2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Inspirations acrobes
[1]
Myriam Peignist
[2]
« Tu ne vois donc pas, Eryximaque, que parmi toutes les ivresses,
la plus noble, et la plus ennemie du grand ennui, est l’ivresse due à des actes
? Nos actes et singulièrement ceux de nos actes qui mettent notre corps en
branle, peuvent nous faire entrer dans un état étrange et admirable… »
Paul Valéry, L’Ame et la
danse, p. 140
Pris au pied de la lettre, les jongleurs de mots et les
acrobates d’idées semblent entretenir une connivence intime, une « amitié
complice »
[3] avec les
envolées des voltigeurs, les victorieux vertiges des équilibristes, les
bizarreries des disloqués, les renversements et contorsions des acrobates, les
périlleuses cabrioles du clown, les bonds et montées sur pointes des danseuses…
En acrobatie, jeux de corps et jeux de mots paraissent entretenir une
indéniable accolade. Le figuré devient alors une copie du perçu, du ressenti,
du vécu.
« Qui, s’il est normal et bien pensant, marche sur un fil ou
s’exprime en vers ? C’est trop fou. Homme ou femme ? Monstre à coup sûr.
»
[4] Par quelle alchimie,
les évolutions d’acrobates sont-elles aussi aisément transposées dans le
domaine du Verbe ?
L’image de l’acrobate inquiète, attire, fascine car elle libère
ce qui rive l’homme à l’espace de la pesanteur ; elle est une manière de «
monter vers les libres hauteurs d’une âme qui a soif d’étoiles. »
[5] Les mouvements auxquels se
livre l’acrobate, ses postures, sa tenue, l’imaginaire qu’il déclenche ont à
voir avec le style d’écriture qui les porte. Pierre Loti, par exemple, a su
mettre son expérience d’acrobate au service de son talent d’écrivain.
La suprême silhouette de l’acrobate, « danseur des extrémités
», au geste suspendu entre exploits miraculeux et risque mortel, contraint à la
précision, incarne depuis longtemps, à travers ses formes mouvantes et
rythmées, une source d’inspiration vive pour nombre d’artistes qu’ils soient
peintres, sculpteurs, poètes, musiciens, photographes, cinéastes, écrivains,
philosophes, scientifiques… Le thème de l’acrobate lançant ses défis à la
pesanteur, trouveur d’équilibres vertigineux, a su traverser les siècles,
imprégner les styles, en s’imposant comme une parfaite « incarnation de l’
idéal artistique. »
[6] La
fécondité prodigieuse d’une double inspiration de souffrance et de volupté,
d’effort sublimé en grâce, de travail devenu jeu, de « souplesse mercurielle »
et de « martyre cocasse »
[7], d’altitude et d’abîme, se manifeste par des œuvres
d’ivresse lucide, capables de dépassements, de surprises, en maintenant
toutefois le suspens et le surplomb de la chute possible. Les évolutions
d’acrobates illustrent parfaitement le mouvement des œuvres réputées
antinomiques dont le pouvoir surhumain règle le charivari gestuel dans un ordre
précis de pensée en action.
Plus particulièrement, le constat d’un voisinage insistant,
d’une forte présenceprestance de l’acrobate comme figure de littéralité
privilégiée incite à plusieurs réflexions :
Quelle force anime cette figure au point qu’un tel culte lui
soit voué jusqu’à devenir effigie ?
L’exploit de l’acrobate pouvant être envisagé comme «
l’équivalent allégorique de l’acte poétique »
[8], l’acte d’écrire à sa manière, n’est-il pas traversée
acrobatique dès lors que les formes corporelles de l’acrobate s’actualisent
dans une spiritualisation manuscrite qui les porte ? Si l’idée est
essentiellement sensuelle
[9], l’acrobatie n’est-elle pas la « fonction fatale »,
la « force fatale »
[10] agissante de la spiritualité de l’écrivain, de la
poésie elle-même ?
Grand Tentateur de l’acte d’écrire, l’acrobate en imposant son
implacable solidarité avec l’écrivain, deviendrai alors le corps du texte, son
porte-parole, son souffle, son énergie. Comme le développe Jean Starobinski, «
il faut aller, dans la plupart des cas jusqu’à parler d’une forme singulière
d’identification. »
[11] En ranimant l’acrobate, l’acte d’écrire
[12] s’anime par et à travers
lui, assurant sa sur-vie. L’utilisation de la figure de l’acrobate dans
l’écriture n’est pas alors une dérobade ou un alibi mais au contraire un moyen
de restauration amplifiante des dessous matériels de l’âme qui « viennent dire
leur secret au grand jour. »
[13]
L’acrobate comme hiéroglyphe de l’acte d’écrire ?
La parenté étroite entre l’acrobate et l’acte d’écrire se
découvre aux sources même de l’écriture puisque « dans l’Égypte antique,
l’acrobate au corps renversé est l’hiéroglyphe
[14] du verbe « danser. »
[15] La figure de l’acrobate,
très fréquente dans l’art égyptien, et indépendante de toute décoration, est «
naturelle et instinctive. »
[16] Elle met en communion avec des êtres surhumains,
imite des dieux, devient gestes d’adoration des puissances divines ou
surhumaines. Cette possession divine est libération extatique.
[17] Les représentations des
évolutions d’acrobates sont variées : « ils sautent en l’air, sur la pointe des
pieds, se tiennent en équilibre sur une jambe, lèvent haut les bras, se
renversent, pirouettent sur eux-mêmes, tournent comme une roue. »
[18] Ces danses rituelles
conservent toutefois la même signification, « sorte de drame religieux ou
incantations magiques…elles miment la mort et la résurrection, celle d’Osiris.
»
[19] Le versant
funèbre de la danse est représenté par des personnages pliés se renversant,
culbutant, se tordant, se mettant en arc, se précipitant dans l’outre-monde des
morts. La danse macabre acrobatique « est un rite, une offrande aux puissances
infernales, une ordalie qui laisse aux dieux chtoniens le jugement. »
[20] La résurrection, lorsque le corps en
extase danse sur la pointe des pieds, soulevé de terre, permet le passage vers
une condition surhumaine. En imitant des êtres surnaturels, l’envol du corps
est incorporation de la divinité. L’acte d’écrire qui lui-même incorporera ces
images ne se vouera-t-il pas lui aussi à une incessante réactivation du culte,
en vertu de ses qualités extatiques se jouant du paradoxe de la mort comme
passerelle vers une vie nouvelle ? « Celui qui dansera sera mort, décidé de
toutes les beautés, capable de toutes. »
[21] Celui-ci et celui-là n’en finissent-ils pas par se
confondre ? Déjà les poètes homériques s’inspiraient de ces scènes intenses,
toute occasion macabre de la vie quotidienne leur évoquant les gestes
d’acrobates
[22],
source d’inspiration poétique sémillante. On mesure déjà un double usage sacré
et poétique de l’acrobatie, usage autant pratique qu’esthétique, à la fois
culte et évocation inspiratrice, à la fois danse de corps et épopée d’écriture.
