2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
L'unité de la forme et du fond et la grande politique Nierzschéenne
Dalie Giroux
[1]
Sub specie aeterni. A :
« Tu t’éloignes toujours davantage des vivants : bientôt ils vont te rayer de
leurs listes ! » B : « C’est le seul moyen de participer au privilège des morts
» A : « Quel privilège ? » B : « Ne plus mourir ».
Friedrich W, Nietzsche, Le gai
savoir, #262.
Je veux parler ici de la postérité de Nietzsche, et de la
relation entre cette postérité et le projet politique nietzschéen. L’étude de
la réception d’une œuvre porte d’entrée de ma réflexion sur l’écriture
nietzschéenne, éclaire à la fois la culture réceptrice, l’œuvre reçue, et le
travail même de l’activité de réception
[2]. Ces trois moments d’explicitation rendus possibles
par une étude de la réception, s’ils sont distingués analytiquement, n’en
demeurent pas moins intimement liés par le type de chimie sémantique qu’offre
l’œuvre elle-même (travail de l’œuvre).
En
dernière instance, la réception d’une œuvre, comme l’a démontré
Claude Lefort à propos de Machiavel, est tributaire de la constitution même de
l’œuvre. Aussi, s’il faut hiérarchiser les facteurs de structuration et de mise
à jour massive du sens politique que provoque la réception d’une œuvre telle
que celle de Nietzsche, le caractère de l’œuvre est le niveau d’appréhension
qui permet le mieux de synthétiser le phénomène.
La perspective par laquelle j’aborde cette question est celle
de la pensée politique, et plus précisément de la fonction politique de
l’écriture. L’idée que je veux défendre ici consiste à dire que l’obscure
Grande politique de Nietzsche est un projet d’écriture, et que celui-ci se
réalise dans la maïeutique que constitue la réception et l’interprétation de
l’œuvre.
Le texte nietzschéen contient trois tropes qu’il faut mettre au
jour et qui me semblent éclairer le processus de réception. La première,
élaboration d’un projet historique, consiste en l’annonce d’une « Grande
politique » (Die Große Politik) dont
les tenants et les aboutissants, pour les interprètes, sont restés jusqu’ici
ambigus quant à l’espace, au temps et quant aux moyens de sa réalisation. La
seconde trope inclut les diverses propositions concernant la forme et le fond
du texte nietzschéen, qui, en dernier ressort, explicite et assure la tâche
performative de celui-ci, i.e. la réunion de la pensée et de la vie, ou de la
pensée et de l’action. La troisième trope, créatrice de communauté, est
constituée de diverses consignes de lectures, d’adresses aux philosophes du
futur, d’enseignements et de remarques sur le texte nietzschéen et sa postérité
qui sont contenus dans le texte lui-même. Par la conjonction du travail
réflexif permis à travers ces trois tropes, travail de l’œuvre qui se met à
jour dans la réception du texte nietzschéen, il se constitue une
parole effective, entendue («
performée ») parce que reçue (création d’une communauté) qui, unissant la
pensée et la vie, réalise cette Grande politique que Nietzsche a à maintes
reprises et ouvertement appelée de ses vœux… et de sa plume.
Ce qui se manifeste dans la réception du texte nietzschéen est
un travail de recomposition des représentations de la vie politique (travail
symbolique) à partir de l’interrogation du rapport entre vérité et politique
rendu possible par l’espace mental que constitue le texte nietzschéen. Le texte
nietzschéen agit comme un attracteur à partir duquel se redéploient et se
déploient, chargés d’un ensemble de principes propres à l’expression d’un
nouvel ordre cosmologique, la production symbolique que constituent les
interprétations, résonances
cosmologiques. Ce travail sur la matière et la forme, sur l’expression générale
de l’imaginaire politique que constitue la réception de l’œuvre de Nietzsche,
est annoncé, décrit, prophétisé, mis en place et provoqué par l’œuvre de
Nietzsche. C’est à partir de cette intuition que l’on peut reconstruire le lien
entre l’œuvre et l’interprétation dans la logique de la réception.
Ce lien entre l’écriture et la vie dans l’œuvre de Nietzsche
indique une voie d’investigation privilégiée du rôle de l’œuvre dans la
réception. Liée à cette question de la prophétie nietzschéenne concernant la
postérité de l’œuvre, une interrogation se pose qui est à la fois fondamentale
et obscure : Qu’est-ce que la Grande politique
? Nietzsche, il faut arriver à cerner les contours de cette annonce
à la lumière d’un projet politique, a prédit un futur grandiose pour son œuvre.
Y a-t-il un lien entre la vie de Nietzsche comme écrivain (c’est-à-dire le fait
que Nietzsche ait dédié sa vie à l’écriture de son œuvre) et le dit projet
politique ? Comment Nietzsche comprenait-il le destin de son texte, puisque
c’est ainsi qu’il le décrivait et, indistinctement, se décrivait lui-même
?
