Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4244-2
124 pages

p. 105 à 115
doi: en cours

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Marges

no 81 2003/3

2003 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Marges

Modes d'expression de jeunes de petites villes  [1]

Jean-Luc Roques  [2]
L’analyse porte sur les jeunes qui habitent dans de petites villes de province. Objet a priori banal, mais qui met en évidence bien des interrogations. Cet article vise à comprendre des attitudes où le sujet s’engage dans un mouvement dynamique entre li~berté et normalité. Le jeune est un acteur social local, impliqué dans des logiques d’enga~gement et / ou de désengagement, dont les expressions typiques lui permettent de lutter contre diverses pressions. Mots-clés : jeunesse, local, petite ville, oscillation. The analysis focuses on the youngs who live in little provincial towns. A topic at first trivial, but which brings quite a few questionings to light. This article aims at understanding some attitudes where the subject commits him/herself in a dynamic movement bettween freedom and normality. The young is a local social actor involved into commitment reasonings and / or disengagement an actor whose typical expressions allow him to fight off several pressures. Keywords : Youth, local environment, little towns, oscillation.
 
Introduction
 
 
Le présent article porte son regard sur de petites villes de province relativement éloignées des grands centres urbains. Nous nous intéresserons donc a priori à ce qui semble banal. Pourtant ce local particulier est une scène où il se passe des choses. Portons notre attention sur des acteurs particuliers que sont les jeunes de 15 à 19 ans. Il est remarquable, de constater, que la sociologie de la jeunesse ne se soit que rarement attachée à décrire ces jeunes. Elle s’est plutôt orientée vers l’analyse des conduites de ceux qui habitent dans les grands ensembles. Les médias ne sont pas en reste dans cette occultation. Nombre d’informations sur les grandes villes parlent des jeunes et des problèmes liés aux jeunes. À l’opposé, la petite ville n’est assimilée qu’à l’image bucolique des personnes âgées ou de l’artisanat local. Dans un cas il n’y a que des jeunes, dans l’autre cas, ils n’existent pas.
Écoutons, alors, ce que nous dit une jeune fille : «si les jeunes restaient toujours pareils sur les mêmes décisions, les mêmes idées, la vie elle avancerait pas… c’est ce que je fais… c’est pour mettre un peu d’ambiance, contre-dire l’autre, d’accord /pas d’accord, ça donne une bonne ambiance, on rigole au moins… si j’avais la même conduite, j’existerais pas… oui je change d’avis, on me le dit assez souvent, on me dit que je suis chiante… je fais la gueule et après je pète la forme… c’est bien d’avoir les deux, ça permet de pas m’attraper et aussi de pas m’emmerder, je fais mon train-train, on pourrait appeler ça… des variations » (Coralie). Nous avons, donc ici, une scène où un acteur exécute une chorégraphie centrée sur des variations. La question est de savoir si ce type d’expression variable n’est l’apanage que d’un seul individu ? Si nous avons affaire à une situation plus générale, quel est le sens ou les sens, de cette variabilité des conduites ?
L’argumentation ici s’appuie sur une étude empirique menée auprès d’une population de jeunes de deux petites villes du Gard : Bagnols-sur-Cèze et Uzès (Roques, 2002). Deux types de matériaux ont été utilisés. Un questionnaire a tout d’abord été proposé à 733 jeunes de 15 à 19 ans. Celui-ci permettait de mesurer divers types d’attitudes. Afin d’affiner les analyses statistiques, une vingtaine d’entretiens et deux réunions de groupes ont été réalisés.
 
