Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804142434
134 pages

p. 41 à 50
doi: en cours

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no 80 2003/2

2003 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

L’ennemi comme monstre

Une réflexion sur la séparation entre le bien et le mal, à partir d’une analyse des conditions d’émergence et de l’usage symbolique de l’image monstrueuse d’Hitler  [1]

Paschalis Ntagteverenis
Dès le début de la guerre froide et jusqu’à la guerre en Irak, la figure de Adolf Hitler a été impliquée dans le discours qui visait à la « diabolisation » des nouveaux ennemis. Ce recours constant à l’image du monstre Hitler obéit à la même logique que l’application du monstre juif par le régime nazi : une logique qui part de la séparation absolue entre le Bien et le Mal, pour arriver à la justification de la domination. Dans cet article, nous essayons d’examiner cette logique, sa structure et ses conditions de réalisation à partir d’un cas concret, celui des conditions d’émergence et du rôle symbolique du monstre Hitler, pour nous interroger sur la possibilité de l’apparition d’une logique fraternelle, alternative par rapport à la logique de la domination et la séparation majeure qui la supporte. Mots-clés : Monstre, diabolisation, propagande. From the beginning of the Cold War to the Gulf War, the image of Adolph Hitler is implicated to the discourse of presenting the enemy as the « devil » himself. This instinctive association of the Hitler monster to the enemy follows the same logic as the one behind the transformation of the Jew in monster by the Nazi regime. This logic is the absolute distinction between Good and Evil, which justifies domination. This article examines the structure of this logic as it is used in a historical case like the emergence of the symbolical status of the Hitler monster. Opposite to this logic, we are questioning the apparition of a fraternal logic, which does not depend on the structure of separation between Good and Evil. Keywords : monster, devilisation, propaganda.
Il n’y a rien de pire que ceux qui veulent faire le bien, en particulier le bien pour les autres.
M. Maffesoli, La part du diable [2]
Le vingtième siècle nous a appris que le premier acte de guerre ne se réalise pas dans les champs de bataille mais dans le champ de la propagande : il s’agit de l’effort qui vise à « diaboliser » en quelque sorte l’ennemi pour justifier le déclenchement de la guerre. Quelquefois, cet effort va jusqu’à l’identification de l’adversaire au Mal absolu qui scandalise et perturbe les belles âmes. C’est le cas des trois dernières guerres dans lesquelles les pays d’Occident ont participé en commun : la guerre contre l’Irak en 1991, la guerre contre l’ex-République Fédérale de Yougoslavie en 1999 et la guerre contre l’Afghanistan en 2002, ainsi que la nouvelle guerre – cette fois préventive – contre l’Irak qui se prépare [3]. À l’exception de la guerre contre l’Afghanistan où le contexte de terrorisme international a permis la « diabolisation » du régime taliban, dans tous les autres cas, l’identification de l’adversaire au Mal a été effectuée par le biais des similitudes supposées entre l’ennemi et Adolphe Hitler et le régime totalitaire nazi [4]. Néanmoins, ce qui rend très intéressant ce retour en force de l’image monstrueuse d’Hitler, c’est le fait qu’il ne se restreigne pas aux besoins d’une « diabolisation » de l’ennemi du moment, mais il légitime aussi la réactivation et même l’enrichissement des mécanismes du droit international, dotés d’un pouvoir de punir, qui se sont formés à la fin de la deuxième guerre mondiale, pour répondre à l’exigence de punition des dirigeants du régime national-socialiste et d’empêchement des cruautés pareilles. Ainsi, des nouveaux procès de Nuremberg ont lieu et d’autres se préparent.
