2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
La psychose de l’ennemi chez l’écrivain
Bernard Lonjon
[1]
L’ennemi, indispensable à l’équilibre d’une société, revêt diverses formes. Du
point de vue du littérateur, il peut être la censure, la critique littéraire ou la page blanche.
Survolant les deux derniers siècles littéraires, nous visualisons les différentes facettes de
l’ennemi : l’armée pour Darien, les juifs pour Daudet, Céline ou Drumont, la famille pour
Gide ou Mauriac, le livre lui-même pour les intégristes, les écrivains pour Barbey d’Aurevilly,
soi-même pour Bernanos. Charles Maurras, en inventant le bréviaire de la calomnie,
répond au terrorisme verbal de Léon Bloy. Les asociaux dont il est fait référence ont
parfois incité à la haine dans leurs écrits. Seuls les poètes parviennent à transcender l’état
de haine, si latent en chacun de nous...
Mots-clés :
Censure, critique, réification, intolérance, diabolisation.
Du désastre des grandes guerres, des bombardements inopportuns, des génocides incontrôlés ou des holocaustes dévastateurs, les hommes ont tenté à de
multiples reprises de tirer les enseignements pour que les deux mots
Plus Jamais
soient les premiers prononcés par les générations futures non clonées. Mais la
nature humaine incline toujours plus à la passion qu’à la raison. Telle est notre
tragédie. Semblable à celle de Racine lorsqu’il fait dire à Phèdre « Ah ! je t’ai trop
aimé pour ne pas te haïr ». L’homme a besoin d’un alter ego qui soit à la fois son
ami et son ennemi, semblable à lui et en même temps si différent. Dans sa pièce,
Racine a abusé dix-huit fois du mot
ennemi pour marquer l’implacable empreinte
de la haine qui est souvent le sentiment premier que l’on ressent au regard de
son ennemi comme l‘amour l’est vis-à-vis de son ami. Aujourd’hui, on se crée
des ennemis plus vite que l’on se fabrique des amis. Montaigne, à qui l’on demanderait pourquoi telle ou telle personne est son ennemie, s’empresserait
sans doute de répliquer aujourd’hui « parce que c’était lui, parce que c’était moi».
Ainsi, insidieusement, sourd une haine qui progressivement prend forme et
transmute un ami potentiel en ennemi réel. Dans la rue, l’ami policier qui veille
sur nous, se mue très vite malgré lui et malgré nous en ennemi à abattre. L’ennemi apparaît ainsi nécessaire, voire vital, à l’équilibre de nos sociétés.
Pourrions-nous imaginer un monde sans adversité, sans ennemi? Il est sans
doute indispensable pour notre propre survie que certains antagonismes demeurent irréconciliables de même que Freud rendaient Éros et Thanatos exclusifs et
irréconciliables. Le mal est-il réconciliable avec le bien ? L’absence d’ennemi ne
conduit-elle pas à terme à l’autodestruction d’une société ? Les exemples lointains des Incas ou proches des communistes pourraient nous aider à
réfléchir…Mais il est cependant vital de bien choisir ses ennemis. Comme nous
le rappelle Oscar Wilde
[2] : « Je choisis mes ennemis pour leur intelligence. Un
homme ne peut être trop soigneux dans le choix de ses ennemis.»
La censure est-elle ennemie de l’écrivain ? La critique est-elle son adversaire ? Qui sont les rivaux des écrivains auxquels ils consacrent la majeure partie de leur puissance créatrice ? L’écrivain, parfois, ne devient-il pas l’ennemi de lui-même, misanthrope anachorète, souffrant de solitude et de délaissement ?
Notre approche analytique sera concentrée sur quelques plumes redoutables
qui furent essentiellement efficaces à la fin du dix-neuvième siècle où nous plongerons allègrement après un bref survol de l’actualité, celle qui conduit souvent
de la bêtise à la haine.
