Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804142434
134 pages

p. 73 à 88
doi: en cours

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no 80 2003/2

2003 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

L‘ennemi à l’âge des conflits asymétriques

Lionel Pourtau  [1]
L’organisation actuelle des relations internationales fonctionne dans le cadre du monopole moral d’un système, la démocratie libérale et d’une hyperpuissance, les États-Unis. Cette situation entraîne un développement des discours moralisateurs dans les pratiques politiques et guerrières. La disqualification morale de l’adversaire devient systématique. De façon structurelle, l’existence d’un ennemi semble un élément d’équilibre nécessaire qui explique que l’on en crée un nouveau chaque fois que l’ancien disparaît. La mutation de la forme des nouvelles forces de contestation de l’ordre établi permet de faciliter la disqualification morale à partir de leur méthode non conventionnelle d’actions. Mots-clés : Géopolitique, polémologie, morale, terrorismeGeopolicy, polemology, moral, terrorism. The current organisation of international relationship is based upon : a) the moral monopoly of a system, economic liberalism alongside democracy b) an hyperpower, the United States of America This situation leads to a raising of no-called moral standards in war and politics. Bringing moral discredit upon the adversary becomes systematic. In a structural way, the opponent is a necessary element of balance, which explains that a new enemy is made up as soon as the old one disappears. As the established laws and order are contested by new forces, their changing forms are easily discredited because of their unconventional methods of action.
Ô Dieu, montrez-moi l’ennemi. Une fois que vous avez trouvé qui est l’ennemi, vous pouvez le tuer. Mais ces gens ici m’induisent en erreur. Qui me blesse ? Qui abîme ma vie ? Dites-moi à qui rendre les coups ?
V.S. Naipaul, Dans un État libre [2]
L’ennemi est une notion sociologique car éminemment liée aux collectifs. Au sein d’un même environnement humain, on a des adversaires. Lorsqu’on estime que l’autre ne fait pas partie de cet environnement, il devient l’ennemi. L’ennemi est belligène car il est une forme jugée inassimilable, celui avec qui on ne peut ni discuter, ni négocier. Sa simple existence est un problème, est le problème. On raconte que chaque fois que Caton montait à la tribune du Sénat romain, il commençait tous ses discours sur n’importe quel sujet par cette phrase : « Carthago delenda est », Carthage [3] doit être détruite. Toute action publique devait être subordonnée à l’élimination de l’ennemi rendant secondaire tout le reste. Observons aussi la nature politique et donc publique de l’énoncé. L’ennemi n’est pas celui d’un individu mais d’un groupe, donc, c’est tout le groupe qui doit décider que l’ennemi est l’ennemi. C’est une des principales évolutions des conditions de la dénomination d’ennemi en géopolitique. Dans le cadre de la mondialisation, actuellement libérale (politique et économique), l’universel est devenu un enjeu de pouvoir afin que le pouvoir soit étiqueté « pouvoir agissant au nom du bien commun ». Cette stratégie a débuté avec les religions à portée universelle (christianisme, islam) puis s’est sécularisée et s’est faite au nom de la civilisation (conquêtes coloniales) mais seule notre époque semble avoir élaboré des systèmes (capitalisme) et des grandes puissances (États-Unis d’Amérique) capables de la réaliser. Au cours du XXe siècle, la standardisation des relations internationales a induit la division du monde en États. Une longue suite de guerre interétatiques a permis la domination au moins morale et formelle du modèle des démocraties libérales et de la culture qui s’y accordait. La force militaire étant désormais de leur côté, il leur fut donné de mettre en place des gouvernements amis dans les nations qui semblaient, à tort ou à raison, les menacer. Mais les forces contestant cette uniformisation, dont il ne s’agit pas ici de dire si elle est bénéfique ou pas, n’ont pas pour autant disparu. Elles n’ont seulement plus accès au pouvoir étatique (à l’exception de quelques « rogue states », États-voyous dont la liste, fût-elle « officielle », n’en est pas moins réduite). Ces forces prennent désormais l’aspect de réseaux politiques, religieux ou identitaires, de mouvements non cristallisés en États-nations. Le pouvoir politique habitué à s’opposer en interne à des individus et en externe à d’autres États est déstabilisé. Ainsi, les amis et les ennemis répondent de moins en moins à la division nationale-étatique et de plus en plus à des logiques transnationales. À partir de là, les pouvoirs menacés doivent se concerter avec les autres pouvoirs menacés pour obtenir une coordination en vue de l’éradication du nouvel ennemi réticulaire. La communication doit donc dépasser le simple cadre national. Puisque le nouvel ennemi est partout, tout le monde est concerné. Et tout le monde doit donc être convaincu de la nature d’ennemi de celui désigné comme tel. Lorsque l’ennemi est identifié, on doit « convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé ». Ainsi, avec la qualification d’ennemi vient immédiatement le travail de propagande pour obtenir un consensus du collectif « menacé » par l’existence de l’ennemi. Deux éléments favorisent le développement de cette taxinomie autour de l’ennemi: le triomphe d’un système politico-économique et le glacis apparent des relations internationales obligeant les forces sociales à adopter d’autres formes de contestation.
L’ennemi contemporain est désormais criminalisé au nom du principe voulant que maintenant, celui qui est militairement minoritaire a moralement tort.