Pour éviter tout malentendu, il faut préciser que l’objectif de cet article n’est pas la critique des choix géopolitiques des pays d’Occident ou des moyens utilisés pour leur réalisation. Notre but est d’examiner le rapport entre la séparation Bien/Mal et une logique de domination propre à la pensée occidentale (celle qui correspond à la libido dominandi) [5]à partir d’un cas concret, celui des conditions de naissance et du rôle symbolique du monstre Hitler. Plus précisément, dans la première partie, nous recourrons à l’analyse archétypale de C.-G. Jung sur l’état d’esprit des Allemands de l’époque, pour saisir ce qui a permis la réalisation des monstruosités national-socialistes. Ensuite, nous essayerons de dresser les caractéristiques du monstre Hitler en s’appuyant sur la généalogie du monstre effectuée par M. Foucault, et de fixer son usage par des systèmes de pouvoir. Dans la dernière partie, il sera question de la reconnaissance de l’« ombre », c’est-à-dire du côté obscur de la nature humaine, comme condition préalable d’un dépassement de la logique de la domination.
 
L’archétype « Wotan » et « le monstre juif »
 
 
« Si l’on veut préciser le diagnostic qui s’impose pour Hitler, il faut sans doute s’arrêter à celui de pseudologie fantastique, c’est-à-dire à cette forme de l’hystérie qui est caractérisée par une aptitude particulière du malade à croire à ses propres mensonges [6]. » Voilà comment C.-G. Jung définit les troubles mentaux de A. Hitler. Néanmoins, cet homme serait totalement inconnu s’il n’était pas le chef, pendant douze ans, d’une nation de quatre-vingt millions d’individus et nous ne connaîtrions rien sur son psychisme perturbé. Autrement dit, il n’y aurait pas de monstre Hitler si les Allemands de l’époque ne se laissaient pas convaincre par l’idéologie fasciste du parti national-socialiste. Pourquoi donc les Allemands ont-ils cru un menteur pathologique ? « Jamais le peuple allemand ne se serait laissé prendre aux gesticulations d’Hitler […] si ce personnage […] n’avait pas été le reflet d’une hystérie communément allemande. » (Jung, A.C., p. 140) Le même auteur, dans un article prophétique de 1936 [7], a corrélé cet état d’hystérie au réveil de l’archétype de Wotan, dieu germanique des tempêtes et de l’effervescence, qui déchaîne les passions et les appétits combatifs.
L’implication de l’archétype de Wotan pour la compréhension des faits qui ont suivi la prise du pouvoir par les nazis témoigne de la conception jungienne de l’émergence du national-socialisme comme une expression de l’inconscient collectif. Pour saisir donc, ce qui s’est passé, il est permis de recourir aux récits mythologiques « qui nous viennent des époques où l’on n’expliquait pas encore tout par l’homme, où l’on ne ramenait pas tout à ses possibilités limitées, mais où l’on trouvait les causes plus profondes dans les domaines de l’âme et dans ses puissances autonomes. L’intuition la plus reculée a toujours incarné ces puissances en des dieux. […] C’est pourquoi l’on peut parler de l’archétype Wotan, qui, en tant que facteur psychique autonome, produit des effets collectifs et qui esquisse, précisément par cette transcription dans les faits et la vie, une image de sa propre nature » (Jung, Wotan, p. 80-81).
