2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Modes d'expression de jeunes de petites villes
[1]
Jean-Luc Roques
[2]
L’analyse porte sur les jeunes qui habitent dans de petites
villes de province. Objet a priori banal, mais qui met en évidence bien des
interrogations. Cet article vise à comprendre des attitudes où le sujet
s’engage dans un mouvement dynamique entre li~berté et normalité. Le jeune est
un acteur social local, impliqué dans des logiques d’enga~gement et / ou de
désengagement, dont les expressions typiques lui permettent de lutter contre
diverses pressions.
Mots-clés :
jeunesse, local, petite ville, oscillation.
The analysis focuses on the youngs who live in little provincial
towns. A topic at first trivial, but which brings quite a few questionings to
light. This article aims at understanding some attitudes where the subject
commits him/herself in a dynamic movement bettween freedom and normality. The
young is a local social actor involved into commitment reasonings and / or
disengagement an actor whose typical expressions allow him to fight off several
pressures.
Keywords :
Youth, local environment, little towns, oscillation.
Le présent article porte son regard sur de petites villes de
province relativement éloignées des grands centres urbains. Nous nous
intéresserons donc a priori à ce qui
semble banal. Pourtant ce local particulier est une scène où il se passe des
choses. Portons notre attention sur des acteurs particuliers que sont les
jeunes de 15 à 19 ans. Il est remarquable, de constater, que la sociologie de
la jeunesse ne se soit que rarement attachée à décrire ces jeunes. Elle s’est
plutôt orientée vers l’analyse des conduites de ceux qui habitent dans les
grands ensembles. Les médias ne sont pas en reste dans cette occultation.
Nombre d’informations sur les grandes villes parlent des jeunes et des
problèmes liés aux jeunes. À l’opposé, la petite ville n’est assimilée qu’à
l’image bucolique des personnes âgées ou de l’artisanat local. Dans un cas il
n’y a que des jeunes, dans l’autre cas, ils n’existent pas.
Écoutons, alors, ce que nous dit une jeune fille : «si les jeunes restaient toujours pareils sur les mêmes
décisions, les mêmes idées, la vie elle avancerait pas… c’est ce que je fais…
c’est pour mettre un peu d’ambiance, contre-dire l’autre, d’accord /pas
d’accord, ça donne une bonne ambiance, on rigole au moins… si j’avais la même
conduite, j’existerais pas… oui je change d’avis, on me le dit assez souvent,
on me dit que je suis chiante… je fais la gueule et après je pète la forme…
c’est bien d’avoir les deux, ça permet de pas m’attraper et aussi de pas
m’emmerder, je fais mon train-train, on pourrait appeler ça… des variations »
(Coralie). Nous avons, donc ici, une scène où un acteur exécute une
chorégraphie centrée sur des variations. La question est de savoir si ce type
d’expression variable n’est l’apanage que d’un seul individu ? Si nous avons
affaire à une situation plus générale, quel est le sens ou les sens, de cette
variabilité des conduites ?
L’argumentation ici s’appuie sur une étude empirique menée
auprès d’une population de jeunes de deux petites villes du Gard :
Bagnols-sur-Cèze et Uzès (Roques, 2002). Deux types de matériaux ont été
utilisés. Un questionnaire a tout d’abord été proposé à 733 jeunes de 15 à 19
ans. Celui-ci permettait de mesurer divers types d’attitudes. Afin d’affiner
les analyses statistiques, une vingtaine d’entretiens et deux réunions de
groupes ont été réalisés.
1 Des perceptions ambivalentes
Observons, dans un premier temps, la manière dont les jeunes de
notre échantillon perçoivent leur commune de résidence. Nous avons analysé la
petite ville en termes de « local» constitué par trois dimensions. La «
localité » rend compte des relations qu’entretiennent les individus avec le
pouvoir local. La « localisation » renvoie à la relation que les individus ont
à l’égard de la mémoire des lieux ou des groupes. Le « localisme » reflète la
relation que les individus ont à l’égard des échanges locaux et de l’ambiance
locale. Il est nécessaire, toutefois, de noter que le local n’est pas un espace
clos. S’il est délimité, il est aussi ouvert. C’est un espace social, doté
d’antennes, qui filtre les informations diffusées par les médias, les entrants,
les intrus, les « colporteurs ». On peut penser que ces informations diffuses
font l’objet d’une lecture, d’une relecture, et d’une rappropriation. Le local
pourrait être considéré comme un « filtre social» qui récupère les grandes
idées liées à la politique, à la mémoire, à l’ambiance et les retransforme dans
un cadre micro-social, dans un espace de vie quotidien. Mais attachons-nous à
décrire les attitudes des jeunes à l’égard de ces trois dimensions.