 
1 Le besoin d’ennemi à l’âge de la morale dans les relations internationales
 
 
Le discours moral prend de plus en plus d’importance dans le discours sur la guerre. Cela a des effets sur la définition de l’ennemi, en particulier à une ère de communication où les opinions publiques nationales et internationales doivent de plus en plus être convaincues. À la suite d’une résolution de conflit, l’ennemi peut être éliminé. On se retrouve donc dans un moment unipolaire, en terme de système, en terme de camp. Mais l’ennemi est un besoin organisationnel de la réalité. Son absence perturbe la capacité à diviser, à segmenter : pur, impur ; juste, faux ; sacré, profane ; ami, ennemi. On peut avoir des ennemis sans se sentir intrinsèquement différent de lui. Pourtant, il est plus facile de le combattre en en faisant un ennemi radical. Même si nous allons effleurer la question de l’essentialisation des cultures, c’est sur un autre terrain que nous allons porter notre réflexion. La victoire totale d’un système engendre obligatoirement le besoin de différenciation de la part de ceux à qui il ne profite pas le plus et le plus vite. En parallèle, le vainqueur percevra comme une menace la perte du contrôle du moment unipolaire et développera son système de valeurs dans un sens qui intégrera ses anciens alliés discutant désormais son pouvoir dans une nouvelle taxinomie où ils deviendront des menaces.
1.1 Avant la solitude
La vieille Europe avait pris l’habitude de combattre plus pour ses intérêts qu’au nom de la morale. Il y avait eu quelques exceptions comme les croisades ou les guerres engendrées par la Révolution française mais les premières furent limitées dans leurs moyens et les secondes limitées dans le temps. Certes, souvent, dans le but de motiver les troupes, au plus fort du conflit, on avait tendance à diaboliser l’adversaire. Mais il y a une différence notable entre le « Boche », terme peu sympathique mais relativement superficiel, et « l’Empire du Mal [4] ». Tant que le monde demeurait multipolaire, on ne savait pas de qui on pouvait avoir un jour besoin, les alliances tournaient et on se gardait donc des anathèmes aussi rapides que définitives. Deux démocraties comme la France et l’Angleterre furent longtemps ennemies alors que la Russie tsariste ou l’URSS communiste furent une alliée précieuse contre le 2e et le 3e Reich allemand. Avec l’apparition d’un monde bipolaire, l’usage du discours moral commença à prendre de l’espace mais, fût-elle réduite à sa plus simple expression (2), la polyphonie des discours sur le bien et le mal existait toujours et faisait que les partisans de chaque système pouvaient rencontrer un contradicteur d’une envergure suffisamment significative pour être susceptible de le faire réfléchir sur ses propres limites.
Le passage à la situation bipolaire, en transformant les autres en un autre contre lequel on se construit et on se définit, favorise la réification en ennemi. Et dans la pratique, plus l’ennemi est dans « l’autre radical», moins il est discutable d’utiliser tous les moyens pour le détruire. Plus l’autre est monstrueux, plus il est logique d’être monstrueux. Dans le cadre de la guerre froide, l’URSS était donc la puissance invincible. Comme le disait alors avec assurance l’essayiste Jean-François Revel, « le totalitarisme communiste est à la fois durable et immuable ». Cette idée d’invincibilité de l’ennemi permettait à l’Ouest d’avoir accès aux plaisirs du masochisme et de la fièvre obsidionale. Elle était source de peur et donc de tenue. La disparition du bloc de l’Est a créé des orphelins d’ennemis. Les futurs ex-soviétiques en avaient d’ailleurs conscience comme le montre cette remarque de Gregory Arbatov, directeur de l’Institut pour les études nord-améri-caines à l’Académie soviétique des sciences lorsqu’il déclara à des journalistes américains : « Nous sommes en train de vous faire quelque chose de terrible. Nous sommes en train de vous priver d’ennemi [5]. » L’argument du péril rouge, de la menace extérieure permettait tant de facilités, tant d’entorses à la démocratie, justement au nom de sa sauvegarde. En fait, on rencontrait parfois une symétrie entre les comportements soviétiques et ceux de certains membres du parti républicain américain : la même légèreté avec les libertés et les droits de l’homme. Les premiers les baptisaient « libertés formelles » et estimaient qu’on pouvait les annuler au nom des libertés dites fondamentales, les droits économiques. Les seconds, eux, ne les considéraient pas comme formelles mais estimaient qu’on pouvait les mettre « momentanément » de côté (Maccarthysme, Watergate) au nom de leur maintien futur menacé conjoncturellement.
L’absence d’ennemi ne peut durer, pas plus pour un individu que pour une organisation. Le cheminement vers la victoire est essentiel à l’équilibre de l’entité. Dans le cas d’un État, il est un objectif pour le collectif. La communauté internationale s’est organisée dans la deuxième moitié du XXe siècle sur un ennemi unique : le monde capitaliste bourgeois pour le bloc soviétique et la dictature communiste pour le monde libre. Un des deux protagonistes a disparu. L’ennemi à l’unité rassurante a fait place à une multitude de menaces plus inquiétantes parce que moins identifiables et donc moins prévisibles. Après le péril rouge, il fallait trouver une autre menace. Plus celle-ci serait unifiée et vaste, mieux cela serait.
