Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804142434
134 pages

p. 5 à 15
doi: en cours

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no 80 2003/2

2003 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

L’ennemi nécessaire

Caractéristiques psychologiques et rôles dans l’identité du sujet

Emmanuelle Bonneville  [1]
Cet article propose une approche psychodynamique des caractéristiques et rôles de l’ennemi dans la construction identitaire d’un sujet. Il s’agit d’une tentative de compréhension des phénomènes psychiques qui conduisent un individu à investir en négatif un objet concret, qu’il constitue en référence afin d’aménager la capacité d’autodétermination qui lui fait défaut. L’hypothèse principale correspond à l’idée que l’investissement d’un objet ennemi est un processus essentiellement défensif, qui vise à réduire une atteinte narcissique et à éradiquer un état de douleur psychique source d’affects dépressifs. Celui-ci serait inhérent à l’incapacité du sujet à intégrer dans l’évolution de la partie du moi qui correspond à l’identité certains éléments nouveaux et traumatiques, issus des aléas de l’activité pulsionnelle et/ou de la rencontre avec le réel extérieur. Une seconde hypothèse découle de la considération du fait que l’objet-ennemi est abordé sur un mode massivement projectif qui aliène le sujet. Elle concerne les conséquences, en termes de retour d’affects et d’angoisse, de la confrontation aux mouvements subjectifs de cet objet, conduisant à l’invalidation du système identitaire qui lui est corrélé.Mots-clés : Identité, narcissisme, objet, douleur psychique, projection, aliénation. This article proposes a psycho-dynamic approach of the characteristics and roles of the ennemy in the identitary constuction of the subject. We’re attempting to understand the psychic phenomena which lead an individual to negatively invest a concrete object, which he will use as a reference in order to manage a defective self determination capacity. The main hypothesis is that the investment of an ennemy object is mainly a defensive process, which aims to reduce a narcissic wound and to eradicate a state of psychic suffering, which causes depressive affects. It would be inherent to the unability of the subject to integrate in the evolution of the identitary part of the self some new and traumatic elements, linked to the hazards of the pulsional activity and/or the encounter with the outer real. The second hypothesis is based on the fact that the ennemy object is approached by the subject on a massively projective mode which alienates him. We’re dealing with the consequences of the confrontation to the subjective movements of this object in terms of affects and distress returns, a process that can go as far the invalidation of the correlative identitary system.Keywords : Identity, narcissism, object, psychic suffering, projection, alienation.
Il n’est pas d’être humain qui n’ait son ou ses ennemis d’élection, qu’ils lui soient propres ou désignés par d’autres membres de son groupe d’appartenance. Nous appelons appartenance la propriété d’être un élément d’un ensemble, organisé par des notions de solidarité et d’intérêts communs. Chaque élément a le devoir de ne pas desservir les autres, de leur apporter aide et assistance. En échange, chaque membre peut attendre la réciproque des autres. Le groupe d’appartenance peut aussi être le groupe de référence. Cependant, l’adhésion à celui-ci n’implique pas ces devoirs. Elle est fondée par un principe idéologique, le partage d’idées communes. Des clivages et désaccords peuvent alors survenir et la solidarité, en tant que nécessité vitale à l’identité, décroître. Ils peuvent s’incarner dans un comportement, une idéologie, une culture étrangère, d’autres humains. Ils peuvent changer de forme ou d’aspect, se multiplier ou se concentrer, mais jamais disparaître : ils sont toujours présents, toujours actifs en chacun. Ils jouent un rôle essentiel pour la dynamique stratégique de personnalisation, en jeu au cours des rencontres du sujet avec le monde dans lequel il évolue, et au sein duquel il est appelé à se définir comme entité unique et singulière. Dans l’imaginaire collectif, le réseau des représentations sociales, l’ennemi est une notion négativement connotée. L’ennemi est ce ou celui qui représente une menace, contre laquelle il faut lutter, dans le but de l’éradiquer. Il peut porter la responsabilité des malheurs qui frappent l’individu ou sa communauté, mais aussi celle de ses manques et de ses faiblesses : il est source de déplaisir, vecteur et objet de pulsions agressives. Cependant, si on considère son implication dans la structuration et la conservation d’un équilibre interne et d’une identité singulière, ne peut-on concevoir l’utilité de cet indéfectible compagnon ? Afin de réfléchir sur ce point, je propose de considérer dans un premier temps les rouages des stratégies de personnalisation dans lesquels on peut tenter de déceler l’origine et les principes actifs de l’investissement d’un objet « ennemi ».
 