Selon la mythologie germanique, Wotan est présenté comme le dieu des tempêtes et de l’errance, le lutteur, le dieu des souhaits et de l’amour, le seigneur des morts, le maître des Einherjes (combattants d’élite), le devin des énigmes, le magicien et le dieu des poètes [8]. Il incarne donc, aussi bien le côté instinctif et émotionnel que le côté intuitif et inspiré de l’inconscient. Ce sont ces qualités du dieu errant qui amène Jung à considérer la prise du pouvoir par Hitler comme une sorte de « possession » du peuple allemand par Wotan [9]. Cette « possession » est interprétée par le même auteur [10] comme un déchaînement des forces de l’inconscient collectif allemand, comme un mouvement compensateur de celui-ci qui veut contrebalancer une attitude consciente qui n’est pas saine. Cette attitude consciente malsaine, qui constitue la condition préalable de la « possession » en question, « est l’accumulation des masses citadines, industrialisées, c’est-à-dire occupées à des travaux spécialisés et monotones, masses humaines déracinées qui ont perdu les instincts les plus sains, jusqu’à l’instinct de conservation » (Jung, A.C., p. 133). Ce déracinement introduit par le mode de vie moderne, en combinaison avec la défaite allemande à la première guerre mondiale, la catastrophe économique issue du krach de 1929, ainsi que la qualité du système pédagogique allemand qui favorisait la discipline et l’obéissance, ont engendré la diffusion des sentiments d’infériorité et de culpabilité chez les Allemands. Selon Jung, la perception intuitive et confuse des ces sentiments peut provoquer une dissociation hystérique de la personnalité, qui consiste pour l’essentiel « dans le fait que la main gauche du sujet qui en est atteinte ignore ce que fait la droite, qu’il voudrait rendre inexistant tout ce côté de sa personne que l’on a dénommé “l’ombre” et qu’il cherche chez les autres tout ce qui en lui est obscurité, faute, péché, infériorité. Par suite, un pareil sujet se voit perpétuellement entouré d’êtres incompréhensifs, malveillants, nuisibles, d’êtres de seconde zone, qui justifient qu’on les qualifie de “sous-humains” et que l’on doit exterminer pour préserver sa propre grandeur et sa propre perfection » (Jung, A.C., p. 138). Ainsi, Jung arrive-t-il à considérer l’histoire du troisième Reich comme une histoire d’un peuple atteint d’hystérie, c’est-à-dire, d’un peuple qui a projeté primordialement sur les Juifs, son obscurité refusée. Ce n’était pas donc, par hasard que le réveil de Wotan a coïncidé avec le retour en force du « monstre juif ».
Cette analyse archétypale des événements tragiques qui ont amené à l’apparition du monstre Hitler comme une personnification des atrocités commises par le régime nazi, nous offre la possibilité de comprendre les étapes du passage de la séparation absolue entre le Bien et le Mal à la justification de la logique de domination : d’abord, la dénégation de l’obscurité de notre nature humaine, ensuite sa projection à autrui qui se transforme en un « sous-humain », ce qui légitime en dernière instance notre domination sur lui, une domination qui peut atteindre jusqu’à son extermination pour assurer notre supériorité. On retrouve donc dans l’hystérie allemande une réplique restreinte de la croyance en la supériorité de la civilisation occidentale, qui, en continuant à penser ses rapports à l’altérité sous le même angle, c’est-à-dire en continuant à la considérer comme le Mal, a exterminé des millions de femmes et d’hommes dits « primitifs ». C’est pour cela que la réponse de Jung à la question « Qu’auraient pu faire les Allemands ? » reste toujours actuelle : « Chaque Allemand aurait dû avoir vu en Hitler sa propre “ombre” personnelle, son pire danger. Chaque homme a le devoir de prendre conscience de cette “ombre” et d’apprendre à la régir [11]. »
 
Le monstre Hitler comme facteur de la séparation entre le Bien et le Mal
 
 
Jung n’est pas le seul penseur qui insiste sur le psychisme perturbé d’Hitler. Dans la plupart de la philologie consacrée au chef du troisième Reich, celui-ci est présenté comme un fou criminel, motivé par sa volonté de pouvoir. Si nous voulons maintenant identifier Hitler à partir de ces caractéristiques (folie criminelle, abus de pouvoir) à une des figures du monstre proposées par Michel Foucault dans sa généalogie des anormaux [12], ce serait le monstre moral et plus précisément le monstre politique. Selon l’auteur, ce dernier fut incarné pour la première fois dans la figure de Louis XVI, inaugurant ainsi un retournement dans les rapports entre la monstruosité et le crime.