Tout d’abord, dans le cas de la localité, les jeunes ont une
forte visibilité des élus et un sentiment net de liberté. Or, par effet de
miroir, il existe un important sentiment d’injustice à l’égard des pouvoirs
locaux, car les jeunes ont l’impression qu’ils ne prennent pas en compte leurs
aspirations. Ainsi, 82,1 % désireraient s’impliquer dans les affaires de la
cité, alors qu’il ne sont que 30,2 % à participer effectivement. L’attitude
semble avoir deux faces : s’impliquer et/ou ne pas s’impliquer. N’avons-nous
pas là, une double logique qui n’est pas liée au degré de satisfaction à
l’égard de la commune, mais qui est positionnement ambigu face au pouvoir
local?
Ensuite, dans le cas de la localisation, les jeunes aiment bien
leur ville et sont prêts à défendre une entité locale (comme leur rue, leur
quartier, leur ville). Or parallèlement, il existe un fort désir de partir, car
comme ils le disent : « il n’y a rien à faire ». Ici la quasi-totalité des
jeunes, soit 98,2 %, fait référence à un groupe ou à un territoire local pour
se positionner. Inversement, 83,5 % désireraient « vivre ailleurs » que dans
leur ville, «même si ce n’est pas trop
loin». Le fait ici de se sentir appartenir à un groupe local
n’entraîne pas un degré de satisfaction supérieur. Une variation apparaît ici:
s’enraciner et/ou ne pas s’enraciner. N’avons-nous pas ici encore une double
logique de positionnement face aux communautés et au territoire ?
Enfin, dans le cas du localisme, le degré de satisfaction n’est
pas ici lié à l’étendue des réseaux d’affinités. Ce n’est pas parce que les
jeunes connaissent beaucoup de monde dans ces petites villes que le degré de
satisfaction est plus important. Pour 72,7 % des jeunes, les relations sociales
dans leur ville sont vécues comme bonnes, ainsi que l’esthétique des lieux.
Mais par effet de miroir, 70,1 % disent qu’il manque quelque chose, de l’ordre
de la consommation, du travail, de la formation. Ainsi, 84,9 % désireraient
partir et être ailleurs. La variation porte ici sur ce que l’on pourrait nommer
: l’annonciation et/ou la dénonciation. N’avons-nous pas également une double
attitude à l’égard de l’atmosphère, des échanges symboliques ou marchands
?
On voit que les attitudes et les perceptions juvéniles à
l’égard du local sont globalement variables. Les vécus semblent amener ceux-ci
vers des positionnements, ambiguës et contradictoires, « rester et/ou partir ».
C’est en d’autres termes cette dynamique bien prégnante que l’on retrouve dans
les mécanismes d’attraction et de répulsion que les lieux et les espaces de vie
entretiennent avec les jeunes. Rester ou partir à l’égard de situations dans
lesquelles ils se trouvent, situations scolaires / professionnelles, ou
situation géographique. Rester ou partir de son école ou de son travail, rester
ou partir de sa ville, conserver ses racines ou les écarter. Ces choix sont
parfois imaginés, souvent désirés. N’avons-nous pas là une capacité à
construire par le jeu des contrastes un «désir de
vie» (Tacussel, 1984)? C’est bien là une expérience paradoxale,
doublée il est vrai aujourd’hui par des moyens de communication, où «tout arrive sans qu’il soit nécessaire de
partir» (Virilio,1984). L’ancienne obligation de départ a
aujourd’hui évolué, pour passer vers des modes de choix différents. D’un choix
collectif, il y a passage vers une motivation plus individuelle et plus
personnelle, dans ce désir de rester et/ou de partir, dans cette capacité qu’a
le jeune de se construire par une «double
vie» (Galland, 2001).