1.2 De la communion au moment unipolaire
Avec la fin de l’opposition entre deux systèmes économiques, le capitalisme a été naturalisé en ce sens qu’il est devenu une loi de la nature. Il n’est plus discutable. L’organisation, donc la division intellectuelle, du monde par ceux qui le pensent et y agissent doit se faire sur d’autres critères, culturels et religieux par exemple. C’est parce qu’il s’est arrêté à la simplification de la grille économique que Francis Fukuyama [6] a pu fantasmer sur la fin de l’histoire. Pendant une période très courte, la doctrine démocratique libérale s’est imaginée comme la finalité et le but de tous les systèmes politiques de la planète. Les Nations-Unies devaient être l’axe et le bras de ce nouvel ordre mondial. La guerre contre l’Irak de 1991 semblait en être la première application. Un pays en envahissait un second. Après une résolution du Conseil de Sécurité des Nation-Unies, une coalition de plusieurs dizaines de nations menait une opération pour rétablir l’ordre. Et dans ce cas, si les États-Unis ne sont pas allés jusqu’à Bagdad pour renverser le régime de Saddam Hussein, c’est que le mandat qu’ils avaient reçu des NationsUnies demandaient uniquement la libération du Koweït. La décision de George Bush père fut (entre autres) motivée par des questions juridiques qui montrent bien dans quelle chimère de démocratie planétaire ces années ont pu vivre. Le milieu intellectuel connaît ce que l’on appelle l’illusion du dernier philosophe. On cite souvent pour exemple Hegel qui croyait que sa pensée apporterait la pierre finale à l’édification du système philosophique. L’hégélien Fukuyama a fait subir cette mauvaise habitude aux relations internationales. Et un temps, un temps seulement, le monde y a cru. Il semble cependant que la communion universelle ne soit pas pour tout de suite. Très vite, le rêve développa son hétérotélie. Si le droit et la démocratie peuvent régir en interne des pays culturellement unifiés, il en est tout autrement du cacophonique concert des nations. Le rêve de l’unité des régimes politiques a rencontré la diversité culturelle. Parce qu’il s’est arrêté à l’orée de cette difficulté, sans imaginer qu’il soit possible de la régler, Samuel Huntington [7] lui a donné une essence, indépassable. Le choc des civilisations allait devenir, selon lui, inévitable. Là aussi, comme pour Fukuyama, Huntington pêche par volonté de système totalisant et définitif. L’Occident de la côte Ouest des États-Unis au Cercle Arctique finlandais ne signifie pas grand chose, pas plus qu’un « monde » musulman allant de la Maurétanie à la Malaisie. Jusqu’à la guerre froide, la résolution des conflits voyait la victoire de pays mais pas de systèmes, les alliances étant relativement hétéroclites en termes de systèmes politiques et économiques. La chute du bloc soviétique semble avoir changé la donne. La démocratie libérale a connu une expansion dans le monde sans précédent : d’abord sur les régimes traditionnels (Europe du Sud et Amérique latine) puis sur les régimes communistes (Europe de l’Est). Ce système s’impose à travers des pays, agents exécutifs de cette propagation. Ils se battent pour leurs intérêts nationaux et pour le système politico-économique dont ils sont issus. Nous verrons plus loin que les deux ne se recoupent pas toujours. À l’heure actuelle, ces agents sont des États ou des groupes d’États puisque c’est l’État qui pour le moment a encore le quasi-monopole des relations internationales. À l’avenir, des institutions internationales comme l’ONU ou l’OMC leur feront peut-être concurrence mais rien ne permet encore de le dire.
Or, cet État ou ce groupe d’États suffisamment fort pour instaurer un système comme référence universelle engendre forcément des menaces, tant pour lui, que pour les autres. Ces deux effets sont complémentaires et logiques. Le premier, par la disproportion de sa force, devient forcément une menace pour les autres. Conscient de cela, il devient paranoïaque et décide de lancer des opérations préventives pour maintenir sa puissance. En cela, il donne raison à ceux qui prévoyaient l’abus de pouvoir. L’oppression n’est pas une question d’essence mais de position. Le moment unipolaire est dangereux car il est déséquilibré. Le bellicisme est une conséquence fréquente d’une volonté d’unité totale. L’unipolarité appelle souvent comme raccourci pour atteindre ses buts le totalitarisme. Comme le montre Maffesoli [8], le monothéisme des valeurs et des systèmes ne peut par définition qu’être rigide, pauvre et à la fin stérile. Et l’Histoire montre au contraire que « les sociétés qui ont su préserver [le polythéisme des valeurs] sont celles qui ont été les plus dynamiques ». Ce furent longtemps les démocraties qui justifiaient la diversité qu’elles protégeaient et représentaient face aux régimes totalitaires par la liberté. Mais qu’en est-il de leur identité maintenant qu’elles représentent le système dominant ?
Il est préférable que le moment unipolaire soit au bénéfice d’une démocratie. La démocratie, en particulier parlementaire, est le produit d’une volonté d’intégrer et de laisser une part à la diversité. Mais ce qui est valable à l’intérieur de ses frontières, ne l’est pas forcément à l’extérieur. Pourtant, elle donne une culture de tolérance, disons une tendance à respecter la différence, y compris dans la façon de gérer les relations internationales. Mais même si cette forme de régime y résiste mieux, elle finit toujours par tomber dans l’ivresse de l’unité et dans ses excès. En particulier lorsqu’on est persuadé d’être du côté du bien, il est facile de basculer dans le messianisme missionnaire. La démocratie sans menace extérieure, alors qu’elle est née dans un environnement hostile, semble s’étioler. Elle n’est pas comme J.-F. Revel a pu le croire, menacée par les dictatures. Intimement liée au libéralisme, tant politique qu’économique, sa vitalité est liée à sa stimulation. Cette soi-disant « mince et précaire parenthèse à la surface de l’Histoire [9] » a fait mentir tous ceux qui, bon gré mal gré, étaient persuadés de la victoire « probable pour ne pas dire inéluctable [10] » du communisme.
Sa nature se modifie par sa position dominante. Depuis la fin des guerres de colonisation, les démocraties ne menaient que des guerres de défense. Les stratégies étaient donc relativement claires. Les offensives se faisaient souvent à travers le soutien aux ennemis des pays clients des adversaires (les États-Unis en Afghanistan dans les années 1970-1980). Les nouvelles stratégies de guerre préventive (Israël en 1967) ou d’imposition de la démocratie par la force ont déstabilisé le consensus autour de l’action commune. Elles deviennent prédatrices parce qu’elles ont besoin d’ennemi pour s’assurer. Après avoir lutté pour résister aux adversaires qui la menaçaient, elle devient impérialiste pour continuer à lutter contre les menaces à venir. La guerre préventive est cette quête de l’assurance qui la fait despote.
1.3 Retour de la différenciation
Le moment unipolaire permet à l’agent qui en bénéficie de faire passer son système de valeurs et le système politique qui en est issu pour universel. L’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de pousser tous les autres acteurs à jouer avec ses propres règles, où on est habituellement le plus expérimenté et le mieux préparé.