1 Schématisation de l’appareillage identitaire d’un sujet
 
 
L’identité est de l’ordre des représentations. Elle commence à se constituer précocement, dans la confrontation du sujet au monde intrapsychique et aux autres, par la mise en œuvre de comportements de socialisation. Elle a une valeur unificatrice de l’être, à l’image de soi-même, et procure un sentiment subjectif et tonique d’une complétude et d’une unité personnelle stable, constante, ainsi que d’une continuité temporelle. Elle est liée à des pratiques sociales et à un ancrage culturel, c’est-à-dire aux significations et aux œuvres collectives, aux filiations, aux appartenances groupales ou catégorielles, car le moi du sujet en retire autant d’éléments symboliques utilisés comme organisateurs, à fonction régulatrice, de la rencontre entre les exigences de la vie psychique inconsciente et les impondérables du réel extérieur, c’est-à-dire tout ce qui n’est et ne vient pas de soi. D’aucuns ont pu lui prêter des propriétés structurelles ; d’abord, dans la mesure où elle émerge de conflits spécifiques (dans les moments où se réalisent de nouveaux investissements affectifs et de nouveaux engagements : à l’avènement de la puberté qui introduit l’adolescence, lors de l’investissement des rôles socioprofessionnels, ou encore lors d’une naissance, qui touche à l’ordre des générations…). Ensuite, parce qu’elle se constitue en système interne organisé qui aide chaque individu à réguler le présent, reconstruire le passé et orienter le devenir de sa personne, grâce à un corpus de représentations secondaires des rôles et statuts à assumer sur la scène sociale. Il ne convient pas toutefois de considérer l’identité comme définitivement établie ni figée à un moment donné. Erickson [2] s’agaçait contre les idées réductrices d’« une certaine théorie du développement humain qui s’efforce d’en donner le point de départ et le point d’arrivée  » alors que « l’identité n’est jamais installée, jamais achevée comme le serait une manière d’armature de la personnalité ou quoi que ce soit de statique et d’inaltérable  ». Il semble également que cette construction active du premier au dernier souffle de vie évolue dans une complexification de la conscience de soi, en lien avec l’appréhension psychique de ses propres changements et l’élaboration d’images (partielles) de soi et des autres.
Par ailleurs, il paraît que l’identité est constituée en système, et qu’à chaque dimension positive correspond sa menace. Elle doit ainsi être sans cesse retrouvée, réaffirmée par la mise en œuvre de réaménagements intégrateurs, qui permettent au sujet de « s’approprier  », en quelque sorte, « ce qui lui arrive  ». Par la mobilisation de processus psychiques complexes, les vécus de rupture, de crise ou de conflit peuvent être mentalisés, c’est-à-dire mis en représentation dans la psyché du sujet, passer ainsi dans le champ de l’expérience et du savoir subjectif, et venir enrichir l’identité propre en la transformant. Alors, l’intégration est réussie. C’est l’alternative au développement de symptômes pathologiques, à tout ce qui peut se manifester lorsque ce travail d’appropriation identitaire du vécu est empêché ou échoue à aboutir.
La continuité d’une identité est inscrite dans la temporalité. Aussi se trouve-t-elle de manière récurrente aux prises avec des éléments internes et/ou externes qui viennent menacer la capacité du sujet à reconstruire son passé, à s’adapter et organiser un présent et à anticiper l’avenir. Ces éléments diluent ainsi le sentiment d’identité et ébranlent la structure du Soi.
C’est la dimension d’enveloppe contenante de l’identité, répondant au besoin de cohérence et d’homéostasie (c’est-à-dire d’équilibre constant) internes, qui rencontre le danger de dislocation éventuelle, dans chacun des conflits d’identification et d’autonomisation que le sujet doit résoudre, car ils l’exposent à un surcroît de « données  » inédites et effractives qu’il s’agit de réguler, d’inscrire en soi, puis d’intégrer… Ce travail interne que le Moi du sujet a à accomplir se réalise, d’abord et surtout, dans un rapport à soi-même, par la nécessaire organisation dynamique interne des identités multiples (physique, affective, sociale, culturelle…) qui composent le système identitaire. Mais aussi dans les rapports Moi/Alter toujours présents dans la conscience qu’a de lui-même un individu. En effet, le sentiment d’identité, et son efficience psychique, repose aussi sur l’affirmation de la singularité. La rencontre identificatoire avec l’autre fait encourir des risques d’assimilation passive et de conformité ; une lutte doit là encore s’engager contre les effets inhérents de dislocation, de dilution subjective ; ses principaux outils sont la différenciation et l’opposition affective.
C’est ce principe d’opposition nécessaire qui me paraît participer à l’investissement créatif de l’objet ennemi.
 