2 Des conduites variables
Nous avons vu que, de manière globale, les perceptions à
l’égard de la petite ville sont ambivalentes. Comment aller plus loin, et
décrire d’autres attitudes juvéniles ? À l’intérieur de chaque commune, les
jeunes vivent des situations quotidiennes particulières. Nous tiendrons compte
de trois d’entre-elles : l’école, le travail et la « vie ». Dans la situation
scolaire, les jeunes vont être conduits à faire des choix d’orientation. Ils
vivent des expériences scolaires. Enfin, ils ont des représentations diverses
des filières proposées. Dans la situation professionnelle, ceux-ci ont des
choix de métier à effectuer. Ils ont parfois des expériences professionnelles.
Enfin, ils ont une certaine représentation du travail. Dans la situation de
vie, ils font des choix de vie. Ils vivent des expériences quotidiennes et
valorisent certains aspects sur la vie. L’enjeu est d’analyser les attitudes et
les comportements des jeunes à l’égard de ces trois situations. Un premier axe
tient compte du degré de participation ou de retrait des jeunes à l’égard des
différentes situations. Un second axe renvoie au degré de conformisme ou de
critique. Que pouvons-nous dire sur les diverses attitudes au regard de
quelques facteurs classiques ?
La différence entre sexe montre que globalement les filles sont
plus participatives que les garçons. Ces données confirment bien des études.
Elles sont plus souvent en projet à l’égard des trois situations choisies.
Toutefois, elles sont proportionnellement plus critiques. Elles attaquent le
fonctionnement des établissements et des entreprises. Elles regrettent le
manque d’informations sur l’orientation. Elles se sentent moins autonomes et
critiquent de manière nette leur mise sous tutelle. Elles regrettent de ne
pouvoir accéder aux expériences professionnelles (même pour financer des
études). Les garçons sont eux proportionnellement plus en retrait. Or leur
critique est plus faible. Leur appréciation est beaucoup plus fataliste. Le
degré de participation progresse avec l’âge dans les trois types de situations.
Il existe une régularité. Plus l’âge progresse plus les choix, que l’individu
fait, paraissent nets. Toutefois, et par inversion, plus les jeunes avancent en
âge et plus les degrés de critiques sont forts. On retrouve cette critique dans
tous les domaines. Pour la PCS des parents, on voit apparaître trois types de
résultats. Globalement les enfants des classes supérieures et moyennes sont
plus participatifs. Inversement, ceux dont les parents sont de catégories
inférieures ou sans emploi demeurent plus souvent en retrait. Ces données
confirment encore l’influence des catégories sociales sur les attitudes des
jeunes. Toutefois, comme pour le sexe, on retrouve les mêmes critiques. Ce sont
les enfants de cadres et de professions intermédiaires qui sont les plus
revendicatifs sur l’ensemble des questions. Enfin, une dernière donnée
intéressante porte sur la différence entre métiers des deux parents. La
situation des pères (quand elle est supérieure) joue un rôle d’accélérateur de
la participation, alors que la situation des mères (quand elle est inférieure)
joue, à l’inverse, un rôle d’accélérateur du retrait. À la situation classique
des pères et aux diverses études sociologiques dans ce domaine pourrait
s’ajouter une inversion pour les mères jugées « exploitées », par leurs
enfants. Enfin, les jeunes de nationalité française sont plus participatifs à
l’égard les diverses situations. Or, paradoxalement, ce sont eux qui sont les
plus critiques. Les jeunes de « nationalité étrangères » sont, pour leurs
parts, plus fatalistes, moins critiques. Par contre, ils désirent, plus souvent
que les autres, poursuivre des études et cela le plus longtemps
possible.
Remarquons un dernier point. Existe-t-il une liaison entre les
divers degrés de participation ou de retrait lorsque l’on tient compte des
trois situations ? En d’autres termes, un individu, par exemple, qui semble
plutôt participatif à l’école, l’est-il pour les deux autres situations ?
L’observation des liaisons montre qu’il n’y a pas de construction linéaire
systématique. Si l’on ne peut pas confirmer ici le caractère variable de cette
construction, il est toutefois possible d’affirmer que seulement (ou une forte
minorité) 38,18 % des jeunes ont des attitudes stables (soit en participatif,
soit en retrait et cela pour les trois situations, scolaire, professionnelle et
de vie). Les liens qui existent entre les divers niveaux de participation sont
relativement limités. Cela pose un problème à l’assertion commune qui postule
une adéquation entre attitudes, scolaire, professionnelle et de vie. Il
retourne l’idée durkheimienne qui affirmait : «C’est qu’en effet, comme la vie scolaire n’est que le germe
de la vie sociale, comme celle-ci n’est que la suite de l’épanouissement de
celle-là, il est impossible que les principaux procédés par lesquels l’une
fonctionne ne se retrouvent pas dans l’autre» (Durkheim, 1993). Une
attitude participative, à l’égard de la scolarité, n’entraîne donc pas
systématiquement la même attitude vis-à-vis de toutes les institutions et
instances de la vie sociale.