Il n’est pas une soirée de télévision dans notre pays qui ne porte au pinacle
les deux vertus malheureusement partagées par le plus grand nombre à l’ombre
de ce nouveau siècle médiatique : la bêtise et la cupidité. Telle l’émission
Le
maillon faiblequi innove en promouvant le véritable ennemi à abattre : l’intelligence. Par analogie, il est des moments dans notre histoire littéraire où l’ennemi
prend différentes formes parfois contradictoires. Le premier ennemi de l’écrivain au petit jour n’est-il pas sa feuille immaculée où devront s’enlacer les mots
pour construire des phrases romantiques, des vers poétiques ou des essais polémiques ? La cruelle solitude du littérateur lui fait parfois prendre conscience que
le véritable ennemi est aussi celui qu’il redécouvre dans son miroir. D’autres
ennemis nombreux perturbent le travail solitaire de l’écrivain. Il peut en être ainsi
de la censure ou de la critique. Évoquons brièvement la récente affaire
Rose
bonbon
[3]. C’est évidemment la liberté d’expression dans un pays démocratique
qui est en jeu et qui est bafouée lorsque certains décideurs veulent bâillonner les
écrits qui heurtent, inquiètent ou choquent. L’on oublie trop vite la petite
Lolita
[4]
de Nabokov, les romans de Hardellet ou les textes de Sade (devenu immortel
grâce à La Pléiade). Rien ne peut justifier une telle interdiction. La protection de
nos enfants est-elle assurée pour autant ? Évidemment non. On rend simplement et scandaleusement hommage à la nouvelle Anastasie, cette censure, ennemie mortelle de l’écrivain. L’écrivain doit en toute circonstance demeurer libre.
Comme le lecteur d’ailleurs. De le lire ou pas.
Pour Georges Darien, l’ennemi est l’armée, telle qu’il la décrit dans son
premier livre
Biribi
[5] achevé en 1888. C’est son cœur de cible cette armée, réceptacle de toutes les mauvaises passions et de tous les vices. Cette armée qu’il
qualifie de cancer social, Darien va la combattre sa vie durant car elle prêche la
haine des peuples et glorifie le carnage (ce qui se vérifiera lors de la première
guerre mondiale). Il la combat aussi puissamment que les Juifs chez Édouard
Drumont
[6] qu’il exècre dans
Les Pharisiens
[7], son second ouvrage. Darien est
certainement intolérant, lui-même d’abord envers les autres lorsqu’il écrit : « La
haine est immortelle, l’ennemi est infini. » Il s’est toujours défini comme ennemi
du peuple en proclamant sa haine du pacifiste.
Chez quelques fous de Dieu intégristes, le livre lui-même est l’ennemi public
numéro un. C’est lui qu’on envoie au bûcher. Être condamné à mort pour avoir
écrit
Les versets sataniques
[8] ne démontre-t-il pas un réel dérèglement de notre société ? Les intellectuels et les écrivains en particulier sont les ennemis des intégristes parce qu’ils sont spécialistes du doute. Plus on accumule de vérités scientifiques, techniques ou morales, plus on augment le savoir et plus le doute s’installe
et moins la vérité devient unique. L’écrivain dès qu’il réfléchit et doute crée une
insupportable fracture de l’univers intégriste, celui qu’il rêve. On brûle les livres
comme on brûlait les sorcières parce qu’ils excitent et suscitent des sentiments
qui devraient rester cachés. L’écrivain est le diable tentateur…
Les ennemis de Léon Daudet furent plus nombreux que ses amis. Il les avait
choisis avec intelligence. Le plus célèbre d’entre eux, au moment de l’affaire Dreyfus
qui divisa notre pays, fut le journaliste et compatriote de Dreyfus : Joseph Reinach,
qu’il n’hésita pas à qualifier de « hurluberlu velu à la voix de bois, redondant,
l’être le plus vide et le plus nul qu’il soit possible de rencontrer sur cette planète ».
Il se choisira également une femme en la personne de la comtesse de Martel
(Gyp) qu’il vilipende chaque semaine lorsque « l’authentique et authen-toc petite
vicomtesse au frais minois celtolatin » écrit dans La Libre Parole.
