Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804142434
134 pages

p. 89 à 98
doi: en cours

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Contributions

no 80 2003/2

2003 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

La figure de l’ennemi intérieur dans les théories conspiratrices aux états-unis

Yves Viltard  [1]
Il s’agit dans cet article de commenter l’ouvrage de Robert Allan Goldberg « Ennemy Within ». Il traite de ces formes particulières du discours américain que sont les théories conspiratrices. On les trouve dans le cinéma, la littérature, la télévision ou le journalisme. Elles se présentent comme entreprises de révision historiques. On peut y voir des formes particulières d’élaboration de discours mythologiques propres aux sociétés modernes. Mais c’est aussi une façon de donner une appartenance communautaire aux croyants.Mots-clés : Conspiration, Mythe, États, Unis.
Marylin Monroe a-t-elle été assassinée ? Elvis Presley est-il vraiment mort ? Lee Harvey Oswald est-il le seul et unique auteur de l’assassinat de John Kennedy ? Diana a-t-elle été victime d’un simple accident de la route ? Un avion s’est-il réellement écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001 ? Voilà quelques échantillons de questions autour desquelles invariablement ont été échafaudées des théories plus ou moins extravagantes prétendant remettre en cause la version généralement admise de ces différents événements. Ces versions deviennent alors, aux yeux de ceux qui les dénoncent, le fruit de complots sciemment organisés par des acteurs assez puissants pour délibérément imposer dans l’opinion une version qui, dans ce sens, ne serait qu’une version officielle des événements. On comprend immédiatement que ceux qui manient de telles théories prétendent s’attaquer héroïquement à forte partie : dénoncer avec leurs modestes moyens, contre toute évidence, des puissances souterraines. Celles-ci peuvent être mondaines, il s’agit alors de personnalités, d’institutions établies, d’administrations, au premier rang desquelles les services de renseignements, mais aussi des églises, des partis politiques, des syndicats, des associations, des lobbies et groupes de pressions de toutes sortes. Peuvent aussi être incriminés des groupes sociaux ou « ethniques », des communautés raciales ou religieuses, des puissances économiques comme le « complexe militaro-industriel» aux États-Unis depuis les années cinquante, et bien évidemment des confréries secrètes comme la franc-maçonnerie, des organisations criminelles ou mafias. Mais ces puissances souterraines peuvent aussi bien être « spirituelles », comme les puissances du mal, du diable lui-même, qui renvoient aux grandes peurs passées de l’humanité, sans oublier les visiteurs venus d’ailleurs, extraterrestres et autres OVNI. Qui plus est, les événements en question ne sont jamais des événements anodins. On peut les qualifier de traumatiques par le retentissement psychologique qu’ils ont en général produit. En clair, ils ne sont ignorés de personne, et généralement chacun de nous se souvient parfaitement de ce qu’il faisait le jour où c’est survenu, signe même de leur caractère traumatique. En outre, l’importance imaginaire de ces événements assure à ceux qui en contestent les interprétations « officielles » l’assurance presque certaine et immédiate d’une large publicité faite à leurs thèses. Plus encore, lorsqu’un tel phénomène de remise en cause des évidences est engagé, il ouvre la voie à d’autres vocations. On va voir se multiplier, s’empiler, se contredire ou se conjuguer un flot jamais tari d’interprétations nouvelles, comme c’est notamment encore aujourd’hui le cas avec l’assassinat en 1963 de John Kennedy, qui donne lieu bon an mal an à quelques dizaines de publications dans le monde, contestant la version officielle.