La fréquente présence de ces hiéroglyphes montre l’importance qui leur était
accordée à la fois en tant que signes et sens. Les évolutions acrobatiques
contre-nature, véritables actes de foi, contiennent une verve imaginative qui,
dès l’antiquité, entraîne un triple mouvement expressif où se combinent, en
toute solidarité, réalisations corporelles, éloquence poétique et
écriture.
La force persuasive et suggestive des mouvements corporels
acrobatiques insuffle un élan créatif qui a su notamment accompagner l’acte
d’écrire, pour mieux l’exalter. Au fil du temps, cette mutuelle fidélité s’est
confirmée sinon amplifiée.
Du XIII
e au XV
e
siècle, l’acrobate est également très présent dans l’illustration miniaturisée
et les motifs d’enluminures ornementales des manuscrits (bordures de pages,
marges, excroissances de bouts de lignes, colonnes de texte, majuscules et
initiales imagées, lettrines animées, alphabet anthropomorphe).
[23] Les figures acrobatiques
accompagnent un texte foisonnant de caprices breugheliens, de « drôleries
marginales. »
[24] La
beauté difforme émerge « des figures alertes dans leur déformation et leur
bizarrerie, bondissant sur les branches. »
[25] Au milieu d’entrelacs zoomorphiques, de figures
perchées hybrides, d’une nature étincelante pleine de prodiges et d’être
fabuleux, « les funambules les plus étranges sont debout sur des feuillages
fragiles »
[26] tandis
que « des personnages s’élancent le long des tiges tendues sur les bordures,
comme dans un cirque. »
[27] Au cours du XV
e siècle les
manuscrits se feuillettent comme un « jardin des délices », un très grand
nombre d’acrobates renversés les pieds en l’air, faisant le pont, la roue, de
contorsionnistes, d’équilibristes, de saltimbanques, de jongleurs, contribuent
à la « matérialisation d’un songe. »
[28] Les figures acrobatiques comme autant d’«
échafaudages baroques de corps »
[29] qui défient la nature, sont des signes évocateurs
d’une « puissance d’orchestration du monde »
[30], « une image corporelle des tours de force de
l’esprit » mais aussi une calligraphie de l’acte d’écrire. Signes évocateurs
qui illustrent et renforcent le texte, jusqu’à le transfigurer dans une
atmosphère de mascarade et de fête… » La marge éclate comme une kermesse.
»
[31] Mélange
désinvolte qui double le texte de malices imaginatives virulentes, exubérantes,
remuantes. Par les fantaisies ornementales acrobatiques, l’écriture reçoit le
rayonnement des marges enluminées. Se rattachant aux sujets du texte,
l’acrobate projeté aux extrémités, en marge ou lové aux mots, reluit comme
excroissance de l’écriture pour mieux accentuer ses formes évocatrices et
significatives.
Depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours les corps d’acrobates ont
toujours été de grands compagnons de l’art et de l’écriture. Non seulement ils
illustrent un texte mais apportent également l’éclat de leur forme
[32] jusqu’à jouer un rôle
majeur dans le style d’écriture lui-même.
L’utilisation de l’image de l’acrobate, sous une forme à la
fois iconographique et manuscrite où l’acte d’écrire est renforcé, prolongé,
décuplé par l’expression graphique du mouvement qui les anime, ramène
l’imaginaire à son niveau de concrétude, épiçant ainsi l’écriture d’un
fantastique palpable quasi incorporé à l’acte d’écrire.
Les incontournables évocations de gestes acrobatiques ne
sont-elles pas l’expression claire, avouée et révélatrice d’une tonalité
affective, d’un état de sentiments, d’un élan moral et d’une insufflation
corporelle imposante ?
D’une transcription iconique à une inspiration imaginaire
jusqu’à un style d’écriture, l’acrobatie humaine possèderai bien sa
particularité insinuatrice.
Les évolutions de l’acrobate aux extrêmes pointes de son corps,
d’une beauté arrogante, sa danse bondissante, ses tournoiements, renversements,
dislocations, son sens de l’équilibre, ses jongleries virevoltantes, ses
extravagantes voltiges font don au regard d’un souffle intellectuel, comme si
ces corps dictaient l’enlacement de leurs mots.
Pour enseigner le Surhumain et le dépassement, Nietzsche
pouvait-il trouver plus fidèle illustration qu’un saltimbanque-danseur de corde
comme premier compagnon de Zarathoustra
[33] ? « L’homme n’existe que pour être dépassé.
Qu’avez-vous fait pour le dépasser ? »
[34] Tandis que le saltimbanque « commençait son
ouvrage…et marchait sur la corde tendue entre deux tours au dessus de la place
et de la foule »
[35],
de concert, Zarathoustra disait : « L’homme est une corde tendue entre la bête
et le surhumain – une corde au dessus d’un abîme – danger de suivre cette route
– danger de regarder en arrière – danger d’être saisi d’effroi et de s’arrêter
court. » Mais pour avoir fait du danger son métier, l’acrobate s’est risqué à «
descendre dans les profondeurs »
[36], jusqu’à tomber meurtri et brisé au sol. Aspect
tragique de l’acrobatie qui consacre une valeur esthétique et morale à la mort.
« Tu dois risquer une mort physique définitive. »
[37] Exigence absolue également glorifiée
par Genet n’hésitant pas à souligner le rapprochement dramaturgique de
l’acrobatie avec la guerre, la corrida et la poésie …
Zarathoustra se faisant pour la seule fois fossoyeur « déposa
le mort dans un arbre creux », en guise de vivant cercueil, et après avoir dits
ces mots : « Et toi, mon premier compagnon, repose en paix ! » lui survint une
vérité nouvelle à la lueur impérissable du souvenir d’un tourbillon de bras et
de jambes.
L’image de l’acrobate ne cessera d’habiter la pensée et
l’écriture Nietzschéenne comme une vérité : celle de l’homme-pont tendu entre
la bête et le surhumain, comme « une crête élevée entre deux mers »
[38], comme un « lourd nuage
suspendu entre le passé et l’avenir », comme « la corde d’un arc qui vibre.
»
[39] Le transfert de
cette image à l’acte d’écrire est chez Nietzsche directe, simultanée presque
évidente : « En montagne le plus court chemin va de cime en cime ; mais il faut
avoir les jambes longues. Il faut que les maximes soient des sommets, et que
ceux à qui tu les destines soient sveltes et élancés. »
[40] L’acrobate est un lutin malicieux dont
le courage chasse les fantômes avec légèreté et danger, qui du chaos peut
enfanter une « étoile dansante. »
[41] L’acte d’écrire est ainsi une acrobatie, une
lutinerie qui repose toute entière sur ce fil pouvant tracer un sentier de
l’impossible, faire du danger une danse : « Écris avec ton sang, et tu
découvriras que le sang est esprit. »
[42] « Je saigne sur chaque phrase »
[43] rétorquera Raymond
Roussel. Écrire, ou métamorphoser l’esprit d’apesanteur en un Dieu qui danse,
dont l’âme légère et fôlatre
voltige
comme des papillons et des bulles de savons.