L’universalité se construit par la destruction de certains types de comportements. C’est le fantasme de l’Un. Cette destruction entraîne des réactions contre l’agent (État ou institution qui les impose). Pour Pascal Bruckner, « la démocratie serait d’abord la mise en place de la démocratie, belle quand elle est perdue, menaçante dès qu’elle borne partout l’horizon [11] ». Or, comme l’agent vecteur de la démocratie le faisait au nom de valeurs universelles, il peut dire qu’il n’est pas lui, la cible de cette attaque mais la valeur au nom de laquelle il a agi. On comprend bien l’intérêt de déresponsabilisation qu’offre le monopole de la morale. En effet, l’agent attaquant peut désormais se parer d’une valeur consensuelle. Ainsi, s’il frappe, c’est au nom d’une valeur et s’il est frappé, c’est cette valeur qui est frappée.
En face, le statut d’hyperpuissance unique devient insupportable pour ceux qui le subissent comme une épée de Damoclès. Weber disait que tant que les dieux se font la guerre, les hommes vivent en paix. Ce n’était pas tout à fait vrai puisque ce que l’on appelait alors le Tiers-Monde servait de terrain de jeu sanglant et chaud à la guerre froide : Vietnam, Angola, Amérique du Sud. Mais ces nations pouvaient avoir l’impression d’avoir le choix et mettre les deux systèmes en concurrence, « jeux » auxquels jouèrent des pays comme l’Égypte en 1956. L’ennemi permet d’expliquer les problèmes d’une entité ou d’une organisation sans remettre en cause de façon significative son système de valeurs. La faute, le dérèglement ou le désordre a toujours une cause extérieure. L’ennemi intérieur lui-même n’est qu’une variante de l’ennemi extérieur puisque celui-ci contrôle celui-là.
Comme le fait remarquer Maffesoli, le totalitarisme ontologique (mais cela nous semble valable aussi pour le totalitarisme en pensée et pratiques politiques) n’a jamais su s’affirmer durablement [12]. Le moment unipolaire entraîne donc la renaissance de l’ennemi. L’agent le plus favorisé par le moment unipolaire va chercher à le maintenir aussi longtemps que possible et ce en luttant contre tous ceux qui peuvent apparaître comme une menace. Autre facteur, on sait à quel point il est aisé pour le favori de tomber dans la tentation paranoïaque et les comportements violents qui l’accompagnent. Ce faisant, sa domination devient de plus en plus insupportable aux autres. Le lien entre les anciens alliés commence à se détendre. Du côté de ceux qui sont face à l’agent, deux éléments poussent aussi à faire renaître l’idée d’ennemi. Tout d’abord, le syndrome dit « du premier de la classe ». Celui-ci attise toujours la jalousie des challengers, et ce quels que soient les comportements du favori. Le second est que les phases d’unipolarité entraînent une volonté d’unification des systèmes de valeurs à partir de ceux du favori. Or, cela apparaît comme de l’impérialisme culturel et idéologique de ceux qui le subissent avec pour effet d’entraîner chez les challengers une crispation identitaire. C’est en particulier le cas des valeurs les plus antithétiques de celles que veut imposer le dominant, la différenciation étant à la source de l’identité. Ainsi, on a ce mouvement historique perpétuel: conflit entre les ennemis, victoire d’un modèle, développement des tendances totalitaires du modèle, différenciation de la part de ceux qui subissent les tendances totalitaires, radicalisation des différences au point d’en faire des ennemis, conflit, etc. Notons qu’à chaque étape de conflit, la différenciation n’est jamais globale. La deuxième guerre mondiale s’est faite autour d’une opposition entre dictatures et démocraties mais à part l’URSS, tous les protagonistes évoluaient dans le cadre de l’économie capitaliste. La guerre froide opposait surtout deux systèmes économiques, le camp capitaliste comprenant aussi bien des démocraties que des dictatures (Amérique du Sud). Et on peut penser que dans les conflits à venir, l’argument religieux jouera un rôle majeur. Ainsi les politiciens américains semblent avoir trouvé un remplaçant au péril rouge, le péril vert, c’est-à-dire l’islam. Les deux camps gagnent à cette division. Le premier se reconstruit un ennemi qui peut paraître puissant puisqu’il regroupe plus d’un milliard de personnes dans des pays aux cultures très éloignés de l’américaine. Or, un ennemi, pour jouer son rôle d’ennemi doit avoir ces caractéristiques. Il doit paraître dangereux, sinon ce n’est pas un bon ennemi. Ensuite, plus sa culture sera différente et donc inconnue, plus il sera inquiétant. Mais en face, une partie du monde musulman ne demande pas mieux que d’être élevée à ce rang de grande menace, toujours flatteuse et renforçant l’identité somme toute assez hétérogène de cette entité aux frontières si peu définies.
Ainsi, le moment unipolaire ne peut durer puisque la domination de fait d’un système et/ou de l’agent qui l’induit engendre des forces de différenciation.
 
2 Une nouvelle nature d’agents favorisant la taxinomie de l’ennemi
 
 
La victoire du système et de l’agent porteur leur donne la capacité de contrôler les autres acteurs. L’hyperpuissance de l’agent américain et du système qu’il représente leur permet de remplacer les gouvernements ennemis par des gouvernements amis. Mais il est plus facile de changer un gouvernement qu’une société. Lorsque la volonté des sociétés ne peut se révéler à travers l’acteur étatique, elle trouve d’autres voies, moins légales-rationnelles.
