c’est qu’en eux ils ont reconnu leurs semblables, le « sous-proléta-riat » espagnol, pour reprendre ce mot à Pier Paolo Pasolini. Le différent ne
menace pas l’unique ; le semblable rend son existence contingente. Ce qui transforme les catégories « politiques » en catégories « philosophico-politiques » : si
l’étranger est mon « ennemi », mon frère est mon « ennemi juré » que je cherche
à « exterminer » par la guerre. Afin de ne point faire de tort à Weber, ajoutons
que la notion de « guerre » dans l’expression « guerre des dieux » se rapproche du
« conflit » simmélien. Même si les frontières entre les deux notions sont flottantes, le « conflit » est un processus qui peut conduire à une complexification des
rapports entre partis opposés. Les Nations-Unies, en tant qu’institution, sont
une telle formule de complexification des rapports entre États-Nations. La « guerre »
de Hitler contre le monde n’avait rien d’un processus de complexification : elle
consistait, purement et simplement, dans l’effort d’exterminer physiquement
tout être humain qui n’était pas aryen. En ceci, nous avons intérêt à distinguer
« conflit » et « guerre », même si, comme le sait bien Simmel, la solution des
conflits n’est pas toujours pacifique.
Le mouvement politico-philosophique remonte de la totalité du monde chaotique, chaos originaire vers la totalité du monde comme totalité parfaitement
ordonnée où tout est lié. Entre ennemis, le conflit crée des conceptions de plus
en plus complexes qui expliquent « plus » et « mieux » tendant vers l’impossibilité
même de tout parfaitement expliquer, car un être qui se reconnaîtra dans une
telle « conception » ultime n’a aucune raison d’exister.
[1]
Professeur de philosophie à l’Université de Heidelberg, le regretté Panajotis Kondylis
(1943-1998) n’a jamais cessé d’interroger les grands textes qui ont constitué le fond
de la
Aufklärung. « Moderne » par conviction, son œuvre accueille toutefois avec
clairvoyance et lucidité les transformations politiques et sociales qui ont bouleversé
les XIX
e et XX
e siècles. Grand connaisseur de Max Weber, il a essayé de rendre
compte des fonds anthropologiques de l’action humaine. Il a été récompensé par la
médaille Goethe et par le prix Humboldt pour l’ensemble de son œuvre.
[2]
Chercheur au Centre d’Études sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ – Paris 5), Panagiotis
Christias est chargé de cours au département de Sociologie à l’Université René Des-
cartes – Paris 5. Il enseigne également la sociologie politique à l’Institut de Travail
Social et de Recherches Sociales (ITSRS) à Paris.
[3]
Nous faisons ici référence aux travaux de Panajotis Kondylis ;
Macht und
Entscheidung.
Die Herausbildung der Weltbilder und die Wertfrage, Ernst Klett
Verlag für Wissen und Bildung, Stuttgart, 1984 ;
Der Philosoph und die Macht,
Hamburg, 1992 ;
Wissenschaft, Macht und Entscheidung in H. Stachowiak,
Pragmatik. Handbuch pragmatischen Denkens, vol.5, Hamburg (Meiner), 1995,
pp. 81-101.
[4]
Corpus omne, quod a viribus impressis non cogitur, uniformiter in directum
movetur.
[5]
Ce mot est très important. Il signifie
disposition,
pacte mais aussi
accord tacite ou
secret. D’où sa signification comme
testamentum, testament. S’agit-il d’un
contrat
social « primitif », entre l’individu et la collectivité, une disposition de la vie indivi-
duelle au service de la collectivité ? Nous ne pouvons pas considérer ici une telle
hypothèse.
[6]
En ce sens, la « valeur » équivaut au « rôle social». Weber parle ainsi d’« éthique »
:
éthique du politique, du scientifique, du guerrier. C’est en ceci que nous pouvons
parler d’une éthique « par-delà bien et mal».
[7]
La part du Diable, Flammarion, Paris, 2002.
[8]
Une Cité est un rassemblement de toutes les
Berufen,
de toutes les différences
nécessaires. Si le nombre de leurs habitants augmentait, les jeunes générations quit-
taient la mère patrie pour fonder une « colonie », c’est-à-dire investir un autre espace
géographique, de préférence inhabité.
[9]
Ce qui ne signifie pas que le phénomène « guerre » n’influence pas les « concep-
tions », voire notre « conception du monde ». Weber explique comment la bataille de
Marathon « fit la décision entre deux possibilités : d’un côté celle d’une culture
théocratico-religieuse […], et de l’autre côté la victoire de l’esprit hellénique libre,
tourné vers les biens de ce monde […]., (
Essais sur la théorie de la science, Agora,
Paris, pp. 278-279).
[10]
« La mode », in
La tragédie de la culture, Rivages, Paris, 1988, p. 126.