La diffusion de telles théories représente une forme de prise de parole, d’intervention particulière, dans l’espace public. Elle a ses propres règles et répond à des modes particuliers d’argumentation. Elle se manifeste comme un genre littéraire à part entière, mais aussi un genre cinématographique, télévisuel et journalistique, et peut être initiée soit par des individus solitaires soit par des acteurs collectifs, groupe sociaux plus ou moins étendus ou associations. Ce genre se distingue de la science-fiction ou simplement du roman par sa prétention à la véracité, même si parfois la frontière est incertaine. Il en va ainsi de la série américaine Xfiles. Elle se présente bien en effet comme une œuvre de fiction. Néanmoins, elle met en scène des institutions bien réelles comme la CIA ou la NSA. Elle est aussi construite à partir de scenarii reprenant les structures argumentaires des théories du complot américaines, notamment celles faisant intervenir des forces irrationnelles, et en représente une sorte de déclinaison comme genre littéraire. Mais elle n’est pas aux théories du complot ce que les séries policières sont aux enquêtes de police, dans la mesure où les théories en question sont déjà des formes de fiction. Fictions bien particulières puisque, pour leurs auteurs, il s’agit de rendre compte d’événements passés bien réels. Pour ceux-ci, le but avoué est de participer à écrire de l’histoire par leurs révélations. Elles se présentent en général comme des entreprises de révision historique et prétendent n’être en rien des œuvres d’imagination. Néanmoins, on peut aussi y voir des formes particulières d’élaboration de discours mythologiques propres aux sociétés modernes, qui ne seront jamais vraiment crus, et pour cause, ce qui est justement le lot commun des mythes [2]. Cela malgré le sérieux dont l’auteur ne peut se départir, sauf à apparaître comme ayant monté un canular, ce qui est un autre type d’exercice discursif. Il est, en tout état de cause, condamné à ne jamais trahir l’ombre d’un doute sur la véracité de son bobard.
Il s’agit d’un genre de récit, dans lequel l’auteur se propose d’identifier et de mettre en lumière, d’exposer publiquement, des ennemis de l’intérieur. Ces derniers, prétendument cachés au cœur du dispositif de prise de décisions politiques, sont tenus, pour couvrir leurs entreprises inavouables, de produire et de faire accepter par la société une vision mensongère de la réalité, notamment à propos d’événements tragiques comme les disparitions de personnalités politiques, du monde du spectacle ou des médias, dont ils se révéleraient être, de concert, les véritables meurtriers.
Le caractère particulier de ces récits oblige aussi à les distinguer des simples rumeurs, même si on peut les y apparenter. Les rumeurs ne valent que lorsqu’elles sont pleinement crédibles et à même de résister à tous les démentis, même les plus savants, dans la mesure où elles tirent leur autorité de mettre chacun dans la confidence, chacun se faisant un plaisir d’en être le véhicule et de se grandir à ses propres yeux en se présentant comme bien informé [3]. Ils s’en distinguent aussi du fait que les auteurs des spéculations de complot sont généralement parfaitement identifiables. Ceux-ci en revendiquent et en cultivent la paternité et prétendent justement tirer leur « réputation » de cette paternité. À la différence encore des rumeurs, ils se manifestent sous la forme de révélations parfaitement datables à propos des événements dont ils prétendent réviser les interprétations admises. Ce sont dans ce sens des fables, des affabulations qui ne manquent jamais d’attirer les badauds qui leur prêtent en général une oreille, dans la mesure où leurs auteurs, comme tout bonimenteur, sont tenus de maintenir l’intérêt du public en jouant justement sur la nature proprement extravagante de ces révélations, en général contraire à toute évidence. Pour cela, les auteurs sont tenus d’élaborer une « théorie » souvent des plus complexes – complexité qui seule garantit la cohésion interne de la démonstration. Le ressort sur lequel ces récits semblent jouer tient dans l’impression que le public, et peut-être chacun d’entre nous, ne peut se satisfaire de la réalité de certains événements traumatiques, notamment la disparition de personnes publiques à même de susciter de leur vivant de profonds phénomènes d’identification. On semble tout prêt sinon à croire, tout du moins à écouter, une autre version permettant d’enchanter une réalité par trop banale.
Ici, on ne peut éviter la question centrale que ne manque pas de poser la diffusion, dans un public toujours plus large, de telles élucubrations. Quelle est leur importance ? Quels sont leurs effets notamment dans la vie politique ? Mais surtout comment les interpréter ? Peut-on en faire la théorie en mobilisant les sciences sociales ? Est-ce d’ailleurs finalement d’un quelconque intérêt scientifique ? Plus exactement, dans quelle mesure peuvent-elles être considérées comme éclairantes sur le fonctionnement de certaines sociétés contemporaines et notamment la société américaine qui est incontestablement celle où est inlassablement cultivé avec la plus grande extravagance ce genre de récit?