[44] C’est ce que Genet chuchote au funambule, en mots
tutoyants : « Tu connaîtras une période amère – une sorte d’enfer – et c’est
après ce passage par la forêt obscure que tu resurgiras, maître de ton art.
»
[45] Le corps de
l’acrobate serait-il opium de l’âme, sang qui danse en écriture ?
La leçon de « Lire et écrire »
[46] dénonce ceux qui « lisent en Badauds
»
[47] mais valorise
une écriture de sang, véritable danse acrobatique initiatrice, victoire sur le
vertige, la chute et la mort : « Voyez comme je me sens léger ; voyez, je vole,
je me survole ; Voyez, un Dieu danse en moi. »
[48] Zarathoustra a appris à marcher, à
courir, à voler et c’est au corps de l’acrobate qui se surmonte qu’il doit
spasme, volupté et extase mais c’est à travers son écriture qu’il veut montrer
son vol.
[49] Vol d’une
danse de Minuit qui fait de l’âme une « poétesse enivrée », extra lucide et
ruminante, à l’« odeur d’éternité »
[50] qui lie amoureusement sagesse et folie. « Tu seras
blême, ton âme livide…Plus rien ne te rattachant au sol tu pourras danser sans
tomber. »
[51]
L’acrobate provoque l’âme à ses jeux, dans un emportement à l’identique,
résonne en écho dans la palpitation intime de l’écriture.
De son côté Michel Foucault évoque bien, non sans une certaine
intensité d’écriture
[52], cet « enchantement commun »
[53] des convives du Banquet de Xénophon se
réjouissant de « cette danse dont la grâce et les habiletés acrobatiques font
le délices de tous ». « S’enchanter en commun » dépend du pouvoir des acrobates
à éveiller le désir des invités à la vue de « ce Dionysos si beau » et cette «
Ariane si vraiment charmante ». Les jeunes acrobates sont des amoureux qui
propagent à tous les invités les délices de leurs jeux érotiques. « Dans le
Banquet de Xénophon, on admire non seulement l’acrobate aux épées et à la roue,
mais aussi la danseuse qui jongle avec des cerceaux ou de grands anneaux, qu’un
aide lui passe, jusqu’au nombre de douze, et qu’elle reçoit et lance en l’air,
en cadence, tout en dansant. »
[54] L’acrobate est à l’image de l’amour, lorsque la
passion à son sommet s’exalte des plus grands obstacles. Faces à ces
incitations, tous sont poussés à savourer ces charmes, beautés et grâces dans
un élan qui relève de « l’amour grave »
[55], enlaçant des mouvements acrobatiques autant
poignants que plaisants. Le philosophe, l’écrivain, le poète dont l’esprit
épouse ces équilibres en incessante voie de formation
[56] ne sent-il pas une mouvance remarquable
l’envahir jusque dans l’acte d’écrire ? Comme si une « sorte de vapeur »
[57] s’échappait des
acrobates, qui crée l’énergie d’une forme spirituelle. « Ô Phèdre, le subtil
déplacement de la danseuse, qui, s’insinuant à mes pensées, les irait éveiller
délicatement chacune à son tour. »
[58] Élie Faure glorifiant les pouvoirs de l’acrobate
rend hommage à Nietzsche
[59] et renforce l’impression « d’enchantement commun »
évoquée par Foucault. Là où Foucault évoque les « délices de tous », dans la
même unanimité, Élie Faure reconnaît « un appel d’amour » qui jaillit des
désordres de la fièvre, des tourments et de la dévastation. Pour lui, une vie
symphonique, un « halo de significations »
[60], « une harmonie géante »
[61], une influence commune se déploie à
travers l’image de l’acrobate qui symbolise à merveille la position de l’homme
vis-à-vis de l’univers à ordonner. « Acrobate, image de Dieu »
[62] qui trompe la pesanteur
qui l’entraîne, et la pesanteur même accroît, par un sublime paradoxe,
l’aisance, la légèreté, la liberté de ses jeux. « On comprendra l’art et
l’histoire d’un seul coup si on ne quitte pas l’acrobate de vue »
[63], porteur d’une forme
spirituelle à laquelle la multitude peut se rallier. L’acte d’écrire invité à
épouser l’esprit de la forme acrobatique, rencontre l’armature esthétique d’un
vaste poème susceptible de construire des « voûtes au dessus du sang sur le
pavé
[64], des aqueducs
enjambant les plaines… »
[65], tout comme l’esprit de Socrate veut dévorer ce
qu’accomplit la danseuse Athihté, « ces pointes et ces pirouettes étincelantes
qui font le juste orgueil des extrêmes orteils. »
[66] Dans cette position
d’équilibre dynamique, tragique et
provisoire qui introduit « un état esthétique de l’intelligence
»
[67], l’acrobate «
établit un équilibre que la souplesse, l’enchevêtrement, et la variabilité des
lignes pourront à tout instant dénouer, renouer, assembler en combinaison
neuves, pour rompre l’instant d’après. »
[68] Cet équilibre peut être recueilli de manière intime,
conservé et recomposé dans une création, écrite par exemple, et susceptible de
« combiner les rythmes, les fulgurances et les langueurs, la tension et
l’abandon, le tardif et le prompt, l’excitation et la détente. »
[69] Les créations
acrobatiques peuvent ainsi épargner la monotonie dès lors que « l’esprit
entretient cette élasticité d’extrême éveil»
[70] venue du corps et vouée à y retourner.
Par irradiation, la noble ivresse physique suggérée par ces «
magiciens du corps qui se perdent dans les hauteurs du ciel où ils essaient de
garder l’équilibre »
[71], pénètre dans les hauteurs de la pensée « dans
l’association permanente de l’ivresse lyrique et de l’angoisse de la mort.
»
[72] Comme si
l’acrobate élevait l’animalité de son corps dans une forme, qui par une
opération sublime, élève la flamme des instincts à la dignité de l’esprit.
C’est une « recherche dramatique de son unité intérieure où sa sensualité et sa
conscience se rencontrent et s’équilibrent malgré des déchirements continus, et
sans doute grâce à eux. »
[73] Cette recherche d’équilibre temporairement idéal se
résout dans l’éphémère de toutes les activités « où l’être corporel et
l’existence charnelle se surpassent, non pour quitter la condition corporelle
et charnelle, mais pour lui conférer un rayonnement glorieux. »
[74] L’acrobate à la fois
animal intelligent et dieu confus, est un inventeur d’arabesques créant un
équilibre entre des forces antagonistes afin de satisfaire une « expressivité
ondulante…arme inventée par l’esprit pour réunir l’éparpillement des formes
dispersées. »
[75]
Cette canalisation stylisée de la violence désordonnée crée un juste doublage
de contrainte et de liberté, d’ajustement et d’affranchissement à travers des
productions héroïquement gracieuses, mécaniquement magiques, tragiquement
suprêmes et ivres d’équilibre. « Flamme est l’acte de ce moment entre ciel et
terre »
[76] qui se
dispute le sol et les airs, passage de l’état lourd à l’état subtil, « hercule
changé en hirondelle. »
[77] L’acte d’écrire s’emparant de l’acrobate dans une
secrète hypnose, impose sa rythmique, c’est à dire « l’allure du transitoire
qui consacre pour ainsi dire l’instabilité essentielle de l’esprit. »
[78] Dans cette région désespérée et
éclatante où opère l’artiste, tiraillé entre le vol et la chute, voué à la
terre et lui échappant le moment d’un bond, il lutte pour la synthèse d’une
illusion étudiée ; synthèse fragile et changeante qui, juste pour une heure
dans le vie de l’homme, établit un équilibre instable où se rencontrent « les
puissances mystiques montées du vertige des sens et traînant après elles le
torrent des images troubles et des désirs sans cessent renaissants, et d’autre
part, l’intelligence accueillant ces sensations pour les enchaîner sur ses
cimes. »
[79] Il ne
faut donc pas craindre de considérer les sauts « comme des bêtes rétives que tu
as la charge d’apprivoiser. Ce saut est indompté, dispersé – donc malheureux.