Nietzsche l’écrivain a vécu de manière percluse pour
l’essentiel de sa vie, conscient de l’ignorance de sa pensée et de son œuvre
par ses contemporains. Il caressait explicitement le rêve d’une postérité
extraordinaire. Le projet de Grande politique embrasse l’ensemble de ce que
Nietzsche percevait comme la civilisation en devenir, l’Europe du futur, à la
construction de laquelle, destin, il voulait participer. La confiance de
Nietzsche en l’existence d’une future réception de son œuvre, exprimée en de
nombreux endroits dans l’œuvre, et sa clairvoyance étonnante quant aux effets
de cette œuvre sur ceux qui se sont autoproclamés tout au long du
XXe siècle, « philosophes du futur », sont autant
d’éléments qui indiquent qu’il y a une particularité du texte nietzschéen.
Cette « dynamite » civilisationnelle, que Nietzsche comprenait et maîtrisait
puisqu’il s’en faisait l’initiateur autant que le héraut, a effectivement
assuré d’une certaine manière sa pérennité. C’est ce qu’il s’agit de percevoir
ici.
En tant que ce que Nietzsche a laissé derrière lui est un
texte, il faut arriver à comprendre la spécificité du texte nietzschéen
lui-même, et a fortiori, puisque
Nietzsche en donne l’indice, il faut cerner de manière serrée la question du
style, pour arriver à rendre compte de la dynamique sémantique et philosophique
génératrice de la réception de l’œuvre de Nietzsche et de son effet politique
historique.
Il est écrit dans
Ainsi parlait
Zarathoustra: « les plus silencieuses paroles sont celles qui
portent la tempête. Pensées qui viennent sur pieds de colombe, voilà celles qui
mènent le monde ». En quoi donc le texte nietzschéen, qui est ouvertement
destiné à la transformation cosmologique du monde humain, est-il la forme de
parole la plus silencieuse, celle qui arrive sur les pieds d’une co-lombe ?
Quel silence est si puissant qu’il porte le projet de la Grande politique ? Ce
silence est celui de la
manière de
l’écriture – Nietzsche est un absolu
dandy – manière qui génère une étape nouvelle de
la vie politique de l’humanité
[3]. Il s’agit ici d’explorer cette manière du texte
nietzschéen, son
style, et de montrer
en quoi le secret du texte nietzschéen, sa stratégie politique, se trouve
précisément dans l’articulation de la forme et du fond.
Le style nietzschéen, indistinct du contenu de la pensée
philosophique de Nietzsche, constitue le mécanisme même de la transvaluation de
toutes les valeurs. On peut aller jusqu’à parler de
symétrie entre le fond et la forme. La
notion de symétrie est fondamentale : on verra qu’il y a un effet de redondance
entre le style et le contenu dans le texte nietzschéen. Cela revient à dire que
le texte nietzschéen dégage au plan cognitif non pas la possibilité d’une
volonté dirigée vers un objet (intentionnalité simple, prescription morale ou
politique), mais la volonté de volonté (une intentionnalité d’intentionnalité,
qui ne peut que constituer une ouverture à l’infini des potentialités de la vie
humaine). La forme (
pensée en tant que
réalité tangible
[4]) et
le contenu (action en tant que production symbolique partagée et reçue), étant
symétrique, le pouvoir ne peut plus être compris comme unité discrète (il n’y a
plus de lieux confinés du pouvoir par le langage), mais comme étant
tout ce qui existe. Le langage
n’organise pas le pouvoir, il est le pouvoir, et si le langage se dévoile comme
pouvoir en se confondant à la forme du monde (union de la forme et du fond, de
la pensé et de l’action), il est également sans autorité (fonction parodique du
paradoxe chez Nietzsche). En ce sens, il y a une fermeture totale du texte
nietzschéen en tant que métaphore de la parole autoritaire (le texte en niant
sa propre autorité nie l’autorité du langage) mais également ouverture totale
(le texte en se dégageant de lui-même dégage une vision claire de la plasticité
cosmologique). C’est l’expression même du zéro et de l’infini.
En conséquence, dans la réception elle-même, qui se forme
autour de l’attracteur initial qui est l’œuvre et qui se déploie au sein d’une
culture particulière, se réalise la fermeture et l’ouverture de la pensée, et
ce zéro et cet infini se traduisent dans la révélation politique de l’axe
nihilisme-fascisme. Ce qui s’est présenté à la compréhension dans mon étude de
la réception de l’œuvre de Nietzsche, c’est précisément que la forme de
l’espace de résonance de la réception (culture politique donnée) est symétrique
à la forme générale collective de la réception (contenu des interprétations),
de même que les oppositions générales déterminant la culture politique (nœuds
générateurs d’opinions, de contenus) se trouvent redéployés dans chaque
itération interprétative. L’œuvre de Nietzsche agit (1) comme un miroir, la
culture se renvoie elle-même dans l’interprétation d’une œuvre étrangère, (2)
l’œuvre agit comme un accélérateur des volontés de vérité, la pensée réceptrice
procédant au dépouillement nietzschéen de ses propres fondements
moraux.