1 Des perceptions ambivalentes
 
 
Observons, dans un premier temps, la manière dont les jeunes de notre échantillon perçoivent leur commune de résidence. Nous avons analysé la petite ville en termes de « local» constitué par trois dimensions. La « localité » rend compte des relations qu’entretiennent les individus avec le pouvoir local. La « localisation » renvoie à la relation que les individus ont à l’égard de la mémoire des lieux ou des groupes. Le « localisme » reflète la relation que les individus ont à l’égard des échanges locaux et de l’ambiance locale. Il est nécessaire, toutefois, de noter que le local n’est pas un espace clos. S’il est délimité, il est aussi ouvert. C’est un espace social, doté d’antennes, qui filtre les informations diffusées par les médias, les entrants, les intrus, les « colporteurs ». On peut penser que ces informations diffuses font l’objet d’une lecture, d’une relecture, et d’une rappropriation. Le local pourrait être considéré comme un « filtre social» qui récupère les grandes idées liées à la politique, à la mémoire, à l’ambiance et les retransforme dans un cadre micro-social, dans un espace de vie quotidien. Mais attachons-nous à décrire les attitudes des jeunes à l’égard de ces trois dimensions.
Tout d’abord, dans le cas de la localité, les jeunes ont une forte visibilité des élus et un sentiment net de liberté. Or, par effet de miroir, il existe un important sentiment d’injustice à l’égard des pouvoirs locaux, car les jeunes ont l’impression qu’ils ne prennent pas en compte leurs aspirations. Ainsi, 82,1 % désireraient s’impliquer dans les affaires de la cité, alors qu’il ne sont que 30,2 % à participer effectivement. L’attitude semble avoir deux faces : s’impliquer et/ou ne pas s’impliquer. N’avons-nous pas là, une double logique qui n’est pas liée au degré de satisfaction à l’égard de la commune, mais qui est positionnement ambigu face au pouvoir local?
Ensuite, dans le cas de la localisation, les jeunes aiment bien leur ville et sont prêts à défendre une entité locale (comme leur rue, leur quartier, leur ville). Or parallèlement, il existe un fort désir de partir, car comme ils le disent : « il n’y a rien à faire ». Ici la quasi-totalité des jeunes, soit 98,2 %, fait référence à un groupe ou à un territoire local pour se positionner. Inversement, 83,5 % désireraient « vivre ailleurs » que dans leur ville, «même si ce n’est pas trop loin». Le fait ici de se sentir appartenir à un groupe local n’entraîne pas un degré de satisfaction supérieur. Une variation apparaît ici: s’enraciner et/ou ne pas s’enraciner. N’avons-nous pas ici encore une double logique de positionnement face aux communautés et au territoire ?
Enfin, dans le cas du localisme, le degré de satisfaction n’est pas ici lié à l’étendue des réseaux d’affinités. Ce n’est pas parce que les jeunes connaissent beaucoup de monde dans ces petites villes que le degré de satisfaction est plus important. Pour 72,7 % des jeunes, les relations sociales dans leur ville sont vécues comme bonnes, ainsi que l’esthétique des lieux. Mais par effet de miroir, 70,1 % disent qu’il manque quelque chose, de l’ordre de la consommation, du travail, de la formation. Ainsi, 84,9 % désireraient partir et être ailleurs. La variation porte ici sur ce que l’on pourrait nommer : l’annonciation et/ou la dénonciation. N’avons-nous pas également une double attitude à l’égard de l’atmosphère, des échanges symboliques ou marchands ?
On voit que les attitudes et les perceptions juvéniles à l’égard du local sont globalement variables. Les vécus semblent amener ceux-ci vers des positionnements, ambiguës et contradictoires, « rester et/ou partir ». C’est en d’autres termes cette dynamique bien prégnante que l’on retrouve dans les mécanismes d’attraction et de répulsion que les lieux et les espaces de vie entretiennent avec les jeunes. Rester ou partir à l’égard de situations dans lesquelles ils se trouvent, situations scolaires / professionnelles, ou situation géographique. Rester ou partir de son école ou de son travail, rester ou partir de sa ville, conserver ses racines ou les écarter. Ces choix sont parfois imaginés, souvent désirés. N’avons-nous pas là une capacité à construire par le jeu des contrastes un «désir de vie» (Tacussel, 1984)? C’est bien là une expérience paradoxale, doublée il est vrai aujourd’hui par des moyens de communication, où «tout arrive sans qu’il soit nécessaire de partir» (Virilio,1984). L’ancienne obligation de départ a aujourd’hui évolué, pour passer vers des modes de choix différents. D’un choix collectif, il y a passage vers une motivation plus individuelle et plus personnelle, dans ce désir de rester et/ou de partir, dans cette capacité qu’a le jeune de se construire par une «double vie» (Galland, 2001).
 