Dès le Moyen Âge et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, « le monstre humain » a fait son apparition dans un domaine que Michel Foucault appelle juridicobiologique. Ce qui différencie le monstre humain par rapport aux catégories de la difformité et de l’infirmité, c’est le fait qu’il est, dans son existence même et dans sa forme, non seulement une violation des lois de la nature, mais une violation des lois de la société : « Pour qu’il y ait monstruosité, il faut que cette transgression de la limite naturelle, cette transgression de la loi-tableau soit telle qu’elle se réfère à, ou en tout cas mette en cause, une certaine interdiction de la loi civile, religieuse ou divine ; ou qu’elle provoque une certaine impossibilité à appliquer cette loi civile, religieuse ou divine [13]. » (Foucault, Les anormaux, p. 59) Le monstre humain, donc, était la forme naturelle de la contre-nature et il constituait une infraction qui se mettait automatiquement hors la loi ou au moins, elle mettait en cause son application. C’était cette particularité de la monstruosité – sa perception comme une transgression de tout un système de lois, que ce soit des lois naturelles ou juridiques – qui a amené à la reconnaissance en elle d’un statut criminel. Donc, c’était la monstruosité qui, en elle-même, était criminelle.
À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, ce rapport entre la monstruosité et la criminalité s’inverse : ce n’est plus la criminalité qui constitue un exposant nécessaire de la monstruosité ; c’est la monstruosité qui devient maintenant un qualificatif éventuel de la criminalité. Autrement dit, tout criminel pourrait bien être un monstre, tout comme autrefois le monstre avait une chance d’être un criminel. C’est le passage de la monstruosité naturelle à la monstruosité de la conduite, au monstre moral. La raison de ce changement doit être recherchée, selon Foucault [14], du côté de ce qu’il appelle la nouvelle économie du pouvoir de punition.
Dans le droit classique, le crime était crime dans la mesure où il atteignait le souverain, c’est-à-dire ses droits et sa volonté qui s’exprimaient dans les lois. La punition donc, était sa vengeance, elle constituait le rétablissement rituel de sa force. C’était pour cela que sa caractéristique était l’excès par rapport au crime commis et non pas une conception d’égalité ou d’inégalité mesurable. Ainsi, la nature du criminel ne constituait-elle pas un élément inhérent à la procédure de la punition. Dès la fin du XVIIIe siècle, au contraire, la nouvelle économie du pouvoir de punir porte son intérêt sur la nature du criminel, dans son effort de trouver une unité de mesure liant le crime à sa punition. Plus précisément, cette nouvelle organisation du pouvoir de punir a engendré trois grands changements : « Premièrement, on a – à la fin du XVIIIe siècle – un pouvoir de punir qui va s’appuyer sur un réseau de surveillance si serré que le crime, en principe, ne pourra plus échapper. […] Deuxièmement, la nouvelle technologie du pouvoir de punir va lier le crime et sa punition, d’une façon nécessaire et évidente, par un certaine nombre de procédés […]. Enfin, troisième caractère de cette nouvelle technologie du pouvoir de punir, la punition devra s’exercer de telle manière qu’on punira juste autant qu’il est nécessaire pour que le crime ne recommence pas, et rien de plus. » (Foucault, Les anormaux, p. 81) D’où l’exigence d’une unité de mesure entre le crime et sa punition, une unité qui prendra forme dans le concept de « l’intérêt » du crime : il constituera le principe de l’apparition du crime et de sa répétition, son support naturel que la punition doit neutraliser. Dans la mesure où cet intérêt viole l’intérêt de tous les autres, il se manifeste comme un intérêt irrégulier, déviant et non conforme à la nature même de tous les intérêts qui, selon la perception de l’époque du contrat social, consiste en la liaison réciproque et au renoncement de l’affirmation solitaire. Ainsi, le criminel se présente-t-il comme l’individu de nature, l’homme des forêts en quelque sorte, qui ignore que la nature même de son intérêt est d’accepter le jeu des intérêts collectifs. Il incarne, donc, une autre forme de la nature contre nature, à savoir, il est un monstre.
La poursuite de l’intérêt personnel en opposition à tous les autres qui constitue, dès le XIXe siècle, le fond de la pathologie criminelle, sera aussi la preuve de la parenté entre le criminel et le souverain : tous les deux font valoir leurs propres intérêts contre les lois et les intérêts du corps social auquel ils appartiennent ; tous les deux rompent, donc, le pacte social fondamental. Néanmoins, en opposition au criminel qui rompt le pacte de temps en temps, lorsque son intérêt le lui commande, le tyran despotique le fait de façon permanente. Il effectue le crime par excellence, celui de rompre totalement le pacte social, puisqu’il pose en permanence sa violence, ses caprices, sa non-raison, comme loi générale ou comme raison d’État. Par conséquent, ce qui est inhérent à sa nature – son pouvoir despotique – s’identifie à une contre-nature. Ainsi, le souverain tyrannique constitue-t-il, selon Foucault [15], la première figure du monstre moral.