Fais ce qu’il faut pour lui donner forme humaine. »
[80] D’un idéal artistique à une image de
Dieu, l’acrobate modeleur de Dieu se fait emblème du créateur
[81], porteur
d’enchantement et de renouveau.
Vogue foraine et écritures circastiques
Au XIX
e et dans la première moitié du
XX
e siècle, « dans l’atmosphère charbonneuse d’une société
en voie d’industrialisation »
[82] ce curieux thème mythique de l’acrobate s’est
imposé, propagé et amplifié, lié à l’exotisme du spectacle forain, à la mode de
l’Afrique et sa valeur spectaculaire
[83], au merveilleux du cirque, du music-hall, du
spectacle de variétés avec leurs « champions de l’évasion »
[84]… Sorte de « tâche claire
dans la grisaille d’une époque cendreuse »
[85], aux côtés des nombreux loisirs, notamment sportifs,
le cirque comme spectacle populaire est en vogue et remporte auprès de classes
sociales les plus diverses
[86] un succès constant ; cirque : « musées des voluptés
peuplé de statues chaudes de sang »
[87], « îlot chatoyant de merveilleux…morceau demeuré
intact du pays d’enfance. »
[88] Non sans sympathie anarchiste, non sans portée
révolutionnaire, non sans subversion esthétique, Renoir, Degas,
Toulouse-Lautrec
[89],
Seurat fréquentent assidûment le cirque Fernando et travaillent à le
représenter, accentuant la rareté des postures extraordinaires. « Degas
grimpait aux gradins supérieurs pour fixer le vol en hachures de la reine du
trapèze, Miss Lala, tandis que près de la piste Toulouse Lautrec éternisait les
écuyères enroulées de volants à sequins. »
[90] Les sculptures tardives de Rodin
[91] qui présagent des
recherches futuristes, de 1890 à 1912, s’inspirent également de son amitié pour
le cirque et ses acrobates. Les caricatures
[92] de l’époque, les chroniques, l’imagerie populaire et
les affiches de cirque
[93] montrent le succès et la psychologie du personnage
de l’acrobate à travers sa « gaieté macabre »
[94]. Gautier dira qu’ « on n’admire pas assez les
saltimbanques ; il faut à la fois de l’agilité, du courage, de la vigueur
»
[95] pour la
réalisation de leurs tours.
Le cirque, « depuis longtemps aimé des artistes et des poètes
»
[96] est un lieu naïf
de révélation du beau, « il est le lieu prédestiné où les formes et les
couleurs se donnent la plus libre carrière, où les postures, les draperies, les
mouvements peuvent varier à l’infini»
[97], une véritable « école des corps. »
[98] Face à la
tradition académique du Grand et du Beau, le cirque correspond à la « relève
des dieux par les pitres »
[99] où subsisterait néanmoins « un reste de grandeur
épique »
[100],
combinaison autorisant de rajeunir et de régénérer le « grand art. »
À l’aube des théories de l’inconscient, peintres et poètes
s’enchantent mutuellement à croire aux théories scientifiques qui se réclament
de la mathématique et du rêve, aux « principes d’esthétique mathématique »
énoncés par Charles Henry
[101], et s’intéressent aux recherches sur la
décomposition chronophotographique du mouvement d’Étienne-Jules Marey.
[102] « Très vite, peintres
et écrivains se lient »
[103], les recherches sur l’harmonie des lignes et des
couleurs offrant des similitudes avec les théories sur les vers et la phrase.
La rencontre des peintres avec Lautréamont, Mallarmé, Rimbaud, Laforgue…crée
une alliance autour du cirque où l’acte d’écrire vient appuyer une cause
commune, celle d’une nouvelle science teintée de rêveries circassiennes. Motif
de peinture et de littérature, les corps d’acrobates deviennent quasi-emblèmes
d’un « esprit moderne ». Appollinaire et Picasso, Jarry, Léger et Tzara «
tiennent cénacle délicieusement »
[104] au cirque Medrano. Ce dernier proclamera dans un
Manifeste Dada de 1963 : « Nous sommes directeurs de cirques et sifflons parmi
les vents de foires. » Ensemble et d’une raillerie acerbe, ils clament avoir «
quelques précurseurs et ce sont les gymnastes, les équilibristes, et les clowns
qui réalisent dans les développements, les repos et les cadences de leurs
musculatures cette perfection étincelante d’engrenages précis et cette
splendeur géométrique que nous voulons atteindre. »
[105] Écrivains et poètes non seulement
désireux de se faire les porte-parole des « étoiles acrobatiques de ces corps
dansant dans les airs »
[106], pouvaient fort bien s’identifier à ce
modèle
[107] jusqu’à
accomplir cette sympathie dynamique dans une transposition poétique.
L’implication socio-historique et culturelle d’une telle élection de l’acrobate
est marquante mais elle n’est pas la seule. Au plaisir de l’œil, à l’attrait
visuel « se joint un penchant d’un autre ordre, un lien qui fait éprouver à
l’artiste je ne sais quel sentiment de connivence »
[108], pour ne pas dire ressemblance et
compassion. De plus en plus, le spectacle de cirque permet de combiner
plusieurs registres de l’expression artistique s’élevant à la dimension d’un
spectacle total. Tandis que le fameux illusionniste Méliès
[109] réussit une superbe
alliance du cinéma et du cirque,
Parade
[110] « ballet réaliste »
[111] chorégraphié par Massine, réunira
Cocteau, Picasso (pour le décor, les costumes et rideaux) et Satie en 1917.