2 Des conduites variables
 
 
Nous avons vu que, de manière globale, les perceptions à l’égard de la petite ville sont ambivalentes. Comment aller plus loin, et décrire d’autres attitudes juvéniles ? À l’intérieur de chaque commune, les jeunes vivent des situations quotidiennes particulières. Nous tiendrons compte de trois d’entre-elles : l’école, le travail et la « vie ». Dans la situation scolaire, les jeunes vont être conduits à faire des choix d’orientation. Ils vivent des expériences scolaires. Enfin, ils ont des représentations diverses des filières proposées. Dans la situation professionnelle, ceux-ci ont des choix de métier à effectuer. Ils ont parfois des expériences professionnelles. Enfin, ils ont une certaine représentation du travail. Dans la situation de vie, ils font des choix de vie. Ils vivent des expériences quotidiennes et valorisent certains aspects sur la vie. L’enjeu est d’analyser les attitudes et les comportements des jeunes à l’égard de ces trois situations. Un premier axe tient compte du degré de participation ou de retrait des jeunes à l’égard des différentes situations. Un second axe renvoie au degré de conformisme ou de critique. Que pouvons-nous dire sur les diverses attitudes au regard de quelques facteurs classiques ?
La différence entre sexe montre que globalement les filles sont plus participatives que les garçons. Ces données confirment bien des études. Elles sont plus souvent en projet à l’égard des trois situations choisies. Toutefois, elles sont proportionnellement plus critiques. Elles attaquent le fonctionnement des établissements et des entreprises. Elles regrettent le manque d’informations sur l’orientation. Elles se sentent moins autonomes et critiquent de manière nette leur mise sous tutelle. Elles regrettent de ne pouvoir accéder aux expériences professionnelles (même pour financer des études). Les garçons sont eux proportionnellement plus en retrait. Or leur critique est plus faible. Leur appréciation est beaucoup plus fataliste. Le degré de participation progresse avec l’âge dans les trois types de situations. Il existe une régularité. Plus l’âge progresse plus les choix, que l’individu fait, paraissent nets. Toutefois, et par inversion, plus les jeunes avancent en âge et plus les degrés de critiques sont forts. On retrouve cette critique dans tous les domaines. Pour la PCS des parents, on voit apparaître trois types de résultats. Globalement les enfants des classes supérieures et moyennes sont plus participatifs. Inversement, ceux dont les parents sont de catégories inférieures ou sans emploi demeurent plus souvent en retrait. Ces données confirment encore l’influence des catégories sociales sur les attitudes des jeunes. Toutefois, comme pour le sexe, on retrouve les mêmes critiques. Ce sont les enfants de cadres et de professions intermédiaires qui sont les plus revendicatifs sur l’ensemble des questions. Enfin, une dernière donnée intéressante porte sur la différence entre métiers des deux parents. La situation des pères (quand elle est supérieure) joue un rôle d’accélérateur de la participation, alors que la situation des mères (quand elle est inférieure) joue, à l’inverse, un rôle d’accélérateur du retrait. À la situation classique des pères et aux diverses études sociologiques dans ce domaine pourrait s’ajouter une inversion pour les mères jugées « exploitées », par leurs enfants. Enfin, les jeunes de nationalité française sont plus participatifs à l’égard les diverses situations. Or, paradoxalement, ce sont eux qui sont les plus critiques. Les jeunes de « nationalité étrangères » sont, pour leurs parts, plus fatalistes, moins critiques. Par contre, ils désirent, plus souvent que les autres, poursuivre des études et cela le plus longtemps possible.
Remarquons un dernier point. Existe-t-il une liaison entre les divers degrés de participation ou de retrait lorsque l’on tient compte des trois situations ? En d’autres termes, un individu, par exemple, qui semble plutôt participatif à l’école, l’est-il pour les deux autres situations ? L’observation des liaisons montre qu’il n’y a pas de construction linéaire systématique. Si l’on ne peut pas confirmer ici le caractère variable de cette construction, il est toutefois possible d’affirmer que seulement (ou une forte minorité) 38,18 % des jeunes ont des attitudes stables (soit en participatif, soit en retrait et cela pour les trois situations, scolaire, professionnelle et de vie). Les liens qui existent entre les divers niveaux de participation sont relativement limités. Cela pose un problème à l’assertion commune qui postule une adéquation entre attitudes, scolaire, professionnelle et de vie. Il retourne l’idée durkheimienne qui affirmait : «C’est qu’en effet, comme la vie scolaire n’est que le germe de la vie sociale, comme celle-ci n’est que la suite de l’épanouissement de celle-là, il est impossible que les principaux procédés par lesquels l’une fonctionne ne se retrouvent pas dans l’autre» (Durkheim, 1993). Une attitude participative, à l’égard de la scolarité, n’entraîne donc pas systématiquement la même attitude vis-à-vis de toutes les institutions et instances de la vie sociale.
Résumons-nous : Que les individus soient plutôt participatifs, ou qu’ils soient plutôt en retrait, leurs attitudes varient plus ou moins entre un pôle conformiste et un pôle critique. La question sera donc de savoir pourquoi il existe une telle variabilité des conduites ? Pourquoi l’acteur ne veut-il pas apparaître sous une seule facette ?
 