La construction de l’image monstrueuse d’Hitler empruntera ses caractéristiques essentielles à l’image du roi monstre : il est présenté lui aussi comme un tyran qui pose son intérêt déviant et d’une nature démente – sa volonté de puissance et de domination – comme raison d’État, en rompant ainsi tout pacte politique national (le système démocratique et ses institutions) et international (des engagements allemands issus du traité de Lausanne, jusqu’à la carte politique européenne). Cette volonté de domination, qui conduira au déclenchement de la deuxième guerre mondiale, attachera aussi Hitler à la thématique de l’anthropophagie, inhérente à la représentation de Louis XVI pendant la Révolution Française, qui insistait sur le côté cannibale du souverain avide du sang de son peuple. Néanmoins, l’ampleur de l’anthropophagie hitlérienne, qui a dépassé les frontières allemandes pour s’exercer dans toute l’Europe occupée, et l’originalité des méthodes utilisées (centres d’extermination, transformation des cadavres humains en matière première pour l’industrie, etc.), des méthodes très rationalistes et pour cela très efficaces, ont laissé d’Hitler l’image de l’incarnation du Mal absolu dans la mémoire collective des peuples européens de l’après-guerre.
La victoire des Alliés sur l’Allemagne en 1945, conçue comme une victoire sur le Mal absolu, a annexé les puissances victorieuses au côté du Bien et a légitimé de facto leur rôle primordial sur la scène planétaire. Néanmoins, dès le début de la guerre froide et de la bipolarisation du monde en deux camps, nous constatons un recours à l’image monstrueuse d’Hitler par les propagandes impliquées, qui a visé à l’identification du nouvel adversaire au Mal absolu : du côté des pays de l’Occident, on voit l’effort d’identifier le stalinisme au régime nationalsocialiste ; dans le bloc soviétique, l’hostilité des pays capitalistes était interprétée comme la continuité de l’attaque impérialiste de l’Allemagne nazie. Dans les deux cas, la référence à Hitler et à son régime totalitaire et impérialiste a comme objectif d’affirmer que le combat contre le Mal n’est pas terminé, parce que celui-ci a été réincarné dans le camp adverse. Cette implication de l’image symbolique d’Hitler à la division du monde entre le Bien et le Mal avait deux conséquences majeures pour les systèmes de pouvoir des deux camps : elle assurait que le Mal habitait de l’autre côté des frontières établies par la guerre froide (en principe bien sûr, puisqu’il y avait aussi des ennemis intérieurs) et elle faisait appel à la nécessité d’un nouveau triomphe sur sa réincarnation. On retrouve, donc, le schème interprétatif de la possession allemande élaboré par Jung : refus du Mal, sa projection sur l’autre, nécessité de la domination sur lui comme épreuve finale de la supériorité du « Bien ».
Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc de l’Est, on observe un retour en force de l’image monstrueuse d’Hitler, surtout dans les guerres contre l’ex-République Fédérale de Yougoslavie et contre l’Irak. La raison de cette réactualisation symbolique doit être recherchée dans le caractère spécifique de ces guerres nommées « interventions militaires internationales ».