2 Le nécessaire principe d’opposition affective
 
 
L’identité de l’individu se nourrit de valeurs et d’idéaux partagés par d’autres positivement investis ; la perception de ce partage permet de se valoriser et de ressentir la positivité de soi. Celle-ci correspond aux besoins d’être reconnu, intégré, admiré, c’est-à-dire de se sentir confirmé dans ses avoirs, ses choix identitaires. L’approbation d’un autrui référent permet l’inscription dans un modèle actif, orienté vers l’idéal de Soi, à condition que le sujet puisse canaliser les angoisses corrélées et sa destructivité intrinsèque. Pour traiter cet impératif, il se désigne couramment un référent en négatif, suffisamment connu et étranger, figure d’étai des stratégies de personnalisation, à valeur de repoussoir ; il participe à la lutte contre angoisses de dissolution et d’aliénation qu’il focalise. Quelque chose ou quelqu’un contre lequel s’affirmer, réassurer sa singularité et vivre le principe de différenciation sans risquer de menacer l’intégration indispensable au groupe de pairs choisi. Quelque chose ou quelqu’un qui puisse recevoir et contenir la projection fantasmatique de ce que le sujet ne peut traiter en interne, tout en offrant l’illusion de la maîtrise en étant toujours psychiquement disponible et convocable. Investi de ces projections qui lui confèrent son existence même, il sera l’objet infaillible des stratégies identitaires négatives. Par stratégies, j’entends le moyen d’articuler une certaine logique interne finalisée et des conduites réalisatrices. Les conduites appliquées à l’ennemi sont facilement perceptibles : attaques à visée destructrice, rejet, exclusion, dévalorisation voire condamnation morale, etc., mais la logique interne qui les motive et son but sont peut-être moins manifestes. La recherche psychanalytique a montré qu’elle peut relever de l’impératif inconscient de mettre hors de soi ce qui met en péril l’équilibre intrapsychique, ce qui surtout est insupportable du point de vue narcissique. Autrement dit, ce qui vient de soi et pourtant porte atteinte au sentiment de positivité et de cohérence interne, et risque de faire chuter le degré d’autovalorisation nécessaire à la pérennité de la dynamique identitaire, intégratrice et évolutive. E. Kestemberg [3] expose et développe une théorie des liens fondamentaux qui existent dans le sentiment positif d’identité propre, orienté vers l’idéal du moi, et les assises narcissiques. Elle y analyse longuement l’objectif majeur de restauration de l’équilibre narcissique, lorsqu’il advient qu’il est menacé. Je renvoie le lecteur, qui se trouverait frustré par l’évocation ici nécessairement succincte de ce thème, à ses précieux écrits.
 