3 Des modes d’ex-pression fluctuants
 
 
Nous avons affaire à des expressions fluctuantes. Nous partirons de l’hypothèse que ces expressions sont des manières d’agir dont dispose l’individu pour mettre à distance les diverses pressions sociales. Mais quelles sont ces pressions ? Prenons en considération quelques-unes d’entre elles.
Le contexte local exerce des pressions importantes. La comparaison des deux petites villes met en évidence, et leur spécificité et leur impact sur les conduites (Roques, 2003). Les jeunes de Bagnols-sur-Cèze sont bien plus souvent participatifs que leurs homologues d’Uzès. Les éléments objectifs comme le nombre de filières, les possibilités d’emploi, les activités proposées (plus importants dans la première commune) semblent bien en lien avec les taux de participation. Localement les conduites semblent être « conditionnées » par des dimensions économiques. Si le marché local offre un plus grand nombre de services, le niveau de participation des jeunes est bien plus fort. Nous sommes toutefois ici bien loin du village rural fermé ou refermé sur lui-même. Et pourtant, il subsiste dans ces lieux, du fait même d’une densité faible, un esprit particulier. Il faut regarder de plus près les consciences locales, remarquer leurs diversités. Dans la ville d’Uzès, l’esprit communautaire est puissant. Il est alimenté par les retraités, les artistes, la noblesse et la bourgeoisie locale. Ces « lettrés » construisent un idéal du passé. L’histoire locale s’inscrit dans une dynamique centrée sur la stabilité et « l’oisiveté ». Dans la ville de Bagnols-sur-Cèze, cette communauté est plus récente. Elle est centrée sur l’industrie de l’atome. C’est une communauté « professionnelle et scientifique ». Elle développe pour sa part un idéal du futur, du progrès. Les valeurs sous jacentes sont la mobilité, le travail, l’éducation et la sphère publique. Ces deux communes ont des cultures locales différentes, des forces psychologiques dissemblables. Les effets des images, des histoires, des ambiances, montrent que les diverses cultures locales sont bien prégnantes. La communauté créent de l’intégration, mais inversement crée de l’exclusion.
Il existe ensuite des pressions statutaires. Quel que soit le sexe, les jeunes subissent des pressions. Le statut qui leur est dévolu n’est toutefois pas le même. Même si ce constat tend à se transformer, dès la petite enfance, le sexe est catégorisé. Les jeux offerts sont différents. Les activités proposées sont distinctes. Les filières scolaires allouées sont dissemblables. Ce rapide bilan est exacerbé dans la zone sud de l’Europe qui reste fondée sur une culture patriarcale. L’effet sur l’âge paraît autre. Globalement plus l’âge augmente et plus les pressions (notamment familiales) baissent, même si le sentiment de dépendance peu progresser. Les métiers des parents sous-tendent des pressions diverses. Avec l’augmentation des classes moyennes, les familles investissent dans les études de leurs enfants. Le patrimoine financier se déplace vers un patrimoine culturel. En cela, les pressions familiales semblent de plus en plus imposantes, notamment en ce qui concerne la scolarité. Enfin, si l’on regarde la nationalité, on peut constater des pressions sur ce désir social de rendre les « étrangers » les plus conformes et acculturés possibles.
Il subsiste d’autres formes de pressions. Le constat est valable dans bien des pays. En France, 72 % des jeunes de 20 ans habitent encore chez leurs parents. En Italie, ils sont plus de 50 % à rester dans leur famille jusqu’à 29 ans. En Espagne, ils sont environ 60 %. La transition à la vie adulte est plus longue. Le départ est retardé. La précarité plus forte. Il est difficile d’acquérir une autonomie économique et financière ou même un logement. Si la jeunesse, est mise à l’écart du travail par la sélectivité, elle est mise à l’écart dans le travail, par les « baby boomers ». Ainsi, il subsiste une dépendance des jeunes à l’égard des parents qui peuvent approuver certains de leurs projets. Il existe aussi une certaine subordination vis-à-vis de certains adultes qui peuvent les astreindre à un travail de formation, les récompenser ou les sanctionner. Elles sont, aussi, liées aux certaines grandes valeurs véhiculées par le contexte global. Comme les valeurs scolaires, les valeurs liées au travail ou à la sphère publique influencent les diverses attitudes et connotent bien cette pression sociale. Ce constat est le plus sensible dans le cas de la sur-valorisation scolaire qui semble être une véritable mythologie de notre époque.
Qui n’a jamais entendu des aphorismes comme « mettre sous pression », « faire pression », « exercer une pression », « maintenir la pression », ou « être sous pression », « subir une pression ». Dans les sociétés traditionnelles, les formes de pressions sont nettes (mises en acte par certains rites de passage). Dans les sociétés modernes, elles sont diffuses, diverses et multiples. Force est de constater qu’il existe de multiples pressions sociales. Que celles-ci soient acceptées ou bien subies, elles restent toujours des pressions. Nous avons pris comme orientation de ne pas considérer le jeune comme un agent ou un individu aliéné. Ainsi, ces jeunes, bien que fortement influencés, se réapproprient ces éléments et les intègrent dans leurs diverses actions. Loin de voir de simples agents sociaux locaux, ces jeunes sont porteurs de créativités et d’expressions. Qu’ils se situent en haut ou en bas d’une échelle de participation. Qu’ils aient plus ou moins de ressources. Il semble qu’ils développent des « tactiques » face aux diverses pressions communautaires, statutaires ou générationnelles. Or, pourquoi ces activités de « défense » ne sont pas stables ? Elles ne semblent pas s’organiser autour de fins précises, ni finalisées. Elles ne paraissent pas orientées de manières délibérées. Elles n’entrent pas dans une seule catégorie de sens. Comment interpréter alors cette activité variable, ambivalente, contradictoire ?
 