Résumons-nous : Que les individus soient plutôt participatifs,
ou qu’ils soient plutôt en retrait, leurs attitudes varient plus ou moins entre
un pôle conformiste et un pôle critique. La question sera donc de savoir
pourquoi il existe une telle variabilité des conduites ? Pourquoi l’acteur ne
veut-il pas apparaître sous une seule facette ?
3 Des modes d’ex-pression fluctuants
Nous avons affaire à des expressions fluctuantes. Nous
partirons de l’hypothèse que ces expressions sont des manières d’agir dont
dispose l’individu pour mettre à distance les diverses pressions sociales. Mais
quelles sont ces pressions ? Prenons en considération quelques-unes d’entre
elles.
Le contexte local exerce des pressions importantes. La
comparaison des deux petites villes met en évidence, et leur spécificité et
leur impact sur les conduites (Roques, 2003). Les jeunes de Bagnols-sur-Cèze
sont bien plus souvent participatifs que leurs homologues d’Uzès. Les éléments
objectifs comme le nombre de filières, les possibilités d’emploi, les activités
proposées (plus importants dans la première commune) semblent bien en lien avec
les taux de participation. Localement les conduites semblent être «
conditionnées » par des dimensions économiques. Si le marché local offre un
plus grand nombre de services, le niveau de participation des jeunes est bien
plus fort. Nous sommes toutefois ici bien loin du village rural fermé ou
refermé sur lui-même. Et pourtant, il subsiste dans ces lieux, du fait même
d’une densité faible, un esprit particulier. Il faut regarder de plus près les
consciences locales, remarquer leurs diversités. Dans la ville d’Uzès, l’esprit
communautaire est puissant. Il est alimenté par les retraités, les artistes, la
noblesse et la bourgeoisie locale. Ces « lettrés » construisent un idéal du
passé. L’histoire locale s’inscrit dans une dynamique centrée sur la stabilité
et « l’oisiveté ». Dans la ville de Bagnols-sur-Cèze, cette communauté est plus
récente. Elle est centrée sur l’industrie de l’atome. C’est une communauté «
professionnelle et scientifique ». Elle développe pour sa part un idéal du
futur, du progrès. Les valeurs sous jacentes sont la mobilité, le travail,
l’éducation et la sphère publique. Ces deux communes ont des cultures locales
différentes, des forces psychologiques dissemblables. Les effets des images,
des histoires, des ambiances, montrent que les diverses cultures locales sont
bien prégnantes. La communauté créent de l’intégration, mais inversement crée
de l’exclusion.
Il existe ensuite des pressions statutaires. Quel que soit le
sexe, les jeunes subissent des pressions. Le statut qui leur est dévolu n’est
toutefois pas le même. Même si ce constat tend à se transformer, dès la petite
enfance, le sexe est catégorisé. Les jeux offerts sont différents. Les
activités proposées sont distinctes. Les filières scolaires allouées sont
dissemblables. Ce rapide bilan est exacerbé dans la zone sud de l’Europe qui
reste fondée sur une culture patriarcale. L’effet sur l’âge paraît autre.
Globalement plus l’âge augmente et plus les pressions (notamment familiales)
baissent, même si le sentiment de dépendance peu progresser. Les métiers des
parents sous-tendent des pressions diverses. Avec l’augmentation des classes
moyennes, les familles investissent dans les études de leurs enfants. Le
patrimoine financier se déplace vers un patrimoine culturel. En cela, les
pressions familiales semblent de plus en plus imposantes, notamment en ce qui
concerne la scolarité. Enfin, si l’on regarde la nationalité, on peut constater
des pressions sur ce désir social de rendre les « étrangers » les plus
conformes et acculturés possibles.