En revanche, les ennemis de Henri Rochefort, révolutionnaire et ancien communard averti, pourraient être recherchés parmi ses amis. Cet homme, profondément attaché à son pays, a pris très tôt le parti de la France, de la vaillance et
de l’intelligence de ses chefs militaires, de la verve de ses écrivains et de la vision
équilibrée et novatrice de ses artistes. Mais il exècre Émile Zola qu’il compare « à
un pot de chambre plein » et le classe ainsi au même niveau que ses ennemis
héréditaires Édouard Drumont et Jules Lemaître.
Chez Mauriac, l’ennemi se glisse incognito au sein même de la famille. Son
univers romanesque, baigné d’impudeurs obscènes et de relations troubles et
perverses de la parenté, se focalise sur les rancœurs et les haines qui déclenchent
les plus folles passions. L’ennemi intérieur se transmet au fil des générations
pour assouvir des désirs de vengeance séculaires. L’enracinement familial dans
la province profonde que décrit fort justement Mauriac
[9] fait le lit de la haine et
développe une conscience de l’ennemi à abattre qui, en touchant sa propre
chair, crée un malaise récurrent.
Tout comme le Gide des
Nourritures terrestres
[10] et sa célèbre imprécation « Familles, je vous hais ! » qui lui permet de glorifier l’instabilité et le désir de
vagabondage (que pourraient revendiquer les raveurs de notre époque) tout en
officialisant sa différence. Ici l’ennemi regroupe toutes les valeurs les plus sacrées
de la morale bourgeoise. Gide lui-même se diabolise en devenant le ver qui pénètre le fruit familial et l’ennemi à combattre. La France vichyste, celle de la trilogie
« Travail, Famille, Patrie », a trouvé en l’auteur de
L’immoraliste son ennemi
juré, celui qui a provoqué le chaos et l’effondrement moral de la société en
promouvant une génération de jeunes gens déliquescents, fourbes et orgueilleux
qui ont condamné notre pays à être livré à l’ennemi!…
Barbey d’Aurevilly trempe sa plume acerbe dans le réservoir des écrivains de
son temps. Ils sont tous ses ennemis (sauf quelques protégés comme Lamartine
et Vigny qu’il admire) et n’hésite pas à les combattre dans les revues et journaux
de son époque :
Le Pays, Le Figaro, Le Nain Jaune. Ses brûlots sont radicaux
et ses terribles jugements sans appel, y compris lorsqu’il fustige Hugo, s’irrite de
Flaubert, maltraite Sainte-Beuve ou corrige sévèrement les vers verlainiens ou
mallarméens. Dans
Les ridicules du temps
[11], il se transforme en moraliste et n’hésite pas à se désigner de nouveaux ennemis : les actrices de théâtre telles
Olympe Audouard ou Louise Colet, mais aussi George Sand qu’il abhorre. Ce
railleur empli d’amertume que fut Barbey avait besoin d’ennemis visibles pour
exercer son talent et sa verve polémiste s’est développée grâce à eux.
Léon Bloy quant à lui ne fait pas dans la dentelle non plus. Même dépourvus
de talent, ses amis ont du génie et il les honore à tout instant de son existence.
Même géniaux, ses ennemis sont de vils crétins qu’il s’attache à combattre sa vie
durant. Bloy est un partisan de l’absolu lorsqu’il écrit par exemple : « Je ne puis
admettre une minute qu’on ait le droit de m’admirer quand on admire Drumont.
Il faut choisir. » Et pourtant ! Cet homme qui exècre Drumont en répondant à
La
France juive avec
Le Salut par les Juifs
[12] sera un anti-dreyfusard notoire comme lui !… Alors Bloy choisit ses ennemis en vieux lion hargneux qui n’hésite pas à
griffer tous azimuts. Ainsi en est-il de la littérature catholique ou de la république
athée et renégate qui le brouillèrent avec tous les écrivains de son époque. Sa vie
durant, cet anarchiste nostalgique de la Commune aura vilipendé et pourfendu
gens de toutes sortes, voyant des ennemis potentiels en chacun d’eux, s’insurgeant contre le sermon délétère d’un curé pourtant bienveillant, dénigrant l’apparition de l’automobile ou méprisant un ami qui refuse de l’héberger.