2.1 La saturation du politique
L’idéologie de la modernité issue du programme des Lumières (progrès, maîtrise technicienne du monde, émancipation) semble s’essouffler depuis un demi-siè-cle. La certitude selon laquelle aujourd’hui est mieux qu’hier mais moins bien que demain disparaît de couches de plus en plus vastes du corps social. Ce sentiment jadis réservé aux réactionnaires et aux passéistes à qui l’Histoire claquait la porte au nez devient de plus en plus consensuel. Le doute progresse et se radicalise. Au moment où comme nous l’avons vu plus haut la démocratie semble avoir gagné la partie planétaire, fût-ce de façon formelle, ceux qui en profitent depuis le plus longtemps, chez qui elle est la moins menacée semblent s’en lasser. L’abstention dans les élections mais aussi le repli populaire de tous les corps intermédiaires qui la font vivre (syndicats, partis) se développent de plus en plus. Le recul de la croyance en l’idéal démocratique avance au même rythme que le recul de la participation. La différence avec d’autres époques vient du fait que cela ne se fait au bénéfice d’aucun autre système politique. Plus que la démocratie, c’est toute la sphère du politique au sens classique qui semble saturée [13]. En fait, nous faisons l’hypothèse que c’est surtout le politique dans son expression à travers la rationalité nationale-étatique. D’anciens travaux de Huntington (plus solides selon nous que son Choc des civilisations) éclairent cette saturation particulière. Dans un important article de 1965 [14], il développe l’importance des processus d’institutionnalisation dans le développement politique. Œuvrant pour le renforcement des institutions, discret au sein des communautés naturelles, il devient plus visible au sein de collectifs plus grands, sitôt que la solidarité n’est plus spontanée. Dans le cas de mobilisation sociale soudaine, la politisation brutale de catégories nouvelles de la population ne devient supportable pour le système politique que si l’on procède, parallèlement, à l’élaboration d’institutions capables d’organiser ce nouveau flux et de l’intégrer de façon durable et stable dans des circuits fonctionnels [15]. En ce sens, il est proche d’Eisenstadt [16] qui lie directement modernisation, essor de la division du travail et institutionnalisation. Celle-ci doit, pour ce dernier, organiser l’échange entre individus et entre groupes sociaux, en assurant l’instauration d’une règle du jeu commune et en conciliant buts privés et buts publics.
Mais si on émet l’hypothèse que dans une période paradoxale à la fois de déconsidération de l’État et de rigidification de celui-ci, le développement institutionnel n’est plus en mesure de donner une expression efficace à ces catégories nouvelles de la population (nouvelles par leurs orientations sociales ou idéologiques), alors cette expression prendra des formes non institutionnelles. On a un retour à ce qu’Huntington appelle la société prétorienne, c’est-à-dire une société où, à la différence d’une société civile, le processus d’institutionnalisation ne réussit pas à contenir l’extension de la participation politique dans ses cadres habituels. On a donc plus une transfiguration du politique sur d’autres modalités d’expression qu’une dépolitisation. La « société prétorienne » se caractérise par un affrontement direct et non médiatisé des forces sociales, celles-ci utilisant la méthode de leur choix pour parvenir à leurs fins.
2.2 Le terroriste, une nouvelle forme du partisan
Dans un texte de 1963, Carl Schmitt propose une figure d’acteur politique qui va incarner selon nous la nouvelle division ami-ennemi dans les relations internationales du XXIe siècle. C’est le partisan. Il naît le jour où les pays ne sont plus envahis par des seigneurs mais par des nations (guerres napoléoniennes). Le partisan combat en s’alignant sur une politique, d’où l’origine de son nom. C’est un des quatre critères qui le caractérisent selon Schmitt. Les trois autres sont l’irrégularité, le haut degré de mobilité et, de façon plus floue, son lien à la technicisation des combats [17]. En les reprenant les unes après les autres, voyons en quoi ces particularités en font l’acteur adapté au dépassement des saturations du politique que nous venons de présenter.
  • L’idéologie : Le rôle et l’importance de l’idéologisation du partisan ont été clairement développés par Lénine [18]. Puisque désormais l’ennemi est absolu, que son état d’ennemi n’est plus lié à un acte (envahir le voisin) mais à sa nature (être un ennemi de classe, un bourgeois), alors l’hostilité peut être absolue, sans limite. On passe de la justa causa au justus hostis. Le combat n’est plus une activité, une fonction comme pour le soldat d’une armée régulière mais un devoir moral. Son état de combattant lui vient d’un engagement idéologique. Dans le cadre de la victoire d’une idéologie, celle de la démocratie libérale, sur les autres, on aurait pu penser qu’il disparaîtrait. Erreur puisque, comme nous avons essayé de le montrer plus haut, la domination d’une idéologie entraîne mécaniquement l’apparition et le développement de concurrentes. Mais à l’heure d’un retour de l’identitaire et du religieux intimement mêlés, elles prennent plus volontiers ces visages que celui de discours politiques sécularisés caractéristiques du XXe siècle. Le sentiment a toujours existé dans les discours politiques. Mais il avançait à côté d’une dimension rationaliste. Ce n’est plus toujours significativement le cas. La volonté de pureté ethnique, nationale ou religieuse a des bases suffisamment émotionnelles pour engendrer un investissement non critique, donc non relativisable, donc total.
  • L’irrégularité : L’hyperpuissance d’un agent étatique lui permet de contrôler le visage de tous les autres. Il peut renverser tous les gouvernements jusqu’à ce qu’ils lui offrent l’apparence du visage qu’il attend, le reflet du sien. Mais les forces d’oppositions n’en sont pas moins toujours présentes. Elles ne peuvent juste plus s’exprimer à l’intérieur d’un appareil étatique. Elles prennent donc d’autres formes. Mais comme l’État avait le monopole de la violence légale, les combattants sont donc désormais irréguliers ou illégaux. Cette illégalité, dans le cadre d’une idéologie dominante basée pour ses questions internes sur l’État de droit, facilite la dévalorisation de celui qui agit hors du cadre légal, ce qui est par définition le cas du partisan.