Ce genre y est précisément identifié comme un mode d’intervention dans la vie politique sous le nom de conspiracy theories. Si certains s’y sont essayés en France tout récemment, avec la bruyante publication du livre de Thierry Messan, le genre y est peu répandu [4]. Même dans le cas de la relance périodique de certaines affaires qui peuvent paraître non élucidées ou garder une part de mystère, comme la mort tragique de Robert Boulin ou de Pierre Berégovoy, les scénarios échafaudés prétendent en général à un certain réalisme [5]. Les auteurs, souvent des avocats, souhaitent en général rester crédibles en montrant simplement qu’il existe des incohérences dans la version officielle et se contentent de demander, la plupart du temps au nom de la famille du disparu, la réouverture de l’enquête considérée comme bâclée. Ils vont rarement au-delà et se gardent bien de trop étendre les ramifications du complot subodoré, même si une certaine loi du silence est couramment évoquée. Si les livres de révélations ne manquent pas en France, on reste en général dans le domaine du journalisme dit d’investigation, qui ne vaut que s’il est un minimum crédible, même si l’on ne se prive pas de faire les poubelles et de répandre des insinuations venimeuses ou de propager des rumeurs sous couvert d’informer [6]. Pour autant, la révélation, censée faire réfléchir, d’engagements passés d’un homme politique, comme un épisode trotskiste dans sa biographie, n’est pas présentée comme preuve de l’implication dans un complot, mais, au pire, comme révélant une propension à la dissimulation de l’homme politique en question, que l’on peut soupçonner plus généralement de manquer de franchise où de ne pas être au clair avec lui-même.
Il en va tout autrement aux États-Unis où le domaine des conspiracy theories est une véritable industrie qui suppose, comme on l’a dit plus haut, la dénonciation par leurs auteurs de vastes complots installés au cœur de l’État américain où les conjurés tirent les ficelles dans l’ombre et manipulent l’ensemble des citoyens en vue de faire triompher une idéologie diabolique. On voit ici la portée politique de telles théories qui sont aussi à leur façon des théories du pouvoir. Pourtant demeure la question de leurs effets réels et de l’usage politique qui peut en être fait. Plus encore, il existe aux États-Unis, depuis longtemps, des explications sociologiques et de science politique concurrentes de ces phénomènes discursifs. La lecture du travail universitaire de Robert Alan Goldberg, Enemies Within. The culture of conspiracy in modern America [7] nous offre l’opportunité de réfléchir sur ce phénomène typiquement américain.
Robert Alan Golberg est professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Utah. L’ouvrage se présente comme un ensemble d’études de cas portant sur une période de cinquante ans ouverte par la fin de la seconde guerre mondiale aux États-Unis. Il traite successivement cinq cas de dénonciation de conspirations : la conspiration « maîtresse » de la période de la cinquième colonne communiste à celle du Nouvel Ordre Mondial (New World Order), la montée de l’Antéchrist, l’assassinat du président Kennedy, le complot contre « l’Amérique noire » dénoncé par Louis Farrakhan et enfin l’« incident de Roswell».
L’auteur récuse une interprétation psychologique et pathologique du phénomène. Il lui préfère une explication contextuelle tenant compte de l’environnement historique, social et politique. Son analyse est aussi, dans ce sens, une analyse stratégique et interactionniste. Son travail est une critique en acte – dans la mesure où ses développements ne s’attardent pas trop, dans le corps de l’ouvrage, sur les questions théoriques – de la vision classique de l’historien Richard Hofstadter, qui vit, dans la manie américaine de dénoncer toutes sortes de complots politiques, « un style paranoïaque » propre à la vie politique américaine [8]. Selon Hofstadter, les professionnels de la dénonciation de complot sont des marginaux atteints de troubles psychologiques liés à des problèmes de statut, propres à la société américaine de l’après-guerre. Une subite prospérité avait produit des formes de déclassement qui avaient fait perdre leurs repères sociaux à de nombreux citoyens américains. On voit ici de façon transparente les figures de Joseph McCarthy et plus tard, dans les années soixante, celle de Barry Goldwater, tous deux étiquetés comme populistes et plus ou moins mentalement dérangés. Cette thèse canonique fut contestée à la fin des années soixante par des auteurs radicaux, comme Michael Rogin, qui retournèrent l’argumentation et virent plutôt dans la production des thèses complotrices la responsabilité des détenteurs du pouvoir et non d’individus isolés, et dans la réaction alarmiste des intellectuels comme Richard Hofstadter la marque de leur propre isolement par rapport à la société américaine [9].