Son antithèse semble être Georges Bernanos pour qui l’ennemi est celui qui
hait son prochain, quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise. Ses ennemis à lui sont les
intolérants. Il soulage sa bile en frappant (non pas au hasard comme l’écrit Claudel)
sur des cibles choisies et non individualisées : l’État et l’Église. Souvent les personnages de ses romans se reconnaissent comme ennemis d’eux-mêmes, ce qui
parfois les conduit au suicide. Ainsi Mouchette dans
Sous le Soleil de Satan
[13]
qui se hait de manière sordide ou le curé du
Journal d’un curé de campagne
[14]
qui raconte « qu’il est plus facile que l’on croit de se haïr ». Cette haine de soi,
largement développée par Bernanos dans son œuvre est pourtant un phénomène banalement universel comme l’ont démontré Freud et Lacan, même si en
temps de paix, elle peut paraître un luxe. L’ennemi, en cas de tempête, revient
vite en la personne de l’autre et les philanthropes se raréfient.
Louis-Ferdinand Céline est sans doute le plus paradoxal des auteurs que
nous venons de survoler. C’est bien lui qui, soutenu par toute la gauche des
années 30 (Aragon et Elsa en tête de cortège), a publié le picaresque
Voyage au
bout de la nuit
[15], où la tempête des mots fait rage contre ses ennemis : la
guerre, l’argent et la bourgeoisie. C’est bien lui qui, à Médan, prononce un hommage appuyé à Zola le dreyfusard. Et c’est aussi lui qui, peu après, publie
Bagatelles pour un massacre
[16] qui résonne comme un coup de tonnerre dans le
monde des lettres en reprenant en les décuplant les invectives antisémites de
Drumont. Mais les vrais ennemis de Céline restent ses éditeurs. Il refuse de devenir l’ami de Denoël après la publication du
Voyage auquel il écrit : « Je hais tout
ce qui ressemble à de l’intimité, de l’amitié et de la camaraderie. » Il a des échanges virulents avec Gaston Gallimard qu’il traite de paltoquet et de vieux maquereau et il n’hésite pas à écrire à son ami Albert Paraz : « Tous les éditeurs sont des
charognes. » Ainsi le pire ennemi pour l’écrivain serait son éditeur !
Mais pour de nombreux auteurs, l’ennemi n’est-il pas la littérature elle-même ?
Celle que l’on qualifie de classique pour son époque. Ce qu’a cherché à faire par
exemple Isidore Ducasse, le célèbre comte de Lautréamont dans
Les chants de
Maldoror
[17] (pour lequel Léon Bloy avait une grande admiration – enfin ! – telle
qu’il l’écrit dans
Le Désespéré
[18]). La violence et le lyrisme sauvage de ce texte
pourraient faire penser à un auteur marginal qui cherche à désintégrer tout le
système littéraire (comme tenteront de le faire les adeptes du Nouveau Roman
dans les années 1950-60, notamment dans les romans de celui qui fut leur pape :
Alain Robbe-Grillet).
De nombreux écrivains ont cherché à casser la syntaxe, à brimer la narration, à inventer des mots nouveaux. Raymond Roussel
[19] en usant et abusant des
jeux de mots et autres calembours y est sans doute parvenu, ce qui l’a classé très
vite dans les excentriques ou les fous littéraires chers à André Blavier
[20].
La critique comme ennemi de la littérature ? Vérifions ensemble ce qu’apporte la critique littéraire moderne à la littérature de nos jours. On peut parfois
se demander si le critique littéraire ne recherche pas à écrire comme le premier
de la classe et si la globalité de son art n’est pas contenue dans son texte hebdomadaire. La frustration transparaît souvent dans ses écrits car il essaie de nous
démontrer qu’il est érudit, qu’il a lu beaucoup de livres. Le critique littéraire est
friand de formules comme le député moyen dans les couloirs de l’Assemblée
Nationale. Le paraître, même superficiel, devient plus important que l’être. Alors
qu’on lui demande une analyse plus personnelle, un compte rendu de sa propre
expérience de lecture, il se contente d’enchaîner ses propres connaissances de la
littérature actuelle, quelques références à de grands textes classiques (voire d’auteurs
latins) et des formules-chocs sans appel. Il serait sans doute plus profitable à
notre littérature contemporaine d’observer des critiques réelles, y compris négatives. Car la critique négative reste une critique qui peut permettre à certains
d’aimer le livre. Comme l’écrit Kundera
[21] : « Ce qui déplait dans l’œuvre d’un
créateur, c’est ce qu’elle a d’unique.»