4 Un fait oscillatoire
 
 
Lors d’un entretien, une autre jeune fille nous dit : «je vois, mes parents oscillent, comme ça, mais je crois que ça s’accélère chez nous» (Thaïs). C’est, en fin de compte, ce terme d’oscillation que nous nous permettrons d’utiliser. Mais avant d’aborder une quelconque explication est-il légitime d’user de ce mot ? L’oscillation est un terme qui est associé à l’évolution d’une grandeur physique, avec l’idée d’un mouvement de va-et-vient, approximativement périodique et alternatif. C’est l’image d’une masse qui est suspendue à un ressort qui monte puis qui descend, ou d’un pendule qui se balance de droite à gauche. L’état oscillatoire d’un système est caractérisé par deux grandeurs. L’amplitude de l’oscillation peut être définie comme un intervalle, entre une borne supérieure et une borne inférieure. La fréquence sera l’intervalle de temps dans lequel se passe cette évolution. Plusieurs domaines s’intéressent au phénomène d’oscillation : l’astrophysique, la cybernétique, l’électricité, la biologie, la climatologie… On peut reconnaître, sans être exhaustif, l’importance dans les domaines des sciences de la nature de cette notion d’oscillation qui les traverse en grande partie. Retenons simplement dans cette idée d’oscillation qu’il existe des variations, des balancements entre deux états extrêmes. Il faut toutefois aborder le terme de l’oscillation avec beaucoup de retenue et d’attention. En effet, l’intention n’est pas d’effectuer une stricte translation théorique du domaine de la physique, de la biologie ou de toutes autres sciences lourdes. Il semblerait, en effet, décalé d’utiliser un concept qui est utilisé en physique ou en biologie et de le rapporter dans le champ de la sociologie. Durkheim avait, dans la division du travail social, tenté de donner une impulsion à la sociologie en utilisant certains concepts liés à la biologie. Or, il faut tenir compte des échecs du naturalisme et accepter de ne pas tomber dans les mêmes erreurs épistémologiques et méthodologiques (Forsé, 1989). En cela, il n’est pas question ici de proposer une transposition totale, mais d’utiliser un terme qui semble approprié.
S’il faut rester vigilant sur la tonalité de certains termes, il est toutefois possible de les utiliser avec attention. Ainsi, ce transfert de notion entre sciences de la nature et sciences de l’homme semble assez souvent réalisé. Dès l’autonomisation de la sociologie, le thème de l’oscillation apparaît. Pareto n’affirme-t-il pas que «la théorie oscille comme un pendule» (Pareto, 1968) ? Cette thématique est pour lui récurrente et se construit à travers les siècles, et les oscillations «sont des règles et elles ne sont pas prêtes de cesser» (Pareto, op cit). La société moderne est empreinte de cette variabilité, et «tout le XXe siècle a été marqué par une oscillation… De nos jours, cette oscillation se poursuit » (Fougeyrollas, 1991). Nous sommes bien entrés dans une culture de l’ambivalence et de l’incertitude. Mais s’il y a incertitude, c’est peut-être parce que l’ensemble des contraires sont en présence, et parce qu’il est difficile de mettre en évidence la complémentarité de celles-ci. C’est ce que préconise Balandier, quand il parle de «chaologie», où «l’ordre se cache dans le désordre, l’aléatoire est constamment à l’œuvre, l’imprévisible doit être compris» (Balandier, 1988). La modernité brouille les cartes, le monde est fluctuant. Mais si la société semble bousculée, si elle porte en elle cette ambivalence originelle, si elle est mouvante, la sociologie est, elle aussi, «toujours susceptible de basculer d’une explication à l’autre» (Berthelot, 1990). Mais alors, comment l’individu dans cette société ambivalente, chaotique, fluctuante, oscillatoire et changeante, va-t-il se construire, se constituer ou tout au moins se conduire ?
Comme un effet de miroir «l’esprit des hommes oscille entre deux extrêmes, et comme il ne peut s’arrêter ni à l’un ni à l’autre, le mouvement continue indéfiniment» (Pareto, op. cit.). L’oscillation devient permanente. Les processus psychologiques, chers à Simmel, «leur vacillement, leurs mouvements, en zig-zag, le tourbillonnement d’images et d’idées» (Simmel, 1999) sont bien éloignés des normes rationnelles (Maffesoli, 1988). Mais pourquoi au lieu d’aller de l’avant toujours dans un sens quelconque sous l’impulsion des circonstances, la vie oscille-t-elle dans tous les sens ? Tarde à cette question n’hésite pas à affirmer qu’il s’agit d’un effet constructeur et vital pour l’individu, dont «le rythme entrecroise des degrés de désir et de croyance qui oscillent» (Tarde, 1999). Ainsi, cette hésitation, «cette petite bataille interne qui se reproduit à des