La forme (au plan d’une culture, de sa symbolique politique,
expression cosmologique) renvoie au contenu (Nietzsche local, à la sauce des
interprétants). C’est l’ouverture du texte nietzschéen (sa fermeture non pas à
l’autre, à la négation, mais à soi: le refus de l’autorité linguistique) qui
accélère la résonance : c’est pourquoi un interprète de Nietzsche ne fait que
parler que de soi, Nietzsche n’ayant posé aucun
archè du sens dans son texte sinon que le sens
du sens même (volonté de puissance et éternel retour du même)
[5]. L’écriture nietzschéenne
reproduit la forme du cosmos humain, c’est en ce sens que la réception
(intégrée dans le métabolisme cosmologique propre à une réception donnée) ne
peut qu’amplifier la résonance de structure de la maison culturelle (ou cosmos)
réceptrice. C’est ici que la question de la formation philologique de Nietzsche
est importante pour comprendre cet effet double de miroir et d’accélérateur que
j’attribue à l’œuvre. En tant que philologue, Nietzsche s’est particulièrement
intéressé à la transmission des textes philosophiques, aux effets de ces textes
et à leur caractère de fondations mentales des civilisations
[6]. Son écriture, le style nietzschéen, en
tant qu’arme par excellence de la Grande politique, est partie prenante de ce
projet politique. Nietzsche a misé sur le langage et sur son dépassement. On
sait qu’il prenait un soin maniaque à la formulation de ses aphorismes (il
pouvait les réécrire quatre ou cinq fois chacun), mais aussi à l’organisation
des aphorismes, leur succession, leur proximité et leur distance, leur
rythme. Spécialiste de la transmission
des héritages culturels antiques, Nietzsche travaillait explicitement à rendre
son texte à la fois transmissible et effectif, et le faisait exclusivement au
plan du style. La raison en est simple. Dans
Par-delà bien et mal, Nietzsche écrit : « Si je
m’interprète je me dupe : Je ne puis être mon propre interprète. Mais quiconque
gravit sa voie élève aussi ma propre image à la lumière ».
On a beaucoup parlé de la question du style chez Nietzsche
(Derrida, De Man), de l’union de la forme et du fond (Alan Schrift), de la vie
comme écriture (Alexander Nehamas). L’aspect politique de la question du style
demeure pourtant toujours nébuleux. Le rapport entre le style de Nietzsche,
cette union entre la forme et le fond d’une part, et la question de
l’interprétation et de la Grande
politique d’autre part, n’a pas été suffisamment approfondi. Il est utile de se
pencher ici sur la question du style, de l’unité dans le texte nietzschéen de
la forme et du fond, de manière à mettre en lumière le
caractère particulier de la parole
nietzschéenne, en tant que son originalité interfère avec la théorie
politique et éclaire plus particulièrement, dans le contexte d’une Grande
politique comme travail de transmission, le rapport complexe entre vérité et
politique. L’écriture de Nietzsche est d’une nature singulière, qui répond de
manière particulièrement sensible aux besoins terroristes du projet
nietzschéen, dont le lieu de réalisation, la matière dynamite, est l’écriture
et le lieu d’explosion le langage, le langage en tant que forme de vie comme le
dirait Wittgenstein. Pour l’essentiel, le texte nietzschéen est constitué
d’aphorismes. C’est une pensée en mosaïque (ouverte) par opposition à une
pensée en système (fermée). Le texte nietzschéen est littéralement un collage
dont l’unité de base est l’aphorisme. Quelques textes rédigés de manière
linéaire (Intempestives,
Naissance de la tragédie,
Généalogie de la morale,
Ecce Homo) sont des relais qui
facilitent la navigation, qui fournissent certaines directions (autant que
certaines non-direc-tions, car la pensée de Nietzsche admet ses contraires et
dilue l’idée même d’opposition dans l’abandon de l’idée d’un tiers exclu).
Outre ces relais scripturaux, certains concepts-carrefour (volonté de
puissance, éternel retour du même, tragédie, nihilisme, surhomme, Dionysos)
constituent des bases d’appropriation de l’ensemble du texte nietzschéen. Ce
dont il faut arriver à rendre compte ici, c’est le rapport entre la
désorganisation apparente des relations entre les aphorismes, les relais
linéaires et les concepts-carrefour qui forment le texte nietzschéen, la
réception de l’œuvre et la cohérence du texte nietzschéen comme projet de
Grande politique.