C’est pendant les combats les plus virulents de la Grande Guerre, que
Parade
[112] donnée en pleine guerre au profit des
sinistrés de l’Est, comble acrobatique, fut l’un des scandales parisiens, le 18
mai au théâtre du Châtelet. Erik Satie
[113] compose spécialement pour le numéro « les acrobates
»
[114] un air de
valse titubant, alternativement pesant et gracieux. Décidés à orienter les
regards vers l’acrobate, cette figure marquera définitivement ces trois
artistes réunis dès lors autour de ce thème fédérateur. Alors que Picasso
réalisera sa toile « L’Acrobate »
[115], en 1930, Cocteau écrit ses « Autoportraits de
l’acrobate » en 1939, exprimant la « beauté convulsive » d’une esthétique
surréaliste telle que la prône André Breton. L’acrobate reste sujet au vertige
mais peut « sortir des ténèbres un monstre de lumière »
[116], un équilibriste absurde qui marche
sur le vide et la mort. Modèle de conduite, source inspiratrice, idéal
artistique, il « reste l’exemple de cet équilibre si difficile à maintenir
lorsque la route est en l’air sur un fil inconnu au lieu d’être sur le sol et
connue d’avance. »
[117] Enfin pour conclure en traces d’écriture, rivé à
cette silhouette terriblement fascinante de l’acrobate, Cocteau révèle sa
fixation sur ce « fil tendu à travers son œuvre, fil invisible, fil
métaphorique qui se confond avec une ligne d’écriture, elle même inséparable
d’une ligne morale et d’une ligne de vie. »
[118] Les artistes et écrivains du
XIX
e siècle « ont fini par faire de l’acrobate une figure
emblématique de l’artiste »
[119] (et encyclopédique de l’art), occasion rêvée de
mettre l’acte d’écrire au service d’une parade de mots directement inspirée des
évolutions corporelles acrobatiques, jeux précis sur fond d’ironie mordante
mais s’offrant à toutes les fantaisies. L’acrobate est le gardien d’un
imaginaire du corps qui rencontre son équivalent poétique à travers l’acte
d’écrire, lui insufflant l’éclat d’une forme folle, fermentée et flamboyante au
revers d’une mathématique grammaticalement correcte et contre toute stricte
didactique. Il faut aussi qu’une sorte de vapeur acrobatique s’échappe de
l’écriture
[120], au
delà de sa précision et à rebours de son intention. Écho des gambades
funambulesques et du verdict de leur harmonie errante, le montage acrobatique
de l’acte d’écrire se révèle moins pédagogique que stylistique, moins
enseignable qu’enflammé
[121] et incantatoire.
[122] L’acrobate éveille et fait porter un
regard nouveau ; par ses ébranlements corporels, il invite à un dépassement de
la pensée journalière, à l’inversion des formes, aux déplacements des
significations, aux mises en danger des corps, âmes et mots. « Le murmure des
dormeurs se transforme. »
[123]
L’acte d’écrire comme dédicaces d’acrobates
Les évolutions corporelles acrobatiques, visions physiques aux
pouvoirs évocateurs, une fois intégrées à l’écriture en augmente son intensité,
lui impose l’image et les formes de sa sensibilité. « C’est en cultivant son
émotion dans son corps que l’acteur [d’écriture] en recharge la densité
voltaïque. »
[124]
Par transmutation incessante des idées aux choses et des choses aux idées,
l’acte d’écrire reçoit, par transfusion acrobatique, une « transformation
cartilagineuse »
[125] de suggestions gestuelles. « Je me trouve des
clartés que je n’eusse jamais obtenues de la présence toute seule de mon âme.
»
[126] La dynamique
scripturaire n’est alors que le prolongement et l’épiphanie de la dynamique
corporelle et réciproquement
[127], cette
exploration des états de corps s’assimilant à un « acte corporel d’énonciation.
»
[128] Avec l’image
de l’acrobate « on rattache les mots aux mouvements physiques qui leur ont
donné naissance…et voici que le langage de la littérature se recompose, devient
vivant…bourdonnant de signification. »
[129] L’acte d’écrire est ramené à son versant physique
et affectif, à la « partie organique d’une indescriptible vibration. »
[130] Aussi, « Tes images
ne peuvent demeurer images !…L’air résonne et bourdonne des présages de
l’orchestique !… » comme si les acrobates opéraient le tour magique d’entrer en
piste comme dans nos âmes, jusqu’à imprimer l’écriture. Comparables aux
danseuses de Paul Valéry, ne sont-ils pas la « vive introduction des plus
parfaites pensées », lorsque « leurs mains parlent et leurs pieds semblent
écrire », lorsque « délicieusement durs et inexorablement souples », ils
restituent une cadence où l’acte d’écrire ne peut qu’être obéissance heureuse à
la mobilité de ces figures ? « On dirait que la connaissance a trouvé son acte
»
[131], l’acrobatie
n’y étant pas indifférente.
L’acte d’écrire se charge alors d’un « athlétisme affectif
»
[132] tandis que
son auteur « athlète du cœur » fait transpirer son corps d’encre pugnace,
offrant ainsi à son âme une issue corporelle.
Les hommages destinés aux acrobates, à l’acrobatie et à leurs
danses sont nombreux, reflétant « une forme singulière d’identification.
»
[133] Banville
fait parler le sauteur devant son cher tremplin : « Théâtre plein
d’inspirations fantastiques, tremplin qui tressaille d’émoi, quand je prends un
élan, fais-moi bondir plus haut, planche élastique ! Frêle machine aux reins
puissants, fais-moi bondir… »
[134] Mallarmé voit un idéal évident dans les élans de la
danseuse, tandis que Flaubert admire amoureusement les danseuses de cordes en
affirmant : « le fond de ma nature est, quoi qu’on dise, le saltimbanque. »
[135] Baudelaire
troublé par la Fanfarlo, écrira : « la danse, c’est la poésie avec des bras et
des jambes, c’est la matière gracieuse et terrible, animée, embellie par le
mouvement »
[136] ;
Apollinaire regarde ébahi l’angélisme que montrent les « grandes figures
hardies de l’élan du cœur », comme une « effigie du bonheur. »
[137] Mais aussi, dans son
Tour du monde, Jules Verne ne tarde
pas à dévoiler, sous les traits du personnage de Phileas Fogg, son penchant
pour les acrobates, lorsque dès les premières pages « Passepartout » est
présenté comme « domestique » très recommandable, ayant « été chanteur
ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme Léotard, et
dansant sur la corde comme Blondin ; puis devenu professeur de gymnastique…
»
[138] Au fil du
récit, tandis que l’aventure des personnages les mène au Japon, « terre si
curieuse des fils du soleil», l’auteur n’hésite pas à insérer dans ses lignes
le texte de l’affiche de la « Troupe japonaise acrobatique des
longs-nez-longs-nez »
[139] accompagnée d’un dessin de leur grande attraction
pyramidale « la grappe humaine »
[140]. Tandis que Passepartout reçut une vaillante leçon
: « – Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante sur la
plante du pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante du pied droit ? –
Parbleu, Répondit Passepartout. – C’est que vous voyez, tout est là ! », Jules
Verne rend hommage aux « premiers équilibristes du monde »
[141], aux prestigieuses
jongleries, aux combinaisons les plus invraisemblables d’une précision
remarquable
[142]
achevant sa description par un splendide « etc. »
[143], ce qui semble très rarement de mise
chez cet auteur.
De son côté, Monsieur le Lieutenant Viaud – Pierre Loti –
souhaitant « toujours épicer de son mieux le repas si fade de la vie »
[144] est un exemple
privilégié qui a su, lui aussi rendre hommage à l’acrobatie.
[145] Loti « clown,
acrobate et bon tireur » mélange les impressions physiques et morales,
sensuelles et spirituelles.