Il subsiste d’autres formes de pressions. Le constat est
valable dans bien des pays. En France, 72 % des jeunes de 20 ans habitent
encore chez leurs parents. En Italie, ils sont plus de 50 % à rester dans leur
famille jusqu’à 29 ans. En Espagne, ils sont environ 60 %. La transition à la
vie adulte est plus longue. Le départ est retardé. La précarité plus forte. Il
est difficile d’acquérir une autonomie économique et financière ou même un
logement. Si la jeunesse, est mise à l’écart du travail par la sélectivité,
elle est mise à l’écart dans le travail, par les « baby boomers ». Ainsi, il
subsiste une dépendance des jeunes à l’égard des parents qui peuvent approuver
certains de leurs projets. Il existe aussi une certaine subordination vis-à-vis
de certains adultes qui peuvent les astreindre à un travail de formation, les
récompenser ou les sanctionner. Elles sont, aussi, liées aux certaines grandes
valeurs véhiculées par le contexte global. Comme les valeurs scolaires, les
valeurs liées au travail ou à la sphère publique influencent les diverses
attitudes et connotent bien cette pression sociale. Ce constat est le plus
sensible dans le cas de la sur-valorisation scolaire qui semble être une
véritable mythologie de notre époque.
Qui n’a jamais entendu des aphorismes comme « mettre sous
pression », « faire pression », « exercer une pression », « maintenir la
pression », ou « être sous pression », « subir une pression ». Dans les
sociétés traditionnelles, les formes de pressions sont nettes (mises en acte
par certains rites de passage). Dans les sociétés modernes, elles sont
diffuses, diverses et multiples. Force est de constater qu’il existe de
multiples pressions sociales. Que celles-ci soient acceptées ou bien subies,
elles restent toujours des pressions. Nous avons pris comme orientation de ne
pas considérer le jeune comme un agent ou un individu aliéné. Ainsi, ces
jeunes, bien que fortement influencés, se réapproprient ces éléments et les
intègrent dans leurs diverses actions. Loin de voir de simples agents sociaux
locaux, ces jeunes sont porteurs de créativités et d’expressions. Qu’ils se
situent en haut ou en bas d’une échelle de participation. Qu’ils aient plus ou
moins de ressources. Il semble qu’ils développent des « tactiques » face aux
diverses pressions communautaires, statutaires ou générationnelles. Or,
pourquoi ces activités de « défense » ne sont pas stables ? Elles ne semblent
pas s’organiser autour de fins précises, ni finalisées. Elles ne paraissent pas
orientées de manières délibérées. Elles n’entrent pas dans une seule catégorie
de sens. Comment interpréter alors cette activité variable, ambivalente,
contradictoire ?
Lors d’un entretien, une autre jeune fille nous dit :
«je vois, mes parents oscillent, comme ça, mais
je crois que ça s’accélère chez nous» (Thaïs). C’est, en fin de compte, ce terme
d’oscillation que nous nous permettrons d’utiliser. Mais avant d’aborder une
quelconque explication est-il légitime d’user de ce mot ? L’oscillation est un
terme qui est associé à l’évolution d’une grandeur physique, avec l’idée d’un
mouvement de va-et-vient, approximativement périodique et alternatif. C’est
l’image d’une masse qui est suspendue à un ressort qui monte puis qui descend,
ou d’un pendule qui se balance de droite à gauche. L’état oscillatoire d’un
système est caractérisé par deux grandeurs. L’amplitude de l’oscillation peut
être définie comme un intervalle, entre une borne supérieure et une borne
inférieure. La fréquence sera l’intervalle de temps dans lequel se passe cette
évolution. Plusieurs domaines s’intéressent au phénomène d’oscillation :
l’astrophysique, la cybernétique, l’électricité, la biologie, la climatologie…
On peut reconnaître, sans être exhaustif, l’importance dans les domaines des
sciences de la nature de cette notion d’oscillation qui les traverse en grande
partie. Retenons simplement dans cette idée d’oscillation qu’il existe des
variations, des balancements entre deux états extrêmes. Il faut toutefois
aborder le terme de l’oscillation avec beaucoup de retenue et d’attention. En
effet, l’intention n’est pas d’effectuer une stricte translation théorique du
domaine de la physique, de la biologie ou de toutes autres sciences lourdes. Il
semblerait, en effet, décalé d’utiliser un concept qui est utilisé en physique
ou en biologie et de le rapporter dans le champ de la sociologie. Durkheim
avait, dans la division du travail
social, tenté de donner une impulsion à la sociologie en utilisant
certains concepts liés à la biologie. Or, il faut tenir compte des échecs du
naturalisme et accepter de ne pas tomber dans les mêmes erreurs
épistémologiques et méthodologiques (Forsé, 1989). En cela, il n’est pas
question ici de proposer une transposition totale, mais d’utiliser un terme qui
semble approprié.