Terminons notre survol littéraire en zoomant sur la période néo-romanesque
du milieu du 20e siècle. Nous notons par exemple dans le dialogue Barthes –
Robbe-Grillet
[22] :
- Roland Barthes : « …D’ailleurs, c’est le livre de moi (il parle de Michelet par
lui-même), d’une part, dont on parle le moins, et, d’autre part, que je supporte le mieux. »
- Alain Robbe-Grillet : « Eh oui, tu auras bientôt autant d’ennemis que d’admirateurs, Dieu soit loué ! car une carrière romanesque ne peut se faire que sur
des ennemis de toute façon… »
Chez Robbe-Grillet, comme chez Camus ou Kafka, l’ennemi est très souvent la
société, le social, voire l’homme lui-même en tant qu’individu. C’est en effet
Kafka qui a probablement été le précurseur de la transformation radicale du
roman qui jusqu’à lui se concentrait sur la biographie et la chronique sociale
d’une époque, reflétant la société telle qu’elle est ou telle qu’elle était, authentique et
réaliste. Le monde absurde de Kafka
[23] comme celui de
L’Étranger
[24] de Camus,
celui de
La Nausée
[25] de Sartre ou le monde composé d’objets de Robbe-Grillet
correspond à l’analyse de la réification telle qu’elle a été développée par Marx et
les marxistes ultérieurs. Ce fétichisme de la marchandise démontré par Marx
dans
Le Capital
[26] et qui conduit nos sociétés à donner aux objets inertes une
valeur économique a été le grand leitmotiv des apôtres du Nouveau Roman dans
le sillage de leur chef de file Robbe-Grillet. En cela, le véritable ennemi de ces
écrivains fut l’homme par le fait même que dans les romans classiques, les objets
n’ont une existence et une importance primordiale que parce qu’il existe une
relation entre eux et les individus d’une société (comme dans la société capitaliste
occidentale qui s’est progressivement élaborée au cours de ce dernier siècle).
Notons cependant que, même dans ses romans tels
Le Voyeur
[27],
Les Gommes
[28] ou
La Jalousie
[29] dans lesquels l’objet occupe une place prépondérante, il
existe une tentative de sentimentalité de cet objet, comme pour éviter les foudres
marxistes et ses multiples révoltes contre la déshumanisation…
Et pour conclure, rêvons avec les poètes du 19e siècle. Prenons deux exemples de « traitement » de l’ennemi par deux incontournables travailleurs acharnés
de la rime juste et riche : Baudelaire et Verlaine. Le premier dans son sonnet
justement intitulé
L’ennemi issu des
Fleurs du Mal
[30] décrit la métaphore classique de l’âme baudelairienne déchirée entre l’amour de la Beauté qu’il cherche
souvent en vain dans l’écriture poétique, et le doute profondément ancré en lui
sur ses capacités et son manque de pugnacité. L’obscur ennemi dont il est question dans le second tercet est bien sûr le traditionnel et incontournable spleen qui
le vampirise et dont il cherche à s’exorciser. Celui de Verlaine
L’ennemi se
déguise en ennui issu de
Sagesse
[31] est moins traditionnel dans sa forme. Il
travestit l’ennemi tour à tour en ennui pour tenter de le tromper, en chair pour
essayer de le tenter ou en ange de lumière pour le troubler et le pousser face à
ses dernières utopies. L’humilité vient de la résistance à ses tentatives diaboliques.
L’ennemi se cache partout. Il se travestit en ami. Il devient un leurre romanesque ou une cible poétique. La critique littéraire alimente les tensions rituelles
entres écrivains et éditeurs. Mais l’auteur demeure le maître. L’éditeur esclave
ronge son frein dans l’attente de pouvoir un jour cloner ses meilleurs poulains ou
d’automatiser la créativité romanesque des individus. Mais l’écriture automatique
inventée par les surréalistes a vécu ! Et si l’écrivain venait à ne plus avoir d’ennemis, pas plus que l’éditeur, la littérature aurait-elle une chance de survivre dans ce
chaos imaginaire ?