3 L’ennemi comme symptôme : de l’attribution de la souffrance aux tentatives de réparation
 
 
Le narcissisme est la « clef de voûte  » de la construction identitaire, dont l’élaboration est régie par un principe d’équilibre qui répond à la nécessité d’intrication de l’estime portée à l’image de soi et des pulsions objectales, pulsions qui ont la rencontre et l’investissement du non-soi, de ce qui est autre, pour fondements et finalités. D’après la théorie freudienne, la pulsion a sa source dans une excitation corporelle (état de tension) d’origine endogène ou exogène ; son but est de supprimer l’état de tension qui règne à la source pulsionnelle ; c’est dans et grâce à la rencontre avec l’objet (qui peut être un autre sujet) que la pulsion peut atteindre son but. Par ces caractéristiques, la pulsion est le degré le plus élevé de la psychisation progressive de l’excitation. On considère, d’un point de vue économique, qu’à chacune de ces motions correspond une énergie propre et variable. Chaque confrontation du sujet avec le réel induit une variation d’intensité de ces énergies, d’une manière qui n’est pas forcément proportionnelle et qui produit de ce fait des effets de désintrication, venant menacer l’équilibre interne. En général, chez un sujet à la structure psychique suffisamment solide, une sorte de « redistribution  » peut s’opérer grâce aux références et aux outils élaborés au cours des expériences précédentes. Ainsi, comme nous l’avons abordé plus haut, l’équilibre est retrouvé à un pallier identitaire supplémentaire. C’est l’enfant qui parvient à intégrer les bouleversements de l’adolescence, dans un remaniement de ses positions rendues obsolètes, et qui évolue vers une identité psychique « adulte  », en adéquation avec les nouvelles exigences édictées par son environnement social. Mais il arrive que le Moi soit soumis à des événements tels qu’ils suscitent des effets de désintrication qui ne sont pas « gérables  » à l’interne sans le recours à des mécanismes de défenses pathologiques. Soit que le sujet soit attaqué directement de l’extérieur, moralement et/ou physiquement, soit que l’«attaque  » vienne de pulsions objectales agressives, violentes non reconnues comme siennes, ni représentées et contenues dans un fantasme. (Dans son essai Totem et tabou, écrit en 1913, Freud a montré comment l’assimilation des maux et passions humaines au pouvoir de forces maléfiques – démons et autres fantômes malveillants – reposait sur le besoin d’incarner les « mauvais désirs inconscients  », donc méconnus, de l’homme.) Le point commun aux deux types est qu’ils représentent un principe effractif pour la psyché qui n’y est pas préparée. Ils sont donc potentiellement traumatogènes, et nécessitent la mobilisation de défenses, qui ont pour finalité principale non pas tant de protéger le moi contre ces atteintes actuelles que de préserver toutes les structures de la personnalité contre des atteintes narcissiques qui peuvent être mortifères. Lorsque la clef de voûte narcissique est atteinte, « blessée  », le sujet est menacé d’effondrement identitaire, et il est confronté à l’expérience de la douleur psychique, ce qui est tout autre chose que la souffrance morale. La douleur psychique ne se manifeste pas toujours par un affect pénible conscient, mais il se peut qu’il advienne un temps et engendre un état qu’on qualifie de dépressif. Cet affect envahit alors tout le psychisme et « pompe  » l’énergie du sujet au point qu’il n’en subsiste plus qui soit disponible ni vectorisable dans l’investissement de l’extérieur. On constate des signes cliniques précis : tristesse, inhibition de la volonté et de l’intellect, intense fatigue tant physique que psychique. Enfin, on peut percevoir l’atteinte du sentiment de positivité de soi et la précarisation conséquente de l’identité, dans l’apparition d’une tendance à l’autoaccusation, à l’autodépréciation, sur lesquelles aucune rationalisation n’a de prise. « Dans la douleur psychique, il est impossible de haïr comme d’aimer, impossible de jouir, même masochiquement, impossible de penser. Seul existe le sentiment d’une captivité qui dépossède le Moi de lui-même et l’aliène à une figure irreprésentable [4].  » Dans cette description proposée par A. Green, deux assertions son essentielles à considérer : la dépossession de la substance (estime de soi) qui fait craindre l’effondrement psychique, synonyme d’agonie subjective et identitaire d’une part, et d’autre part, l’aliénation qui procède du fait même de l’irreprésentabilité, engendrée par la sidération de la pensée, c’est-à-dire le « gel » des mécanismes psychiques et intellectuels qui sous-tendent la capacité du sujet à se représenter le monde et luimême.
Le psychisme du sujet est alors soumis à un impératif d’urgence identitaire : éradiquer l’état de douleur en mobilisant les stratégies qui feront disparaître l’affect dépressif. Il se peut qu’il y parvienne : la douleur comme affect paralysant disparaît de la scène de la conscience, mais, bien qu’enclose dans une région lointaine, dans les « limbes  » du psychisme, elle ne cesse pourtant pas d’exister ni d’œuvrer. Elle s’exprime dans le corps, les conduites, les idées du sujet qu’elle infiltre et infléchit, parfois de manière paroxystique, jusqu’aux délires de persécution ou mégalomaniaques.
Toujours est-il que cette issue semble préférable à l’envahissement par l’affect, d’un point de vue économique et dynamique ; car le sujet en retire au moins le bénéfice de l’éloignement de l’angoisse d’effondrement de son être, en « récupérant  » une potentialité – même illusoire – d’action subjective. Cette « pseudo-potentialité  » autorise le sentiment de désaliénation et vient restaurer (bien que de manière biaisée) le narcissisme fragilisé. La sauvegarde de l’identité positive prime alors sur la nécessaire traversée de l’épisode dépressif, qui implique l’interrogation de ses fondements internes.
L’investissement d’un ennemi paraît être l’une des stratégies de réponse à cet impératif les plus couramment observables. Il est le résultat manifeste de la mise en œuvre d’une défense d’origine très archaïque que la psychanalyse nomme projection. À ce stade d’étude, il semble opportun d’explorer les ressorts de ce phénomène précédemment évoqué, dont le principe actif relève essentiellement du déplacement. Dans ce système, l’ennemi n’est pas considéré dans sa réalité subjective, et cela est sans doute la plus grande violence que lui applique le sujet, car, au contraire, celle-ci lui est déniée au profit de l’aliénation à celle du sujet projetant, qui l’utilise en objet dépotoir et repoussoir, dans le but inavouéinavouable de se sentir meilleur parce que l’autre est mauvais.
Une fois l’autre-ennemi rendu objet au point qu’aucune possibilité d’empathie ne puisse faire craindre le retour en soi, sous forme de culpabilité douloureuse, de ce qui y sera déposé, le sujet a toute latitude pour opérer le déplacement de ce qui demeure en souffrance, et qui doit être rejeté et aboli au-dedans, sur la scène de l’ennemi. Le terme de scène semble adéquat, car il rend compte des trois dimensions en jeu pour le sujet : d’abord la dimension spatiale. En effet, tout en déplaçant, le sujet localise : l’ennemi est aussi un lieu, un espace de contenance. Puis, la dimension d’appel au champ transitionnel entre réel et fantasme évoque la scène (telle celle d’un théâtre). Peu importe ici le caractère vrai ou faux de ce qui est projeté, attribué à l’ennemi, peu importe que cela corresponde à ce qui lui appartient réellement. Seule prévaut la conviction du sujet que c’est bien le cas, car en contrepartie du bénéfice de l’expulsion qui permet de ne plus se sentir mauvais puisque c’est l’ennemi qui l’est, le sujet se voit obligé d’accorder pleine croyance à des considérations qui émanent de lui-même. On retrouve là, bien présente du côté du sujet projetant, l’aliénation