Pour sa part, Robert A. Goldberg va plutôt concevoir la propension à voir des complots aux États-Unis, tout en rejetant l’interprétation paranoïaque, comme une forme de culture, comme l’indique le sous-titre du livre [10]. Cette culture s’est progressivement construite et a donc une histoire qu’il se propose de cerner en traitant, dans un premier chapitre, de sa genèse et dans les chapitres suivants, à travers les cinq cas, les figures concrètes et variées qu’elle a prises depuis les années cinquante.
Dès la fondation des États-Unis, selon l’auteur, l’imaginaire conspirateur est central et persistant. Si les menaces restent jusque dans les années 1850 périphériques, notamment avec l’épisode de la persécution des « sorcières » à Salem entre 1691-92 par les puritains du Massachusetts, elles vont temporairement entre 1850 et 1930 « pénétrer les institutions clés », le symbole en étant l’assassinat de Lincoln en 1865. Se construit très tôt par ailleurs une idéologie nativiste dénonçant systématiquement les menées papistes. Le Ku Klux Klan, dans une de ses variantes, au nom de « l’ordre et la loi» va prêcher pour une Amérique « cent pour cent américaine » et exploiter l’antisémitisme dirigé contre les nouveaux immigrants d’Europe centrale en diffusant « les protocoles des sages de Sion » dans les années vingt. De même, après la première guerre mondiale et la prise du pouvoir par les Bolcheviks en Russie, la première chasse aux rouges va être orchestrée par l’attorney général Mitchell Palmer. C’est une Amérique pacifiste et isolationniste qui va être confrontée à la seconde guerre mondiale. Pearl Harbour est longtemps soupçonné par la droite conservatrice d’avoir été utilisé sinon organisé par Roosevelt pour entraîner l’Amérique dans la guerre [11]. Ainsi, de longue date, les élucubrations sur des complots touchant les sommets du pouvoir ne sont pas seulement le fruit de l’imagination « d’excentriques », mais touchent « les politiciens, les responsables religieux, les journalistes, les membres du gouvernement et les milieux industriels ».
Dans la période qui va suivre la guerre, reprenant les interprétations de M. Rogin, l’auteur montre que la dénonciation de la « conspiration majeure », inspirée par la peur du communisme, va s’avérer une arme privilégiée dans les luttes politiques au temps dit du maccarthysme [12]. Les politiciens font un important usage rhétorique du thème de l’infiltration du gouvernement par des traîtres et la complaisance des dirigeants à l’égard du communisme. Par ailleurs, « les bureaucrates de Washington », en réglementant les questions de la sécurité intérieure, « construisent et consolident la base de leur pouvoir ». Mais, selon l’auteur, de nouvelles réalités, notamment l’installation de l’administration républicaine d’Eisenhower, vont conduire, après 1955, les « faiseurs d’opinion » à délaisser les thèses conspiratrices. Elles seront alors prises en charge à la périphérie par des activistes comme Robert Welch et sa John Birch Society. Ils tendent à dénoncer une « conspiration globale ». Ils mêlent aux « peurs traditionnelles de la domination gouvernementale et de l’hostilité aux élites » la phobie d’un Nouvel Ordre Mondial [13]. Ils dénoncent l’infiltration et la subversion de l’Amérique par les forces internationalistes. Leurs cibles sont, entre autres, le principal think tank en matière de politique étrangère, le Council of Foreign Relations, la commission trilatérale, l’ONU. Au plan intérieur, ils voient dans la création de la Federal Emergency Managment Agency un instrument potentiel de mise en place d’un ordre totalitaire par l’exécutif en cas de crise. Pour autant, selon l’auteur, le public est devenu plus cynique. L’arrivée au pouvoir, à partir de 1980, de R. Reagan et d’une administration ultraconservatrice, autant que celle de Bush aujourd’hui, a contribué à désamorcer la dénonciation obsessionnelle du « complot global» par certains activistes. Seuls les « initiés » trouvent aujourd’hui dans la technologie d’Internet un exutoire pour leur cause.