Georg Lukacs l’a remarqué au début du XX
e
siècle, le caractère aphoristique et perspectiviste de l’œuvre de Nietzsche
encourage les renaissances fréquentes, chacun des nouveaux Nietzsche qui en
sont issus étant construits de manière à rencontrer les problèmes contemporains
à la période d’interprétation. Le cas de l’écriture par aphorisme mérite d’être
scruté. Ce type d’écriture s’oppose à tout ce que l’on connaît en pensée
politique – ou à peu près. Les ouvrages à thèse qui travaillent en
démonstration constituent la forme commune de la théorie politique. Un
aphorisme, selon la définition admise, est une « formule ou prescription
concise résumant une théorie, une série d’observations ou renfermant un
précepte ». Un aphorisme se suffit à lui-même. À chaque aphorisme, Nietzsche
interpelle son lecteur, il l’oblige à réagir. Mais que veut dire une série
d’aphorismes ? On peut croire qu’ils tentent, ensemble, de cerner un problème
sans lui donner de catégories, sans en faire l’objet d’une analyse fermée, mais
plutôt le début de quelque chose, une ouverture vers la totalité
[7]. Mais quelle totalité
?
Il y a quelque chose de mystérieux dans une écriture par
aphorismes qui arrive à cerner tranquillement quelque chose qui, au départ, est
invisible et que l’on ne peut nommer par son nom. Mais quoi? L’œuvre en
aphorismes a pour ambition d’embrasser la totalité de ce qui est pour le mettre
en perspective et changer la direction globale de la civilisation. Pour générer
la totalité, c’est-à-dire créer un cosmos de références, une culture, avec ses
exigences, sa force d’analyse, ses représentations de la vie et de l’être
humain. Un ensemble d’aphorismes arrive à faire exister un monde en
reproduisant la structure de tout monde. Le texte de Nietzsche ne travaille pas
en démonstration, il travaille par intuition et par jugement. « L’homme est
l’évaluateur par excellence ». Il est évident que l’aphorisme est une forme
privilégiée de la pensée intuitive : il indique de manière générale, imagée,
figurative, parfois énigmatique, un malaise, une expérience, une observation,
qui s’insère dans un nombre infini de contextes qui se rapportent aux malaises
et expériences du lecteur. La communion qui s’opère par l’aphorisme, en tant
qu’à la fois il se suffit à lui-même et qu’il correspond à autant de couleur
que l’expérience du lecteur veut bien lui faire prendre, le rend transmissible,
voire contagieux. Le déni même de l’aphorisme n’est qu’une facette de cette
contagion : la résultante du rejet d’un aphorisme par le lecteur contribue à
renforcer son propre rapport au malaise, à l’expérience, à l’observation
relatée.
L’écriture de Nietzsche est donc une écriture morcelée,
multiple. Elle appelle à la multiplicité des interprétations : selon
l’organisation que l’on fait des aphorismes, le message de Nietzsche se
transforme. Par exemple, les aphorismes contenus dans
Volonté de puissance sont boudés par
certains interprètes. Ce sont les lecteurs postmodernes de Nietzsche. Leurs
interprétations de Nietzsche mettent en valeur l’aspect déconstructif, créatif,
de la pensée de Nietzsche, ce que les aphorismes non publiés de
Volonté de puissance ne permettent
pas, puisqu’ils constituent le puits mythologique de la pensée de Nietzsche. Il
y a en somme une plasticité non résolvable de la pensée de Nietzsche, qui
écrira que toute contradiction décelée dans le texte n’existe que dans la tête
du lecteur.
La forme aphoristique constitue un des aspects formels et
mécaniques de la Grande politique : hameçon, l’aphorisme est également
déclencheur d’évaluations, et le jeu de l’évaluation (analyse des rapports
entre la psychologie humaine – Nietzsche psychologue des profondeurs – et la
valeur historiquement accordée à la vie) est le vecteur fondamental de
l’exploration des mondes possibles. La constitution du monde humain est un
tissu d’évaluations qu’il faut réévaluer. C’est certainement le sens du projet
de transvaluation de toutes les valeurs qui est au cœur de l’œuvre
nietzschéenne depuis la période moyenne (le projet s’explicite dans
Humain trop humain) jusqu’aux œuvres
finales (
Nietzsche contre Wagner
constitue un essai appliqué de réévaluation de la valeur de l’art pour la
civilisation et d’application du critère nietzschéen de la santé
culturelle
[8]).
L’évaluation (l’interprétation), mécanique de la Grande politique, est rendue
possible, favorisée, mise en chantier dans la forme aphoristique du texte
nietzschéen, arme, dynamite, vecteur de la Grande politique par la
réception.