·
L. Goldmann, Marxisme et sciences humaines, Gallimard, 1970, 361 p.
·
P.J. Johnson, Camus et Robbe-Grillet, Nizet, 1972, 126 p.
·
B. Joubert, Anthologie érotique de la censure, La Musardine, 2001, 428 p.
·
G. Lukacs, Histoire et Conscience des Classes, Éditions de Minuit, 1984, 417 p.
·
Colloque de Cerisy, 2 tomes, Robbe-Grillet, Union Générale d’Éditions, Collection 10/
18 –1976, 446 et 433 p.
[1]
Libraire expert, spécialiste en littérature des 19
e et 20
e siècles.
[2]
Oscar Wilde,
Le crime de Lord Arthur Savile, Le Livre de Poche, 1979
[3]
Nicolas Jones-Gorlin,
Rose Bonbon, Gallimard, 2002, 226 p.
[4]
Vladimir Nabokov,
Lolita, Gallimard, 1973, 501 p.
[5]
Georges Darien,
Biribi, Union Générale d’Éditions, Collection 10/18, 1970, 383 p.
[6]
Édouard Drumont,
La France juive, Marpon et Flammarion, 1886, 199 p.
[7]
Georges Darien,
Les Pharisiens, Union Générale d’Éditions, Collection 10/18, 1978,
311 p.
[8]
Salman Rushdie,
Les versets sataniques, Bourgois, 1989, 587 p.
[9]
François Mauriac,
Le nœud de vipères, Calmann Lévy, 1939, 256 p.
[10]
André Gide,
Les Nourritures Terrestres, Nouvelle Revue Française, 1917, 237 p.
[11]
Jules Barbey d’Aurevilly,
Les Ridicules du Temps, Rouveyre et Blond, 1883, 188 p.
[12]
Léon Bloy,
Le Salut par les Juifs, Mercure de France, 1946, 212 p.
[13]
Georges Bernanos, Sous
Le Soleil de Satan, Plon, 1950, 367 p.
[14]
Georges Bernanos,
Journal d’un curé de campagne, Plon, 1952, 255 p.
[15]
Louis-Ferdinand Céline,
Voyage au bout de la nuit, Denoël, 1942, 384 p.
[16]
Louis-Ferdinand Céline,
Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1938, 381 p.
[17]
Lautréamont,
Les Chants de Maldoror, Hachette, 1976, 159 p.
[18]
Léon Bloy,
Le Désespéré, Mercure de France, 1953, 265 p.
[19]
Raymond Roussel,
Impressions d’Afrique, Alphonse Lemerre, 1932, 455 p.
[20]
André Blavier,
Les fous littéraires, Henri Veyrier, 1982
[21]
Milan Kundera,
L’art du roman, Gallimard, 1986, 199 p.
[22]
Alain Robbe-Grillet,
Pourquoi j’aime Barthes, Christian Bourgois, 1978, 60 p.
[23]
Franz Kafka,
La Métamorphose, Gallimard, 1946, 223 p.
[24]
Albert Camus,
L’Étranger, Gallimard, 1942, 159 p.
[25]
Jean-Paul Sartre,
La nausée, Gallimard, 1953, 252 p.
[26]
Karl Marx,
Le Capital, critique de l’économie politique, Traduction de Joseph
Roy, Éditions Sociales, 1957, 384 p.
[27]
Alain Robbe-Grillet,
Le Voyeur, Éditions de Minuit, 1988, 254 p.
[28]
Alain Robbe-Grillet,
Les Gommes, Éditions de Minuit –1990, 264 p.
[29]
Alain Robbe-Grillet,
La Jalousie, Éditions de Minuit –1990, 217 p.
[30]
Charles Baudelaire,
Les Fleurs du Mal, Poulet Malassis et de Broise, 1861, 319 p.
[31]
Paul Verlaine,
Sagesse, Société Générale de Librairie Catholique, 1881, 106 p.