originelle toujours active bien que transformée. Enfin, la dimension spéculaire. Le sujet, qui expulse hors de lui-même l’image de ce qui existe en lui de façon inconsciente et qui l’incarne sur la scène de l’objet ennemi, s’ouvre ainsi a minima à la possibilité tolérable de la contemplation, et à la connaissance de ce qu’il méconnaît en lui-même, tout en continuant à le dénoncer, à le rejeter. Ainsi, on peut percevoir que ce dont il était narcissiquement vital de se défaire, de s’affranchir à l’intérieur, revient de l’extérieur, et reste à la portée du sujet. L’affect de haine, par exemple, est souvent l’enjeu de ce « jeu de balle  » : expulsé et localisé dans un objet, il prend la forme de la proposition appliquée à l’ennemi: « Je le hais  », c’est-à-dire « Je le hais lui, pas un autre. Il est cause, origine, de ma haine, et s’il n’était pas, je n’aurais pas de haine en moi  ». Puis, transformée et déplacée en l’autre par projection, elle devient alors « Il me hait  » ; soit « En effet, l’origine de ma haine pour lui est sa propre action contre moi. Il me persécute parce qu’il me hait  ». Enfin, « Ceci me donne le droit de le haïr en retour et d’exprimer ce qu’il y a en moi de plus violent à son encontre, de manière légitime et sans affect de culpabilité.  » La haine devient donc réaction positive car à but défensif, de préservation de soi contre une menace extérieure. On voit que dans cette stratégie, aucun élément présent à l’interne au départ ne se perd, si ce n’est l’affect dépressif, la douleur psychique inhibitrice, qui « suintait  » de l’estime de soi blessée. Mais on sent bien également comment la restauration narcissique se réalise au prix – exorbitant du point de vue de l’autonomie psychique – de l’installation d’un système de dépendance, empreint d’aliénation, du sujet à son objet ennemi. On peut alors s’interroger quant à la pérennité d’un rassérènement, qui repose de façon précaire sur le déni de la réalité propre de l’objet ennemi élu. Car le réseau de projections dans lequel le sujet l’a « pris  » n’a métaphoriquement pas plus de solidité que les fils de la toile d’araignée, et il se peut que les « soubresauts subjectifs  » de l’objet, attaché lui-même à défendre son espace d’identité propre, viennent « déchirer  » et rendre inefficace – car caduc – tout le système projectif élaboré. Le sujet risque fort, dès lors, de se retrouver à nouveau aux prises avec le sentiment de dépossession, pendant de l’aliénation dans l’expérience de la douleur psychique.
Je propose à présent d’illustrer, par le biais d’un exemple littéraire, le destin tragique d’un sujet auquel son objet-ennemi échappe. Certes, il s’agira d’un cas extrême de retour mortifère de la douleur psychique et de l’affect dépressif, mais un détour par le pathologique, qui relève bien souvent de l’exagération rigidifiée de ce que l’on a coutume d’appeler la norme, permet de mieux comprendre les enjeux cruciaux qui font que les relations d’ennemis, en général, ne se laissent pas facilement pacifier. Il s’agit de la description que donne V. Hugo du lien étroit qui unit Javert, l’un des personnages de son roman Les misérables, au héros de celui-ci, Jean Valjean. Il me semble que les mots de l’auteur traduisent en termes plus vivants les abrupts concepts que j’ai proposés dans une tentative de démonstration abstraite. Bien qu’il s’agisse d’un personnage imaginaire, Javert m’a paru représenter l’archétype d’une identité aliénée à son objet ennemi, et il me plaît de penser que le grand écrivain fasciné par ses contemporains a condensé dans sa créature littéraire le fruit des expériences et les intuitions issus de sa propre rencontre avec le principe de l’ennemi. Je n’aurais pu trouver moi-même illustration clinique plus explicite ni plus franche, et je ne serais sans doute pas parvenue à trouver de vocables aussi pertinents et sensibles pour traduire le désarroi d’une telle personnalité lâchée par son ennemi.
 