La direction sémantique de l’œuvre en tant qu’ensemble
d’aphorismes est généralement l’obsession qui tenaille l’interprète : il s’agit
de faire sens de cet ensemble, premier réflexe interprétatif. Le sens de
l’ensemble d’aphorismes ne se résout dans l’interprétation que lorsque
l’interprète se résout lui-même, résout son rapport au monde, redonne un sens à
la totalité. Cela est engendré par le fait que l’œuvre nietzschéenne en
aphorismes, tout comme la structure cosmologique du monde, n’est pas fondée sur
le distingo vérité/erreur, mais sur le
dévoilement graduel de la volonté fondamentale d’établir ce
distingo. Le sens de l’œuvre en
aphorismes relève toujours de l’ombre et de la lumière que constitue
l’interprétation et de la mise en évidence graduelle, dans la réception en tant
que travail collectif, que le sens de l’œuvre relève effectivement toujours de
l’interprétation. Le « facteur aphorisme » est à mon avis fondamental dans
l’intérêt soutenu qui est porté à l’interprétation de l’œuvre de Nietzsche au
XXe siècle, mais aussi de l’expansion du discours
interprétatif – et l’ancien philologue en était certainement avisé. Comme
Nietzsche qui aimait les images maritimes l’a écrit lui-même, il s’agit
d’autant d’hameçons jetés à l’eau, autant de bouteilles à la mer. Les pêcheurs
interprètes, au terme d’un cycle de la pensée (idéologie, abstraction,
réflexivité), n’ont pu que constater par eux-mêmes que la variété des
interprétations voulait dire autre chose qu’une errance interprétative
collective, que la variété des interprétations rendait explicite le travail
même de la pensée. Il semble par ailleurs que toute la pensée de Nietzsche est
contenue dans chaque aphorisme, et pourtant chaque aphorisme se suffit à
lui-même (trace du processus holographique : dans une projection, chaque partie
contient l’ensemble). Nietzsche écrit, affirmant par ailleurs, son destin le
voulant ainsi, ne pas pouvoir s’offrir le luxe de parer aux mauvaises
interprétations : « les pires lecteurs sont ceux qui procèdent à la manière de
soldats pillards : ils prennent ceci ou cela dont ils peuvent avoir besoin,
salissent et emmêlent le reste, puis pestent contre le tout » (Opinion et sentences mêlées, #137). Il y a une
forme de totalité, peut-être à la manière du tableau (Bild) de Wittgenstein qui émane du texte
nietzschéen. Totalité qui n’est pas système : totalité en tant que le monde est
l’ensemble des possibles et non une forme fixée des possibles. Comme la Grande
politique vise à la transvaluation des formes fixées des possibles – et
symétriquement à la Grande politique puisque Nietzsche ne fait pas de
distinction entre la forme et le fond, l’œuvre est, à l’image de la totalité,
ouverte.
L’effet de totalité ouverte qui émerge de l’œuvre en aphorismes
est créé, au plan de la forme et non au plan cognitif – qui est, toujours selon
l’anthropologie physiologiquement parlant, faux, pleins de contradictions… Un
diagnostic de l’âme moderne – par où
commencerait-il? Par une incision résolue dans cette agglomération d’instincts
contradictoires, par une extirpation de ses valeurs opposées, par une
vivisection opérée sur son cas le plus instructif –. » (Le cas Wagner). nietzschéenne, donné
a posteriori, par les possibilités
logiquement infinies de mettre en relation les aphorismes les uns aux autres.
La lecture d’une série d’aphorismes évoque pour le lecteur un sens général de
l’œuvre : il ne s’agit pas seulement de lier les énoncés les uns aux autres de
manière sérielle et cumulative, comme on le ferait pour un ouvrage à thèse.
L’organisation du sens, au plan de la forme, n’est pas linéaire et ne peut pas
l’être, puisque, au plan du contenu, la pensée est vie et la vie n’est pas un
système fermé mais un système auto~constitué, auto-généré, plastique et donc
ouvert. En effet, un second niveau d’organisation du sens est permis par le
texte en aphorisme qui est décisif au plan de la participation du lecteur au
sens de l’œuvre. Nietzsche était à l’occasion mélancolique à la pensée de la
possibilité d’une œuvre finie, mais il souhaitait son œuvre pérenne, destin,
ouverte et il a persisté à assurer par l’union de la forme et du fond l’union
de la pensée et de la vie. Aussi, c’est peut-être pourquoi le philologue a
choisi la forme aphoristique. Celle-ci organise le sens de l’œuvre non pas de
manière linéaire, mais en mosaïque, en faisant du texte nietzschéen un miroir
de la structure cosmologique du monde qui révélerait non seulement les
possibilités et les limites cosmologiques, mais qui révélerait également le
tabou constitutif de toute cosmologie qui ne se trouve pas ailleurs que dans la
performance même de la parole cosmologique. Quand Nietzsche parle d’une vérité,
c’est bien de la vérité de la forme du monde.
Symétrie entre l’œuvre et le monde
Nietzsche dissémine sa pensée du renversement dans chaque
chose, pour chaque chose, pour chacun. La réflexivité cosmologique, pour
opérer, doit s’insinuer partout. Les aphorismes sont autant de grains qui
inséminent chaque chose qu’ils touchent, rendant sa plasticité à la vie comme
unie constitutivement à ses représentations. Son projet d’écriture est
totalisant. Il est sans système, sans contradiction, et il donne une grille de
lecture pour l’ensemble des faits de l’humanité. Or, on ne peut mettre
l’humanité dans une boîte (dans un système) sans courir un grand risque, mais
on peut ouvrir la boîte dans laquelle est contenue l’ensemble de ses parties
(comme autant d’aphorismes) et assumer de voir ce que l’on voit
[9]. Si Nietzsche écrit de cette
manière, c’est peut être pour avoir le plus d’impact possible. Pour être
entendu le plus possible. Pour être le premier
designer cosmologique conscient et totalement
responsable du futur humain. Nietzsche veut être tout, expression du flux et du
reflux
[10]. Il veut
être, comme l’indique le dernier chapitre de sa fabuleuse autobiographie, un
destin (les titres des chapitres étant : « pourquoi je suis si sage », «
pourquoi je suis si avisé », « pourquoi j’écris de si bons livres », « pourquoi
je suis un destin »).