  • Le degré de mobilité est lié à une autre caractéristique, le lien à sa terre, tellurique. Le partisan est historiquement (guérillas espagnoles et prussiennes anti-napoléoniennes) le civil qui se bat pour sa terre, sur sa terre. Il a donc face à l’armée régulière étrangère qu’il combat une meilleure connaissance de l’espace. Le nouveau partisan possède aussi une caractéristique, un avantage lié à la mobilité mais il est ici inverse, il s’agit de son absence de lien tellurique. Dans le cadre d’un espace monde, on assiste à une déterritorialisation du théâtre des opérations et à une globalisation des responsabilités. Déterritorialisation d’abord en ce sens qu’on frappe bien au-delà du cœur géographique du conflit. Dans le cas des opérations palestiniennes, depuis 1948 on en compte 565 hors d’Israël et des territoires occupés. Par exemple entre 1969 et 1986, sur les 498 victimes qu’elles firent, seules 54 étaient de nationalité israélienne [19]. C’est le niveau 1 de la déterritorialisation : la révolution des transports offre la capacité de projection de force à des groupes n’ayant pas les moyens d’un État. Le niveau 2 est la déterritorialisation des causes. Les guerres des deux derniers siècles furent essentiellement des guerres liées aux territoires. Au XIXe siècle, nombre de guerres en Europe avait eu pour objectif la mise en adéquation des États et des nations, donc des enjeux territoriaux. Ce fut aussi le temps des guerres de colonisation, enjeux territoriaux encore. Celles du XXe furent des guerres de systèmes (guerres de blocs) mais aussi encore des guerres territoriales (guerres de décolonisation). La révolution communiste commença à penser en logique déterritorialisée mais les difficultés rencontrées poussèrent Staline à se recadrer dans une logique nationale du « socialisme dans un seul pays ». L’activisme armé gauchiste entrait aussi dans ce cadre mais dans les faits, des groupes armés essentiellement français, allemands ou italiens kidnappaient ou tuaient des patrons respectivement français, allemands ou italiens. Cependant, le mouvement est lancé. Au XXIe siècle, la « guerre contre le terrorisme » de l’administration Bush Jr. montre que l’ennemi déterritorialisé, ici le réseau islamiste Al-Quaïda, est perçu comme une menace à part entière. Pourtant, preuve des difficultés des États à évoluer dans leurs réponses, les premières actions contre cet ennemi furent deux très classiques guerres contre des États, l’Afghanistan en 2001-2002 et l’Irak en 2003. Mais le remplacement de ces deux régimes par des régimes amis ne fait que montrer l’impuissance des agents dominants à frapper des adversaires dont la nature réticulaire les rend résistant aux déploiements classiques de force. Pour sortir d’une situation vouée à l’échec, le partisan investit de nouveaux espaces et de nouvelles méthodes. Les innovations sont considérées comme immorales par les agents dominants combattant eux avec les règles conventionnelles, c’est-à-dire celles imposées par le plus fort pour maintenir sa supériorité. Ainsi, de l’indignation de l’Angleterre face aux sous-marins allemands lors de la première guerre mondiale.
  • La technicité de l’armement des partisans doit se lire à travers le paradoxe de Tocqueville en vertu duquel plus un phénomène désagréable diminue en intensité, plus ses manifestations résiduelles deviennent insupportables à la population, ce qui permet de rendre compte de la montée croissante du sentiment (subjectif) d’insécurité dans des sociétés toujours plus pacifiées (objectivement). Le terrorisme tue très peu et n’a pas besoin de haute technologie pour faire les dégâts qu’ils cherchent, dégâts symboliques, de terreur. Dans les années 70, années parmi les plus meurtrières pour le terrorisme en France, il faisait 200 victimes par an, soit 50 fois moins que les accidents de la route. En juin 1985, suite au détournement d’un avion de la TWA et alors que la chance de mourir dans un attentat est infinitésimale (1 sur 380 000), 1,8 millions d’Américains ont annulé un voyage par ce moyen de transport [20]. De plus, une ceinture d’explosifs pour un kamikaze palestinien coûte 150 $. Même le plus célèbre cas de ce que l’on appelle désormais « l’hyperterrorisme », les attentats du World Trade Center, a nécessité de simples cutters pour faire plus de 3 000 morts. Les organisations violentes non étatiques peuvent avoir de vastes moyens financiers mais pour obtenir les effets qui les intéressent, ils n’en ont pas réellement besoin.
Le terroriste est bien une forme contemporaine du partisan. Mais il a muté à hauteur des mutations des relations internationales. Le rapport à l’espace et le rapport à l’identité se déterritorialisent. Les forces sociales qui ne peuvent plus accéder aux configurations classiques d’expression ou qui ne croient plus en leur légitimité ont évolué vers d’autres formes d’organisations en particulier réticulaires. Elles espèrent ainsi échapper au contrôle des agents dominants. Mais ces innovations et l’étrangeté facilitent d’autant plus les dénominations disqualifiantes aux yeux de la normalité, c’est-à-dire des critères du plus fort. Intéressons-nous maintenant à quelques-unes des méthodes violentes novatrices de ces nouveaux partisans.
2.3 La taxinomie du terrorisme comme arme de terrorisme intellectuel
Comme le reconnaît Loup Francart, « la technologie occidentale peut encore s’imposer selon les cas, mais la question du sens et des affrontements de légitimité demeure [21] ». La guerre n’est plus le moyen ultime de régler l’opposition entre deux projets politiques contradictoires. Dans un monde de monopole idéologique, la guerre devient à chaque fois une guerre pour la survie, pour la liberté, ou pour le bien, bref pour un motif absolu et indiscutable. Les méthodes de l’autre sont donc ignobles et n’importe quelle forme de violence utilisée pour le combattre légitime.