4 Un exemple littéraire…
 
 
J’invite donc le lecteur à se laisser aller un moment au jeu de son théâtre interne et à être attentif à ce que fait résonner en lui la lecture du passage qui fait suite au sauvetage de Javert, le policier, par son ennemi juré Jean Valjean, l’évadé du bagne. J’ai choisi de ne proposer ici que des extraits du chapitre qu’Hugo consacre à la fin de Javert. (Le lecteur pourra en trouver l’intégralité dans le livre quatrième du troisième tome des Misérables.) Le chapitre s’intitule Javert déraillé.
Javert se trouve seul, après qu’il ait laissé s’enfuir Jean Valjean. Le jour même, celui-ci l’avait soustrait aux insurgés qui voulaient le fusiller pour les avoir espionnés, lui sauvant ainsi la vie au lieu de se venger de son acharnement à le poursuivre.
« Il marchait la tête baissée, pour la première fois de sa vie, et pour la première fois de sa vie également, les mains derrière le dos. (…) Maintenant, un changement s’était fait ; toute sa personne, lente et sombre, était empreinte d’anxiété. (…) Une nouveauté, une révolution, une catastrophe venait de se passer au fond de lui-même ; et il y avait de quoi s’examiner. Javert souffrait affreusement. Depuis quelques heures, Javert avait cessé d’être simple. (…)  » On trouve ici décrit le retour de l’affect dépressif qui envahit la psyché du personnage, en proie à l’état de douleur psychique. Ensuite apparaît le sentiment symptôme qui traduit l’effondrement de l’identité jusque-là étayée par l’investissement en négatif de l’objet ennemi:
« Quand il avait rencontré si inopinément Jean Valjean sur la berge de la Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie et du chien qui retrouve son maître. (…) Sa situation était inexprimable. (…) Où en était-il? Il se cherchait et ne se trouvait plus. (…) » Un peu plus loin, un second signe clinique caractéristique, source d’angoisse, est amené par l’auteur : l’inhibition de l’intellect, l’incapacité de penser. On peut voir comment la stratégie identitaire utilisant l’objet ennemi permettait au sujet d’éviter le travail d’autoreprésentation, et ainsi de pallier la fonction de pensée intégrative défaillante. Mais, au moment où cette stratégie est rendue caduque, le sujet devient conscient de la nécessité de cette fonction pour la survie psychique, sans pouvoir pour autant la mettre en œuvre.
« Une de ses anxiétés, c’était d’être contraint de penser. (…) La pensée, chose inusitée pour lui, et singulièrement douloureuse. (…) La pensée, sur n’importe quel sujet en dehors du cercle étroit de ses fonctions, eût été pour lui, dans tous les cas, une inutilité, une fatigue ; mais la pensée sur la journée qui venait de s’écouler était une torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience, après de telles secousses, et se rendre compte de soi-même à soi-même. (…) » L’alternative au travail de la pensée, qui seul ouvre l’espace potentiel de transformation psychique et de remaniement identitaire, est l’agir : passer à l’acte, en déniant l’existence des éléments perturbateurs, dans une tentative désespérée de retrouver une maîtrise du réel et de l’objet, et ainsi le fonctionnement premier : « À quoi se résoudre ? Une seule ressource lui restait : retourner en hâte rue de l’Homme-Armé, et faire écrouer Jean Valjean. Il était clair que c’était ce qu’il fallait faire. Il ne pouvait. Quelque chose lui barrait le chemin de ce côté-là. Quelque chose ? Quoi? Est-ce qu’il y a au monde autre chose que les tribunaux, les sentences exécutoires, la police et l’autorité ? Javert était bouleversé. (…) Jean Valjean le déconcertait. Tous les axiomes qui avaient été les points d’appui de toute sa vie s’écroulaient devant cet homme. (…) Il en frémissait mais ne pouvait s’y soustraire. (…) »
On voit ici comment l’alternative est elle aussi court-circuitée, par l’effraction dans la psyché d’éléments nouveaux, qui, s’ils ne sont pas intégrables, sont indéniables, ne serait-ce que par la puissance des affects qu’ils véhiculent. Hugo pointe ici l’importance énorme que peut revêtir l’investissement de l’objetréférent en négatif pour une personnalité aux faibles compétences en termes d’individuation psychique. C’est la perception de l’effet d’aliénation qui fait retour et déboute l’illusion de l’indépendance subjective.
« Un malfaiteur bienfaisant, un forçat compatissant, doux, secourable, clément, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine, préférant la pitié à la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre son ennemi, sauvant celui qui l’a frappé, agenouillé sur le haut de la vertu, plus voisin de l’ange que de l’homme ; Javert était contraint de s’avouer que ce monstre existait. Cela ne pouvait durer ainsi. Certes, et nous y insistons, il ne s’était pas rendu sans résistance à ce monstre, à cet ange infâme, à ce héros hideux, dont il était presque aussi indigné que stupéfait. Vingt fois, quand il était dans cette voiture face à face avec Jean Valjean, le tigre légal avait rugi en lui. Vingt fois il avait été tenté de se jeter sur Jean Valjean, de le saisir et de le dévorer, c’est-à-dire de l’arrêter. (…) Ensuite s’en aller, laisser là ce damné, ignorer le reste et ne plus se mêler de rien. (…) Il avait voulu