[146] Il tient en estime la beauté humaine,
particulièrement « dans Aziyadé, il y a des pages entières…où la gymnastique
est louée avec un lyrisme technique… M. Pierre Loti pense que le corps doit
être formé, embelli avec autant de raffinement que l’intelligence »
[147]… comme s’il existait
pour lui une vigueur cérébrale du corps : « J’ai horreur de tout travail qui
n’est pas du corps et des muscles. »
[148] Pierre Loti, mêlé à une troupe d’acrobates, aurait
paru dans un numéro de trapèze dans un cirque du midi de la France où « il
donne l’impression de la force et de l’agilité. On sent que réside en lui cet
élan de la détente qui enlève le corps du sol, l’arrache aux lois de la
pesanteur. »
[149]
Là où le corps pourrait s’effacer dans l’écriture, le voici qui réapparaît
comme fatalité acrobatique. Faute de s’en échapper ou de l’éluder, le corps
transfiguré dans l’acte d’écrire continue à l’habiter d’autant plus. Ce qui
rend l’acte d’écrire acrobatique, c’est son inhérence au corps dès lors que «
l’esprit trouve dans le bond de la danseuse ou de l’acrobate son propre bond
hyperbolique. »
[150] Ce dépaysement sémantique prend le soin aventureux
de tenter une coïncidence corporelle.
Raymond Roussel
[151], acrobate jusqu’au bout des mots
Raymond Roussel
[152], acrobate, charlatan, saltimbanque… malgré lui? Son
écriture le ramène (et escorte ses lecteurs) souvent en compagnie d’acrobates,
comme pour trouver l’issue carnavalesque
[153] d’une scène souvent languissante. C’est après avoir
gagné une partie de croquet, s’étant assis sur un gazon, à l’ombre d’un
magnifique châtaignier, face à un somptueux château, dans cette ambiance de
calme presque ennuyeux, qu’en songe, l’auteur transporte le lecteur jusqu’au
souvenir émerveillé d’un soir où il errait en joyeuse compagnie dans la foire
de Neuilly. « Nous étions entrés dans une sorte de petit théâtre où une
certaine famille Soupe se livrait à des exercices de tous genres… La mère Soupe
était venue jongler avec des couteaux, des torches enflammées, des chapeaux et
des boules de billard. »
[154] En seconde partie, c’était une « Idylle
funambulesque » d’un couple Andalou dont les projets d’union étaient contrariés
; alors, « le soir quand tout le monde dormait, Cigare jetait une corde à
Frange à travers la rue. Chacun attachait solidement un bout à sa fenêtre et,
comme tous les deux étaient funambules, ils pouvaient se rejoindre en marchant
sur cette passerelle improvisée. Ils se rencontraient au milieu de la corde et,
s’asseyant dessus, ils passaient de longues nuits d’amour enlacés dans
l’espace. »
[155]
L’auteur en admiration devant la troupe (Marius et Raphaëla « avaient fait des
merveilles de grâce et de souplesse…et la petite pièce était pleine d’entrain
»
[156]) négocia
l’achat de leur chien-savant Jais (ou « chien-scribe ») pour un triple
retournement de situation : Roussel, par un « procédé » bien à lui, déplace le
phénomène forain « en vue d’une exhibition au château », métamorphosant le jeu
de croquet en tour de roquet. Renversement acrobatique pour un tour de
charlatan : « N’ayant ni cravache ni canne, je ramassai un maillet sur le
gazon, et, le tenant à l’envers dans ma main, la pointe du manche tournée en
bas, je commençai un boniment digne d’un Soupe. »
[157] Croquet devenant roquet (ou le numéro
de foire déporté au château), maillet devenant cravache (ou le divertissement
sportif devenu spectacle forain) pour un acte d’écrire devenu tour, sensé «
éblouir mon auditoire par mes phrases charlatanesques. »
[158] Voici l’écrivain devenu acrobate
imitateur d’un Soupe, dans un monde renversé qui rappelle « le gala des
Incomparables » des
Impressions
d’Afriques. Celui pour qui « l’Afrique est quelque chose comme le
plus grand cirque du monde »
[159], nous présente « les quatre frère Boucharessas qui
firent leur apparition, tous revêtus de la même tenue d’acrobate composée d’un
maillot rose et d’un pantalon de velours noir »
[160] ; puis se succède une série de
tableaux avec démonstration de machines savantes, et numéros hardis
d’acrobates, d’écuyers ou d’acteurs improvisés.
[161] Le continuel échange des jongleurs
avec leur douze projectiles de caoutchouc « formaient une sorte d’arche
allongée toujours en mouvement. »
[162] C’est ainsi qu’on retrouve une gravure de Georges
Roux de 1890 : des pyramides humaines pour illustrer une lutte d’habileté entre
les « blancs » et les indiens
[163] dans
Impressions
d’Afrique, ainsi que la photographie de Munka Picarnik (petite
danseuse Tzigane) en acrobate-contorsionniste
[164], dans un extrait du programme de
Locus Solus au théâtre Antoine. « Quoi
de plus banal que la fascination sadique du spectateur pour les périlleuses
acrobaties du cirque ? Mais voilà que dans la foule du Moulin-Rouge, Roussel
nous fait écouter Nina, racontant qu’elle a vu au cirque une femme acrobate,
serrant dans ses dents “le bout ferré et recouvert d’une assez grosse corde qui
pendait, préparée exprès ; miséricorde elle m’a fait penser à la pêche…”
»
[165] Il faut dire
aussi ô combien le savant Martial Canterel « faisait la part du charlatanisme.
»
[166] L’univers
acrobatique est finalement très présent dans l’œuvre de Roussel, d’autant plus
que « sa vie était construite comme ses livres. »
[167] Écrivain et voyageur si épris
d’étrangeté et d’exotisme
[168], « Champion de l’imagination »
[169], « explorateur
littéraire de l’extrême »
[170], escamoteur expert en trucages, il est aussi un
homme-orchestre de l’insolite, musicien, hommephénomène inégalé du jeu
d’échecs…, transportant avec lui son théâtre
[171] ambulant au plus près de son
attachement pour les forains. Il poussa sa « fantaisie vagabonde »
[172] jusqu’à inventer et
construire une « roulotte de saltimbanque milliardaire » (maison roulante
(yatch de terre)) pour jouir de la navigation en terre ferme.
[173] C’est ce
monde miniaturisé en carrefour acrobatique que Roussel habite en écriture.
Comme il aime les jeux enfantins, les spectacles de Guignol et les
friandises
[174],
son écriture jongle et joue avec les mots, avec une préférence pour un «
langage démanché, déhanché, voire dansé, plutôt que dévotement endimanché.
»
[175] Préférence
pour les calembours, les charades, les rébus, les récits à tiroirs et à
parenthèses, les textes cryptographiques et romans en vers tout en
alexandrins.
Le style d’écriture de Roussel renvoie en partie à son «
procédé »
[176] ou «
il ne se sert pratiquement que de mots présentant au moins deux sens »
[177], mots à double sens
où une « portée de musique » peut se joindre à « une portée de chats ». Connu
comme le loup blanc, Roussel et ses créations imprévues dues à des combinaisons
phoniques, ose la rencontre du « loup animal» et du « loup masque. » Jouant sur
les sens et les sons, il construit une histoire, voire un roman, à partir de
deux mots presque semblables : par exemple billard et pillard.