Nietzsche définit ainsi la vérité dans « Vérité et mensonge au
sens extramoral», ce qui met en relief sa conception du rôle du langage dans la
Grande politique comme espace de canalisation des croyances fondamentales et
qui explicite la symétrie entre la forme (style aphoristique) et le fond
(expression de la totalité comme ouverture, comme style même, et non comme
système) dans l’œuvre nietzschéenne :
une armée mobile de métaphores, de métonymies,
d’anthropomorphismes, bref une somme de corrélations humaines qui ont été
poétiquement et rhétoriquement amplifiées, transposées, enjolivées, et qui,
après un long usage, semblent à un peuple stables, canoniques, obligatoires.
[…] Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont.
Le sens de l’œuvre ne peut techniquement être atteint que par
la création d’un réseau plus ou moins aléatoire de signifiants. Un lecteur
profane de Nietzsche peut en faire l’expérience au contact du texte
nietzschéen, qui ne se donne pas comme système. La lecture du texte nietzschéen
a un effet de désorientation morale, dû aux diagnostics psychologiques,
épistémologiques présentés sous forme d’aphorismes, auquel se tisse
graduellement l’injonction et la maturation de velléités affirmatrices
suscitées par des aphorismes de célébration de la puissance humaine sous
différents aspects. Cette oscillation entre destruction et création, entre
décadence et affirmation, entre maladie et santé, dont le noyau est le refus de
donner un sens à la vie (idiotie dont Nietzsche accuse Socrate et Jésus-Christ
d’être les principaux instigateurs dans Le
crépuscule des idoles) et dont l’effet est de rendre le lecteur apte
à la réévaluation des valeurs à travers la création (philosophes du futur dont
il est question dans la prochaine section). Cette pensée se déploie par le
fond, elle réveille la mémoire, démasque les mythes, rappelle (dans
Humain trop humain II) que « chaque
mot est un préjugé ». Nietzsche écrit à propos de son style :
Communiquer par des
signes un état, une tension intérieure propre à un état affectif, y compris par
le tempo de ces signes – voilà le sens de tout style ; et attendu que la
multiplicité des états intérieurs est chez moi extraordinaire, il y a chez moi
de multiples possibilités de style – l’art du style le plus divers qu’homme ait
jamais eu à sa disposition. Est bon tout style qui communique effectivement un
état intérieur, qui ne se méprend pas sur les signes, sur le tempo des signes,
sur les gestes – toutes les lois de la
période oratoire relèvent de l’art du geste –. […] Avant moi on ignore ce qu’on
peut faire de la langue allemande – ce qu’on peut même faire avec la langue
tout court.
L’idée de rythme est fondamentale. Elle indique que la forme du
monde est une poésie cosmologique et non un système d’énoncés cohérents,
cadavériques. La création de ce réseau de sens, rythmique cosmologique,
nécessite de la part de l’interprète un certain nombre de décisions esthétiques
(parole comme action), et implique d’autre part la mise à contribution et la
réévaluation du bagage civilisationnel de l’interprète, regard au fond de
l’abîme dans l’au-delà cosmologique, idée vide de la totalité des mondes
possibles.
En ce sens, l’indice principal qui mène à une conception de la
Grande politique comme travail d’écriture, à une conception du texte
nietzschéen comme arme terroriste auto-reproductrice (par la chaîne que
constitue la réception), est bien la question du style. L’assurance de
Nietzsche par rapport à sa postérité traduit par ailleurs une forme de pensée
magique. Le fait de souhaiter quelque chose et de consacrer ce souhait dans un
geste associe la réalisation du souhait au fait de poser le geste, peu importe
la forme et la nature du geste magique – ici l’écriture – associé au souhait :
le souhait est auto-réalisé dans la pensée magique, car c’est au geste que l’on
accorde le succès et non à une transformation des conditions objectives par un
effet de causalité.
Le dialogue avec le lecteur
L’un cherche un accoucheur pour ses pensées, l’autre
quelqu’un qu’il puisse accoucher de ses pensées ; ainsi naît un dialogue
fructueux.
Friedrich Nietzsche, Humain
trop humain II, #136.