Un des moyens pour faciliter l’élimination de l’ennemi est de l’extraire de l’humanité. S’il n’est pas humain, alors ce qu’on lui fait est moins grave voire justifié s’il est ennemi de l’humanité. L’idéologie nazie en hiérarchisant l’espèce humaine cassait le concept d’unité du genre humain et donc jetait les bases des premières tentatives de justification de l’éradication ou du servage de certains types de population. Dans tous les conflits, la violence de l’autre est jugée comme non-humaine et donc permettant qu’on ne le traite pas comme tel. Or, refuser une humanité à l’autre est un moyen permettant de légitimer des modes d’élimination beaucoup plus rapides et beaucoup moins coûteux tant au plan économique que politique. Dans les guerres désormais morales, la fin justifie les moyens, excepté les moyens de l’autre d’où l’importance et le développement de l’outil du terrorisme. Cette dénomination ne répond à aucune définition non idéologique : violences à des fins politiques (dictionnaire Robert) ou violence illégale contre l’État (FBI), rien qui informe sur la légitimité des combats, sur la possibilité de faire la différence entre un mouvement de résistance ou de libération et un mouvement de destruction de la démocratie. Car les précédents historiques ne montrent pas de différence entre les deux à partir des moyens. Et les buts sont toujours lus à la lumière de l’histoire qui, comme on le sait, est toujours écrite par les vainqueurs.
Les conflits asymétriques impliquent deux modes de luttes où la morale et la communication sur la morale sont un enjeu : la terreur d’État et le terrorisme/ guérilla. La terreur d’État est une stratégie visant à détruire toute velléité d’opposition physique ou morale, elle s’attaque à une collectivité humaine elle-même. Population combattante et non combattante sont toutes les deux visées, même si c’est par des moyens différents. La peur est l’arme de prédilection. La terreur d’État peut donc causer dans la pratique « relativement » peu de morts (Israël dans les territoires palestiniens, Chili de Pinochet) par rapport à d’autres types de conflits armés. On vise à déchirer le tissu social jusqu’à l’intérieur même des familles. Cette pratique peut se maintenir sur le long terme. Le théâtre des opérations peut donc donner une apparence de normalité sociale. Pour être efficace, une terreur d’État nécessite la maîtrise du territoire où elle s’applique. L’armée, les forces de l’ordre et les groupes paramilitaires qui leur sont rattachés y sont souvent omniprésents. La France en Algérie dans les années 50 et Israël dans les territoires palestiniens sont un exemple de l’application de cette terreur d’État.
Le terrorisme a une nature et des moyens proches de la terreur d’État. Par la violence, il s’agit d’inspirer une peur ayant pour but d’influer la politique d’une société (population ou gouvernement). Ne disposant pas d’une armée, les mouvements terroristes ou de guérilla utilisent des moyens indirects ne relevant pas des lois de la guerre [22]. Les acteurs non étatiques se battent avec leurs moyens : la haine, le courage physique, le jusqu’au-boutisme. Ils ne répondent pas à des limites de critères de cibles, tout lieu et toute personne peuvent être pris comme cibles. On différencie habituellement le terrorisme de la guérilla par l’absence ou la présence d’un soutien populaire. Ainsi les mouvements armés gauchistes italiens des années 70 rentrent clairement dans le terrorisme et non dans la guérilla. Dans le cas des FARC colombiennes ou des activistes palestiniens, cette division est plus difficile à faire. Selon le psychosociologue Friedrich Hacker, la stratégie terroriste implique le caractère arbitraire du choix des victimes, l’imprévisibilité des actions, la propagande et la publicité, la forme théâtrale de l’agression, l’auto-idéalisation et la condamnation d’autrui.
Mais que l’on parle de la terreur d’État ou du terrorisme, la médiatisation joue un rôle essentiel. En effet, la peur ne peut s’instaurer que si punitions collectives, attentats, exécutions, assassinats ou prises d’otages sont connus. Dans le cadre d’une domination morale de la démocratie libérale, tous les acteurs prétendent se battre en son nom et essaient de discréditer les méthodes de l’adversaire. Et là encore, c’est l’agent dominant qui est en mesure de distribuer les taxinomies, les favorables comme les défavorables. Dans le cas du terrorisme, les chercheurs signalent régulièrement l’emploi pseudo-scientifique qui est fait du mot [23]. Trop souvent, la dénomination provient des pouvoirs politiques, des organismes d’État. Depuis l’œuvre pionnière de Walter Laqueur, la majorité des spécialistes du terrorisme se range sous l’étiquette de la contre-insurrection (counterinsurgery), doctrine née pendant la guerre froide dont l’objectif est de lutter contre un ennemi intérieur. Ils partagent les sources et les mêmes objectifs que les services de renseignements anglo-saxons à travers trois institutions, hégémoniques selon Sommier [24] : le Center for Political Violence and Terrorism (Université de St Andrews), la Rand Corporation à Washington et l’Institute for the Study of Conflict à Londres. Et ces antiterroristes n’hésitent pas à pratiquer le terrorisme intellectuel. Lorsqu’on met en question ce terme de terroriste, ces « spécialistes » jugent que « ce ne serait qu’un stratagème pour entraver la coopération des politiques de lutte contre le terrorisme [25] ».
Dans les conflits asymétriques, la complexité de la nature des nouveaux acteurs permet toutes les manipulations à l’heure où les opinions internationales jouent un rôle encore modeste mais de plus en plus important. L’utilisation du terme même de terrorisme est une des conséquences de la discrimination par la morale de l’adversaire.