« Le roman français n’avais pas encore habitué ses lecteurs à
une telle gymnastique »
[178] et on ne peut, en effet, guère en douter « Roussel
est proche parent de tous les inventeurs, acrobates, comédiens, illusionnistes.
»
[179] Tandis qu’il
fait défiler des silhouettes d’acrobates, « Raymond Roussel
[180] façonne des
combinaisons de mots et se livre à de savantes acrobaties dans l’agencement des
phrases. »
[181]
Plus ou moins volontairement le personnage comme son écriture sont unanimement
associés à l’image d’un acrobate. Hasard ou fatalité ?
Michel Leiris parle de « phrases énigmatiques au sein
desquelles sons et lettres changent de mots comme on peut changer de domicile
et dont …dérivèrent ses propres acrobaties lexicales »
[182] quand « il engage dans des mariages,
marivaudages et manèges variés les mots qu’il a maraudé. »
[183] À la fois roi et
bouffon, s’offrant l’ alliage insolite du simple-comme-bonjour et de la
quintessence
[184],
à supposer qu’on puisse lui faire remonter le temps, « l’activité de Roussel
tirait profit d’une exceptionnelle association : celle de
l’homo faber et celle de
l’homo ludens. De même que les Saints
du Moyen Âge furent parfois nommés jongleurs de Dieu, lui aussi était un
jongleur de mots, mais son Dieu dont il attendait récompense et rachat,
s’appelait langage… S’il avait vécu vers la fin du Moyen Age, Roussel aurait
milité dans les rangs des grands rhétoriqueurs, il aurait fait preuve de la
même tension, et du même zèle qu’eux pour confectionner sa série de boîtes
chinoises. Musicien, il se serait voué à la composition de fugues
interminables, tressage de canons à rebours, de canons spéculaires, et
combinant poésie et musique il aurait pris le risque de se livrer aux plus
souples et vertigineuses des cabrioles. »
[185] Roussel, à force d’étirer et de renverser les mots
comme un acrobate son corps, s’impose une technique pointilliste à l’extrême,
se vouant à l’enflure du détail: « tout enfle quand l’œil plus curieux
s’approche. »
[186]
Comme il admire la précision des corps d’ acrobates, il tend sa loupe au
lecteur pour lui faire voir des détails inespérés
[187] aux points extrêmes du monde (« Au
bout de la plage un rocher s’avance dans la mer, grand, formant une pointe… Au
bout, au point le plus extrême, un couple attend, debout, ne pouvant se lasser
de voir le point de vue »
[188]), des corps (« l’homme avec sa main droite gantée
frise un peu sa moustache…c’est à l’extrémité fine, pointue, irréprochable et
droite… »
[189]) et
des mouvements de ses personnages (« perché tranquillement sur un seul pied, il
garde l’équilibre »
[190]).
Paradoxalement c’est avec la vue et le corps que Roussel
éveille des images contraintes à imprimer leur sensualité érotique à l’auteur
comme au lecteur, ajoutant, « par un geste précis, l’affirmation d’une parole
sûre… »
[191] Sa «
fièvre à tirer du sens de n’importe quoi»
[192], nous invite à aller chercher plus loin et défie
notre regard « là où l’art du détail fait soudain frissonner la vie, donnant
toujours plus de réalité là où il n’y en a pas. »
[193] Face au poids de la matière Roussel a
choisi son camp sur un fil pour montrer une « énormité du désir »
[194] : tandis que le soin
extrême et sophistiqué à décrire des détails crée une tension érotique, à son
envers, les tourbillons et envolées acrobatiques renvoient à d’hallucinantes
somatisations, à une affolante physique, qui stimule une exubérance érotique.
Roussel, sans balancier chemine entre ces extrêmes, entre retenue et
impétuosité, entre retardement et accélération, sans jamais chuter
vraiment.
[195]
Roussel n’est donc pas « un mannequin qui parle »
[196], c’est un spécialiste qui « lance en
l’air des pirouettes périlleuses et les fait parfois retomber avec grâce
»…travaillant « absolument sans filet. »
[197] Nous sommes face à une initiative des mots à
travers laquelle les choses sont montrées à ciel ouvert, l’acte d’écrire
mettant le sens dessous-dessus, donnant à son texte le relief d’un corps.
L’écriture n’est pas assignée à perdre son corps tandis que Roussel ramène les
mots aux choses s’imposant et imposant un voyage continuel du sens propre au
sens figuré.
[198]
Se posant physiquement la question du langage, l’image des acrobates associée à
une écriture elle-même acrobatique, contribue à la coïncidence du geste et de
la parole, transforme le mots en faits, les renvoient aux corps, pour leur
redonner, à travers chaque mot « la densité concrète qu’il serait dans
l’essence de la littérature de leur faire perdre. »
[199] L’acte d’écrire n’est pas seulement
un état d’âme mais quelque chose physiquement ressenti, une ivresse, une
euphorie. Le « désir obsédant de donner corps à l’imaginaire »
[200] passe par des numéros
d’ acrobatie qui dotent le langage d’une vertigineuse plasticité, comme si
l’acte d’écrire se faisait « rien que pour le regard. »
[201] Textualité et physicalité
s’étreignent au point de ne plus se distinguer. Ramené au plus près du corps,
au poids de la matière, l’acte d’écrire devient « magie du verbe jetée à
pleines mains »
[202], une emprise-empreinte corporelle, une sorte de
greffe des mots à la surface du corps pour mieux « retrouver l’enchantement
d’un monde où les choses et les mots ne seraient que des états différents de la
même matière. »
[203] C’est ainsi que Roussel a éprouvé le sentiment
extatique du divin, qu’il a senti et vécu Dieu
[204]. L’acte d’écrire et sa littéralité
étaient pour lui « un filon merveilleux » ; il avait « gagné le gros lot le
plus étourdissant », un étrange enthousiasme, un foyer éblouissant. « Et voilà
qu’on se sent une brûlure au front… J’avais l’étoile au front. »
[205] Toute sa vie il ne
cessera de vouloir retrouver ce « soleil moral» avec lequel il pouvait «
traverser les murs et porter le soleil en lui. »
« Mon âme est une étrange
usine
Où se battent le feu, les
eaux,
Dieu sait la fantastique
cuisine
Que font ces
fourneaux.
C’est une immense
mine
Où sonnent des coups de
marteaux…» [206]
Genet écrira d’un « bon acrobate » qu’il doit être une «
merveille embrasée » : « Toi qui brûle, qui dure quelques minutes. Tu brûles,
sur ton fil tu es la foudre…Allumée je ne sais par quoi qui t’éclaire, te
consume, c’est une misère terrible qui te fait danser. »
[207] Le corps est là dans ses éclats de
vigueur. « On croirait que la danse lui sort du corps comme une flamme… Le
voici enfin dans cet état comparable à la flamme, au milieu des échanges les
plus actifs… à un point de gloire surnaturelle. »
[208] La danseuse, l’acrobate sont le «
corollaire intégral»
[209] de cette symphonie qui anime le poète et
l’écrivain, créant une « suprême interférence »
[210] entre ce qu’il voit, écrit et
vit.