Jean-Paul Sartre disait qu’écrire de la philosophie c’est
envoyer des lettres à des amis en mesure de poursuivre une réflexion sur l’être
humain et son émancipation. Les écrivains du club sélect de tradition humaniste
souhaitent en quelque sorte par la transmission de la culture former les
esprits et donner un sens particulier à la civilisation humaine. Ce sont des
écrits « créateurs de communauté ». La lecture, l’interprétation de ces écrits
humanistes, leur transmission permet de découvrir cette tradition humaniste qui
existe plus ou moins en marge d’une l’histoire événementielle, ayant sa propre
temporalité, celle de la civilisation, et sa propre société, celle des lettrés.
Le pari des humanistes, c’est de croire aux mots, à l’importance de la
philosophie, à l’effet de la pensée sur la vie, à l’effet de la philosophie sur
la vie politique (Hobbes, Locke ou Rousseau ou Marx ont cru en cela chacun à
leur manière). Nietzsche partage cet espoir, cette prétention
[11]. Il partage ce fantasme
de la diffusion métahistorique, il veut être un destin, un créateur de
communauté. Nietzsche n’est cependant pas un humaniste au sens traditionnel. Il
est, par le pari inédit de la forme des mots plutôt que de leur contenu, un
superhumaniste.
À travers le langage, un travail sur les symboles
auto-constitutifs des sociétés (des civilisations selon la terminologie
nietzschéenne) est possible. Ce travail permet d’explorer les possibilités
humaines au-delà des axiologies qui font l’objet d’un consensus, et ce non pas
dans un simple but de prescription morale (humanisme), mais dans un but de
création historique (superhumanisme). Pour le superhumaniste, les philosophes
ne sont pas simplement les penseurs de la civilisation (conception de la
séparation de la pensée et de la vie), ils sont les politiciens et les poètes
de la civilisation. Et pour Nietzsche, ce n’est une conception cynique
[12] : il considère avoir des
interlocuteurs privilégiés dans les personnes de Spinoza, Rousseau, Goethe,
Pascal, Montaigne, Schopenhauer. Ces gens prennent des décisions à propos des
abstractions nécessaires à la conduite de la civilisation : ils donnent des
valeurs à certaines canalisations particulières des rapports de force. Peu
importe l’intention de ces auteurs, ces écrits sont des décisions, des actes
politiques de longue durée. Les philosophes accolent des étiquettes à la
réalité qui comprennent des modes d’emploi concernant l’organisation et la
conduite des groupes humains. Toute la pensée politique moderne nous dit :
voici l’État, voici son aura (sa légitimité), voici comment cela doit régler le
comportement des communautés humaines. L’erreur des humanistes, pour Nietzsche,
est aussi celle de l’Occident symbolique : ils séparent en dernière instance la
parole et l’action
[13]. Le travail sur les auto-conceptions humaines, par
l’expression de mondes possibles, ouvre le futur des sociétés à un projet de
dépassement de soi indéfini: « ce n’est qu’en créant que l’on peut l’anéantir
[la réalité]» (
Le gai savoir, #58).
C’est cette ouverture en soi à la création qui constitue le début de la Grande
politique.
Pour Nietzsche, le paradoxe de l’humain est qu’il lui faut un
but. S’il y a une définition de la volonté de puissance qui vaille, c’est bien
celle-là, telle que l’a décodée chez Nietzsche Heidegger : la volonté de
puissance, au terme, est volonté de volonté. En accord avec cette compréhension
de l’humain, la Grande politique nietzschéenne se définit par le geste
d’ouverture et non par son but – il n’y a pas de but de l’humanité pour
Nietzsche sinon que son propre dépassement (Zarathoustra dit : l’homme n’est
pas un but, il est un pont) – et c’est peut-être pour cette raison qu’aucun
travail de réception de l’œuvre de Nietzsche n’arrive à définir cette Grande
politique autrement qu’en tentant de la réaliser. C’est peut-être ainsi que
doit se comprendre la variété des projets politiques nietzschéens issus de la
réception, c’est-à-dire comme nécessité liée à la Grande politique, qui ne
prescrit que le projet, et non le contenu du projet. La prescription du
superhumanisme est celle de la prise en charge historique du projet
symbolique.
Les « philosophes du futur », « cachés sous des manteaux de
lumière, conquérants sous [leurs] airs d’épigones » (Par delà bien et mal, #44), seigneurs, sont
appelés par Nietzsche à être les porteurs conscients de la tâche du dépassement
de l’humanité dans la reconnaissance du vouloir. Ils sont appelés à être des
législateurs. L’auteur allemand ne cessait, dans son œuvre, de faire appel à
ses lecteurs, des « frères », des « créateurs » : « ceux qui ont des oreilles
m’entendent », répète-il.