passer outre, agir, appréhender l’homme, et, alors comme à présent, il n’avait pas pu. (…) » On découvre ensuite un autre aspect du fonctionnement de Javert, qui permet de comprendre la démesure de la réaction à la « défection  » de son ennemi : Hugo décrit la restriction extrême de l’espace intrasubjectif chez son personnage, qui existait certainement avant la rencontre avec Valjean. Ne disposant pas d’instance interne régulatrice de la capacité de discrimination, de jugement et d’autodétermination, il y a substitué le collage à une instance externe : la loi. Le bénéfice majeur correspond à un principe d’économie psychique : toute éventualité de conflit psychique, toute confrontation à l’ambivalence issue de l’émergence de désirs contradictoires, se trouvent éradiquées par la prévalence rigide de la référence à cette instance externe :
« Sa suprême angoisse, c’était la disparition de la certitude. Il se sentait déraciné. (…) Il avait affaire à des scrupules d’une espèce inconnue. Il se faisait en lui une révélation sentimentale entièrement distincte de l’affirmation légale, son unique mesure jusqu’alors. Rester dans l’ancienne honnêteté, cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait à son âme. (…) Il se disait que c’était donc vrai, (…), que tout ne s’encadrait pas dans le texte du code, que l’imprévu se faisait obéir, (…), que la destinée avait de ces embuscades-là, et il songeait avec désespoir que lui-même n’avait pas été à l’abri d’une surprise. Ce forçat avait été bon. Et lui-même, chose inouïe, il venait d’être bon. Donc il se dépravait. Il se trouvait lâche. Il se faisait horreur. L’idéal pour Javert, ce n’était pas d’être humain, d’être grand, d’être sublime ; c’était d’être irréprochable. Or, il venait de faillir. (…) Ici, il s’effarait ; sa balance se disloquait. »
Ainsi, avec l’ébranlement de son idéal, la mise en cause de la valence absolue de ses références, c’est la menace de l’effondrement identitaire, d’agonie subjective qui pèse sur les possibilités de dégagement.
« Il ne se comprenait plus. Il n’était pas sûr d’être lui-même. Les raisons mêmes de son action lui échappaient ; il n’en avait que le vertige. Il avait vécu jusqu’à ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probité ténébreuse. Cette foi le quittait, cette probité lui faisait défaut. Tout ce qu’il avait cru se dissipait. Des vérités dont il ne voulait pas l’obsédaient inexorablement. Il fallait désormais être un autre homme. Il souffrait les étranges douleurs d’une conscience brusquement opérée de la cataracte. Il voyait ce qu’il répugnait à voir. Il se sentait vidé, inutile, disloqué de sa vie passée, destitué, dissous. (…) Il n’avait plus de raisons d’être. »
« Jusqu’ici, tout ce qu’il avait au-dessus de lui avait été pour son regard une surface nette, simple, limpide ; là, rien d’ignoré, ni d’obscur ; rien qui ne fût défini, coordonné, enchaîné, précis, exact, circonscrit, limité, fermé ; tout prévu ; l’autorité était une chose plane ; aucune chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n’avait jamais vu de l’inconnu qu’en bas. L’irrégulier, l’inattendu, l’ouverture désordonnée du chaos, le glissement possible dans un précipice, c’était là le fait des régions inférieures, des rebelles, des mauvais, des misérables. Maintenant, Javert se renversait en arrière, et il était brusquement effaré par cette apparition inouïe : un gouffre en haut. Quoi donc ! On était démantelé de fond en comble ! On était déconcerté, absolument ! À quoi se fier ? Ce dont on était convaincu s’effondrait ! (…) Tout cela, décombre, monceau, chaos.
 » « Que cela fût supportable. Non. État violent s’il en fût. Il n’y avait que deux manières d’en sortir. L’une, d’aller résolument à Jean Valjean, et de rendre au cachot l’homme du bagne. L’autre… (…)
 » C’est bien d’agonie dont il est ici question. Un instant le mécanisme de défense projectif est à nouveau envisagé en direction du double en négatif : à lui de vivre les souffrances dont le sujet ne peut se défaire ! Mais la considération préconsciente de l’inopérance désormais définitive l’emporte ; dans ce cas, si le passage à l’acte ne peut s’appliquer à l’objet, le dernier recours qu’il reste au sujet au paroxysme du désespoir solitaire pour maîtriser son destin, et rester malgré tout, malgré cette part inconnue et abhorrée de soi, acteur non subissant, c’est de se l’autoinfliger.
« Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de ténèbres ; il considérait l’invisible avec une fixité qui ressemblait à de l’attention. L’eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire, que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se redressa, et tomba droite dans les ténèbres ; il y eut un clapotement sourd ; et l’ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l’eau. »
 
NOTES
 
[1] Psychologue, Université Lyon II-Lumière.
[2] ERICKSON E.H., Adolescence et crise, la quête de l’identité, Flammarion, Paris, 1972.
[3] KESTEMBERG E., L’identité et les identifications à l’adolescence, in Psychiatrie de l’enfant, 5-2, 1962.
[4] GREEN A., Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Éditions de Minuit, Paris, 1983, p. 234.
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