millions d’exemplaires… introduit en sociologie une révolution tranquille et profonde» (Tarde, 1999). C’est bien là qu’il faut reconnaître les diverses facettes de l’individu qui change, varie, bascule, dans ce régime d’antithèses, de dualitude (Durand, 2000). S’il y a processus oscillatoires, l’individu n’est pas simplement l’âne de Buridan, il est double. L’individu oscille entre radicalisation minoritaire et massification majoritaire. Il bascule entre fidélité et réaction. Il est offensif et défensif. Il fonctionne alternativement sur deux modes, la pensée emblématique et la pensée rationnelle. Il est immergé dans ce balancement éternel qui pousse à l’existence et s’en éloigne (Tacussel, op. cit.). Ses aspirations flottent. En fait, l’individu est une sorte d’amphibie vivant dans deux mondes. Il s’en va parfois copain-clopant (Morin, 1984).
L’oscillation traverse la sociologie pour traduire des variations théoriques, des ondulations méthodologiques, ou rendre compte de fluctuations de conduites. S’il paraît donc possible d’utiliser ce terme, il est nécessaire de prendre quelques retenues. Pourquoi, par conséquent, ne pas analyser les variations de conduites juvéniles en termes oscillatoires ?
Revenons quelques instants à notre métaphore de la chorégraphie sociale. Un travail particulier de danse s’exécute les pieds à plat, et sans les soulever, en penchant le corps le plus loin possible successivement dans toutes les directions. Cet apprentissage doit permettre à l’individu de s’équilibrer au mieux. C’est bien l’image d’un mouvement qui entraîne au même moment une stabilité et tend à faire acquérir un meilleur équilibre. Cet exercice se nomme l’oscillation. Voilà une situation bien paradoxale ou stabilité et instabilité sont mêlées. Si la rue n’est pas un théâtre au sens strict, on ne peut oublier les démarches de certains jeunes qui basculent, de droite à gauche, au rythme d’une musique elle-même oscillatoire et syncopée. La rue est aussi une scène goffmanienne où l’on peut jouer et aller d’un rôle à un autre : « moi j’ai l’impression de vivre dans un film… moi ça me plaît d’être acteur… un acteur peut jouer plusieurs rôles… le contraste »(Loïc). L’attitude contrastée devient ici source de construction.
L’activité juvénile oscillatoire semble être une tentative de construction identitaire. Toutefois, elle ne se construit pas dans l’isolement, dans une foule solitaire. L’identité se développe par un pan subjectif, mais aussi par l’intermédiaire du regard des autres. Cette dynamique de balancement permet, ainsi de se positionner au regard de ces autrui généralisés « Pour certains trucs, on est en accord et en désaccord, c’est vite fait d’être les deux » (Abderahman)… « tu as raison, parfois je fais semblant d’être conforme, mais dans le fond je suis en désaccord… on arrive à jouer dans les diverses situations » (Thaïs). Ainsi, ce caractère ambivalent des attitudes juvéniles devient, aussi, lutte contre les déterminations et mise à distance de toutes pressions. Cette attitude devient action de préservation de soi. Au lieu de subir la « compression sociale », les jeunes utilisent l’oscillation en la maintenant, en la contenant : « Tout le monde est sur la défensive… tu te formes un genre de carapace épaisse sur toi-même, comme ça tu te construis à l’intérieur… » (Mélanie). « C’est pour pas se faire arnaquer, dans la vie, c’est un genre de protection…en balançant comme ça, ça protège… » (Saphia). L’objet même de l’oscillation renvoie à cet usage social mystique ancien qu’étaient « les oscilles » (oscillum). Mais à quoi servaient les oscilles ? C’était le nom que donnaient les anciens à de petites figures humaines. Seule la tête était formée. Ils les consacraient à Saturne. Ils les suspendaient à sa statue et en installaient un peu partout dans leur environnement. Ce rituel permettait de se préserver contre les enchantements. Curieuse histoire que ces oscilles, liaison mystérieuse entre désenchantement et réenchantement. Ainsi, cette variabilité des conduites, cette utilisation de l’oscillation devient tactique de mise à distance et rappropriation d’une certaine quotidienneté, « tactiques… pour louvoyer avec la société… et passer à travers les mailles du filet dont elle l’enserre » (Palante, 1995). Elle inspire le mouvement, l’action, la défense du sujet. Ainsi, si par l’oscillation le jeune a plus de chance d’être remarqué, il est plus difficile qu’il soit saisi : «On dit pas les mêmes choses aux diverses personnes, quelque part c’est pour pas qu’on nous cerne, alors on utilise des trucs, on se protège » (Thaïs). L’individu se défend, se protège par cette tactique bizarre, il veut sauver sa peau et garder sa liberté.
 