S’il faut rester vigilant sur la tonalité de certains termes,
il est toutefois possible de les utiliser avec attention. Ainsi, ce transfert
de notion entre sciences de la nature et sciences de l’homme semble assez
souvent réalisé. Dès l’autonomisation de la sociologie, le thème de
l’oscillation apparaît. Pareto n’affirme-t-il pas que «la théorie oscille comme un pendule» (Pareto,
1968) ? Cette thématique est pour lui récurrente et se construit à travers les
siècles, et les oscillations «sont des règles et
elles ne sont pas prêtes de cesser» (Pareto,
op cit). La société moderne est
empreinte de cette variabilité, et «tout le
XXe siècle a été marqué par une oscillation… De nos jours,
cette oscillation se poursuit » (Fougeyrollas, 1991). Nous sommes bien entrés dans une culture de
l’ambivalence et de l’incertitude. Mais s’il y a incertitude, c’est peut-être
parce que l’ensemble des contraires sont en présence, et parce qu’il est
difficile de mettre en évidence la complémentarité de celles-ci. C’est ce que
préconise Balandier, quand il parle de «chaologie», où «l’ordre se cache dans le désordre, l’aléatoire est
constamment à l’œuvre, l’imprévisible doit être compris» (Balandier,
1988). La modernité brouille les cartes, le monde est fluctuant. Mais si la
société semble bousculée, si elle porte en elle cette ambivalence originelle,
si elle est mouvante, la sociologie est, elle aussi, «toujours susceptible de basculer d’une explication à
l’autre» (Berthelot, 1990). Mais alors, comment l’individu dans
cette société ambivalente, chaotique, fluctuante, oscillatoire et changeante,
va-t-il se construire, se constituer ou tout au moins se conduire ?
Comme un effet de miroir «l’esprit des hommes oscille entre deux extrêmes, et comme
il ne peut s’arrêter ni à l’un ni à l’autre, le mouvement continue
indéfiniment» (Pareto, op.
cit.). L’oscillation devient permanente. Les processus
psychologiques, chers à Simmel, «leur
vacillement, leurs mouvements, en zig-zag, le tourbillonnement d’images et
d’idées» (Simmel, 1999) sont bien éloignés des normes rationnelles
(Maffesoli, 1988). Mais pourquoi au lieu d’aller de l’avant toujours dans un
sens quelconque sous l’impulsion des circonstances, la vie oscille-t-elle dans
tous les sens ? Tarde à cette question n’hésite pas à affirmer qu’il s’agit
d’un effet constructeur et vital pour l’individu, dont «le rythme entrecroise des degrés de désir et de croyance
qui oscillent» (Tarde, 1999). Ainsi, cette hésitation, «cette petite bataille interne qui se reproduit à des
millions d’exemplaires… introduit en sociologie une révolution tranquille et
profonde» (Tarde, 1999). C’est bien là qu’il faut reconnaître les
diverses facettes de l’individu qui change, varie, bascule, dans ce régime
d’antithèses, de dualitude (Durand, 2000). S’il y a processus oscillatoires,
l’individu n’est pas simplement l’âne de Buridan, il est double. L’individu
oscille entre radicalisation minoritaire et massification majoritaire. Il
bascule entre fidélité et réaction. Il est offensif et défensif. Il fonctionne
alternativement sur deux modes, la pensée emblématique et la pensée
rationnelle. Il est immergé dans ce balancement éternel qui pousse à
l’existence et s’en éloigne (Tacussel, op.
cit.). Ses aspirations flottent. En fait, l’individu est une sorte
d’amphibie vivant dans deux mondes. Il s’en va parfois copain-clopant (Morin,
1984).
L’oscillation traverse la sociologie pour traduire des
variations théoriques, des ondulations méthodologiques, ou rendre compte de
fluctuations de conduites. S’il paraît donc possible d’utiliser ce terme, il
est nécessaire de prendre quelques retenues. Pourquoi, par conséquent, ne pas
analyser les variations de conduites juvéniles en termes oscillatoires
?