À première vue, l’implication du monstre Hitler dans ces expéditions militaires obéit aux même exigences que son application à la guerre froide : « diabolisation » de l’adversaire à partir des similitudes existant entre le régime nazi et les nouveaux régimes ennemis, justification de l’intervention militaire comme continuation du combat contre le Mal. Néanmoins, ces guerres n’ont pas la forme classique selon laquelle un pays s’oppose à un autre pays ou une coalition des pays à une autre coalition du même ordre. Au contraire, nous constatons qu’une coalition internationale, qui est soit légitimée d’une résolution de l’ONU, soit tout simplement tolérée par la communauté internationale, qui ne s’oppose pas, selon les propagandes impliquées, à un pays ou à un peuple, combat contre son chef, présenté comme un transgresseur des législations internationales, comme quelqu’un qui rompt le pacte international fondamental. D’où le caractère à la fois policier et moral de ces interventions dont le but proclamé est l’arrestation des violateurs monstrueux en faveur du rétablissement du droit international et de la « libération » des peuples envisagés. Le recours, donc, à l’image monstrueuse d’Hitler devient un instrument adéquat pour une raison encore : il légitime la réactivation et l’enrichissement des procédures d’intervention et des mécanismes internationaux de punir qui ont été inventés à la fin de la deuxième guerre mondiale pour faire face au phénomène du nazisme.
Nous pouvons donc affirmer que si le cas du roi monstre Louis XVI témoigne de l’émergence d’une nouvelle économie du pouvoir de punir, le retour du monstre Hitler dès le début des années 90 coïncide au passage de l’ordre international traditionnel au nouvel ordre mondial: un ordre selon lequel ce genre d’interventions ne constitue plus une attaque contre un État souverain, mais une action policière et morale, dictée par une situation critique et exceptionnelle, qui a lieu à l’intérieur d’un monde unifié [16] ; un ordre qui justifie le combat pour la domination du « Bien » non pas par une division du monde entre un camp « bon » et un autre « méchant » comme c’était le cas pendant la guerre froide [17] mais en attribuant la figure du Mal aux ennemis potentiels de l’ordre « moral» établi après la fin de celle-ci [18].
 
La reconnaissance du Mal comme condition d’un dépassement potentiel de la logique de la domination
 
 
Suivant les remarques que nous avons faites sur la logique qui va de la séparation absolue entre le Bien et le Mal à la justification de la domination sur l’autre, il faut souligner le fait que sa réalisation obéit à deux conditions préalables : une attitude malsaine au niveau de la conscience collective et un système de pouvoir qui désigne le mal et organise sa chasse. L’essentiel de cette attitude, selon Jung, est la forte dépendance des individus vis-à-vis de l’État et leur participation aux mécanismes disciplinaires des sociétés modernes (le travail dans les usines, l’éducation nationale). Ainsi, conduit-elle à la perte des instincts humains sains et par là, à une sorte d’aliénation, c’est-à-dire à l’éloignement des puissances vitales de la vie et à la perte de l’aptitude de création. Le déchaînement, donc, du désir pour la domination contrebalance le sentiment d’impuissance de l’individu, issu de l’aliénation susmentionnée [19]. Le rôle du système de pouvoir impliqué dans ce déchaînement est la distribution des identités du « bien » et du « mal» grâce aux mécanismes d’exclusion/inclusion qui lui sont propres, surtout en organisant le discours sur les crimes du « Mal» dont le but est le réveil du mal dans les âmes des « bons » [20]. L’organisation de ce discours fait appel à la thématique du combat éternel entre le Bien et le Mal qui est fortement enracinée dans notre tradition judéo-chrétienne, pour identifier finalement l’ennemi à l’archétype du Mal absolu, dont les caractéristiques essentielles sont les mêmes que cette tradition attribue à Satan : le maître des ténèbres, l’apporteur du désordre, la cause de la souffrance et de la mort, etc.