 
Conclusion
 
 
Carl Schmitt [26] estimait que depuis Bodin et Hobbes, l’État se caractérisait par sa capacité à contrôler à l’intérieur de ses frontières la relation ami-ennemi. Il supputait déjà d’ailleurs qu’un éventuel dépérissement de l’État pourrait faire ressurgir des forces contraires à l’unité de la population par l’État. Dans un article de 1938 sur le « Rapport entre les concepts de guerre et d’ennemi [27] », il prévoyait que la situation internationale allait évoluer vers un état de ni guerre-ni paix parce qu’on qualifierait de pacifiques des interventions armées (rappelons que la lutte de l’armée française contre les indépendantistes algériens fut longtemps appelée « pacification ») et de belliqueuses des actions qui n’auraient aucun caractère militaire (déjà en 1854, les États-Unis avaient envoyé une escadre de navires de guerre au Japon pour le forcer à s’ouvrir au commerce extérieur, or le protectionnisme n’est pas en soi une position belliqueuse). Il expliquait cette modification par l’apparition et le développement d’institutions internationales comme la Société des nations. Il prédisait que l’on assisterait « à un détournement du sens classique de la guerre, du fait que les ennemis qui se combattront ne seront plus considérés comme menant également une guerre juste, mais que l’on fera passer pour criminel l’un des deux camps au nom de l’exclusivisme moral dont se seront emparées les organisations internationales [28] ». La paix véritable, rajoutait-il, deviendrait impossible puisque toute action d’une nation qui déplaira au moralisme des organisations internationales passerait pour constituer un danger pour la paix. Soixante-cinq ans plus tard, la validité de ces analyses touche au prophétisme. À ceci près que Carl Schmitt n’imaginait pas qu’une seule nation puisse dépasser toutes les autres unies en organisation et s’attribuer à elle seule ce monopole de la morale dont il est question. Plus exactement et en employant le vocabulaire de Hobbes, la supériorité du quantum de force caractéristique du Léviathan [29] est entre les mains d’une entité qui a la volonté et le pouvoir d’imposer sa vision de la morale aux autres mais qui refuserait de prendre en charge la protection de tous.
C’est parce qu’il existait un modèle en face d’elle que la démocratie libérale s’est réformée, s’est améliorée. Il fallait que ce modèle continue de séduire sous peine de voir passer les classes a priori les moins séduites par l’économie libérale de l’autre côté. Les régimes marxistes nous rappelaient régulièrement ce que nous ne voulions, ce que nous ne devions pas être. Il obligeait le monde libre à se remettre en question. Avec le monopole du système libéral, ce qui n’était qu’une méthode est devenu la règle indiscutable et donc rigide et oppressive. Il y a une aporie dans le système libéral. Il reconnaît la valeur de la concurrence et la juge garante de sa compétitivité, mais ne se l’applique plus à lui-même en tant que système qui garde sa compétitivité lorsqu’il est en compétition avec un autre système. Seule, la démocratie libérale peut devenir malade, dangereuse et cherche des ennemis pour revivre son effervescence originelle.
L’absence de monopole en système politique est essentielle et risquée : essentielle pour obliger le système à se réformer puisqu’il est en concurrence et risquée parce qu’il est tellement tentant de faire peser sur l’autre ou les autres la source de ses difficultés. Il y a donc des forces d’homogénéisation qui poussent les systèmes humains à s’unifier. Mais par hétérotélie, elles engendrent d’autres forces qui complexifient et engendrent à leur tour par réactions des mutants et donc des différences. Comme le fait remarquer Maffesoli, « toute société, aussi unidimensionnelle ou autoritaire soit-elle, permet ou organise l’alternance [30] ». Reste à savoir si c’est volontaire et si ce n’est pas juste pour se donner les moyens et les excuses de maintenir sa domination et son état de guerre.
 
NOTES
 
[1] Chercheur au C.E.A.Q. (Paris V – Sorbonne).
[2] 10 X 18.
[3] Ennemie traditionnelle de Rome.
[4] Le président américain Ronald Reagan parlait ainsi de l’URSS.
[5] Cité par André Fontaine dans Le Monde, 27 mai 1988.
[6] FUKUYAMA F., La fin de l’histoire, Champs Flammarion, 1992.
[7] HUNTINGTON S., Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.
[8] MAFFESOLI M., La transfiguration du politique, La table ronde, 2002, p. 47.
[9] REVEL J.-F., Comment les démocraties finissent, Grasset, 1983.
[10] Ibid.
[11] BRUCKNER P., La mélancolie démocratique, Seuil, 1992.
[12] MAFFESOLI M., La part du diable, Flammarion, 2002.
[13] MAFFESOLI M., La transfiguration du politique, La table ronde, 2002.
[14] HUNTINGTON S., « Political development and political decay », World Politics, XVII, 3, avril 1965, pp. 386-430.
[15] Op. cit., p. 21, cité par BADIE B., Le développement politique, Économica, 1995.
[16] EISENSTADT S., Social differentiation and stratification, Scott, Foresman and Co., Glenview, 1971, pp. 40-44.
[17] SCHMITT C., Op. cit., p. 224.
[18] LENINE V.I., Les fondements théoriques de la guerre et de la paix en URSS, Médicis, 1945.
[19] BONANATE L., Le terrorisme international, Casterman, 1994, p 126.
[20] CHALIAND G., Les stratégies du terrorisme, Desclée de Brouwer, 1999, p 233.
[21] FRANCART L., La guerre du sens, Économica, 2000.
[22] Op. Cit., p. 6.
[23] SOMMIER I., Le terrorisme, Flammarion, 2000.
[24] Op. cit., p 97.
[25] WILKINSON P., « Terrorism and propaganda », in ALEXANDER Y. & LATTER R., Terrorism and the media : Dilemnas for government, journalists and the Public, Washington, Brassey, 1990, p. 27.
[26] SCHMITT C., Ibid.
[27] Article repris dans l’édition de 1963 du Begriff des Politischen.
[28] FREUND J., Préface à SCHMITT C., La notion de politique & La théorie du partisan, Champs-Flammarion, 1992, p. 29.
[29] HOBBES T., Le Léviathan, Folio.
[30] MAFFESOLI M., La violence totalitaire, Desclée de Brouwer, 1999, p 98.
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Op. cit., p 97. Suite de la note...
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Article repris dans l’édition de 1963 du Begriff des Politi...
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