Conclusion
 
 
L’action des jeunes est bien une construction identitaire qui se réalise dans le jeu des contrastes, dans cette capacité à jongler avec des attitudes bien diverses. Les jeunes sont porteurs de capacité de création, qui n’est pas le simple réceptacle de la socialisation, de l’action des institutions, organisations et divers groupes sociaux. Les jeunes sont des êtres d’expression. Là où nombre d’adultes, d’éducateurs, d’institutions parleraient de « bizarrerie de caractère », il est préférable de voir dans ces processus une dynamique du sujet social, qui s’appuie sur une certaine résistance aux pouvoirs de toutes sortes. Dynamique entre « liberté et normalité », « liberté et conformité » qui permet de comprendre les paradoxes, contradictions, oppositions, ambivalences et ambiguïtés et ainsi expliquer l’instabilité des conduites.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Pierre FOUGEYROLLAS, L’attraction du futur, Paris, Méridiens Klincksieck, 1991.
·  Olivier GALLAND, « Adolescence, post-adolescence, jeunesse : retour sur quelques interprétations », Revue française de sociologie, 42 (4), pp. 611-640, 2001.
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·  Gabriel (de) TARDE, L’opposition universelle, Le Plessis Robinson, Institut Synthélabo, Vol III, 1999.
·  Gabriel (de) TARDE, Les lois sociales, Le Plessis Robinson, Institut Synthélabo, Vol IV, 1999.
·  Paul VIRILIO, L’espace critique, Paris, Christian Bourgeois, 1984.
 
NOTES
 
[1] Je remercie vivement P. Tacussel qui m’a incité à écrire cet article, ainsi que S. Hampartzoumian pour ses précieuses remarques.
[2] Docteur en sociologie, IRSA, Université Paul Valery, Montpellier III.
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