Pourtant, un autre front a été ouvert depuis longtemps en matière de complot par les évangélistes et les prophètes de tout poil qui, aux États-Unis, annoncent la fin des temps. On découvre ici un des aspects les plus originaux et des plus inquiétants de la sous-culture américaine de la contre-conspiration. Il se conjugue avec le courant dominant conservateur et isolationniste précédemment évoqué dans la dénonciation du Nouvel Ordre Mondial. Les télé-évangélistes Pat Robertson, Jerry Falwell et Hal Lindsay tendent à voir partout des signes de la présence de la « bête », de l’Antéchrist, jusqu’au cœur du gouvernement américain. Avec la création d’Israël, le retour du Christ sur terre, l’apocalypse et le jour du jugement dernier ne seraient plus très loin. Mais là encore, l’arrivée au pouvoir de R. Reagan va ouvrir les allées du pouvoir à nombre de ces charlatans et banaliser leur message où se mêlent pudibonderie, homophobie faisant du SIDA une punition divine, et relents d’antisémitisme. Néanmoins, tout événement dramatique – l’attentat d’Oklahoma City, l’assaut tragique de la ferme des Davidiens à Waco, l’assassinat d’un fonctionnaire de la Maison Blanche Vincent Foster et la disparition du secrétaire au commerce Ron Brown– ou catastrophe comme le crash en 1996 du vol 800 de la TWA au décollage de Kennedy Airport, survenus sous la présidence Clinton, sont interprétés comme des crimes du gouvernement, ou des complots pour réduire aux silence des témoins gênants et par dessus le marché, des manifestations de la présence de l’Antéchrist à la Maison Blanche. Néanmoins, l’influence de ces prédicateurs reste limitée, même s’ils représentent en effet une sous-culture spécifique parfaitement bien intégrée dans la société américaine.
C’est certainement l’assassinat de John Kennedy le 22 novembre 1963 à Dallas qui est le support aujourd’hui de l’élaboration des théories conspiratrices les plus imaginatives. L’auteur montre bien comment l’événement a été construit comme un enjeu de premier plan pour l’écriture de l’histoire des États-Unis et du monde. En effet, la disparition brutale de Kennedy est inlassablement repensée au regard de l’histoire qui a suivi et qui aurait pu ou dû être tout autre si elle n’était pas survenue. On pense en premier lieu à la poursuite de la guerre du Vietnam, à la détente entre l’Est et l’Ouest, à l’aggravation des tensions raciales et de la violence dans les villes des États-Unis. Mais pourquoi pas aussi comme le dit l’auteur, l’élection de Nixon, le Watergate, l’épidémie de SIDA, la consommation du crack, l’irangate, etc. Dans ce sens, comme dans toute pièce policière, on tend à découvrir parmi tous ceux qui peuvent être considérés comme ayant tiré objectivement un bénéfice de sa mort, des coupables en puissance. Ainsi Lyndon Johnson, Richard Nixon, la CIA, le FBI, le Pentagone, la police de Dallas, les membres de la commission Warren, le complexe militaro-industriel, les réfugiés cubains de Floride, Fidel Castro, les dirigeants soviétiques, le KGB, les Sud-ietnamiens, la mafia, le syndicat des camionneurs, les juifs, les protestants, tous possiblement intéressés à sa disparition ou pouvant être considérés comme tels à la lumière de ce qui a suivi. L’autre élément purement factuel qui a autorisé les divagations les plus baroques est la difficulté à faire admettre que le meurtrier était effectivement solitaire, comme le confirma rapidement le rapport Warren, et avait pu en quelques minutes atteindre sans coup férir, à une distance assez conséquente, une cible mobile avec un mauvais fusil. Son exécution quelques heures plus tard dans les locaux même de la police par un louche tenancier de boîte de nuit n’avait pas arrangé les choses. Enfin, l’auteur montre bien comment le cinéaste Oliver Stone va fondre ensemble toutes les pistes élaborées par l’armée de spécialistes du complot qui l’avait précédé sur le sujet, pour construire en 1991 l’extravagant scénario de son film JFK. Ici on est au cœur du problème. Si l’on peut reprocher aux producteurs de conspiracy theories de vouloir faire passer des fictions pour la réalité, peut-on reprocher à un auteur de fiction, un cinéaste, un artiste, de trahir la réalité en voulant sanctifier le président assassiné ? Pour Oliver Stone, cité par l’auteur, si le rapport Warren est un « grand mythe », « pour combattre un mythe, peut-être faut-il en créer un autre, créer un contre mythe ».