Revenons quelques instants à notre métaphore de la chorégraphie
sociale. Un travail particulier de danse s’exécute les pieds à plat, et sans
les soulever, en penchant le corps le plus loin possible successivement dans
toutes les directions. Cet apprentissage doit permettre à l’individu de
s’équilibrer au mieux. C’est bien l’image d’un mouvement qui entraîne au même
moment une stabilité et tend à faire acquérir un meilleur équilibre. Cet
exercice se nomme l’oscillation. Voilà une situation bien paradoxale ou
stabilité et instabilité sont mêlées. Si la rue n’est pas un théâtre au sens
strict, on ne peut oublier les démarches de certains jeunes qui basculent, de
droite à gauche, au rythme d’une musique elle-même oscillatoire et syncopée. La
rue est aussi une scène goffmanienne où l’on peut jouer et aller d’un rôle à un
autre : « moi j’ai l’impression de vivre dans un
film… moi ça me plaît d’être acteur… un acteur peut jouer plusieurs rôles… le
contraste »(Loïc). L’attitude contrastée devient ici source de
construction.
L’activité juvénile oscillatoire semble être une tentative de
construction identitaire. Toutefois, elle ne se construit pas dans l’isolement,
dans une foule solitaire. L’identité se développe par un pan subjectif, mais
aussi par l’intermédiaire du regard des autres. Cette dynamique de balancement
permet, ainsi de se positionner au regard de ces autrui généralisés
« Pour certains trucs, on est en accord et en
désaccord, c’est vite fait d’être les deux » (Abderahman)… « tu as raison,
parfois je fais semblant d’être conforme, mais dans le fond je suis en
désaccord… on arrive à jouer dans les diverses situations » (Thaïs).
Ainsi, ce caractère ambivalent des attitudes juvéniles devient, aussi, lutte
contre les déterminations et mise à distance de toutes pressions. Cette
attitude devient action de préservation de soi. Au lieu de subir la «
compression sociale », les jeunes utilisent l’oscillation en la maintenant, en
la contenant : « Tout le monde est sur la
défensive… tu te formes un genre de carapace épaisse sur toi-même, comme ça tu
te construis à l’intérieur… » (Mélanie). « C’est pour pas se faire arnaquer,
dans la vie, c’est un genre de protection…en balançant comme ça, ça protège… »
(Saphia). L’objet même de l’oscillation renvoie à cet usage social
mystique ancien qu’étaient « les oscilles » (oscillum). Mais à quoi servaient les oscilles ?
C’était le nom que donnaient les anciens à de petites figures humaines. Seule
la tête était formée. Ils les consacraient à Saturne. Ils les suspendaient à sa
statue et en installaient un peu partout dans leur environnement. Ce rituel
permettait de se préserver contre les enchantements. Curieuse histoire que ces
oscilles, liaison mystérieuse entre désenchantement et réenchantement. Ainsi,
cette variabilité des conduites, cette utilisation de l’oscillation devient
tactique de mise à distance et rappropriation d’une certaine quotidienneté,
« tactiques… pour louvoyer avec la société… et
passer à travers les mailles du filet dont elle l’enserre »
(Palante, 1995). Elle inspire le mouvement, l’action, la défense du sujet.
Ainsi, si par l’oscillation le jeune a plus de chance d’être remarqué, il est
plus difficile qu’il soit saisi : «On dit pas les
mêmes choses aux diverses personnes, quelque part c’est pour pas qu’on nous
cerne, alors on utilise des trucs, on se protège » (Thaïs).
L’individu se défend, se protège par cette tactique bizarre, il veut sauver sa
peau et garder sa liberté.
L’action des jeunes est bien une construction identitaire qui
se réalise dans le jeu des contrastes, dans cette capacité à jongler avec des
attitudes bien diverses. Les jeunes sont porteurs de capacité de création, qui
n’est pas le simple réceptacle de la socialisation, de l’action des
institutions, organisations et divers groupes sociaux. Les jeunes sont des
êtres d’expression. Là où nombre d’adultes, d’éducateurs, d’institutions
parleraient de « bizarrerie de caractère », il est préférable de voir dans ces
processus une dynamique du sujet social, qui s’appuie sur une certaine
résistance aux pouvoirs de toutes sortes. Dynamique entre « liberté et
normalité », « liberté et conformité » qui permet de comprendre les paradoxes,
contradictions, oppositions, ambivalences et ambiguïtés et ainsi expliquer
l’instabilité des conduites.
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[1]
Je remercie vivement P. Tacussel qui m’a incité à écrire cet
article, ainsi que S. Hampartzoumian pour ses précieuses remarques.
[2]
Docteur en sociologie, IRSA, Université Paul Valery,
Montpellier III.