L’acte d’écrire réhabilite le corps, se fait corps, en
célébrant la danse et l’acrobatie. À travers cette « approche chorégraphique de
la textualité »
[211], les paradoxes du péril et de l’envol, de
l’animalité et de la surhumanité entre ciel et terre, entre vie et mort, entre
hantise et exaltation, angélisme et satanisme, angoisse et extase, s’abolissent
provisoirement en un équilibre tragique, dynamique et dansé dans toutes œuvres
prenant l’acrobate pour emblème, et l’apprivoisant la durée d’une exploration
dans l’impossible.
L’acte d’écrire, à sa manière n’est-il pas la main agile et
ondulante qui peut exprimer la possession de tout le corps lorsque « cette fête
intense du corps devant nos âmes offre lumière et joie »
[212] ?
Comme si irradié de danses et d’acrobaties, l’acte d’écrire
épanchant ses mots donnait une vision d’un univers irrémédiablement épris
d’érogénéité.
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Avril 1997. Élie Faure, Histoire de l’art,
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·
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plaisir. Musées des voluptés, éditions des Portiques, 1930.
[1]
À partir du mot « acrobatie » (étymologie : qui marche, danse,
vient, va, est aux extré- mités), et sur le modèle de « microbes »,
acrobe: de
acro (extrémités) et
bios (vie). La vie des extrémités, et
« aux extrémités » (du corps, du monde, de soi) se révèle être un sujet prolixe
d’inspiration. En remerciant Jérôme Dubois.
[2]
Doctorante Paris X-Nanterre, École doctorale « Connaissance et
Culture », Labora- toire « Corps-Liens-Culture ».
[3]
J. Starobinski, » Portrait de l’artiste en saltimbanque », p.
131.
[4]
J. Genet, « Le Funambule », p. 114.
[5]
F. Nietzsche, « Ainsi parlait Zarathoustra », 1936, p.
59.
[6]
T. Dufrêne, » Acrobate mime parfait, l’artiste en figure libre
», p. 8.
[7]
Selon les formules de J. Starobinski.
[8]
Op. cit., p. 33.
[9]
E. Faure, « L’acrobate image de Dieu », p. 283.
[10]
E. Faure, op. cit., pp 281-283. « L’idée est essentiellement
sensuelle et l’animalité du poème est fonction fatale et agissante de sa
spiritualité. »
[11]
J. Strarobinski, op. cit, p. 9.
[12]
…et à travers lui, un acteur d’écriture.
[13]
A. Artaud, « Le théâtre et son double », 1964, p. 201.
[14]
Hiéroglyphe ou « tout signe d’une écriture qui fait usage d’une
figure », « système d’écriture qui fait usage d’un signe ».
[15]
W. Deonna, « Le symbolisme de l’acrobatie antique », p.
80.
[16]
Op. cit., p. 82.
[17]
Op. cit, p. 125.
[18]
Op. cit, p. 80.
[19]
Op. cit.,p. 84.
[20]
Op. cit, p. 110.
[21]
J. Genet, op. cit, p. 110.
[22]
Op. cit., p. 83.
[23]
J. Baltrusaitis, « Réveils et prodiges. Les métamorphoses du
Gothique. » Flammarion, 1988.
[24]
Op. cit., p. 294.
[26]
Op. cit.p. 211.
[27]
Op. cit., p. 213.
[28]
Op. cit, pp. 297 à 305.
[29]
Op. cit., p. 304.
[30]
Op. cit., p. 291.
[31]
Op. cit., p. 211.
[32]
F. Garnier, « Le langage de l’image au Moyen Age, I –
Signifiaction et symbolique, Le Léopard d’or »,1982, p. 11.
[33]
Dès sa publication en français après 1891, cet ouvrage de
Nietzsche fut beaucoup lu et débattu par les amis de Seurat. C. Strasser, p.
54. Barbette s’en inspirera aussi largement.
[34]
F. Nietzsche, « Ainsi parlait Zarathoustra »,p. 48.
[35]
Op. cit.,p. 54.
[36]
Op. cit., p. 45.
[37]
J. Genet, op. cit, p. 113.
[38]
Nietzsche, op. cit. p. 382.
[39]
Op. cit., p. 52
[40]
Op. cit., p. 78
[41]
« Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour
enfanter une étoile dan- sante », op. cit., p. 52.
[42]
Op. cit., p. 78. Ce qui nous renvoie p. 382 : « Brise-toi, ô
cœur ! marche, pied ! Aile, vole ! En avant, monte, ô douleur ! » Ce lien
permet de penser que le sang associé à la douleur disparaît dans l’ écriture
qui danse et qui est danse.
[43]
Confession de Martial faite à Pierre Janet, « De l’angoisse à
l’extase », p. 115. « Janet associe le nom de Roussel à Nietzsche ». C.
Prévost, p. 314.
[44]
F. Nietzsche, op. cit., p. 79.
[45]
J. Genet, op. cit.,p. 126.
[46]
Nietzsche, op. cit, p. 78-80.
[47]
Remarque qui renvoie à la scène où les badauds étaient réunis
autour du danseur de corde.
[48]
Op. cit, p. 80.
[49]
Si la conclusion de « Lire et écrire » montre une danse, elle
n’en reste pas moins un verdict d’écriture. Zarathoustra insiste (Voyez !) et
donne à voir son âme dans une expression de la danse qui est écrite. Car « une
jambe n’est pas encore une aile » (p 380), et il faut que « mon âme danse » (p.
379).
[50]
Lire p. 380-381.
[51]
J. Genet, op. cit, p. 111.
[52]
Michel Foucault porte une attention particulière à l’acrobatie,
surtout dans son livre sur Raymond Roussel (Gallimard, 1992) dont il admire la
littéralité. Foucault s’aventu- rera dans des interprétations de l’œuvre de
Roussel, interprétations constestées. Dans tous les cas, la fascination de
Foucault pour Roussel tient une part importante dans l’œuvre du philosophe où
l’ inspiration acrobatique n’y est pas exempte.
[53]
M. Foucault, « L’usage des plaisirs », 1984, p. 210.
[54]
W. Deonna, op. cit., p. 114.
[55]
M. Foucault, op. cit, p. 210.
[56]
Lire R. Bayer, « L’esthétique de la grâce », p. 536.
[57]
Pour reprendre la formule de Jean Genet, p. 116.
[58]
P. Valéry, « L’Ame et la danse », p. 135.
[59]
E. Faure, op. cit, p. 267.
[60]
J. Starobinski, op. cit. p. 60.
[61]
E. Faure, op. cit., p. 266.
[62]
E. Faure, op. cit, « Histoire de l’art. L’esprit des formes I
», Gallimard 1991.
L’acro- bate image de
Dieu, pp. 229-267.
[63]
Op. cit., p. 234.
[64]
On retrouve l’acrobate Nietzschéen.
[65]
Op. cit, p. 66.
[66]
P. Valéry, op. cit., p. 128.