Pour l’auteur, l’exploitation de la thèse d’un complot juif contre la communauté noire aux État-Unis par le leader de la Nation de l’Islam, Louis Farrakhan, est encore un cas de figure différent. Il y voit pour l’essentiel une stratégie visant, par une surenchère, à « identifier les amis et les ennemis » et « établir une distance avec les leaders et les groupes rivaux » prétendant prendre la direction de la communauté afro-américaine. Je trouve ici l’interprétation un peu trop complaisante, notamment lorsqu’il insiste ensuite sur les réalisations positives des militants de la Nation de l’Islam dans la lutte contre les gangs et le trafic de drogue. Elle reflète de fait la situation américaine et les effets sur la recherche de la pensée politiquement correcte. Néanmoins, il présente bien ici un autre usage de la dénonciation d’une conspiration. Il illustre la concurrence entre communautés que le communautarisme en vogue aux États-Unis aujourd’hui peut construire et qui en montre de fait un visage inquiétant.
Enfin, « l’incident de Roswell» est en effet étonnant et bien connu en France depuis que TF1 a cru bon, il y a quelques années, d’en exploiter le filon à coup d’émissions spéciales. Il met aux prises, depuis plus de cinquante ans, l’administration américaine et notamment l’armée, avec les adeptes d’une extravagante histoire d’extraterrestres et de soucoupes volantes, prétendument volontairement escamotés, au nom de la raison d’État. L’affaire est depuis, comme le note l’auteur, une florissante entreprise commerciale faisant plusieurs millions de dollars de bénéfices par an à travers un centre de recherche et un musée international consacré aux OVNI, situés dans la ville de Roswell. Pour ajouter à la confusion, il existe un renforcement mutuel des diverses communautés de sectataires adhérents aux multiples versions complotrices de l’histoire aux États-Unis. Ainsi, certains prophètes de la fin du monde voient dans la volonté supposée des autorités de considérer comme sans fondement « l’incident de Roswell», une preuve supplémentaire de l’usurpation du pouvoir aux États-Unis par un gouvernement secret (a shadow government) aux mains de l’Antéchrist.
Dans sa conclusion Robert Alan Goldberg refuse de voir dans la « pensée conspiratrice » aux États-Unis la simple addition des paranoïas et des peurs individuelles. Il considère plutôt que c’est une façon de donner une appartenance communautaire aux croyants, de donner « de l’espoir, de l’unité, des raisons d’agir dans un monde qui souvent semble hors de portée des dominés ». Le phénomène est renforcé par les médias et les autorités gouvernementales. Ils ne sont pas en reste et cela de longue date pour entretenir comme en écho la peur des étrangers au nom de la lutte contre la subversion [14]. Le mythe littéraire et cinématographique de l’invasion des body snatchers qui désigne l’autre, son voisin et peut être soi-même, comme un possible ennemi de l’intérieur, habité par les puissances du mal, est un mythe qui a une profonde résonance aux États-Unis. Dans ce sens, « le conspiratisme est bien une tradition américaine ». La description minutieuse, par notre historien, des multiples figures prises par les ennemis intérieurs dans les discours des amateurs américains de complots depuis les années cinquante en fait bien ressortir la complexité. Néanmoins, pour le politiste que nous sommes, il manque un cadre théorique plus solide sur la spécificité et la structure du pouvoir aux États-Unis et son historicité. Les réflexions sur la crise du politique et du libéralisme aux États-Unis qui hantent la pensée politique outre-Atlantique auraient pu être mobilisées, à partir, par exemple, des travaux classiques de Theodore Lowi sur la pénétration par les groupes de pressions de l’État américain. L’État y est perçu comme vidé de l’intérieur de sa raison d’être universaliste par de multiples intérêts qui y forment des gouvernements dits « intermédiaires » qui offrent une prise de choix aux amateurs de conspirations [15]. De même en théorie politique, l’historien de la philosophie politique américain, John Digging, prend au sérieux la dimension religieuse du politique aux États-Unis depuis la fondation. Il montre en quoi elle est faite d’un alliage instable entre l’éthos libéral lockien et l’éthique puritaine obnubilée par le péché originel. Il défend l’idée, à travers son étude de l’œuvre de Herman Melville, que le calvinisme est la conscience malheureuse et inquiète d’un libéralisme américain ignorant tout de Machiavel et de Hegel [16]. Pourtant, cette tendance américaine rejoint le scepticisme général qui touche l’État et son action aujourd’hui. « On nous cache tout, on nous dit rien », nous serine depuis trente ans la ritournelle de Dutronc et Lanzmann.