L’image monstrueuse d’Hitler constitue une cristallisation concrète de cet archétype, ce qui explique son application dans l’économie du mal de l’aprèsguerre et son implication actuelle au réveil de l’archétype du Mal absolu. Néanmoins, Jung a bien indiqué que « les contenus de l’inconscient collectif, les archétypes […] sont toujours bipolaires, c’est-à-dire qu’ils ont toujours un aspect positif et un aspect négatif. L’apparition d’un archétype marque toujours un point critique, car on ne peut dorénavant savoir a priori dans quelle voie se développera l’évolution future [21]. » Michel Maffesoli, dans La part du Diable [22], esquisse avec rigueur le contenu positif de l’archétype du Mal, dont le point essentiel est la fonction innovatrice : en soulignant l’imperfection du monde, en provoquant l’inquiétude et l’angoisse devant la souffrance et la mort, en suscitant la rébellion, la figure du Mal permet la naissance du nouveau, il donne lieu à la création et il réanime la nature mortifiante de tout ordre établi. Dans le même livre, l’auteur propose aussi ce qui pourrait être l’évolution alternative par rapport à celle à laquelle l’émergence de l’archétype du Mal nous a habitués, c’est-à-dire la justification de la domination, au cas où cette réapparition s’accompagnerait de la reconnaissance et non pas du refus de notre « ombre ». Plus précisément, en traitant le refus du mal par excellence, c’est-à-dire de la mort, il constate que «la thématique de la domination résulte de la dénégation de la mort. Cette mort que l’on n’intègre pas, on la reporte sur ces boucs émissaires que sont les créatures “d’en bas”. Et l’histoire occidentale a montré, à loisir, comment il était aisé de qualifier d’“ inférieurs” des races, des sexes, des groupes divers. […] Il en est autrement quand le mal, l’ombre, la mort, en bref la douleur liée, intrinsèquement, à la vie sont reconnus comme caractéristiques essentielles. Les créatures, quelles qu’elles soient, sont des manifestations de la vie et, dès lors, méritent une attitude « compassionnelle” [23]. » La réapparition, donc, de l’archétype du Mal absolu pourrait engendrer l’émergence d’une logique fraternelle, fondée sur une sympathie universelle, à la condition que nous reconnaissions notre destin commun avec toutes les créatures, la mort, comme une partie de l’ombre que chacun porte en lui-même.
Par rapport à la possibilité de l’émergence de cette évolution alternative, un autre usage symbolique actuel du monstre Hitler est bien instructif : le fait qu’au sein même de leurs peuples, les dirigeants des pays occidentaux sont assimilés à ce monstre [24]. Si cette identification témoigne de la reconnaissance du Mal en nous même, en notre culture qui justifie notre domination sur la totalité de la planète, et si elle reflète le refus de la séparation du monde entre les « bons » et les « méchants » et du combat éternel contre les réincarnations du Mal, nous pouvons affirmer qu’elle constitue une manifestation de cette sympathie qui travaille en profondeur le rapport à l’altérité physique et sociale dans nos sociétés postmodernes.
 
NOTES
 
[1] L’implication de la thématique du monstre Hitler dans la philologie négationniste nous oblige à déclarer dès le début que nous sommes à contre-pied de ce mouve- ment ; l’objectif de cet article est théorique et non pas politique : nous voulons faire apparaître la synergie entre la séparation absolue Bien/Mal et la logique de domina- tion propre à la pensée occidentale, dans les monstruosités commises par les nazis et dans l’application symbolique de l’image du monstre Hitler jusqu’à nos jours.
[2] Flammarion, 2002.
[3] Au moment où nous écrivons cet article, la guerre contre l’Irak n’est pas encore déclenchée.
[4] Dans le cas de l’ex-République Fédérale de Yougoslavie, ce qui est étonnant, c’est le recours à l’image monstrueuse d’Hitler par les propagandes des deux camps. C’était cette similitude qui a attiré notre attention sur les significations potentielles de ce retour pour les exposer, finalement, dans le cadre d’une communication au Centre d’Études sur l’Actuel et Quotidien (CEAQ – Paris 5 – Sorbonne) en avril 2000, sous le titre : « Les monstres politiques dans l’histoire ».
[5] Sur la libido dominandi et sa juxtaposition à la libido sentiendi, cf. Maffesoli M., La part du Diable, Op. cit., pp. 55 et sq.
[6] C.-G. Jung, « Après la catastrophe », in Aspects du drame contemporain, Genève, Georg, 1993, p. 139 (AC).
[7] C.-G. Jung, « Wotan », op. cit., pp. 63-91.
[8] La citation des caractéristiques de Wotan suit celle de Jung qui s’appuie sur la mono- graphie de Martin Ninck, Wodan und Germanischer Schicksalsglaube, Eugen Deiderichs, Iéna, 1935.
[9] « Peut-être pouvons-nous désigner ce phénomène général en disant que les Alle- mands sont saisis, possédés, “affectés” par quelque chose. Ces expressions présup- posent des sujets “affectés”, mais aussi quelqu’un qui les “affecte”. Si, précisément, on se refuse à déifier Hitler, (…), il n’entre plus en ligne de compte que Wotan, qui est un agresseur des hommes. », Jung, « Wotan », op. cit., p. 75.
[10] C.-G. Jung, « Psychologie individuelle et collective », Discours prononcé au troisième programme de la station radiophonique britannique, le 3 novembre 1946, in To archetupo toû holoklèrôtismoû (L’archétype du totalitarisme), Salonique, éd. Spageiria, 1990, pp. 18-28.
[11] Jung C. G., « Psychologie individuelle et collective », op. cit., p. 25.
[12] Foucault M., Les anormaux, Paris, Seuil/Gallimard, 1999.
[13] Pour comprendre cette particularité du monstre, nous pouvons penser aux herma- phrodites et aux questions qui se posaient au droit par rapport à leur mariage.
[14] Cf. Foucault M., Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.
[15] Cf. Foucault M., Les anormaux, Paris, Seuil/Gallimard, 1999, p. 87 sq.
[16] Sur le passage de l’ordre international à l’ordre mondial et le caractère exceptionnel et policier des interventions militaires internationales, voire Hardt M., Negri A., Empire, Paris, Exils Éditeur, 2000, Première partie, Chapitre 1et 2, pp. 25-71.
[17] Nous pouvons rappeler la qualification de l’URSS par l’ex-président américain R. Reagan comme « l’empire du Mal».
[18] Par exemple, « l’axe du Mal» du président G. Bush.
[19] Jung, « Psychologie individuelle et collective », op. cit., pp. 23 et sq.
[20] « Au tréfonds de chacun quelque chose s’allume, précisément une étincelle de ce mal qui s’exacerba dans le crime. Platon savait déjà qu’une chose laide engendre quelque chose de vil dans notre âme. », Jung C. G., « Après la catastrophe » in, Aspects du drame contemporain, Genève, Georg, 1993, p. 128.
[21] Jung C. G., « Épilogue », op. cit., p. 220.
[22] Maffesoli M., La part du Diable, Paris, Flammarion, 2002.
[23] Maffesoli M., op. cit. pp. 174-175.
[24] Cette identification a lieu dans le cadre du mouvement pacifiste qui émerge dans les pays occidentaux.
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C.-G. Jung, « Wotan », op. cit., pp. 63-91. Suite de la note...
[8]
La citation des caractéristiques de Wotan suit celle de Jun...
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[9]
« Peut-être pouvons-nous désigner ce phénomène général en d...
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[10]
C.-G. Jung, « Psychologie individuelle et collective », Dis...
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[11]
Jung C. G., « Psychologie individuelle et collective », op....
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[12]
Foucault M., Les anormaux, Paris, Seuil/Gallimard, 1999. Suite de la note...
[13]
Pour comprendre cette particularité du monstre, nous pouvon...
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[14]
Cf. Foucault M., Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 197...
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[15]
Cf. Foucault M., Les anormaux, Paris, Seuil/Gallimard, 1999...
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[16]
Sur le passage de l’ordre international à l’ordre mondial e...
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[17]
Nous pouvons rappeler la qualification de l’URSS par l’ex-p...
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[18]
Par exemple, « l’axe du Mal» du président G. Bush. Suite de la note...
[19]
Jung, « Psychologie individuelle et collective », op. cit.,...
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[20]
« Au tréfonds de chacun quelque chose s’allume, précisément...
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[21]
Jung C. G., « Épilogue », op. cit., p. 220. Suite de la note...
[22]
Maffesoli M., La part du Diable, Paris, Flammarion, 2002. Suite de la note...
[23]
Maffesoli M., op. cit. pp. 174-175. Suite de la note...
[24]
Cette identification a lieu dans le cadre du mouvement paci...
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