 
NOTES
 
[1] Maître de conférences en Sciences politiques, Université de Paris 1. viltard@ noos. fr
[2] Voir Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, Seuil, 1981.
[3] Voir les classiques Edgar Morin, La rumeur d’Orléans, Paris, Seuil, 1969 et Jean- Noël Kapferer, Rumeurs. Le plus vieux média du monde, Paris, Seuil, 1987. Voir récemment Véronique Canpion, Jean-Bruno Renard, De source sûre. Nouvelles rumeurs d’aujourd’hui, Paris, Payot, 2003.
[4] Thierry Messan, L’effroyable imposture. Aucun avion ne s’est écrasé sur le Penta- gone, Paris, Éditions Carnot, 2002 ; Guillaume Dasquié, Jean Guisnel, L’effroyable mensonge : thèse et foutaises sur les attentats du 11 septembre, Paris, La décou- verte, 2002.
[5] Voir la relance récente par la diffusion sur Canal+ le 15 janvier 2002, dans l’émission « 90 minutes », « Robert Boulin : le suicide était un crime », de « l’affaire Boulin » mi- nistre du travail de Valéry Giscard d’Estaing mystérieusement retrouvé mort le 23 octobre 1979.
[6] Voir par exemple l’activité éditoriale frénétique d’un Jean Montaldo jamais en peine de « révélations » (dernière publication à ce jour : Le marché aux voleurs, Paris, Albin Michel, 2003) ou de nouvelles collections comme « Impacts » chez Denoël.
[7] Robert Alan Goldberg, Enemies within, New Haven, Yale University Press, 2001.
[8] Richard Hofstadter, The Paranoid Style in American Politics and Other Essays, John Wiley and Sons, 1964.
[9] Michael Paul Rogin, The intellectuals and McCarthy : The Radical Specter, Cam- bridge, M.I.T. Press, 1967 ; Ronald Reagan, the Movie and other episodes in political demonology, Berkeley, University of California Press, 1987 ; Yves Viltard, « Archéologie du populisme. Les intellectuels libéraux américains saisis par le maccarthysme », Genèses, n°37, 1999, pp. 44-69.
[10] Il s’inspire ici de deux auteurs : Mark Fenster, Conspiracy Theories : Secrecy and Power in American Culture, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1999 et Paul S. Boyer, When time Shall be no more : Prophecy Belief in Modern American Culture, Cambridge, Belknap, 1992.
[11] Voir, Robert A. Theobald, The Final secret of Pearl Harbor : the Washington Con- tribution to the Japanese attack, Greenwich, Devin-Adair, 1954.
[12] Yves Viltard, « Le cas McCarthy. Une construction politique et savante »,Cultures & Conflits, n°43, 2001, pp. 13-59.
[13] Voir, David A. Horowitz, Beyong Left & Right. Insurgency & the Establishment, Chicago, University of Illinois Press, 1997.
[14] Dès les années 1790, pendant la révolution française, sont prises aux États-Unis des lois de suspicion contre les étrangers, les Alien and Sedition Acts.
[15] Theodore J. Lowi, The End of Liberalism ? The Second Republic of the United States, New York, Norton & Company, 1969.
[16] John P. Diggins, The lost Soul of American Politics. Virtue, Self-interest, and the Foundations of Liberalism, Chicago, The University of Chicago Press, 1984.
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Il s’inspire ici de deux auteurs : Mark Fenster, Conspiracy...
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Voir, Robert A. Theobald, The Final secret of Pearl Harbor ...
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Yves Viltard, « Le cas McCarthy. Une construction politique...
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Voir, David A. Horowitz, Beyong Left & Right. Insurgency & ...
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