Il expliquait également que ses écrits ne s’adressent qu’à un
type particulier d’individus, les bons Européens, les philosophes du futur, les
créateurs de valeurs. Il semble en fait qu’il était extrêmement conscient du
danger que comporte sa prose (du pouvoir du langage tel qu’il est dégagé dans
son texte), et en ce sens, il ne souhaitait pas que quiconque s’en empare, tout
en ne pouvant se permettre le luxe (à cause de la nécessité stylistique de
dégager le pouvoir cosmologique dans sa forme pure) de se garder des
interprètes crapuleux. Il ne pouvait que leur enseigner le
pathos de la distance, la nécessité de
l’altitude, ainsi que la nécessité de se méfier d’eux-mêmes. Il ne pouvait que
les amener par ailleurs à se voir comme des empereurs, se servant du texte
nietzschéen comme d’un espace à coloniser. Il parle avec délice de
l’appropriation de l’héritage grec par les Romains :
On peut juger du sens historique d’une époque à la façon dont
elle traduit, dont elle cherche à
s’assimiler les vieux siècles et les vieux livres […]. De fait on conquérait
alors en traduisant… non seulement en négligeant l’histoire, mais, mieux
encore, en ajoutant l’allusion à l’actualité, et en biffant, pour commencer, le
nom de l’auteur afin de mettre le sien à sa place… ; non point avec l’idée de
voler ; non, de la meilleure conscience du monde, celle de l’imperium
romanum (Le gai savoir,
#83) [14].
Rappelant que son projet de civilisation s’inscrit
structurellement dans la réception du cosmos d’aphorismes qu’il a créé, son
champ de bataille est au fond la République des lettres (il en avait parfois
honte, lui qui nourrissait ponctuellement quelque fantasme d’autodafé
[15]), dans une version surhumaine dans
laquelle le philosophe assume plus que la formation de l’esprit, il assume de
manière impératrice la formation du monde humain. « […] nous nous comprenons
[les sans-patrie] nous mêmes comme des conquérants ; nous méditons la nécessité
d’un nouvel ordre, d’un nouvel esclavage s’il le faut… » (
Le gai savoir, #377). Le projet cosmologique de
Nietzsche n’est donc possible que si le désengagement et le réarmement du
langage dont il a créé les conditions dans son écriture s’inscrit dans les
pratiques d’une communauté surhumaine, une élite, réelle, séparée du reste de
l’humanité dirigeant cette dernière. Nietzsche n’avait que peu d’amis, et pas
de disciples. Il a dû se tourner vers le futur par le véhicule des mots pour
mettre en marche son projet politique de transformation de la civilisation.
Aussi, ses lecteurs sont ses camarades de lutte, les sujets de la Grande
politique.
Nietzsche écrit « tout esprit un peu distingué, tout goût un
peu relevé choisit ses auditeurs ; les choisissant il ferme la porte aux autres
» (Le gai savoir, #381). Il ne
s’adresse ni aux auteurs du canon, ni à ses contemporains, auteurs ou hommes
d’action. Il s’adresse à ceux qui, comme lui, sauront comprendre son projet
politique de renversement de la civilisation et se sentiront appelés à le
réaliser. Ce sont les philosophes du futur qui sont aussi les génies. Cet appel
est reçu par les communautés intellectuelles qui s’affairent aujourd’hui encore
à comprendre l’œuvre nietzschéenne, et en ce sens, celle-ci réalise
de facto la Grande politique. La
Grande politique commence à se réaliser dans la réception de Nietzsche dans la
mesure où, au moment tardif de la réception (moment réflexif de la pensée),
sont dégagés par une élite les pôles infinis des possibles cosmologiques dans
la reconnaissance de l’abîme qui s’étend entre le nihilisme et le fascisme. On
pourrait opposer à cela, et plusieurs interprètes n’hésitent pas à dénoncer les
faux nietzschéens parmi eux, que l’élite intellectuelle qui s’est approprié la
Grande politique jusqu’à présent ne répond pas aux critères définissant le
philosophe du futur, qui doit être en mesure de transmettre des visions de la
civilisation. Nietzsche exprime clairement ses doutes :
Les dangers qui menacent le développement du philosophe se
sont multipliés au point de nous faire douter qu’il puisse jamais venir à
maturité. L’étendue de la science, la complication de l’édifice ont grandi; en
même temps a grandi pour le philosophe la tentation de se lasser au cours de
son apprentissage ou de se laisser fixer ou « spécialiser » quelque part. Il
n’accède donc jamais à la cime d’où il devrait dominer un vaste horizon et
embrasser du regard tout ce qui se trouve au-dessous de lui […] Il redoute la
tentation du dilettantisme (Par delà bien et
mal, #205).
Du point de vue de ce critère, on pourrait effectivement
distinguer les philosophes du futur des imposteurs. Cependant, cette tâche
n’est pas fondamentale pour Nietzsche dans la mesure où les imposteurs sont des
paravents. Ensuite, il semble bien que la résistance au texte nietzschéen, chez
les interprètes, participe de toute façon à la réalisation de la Grande
politique. En effet, la résistance actualise la thèse de la volonté de vérité
par le simple fait de mettre à jour les oppositions et les luttes au sein de
l’interprétation :
… l’aptitude de l’esprit à s’approprier ce qui lui est
étranger se manifeste dans un penchant prononcé à assimiler le neuf à l’ancien,
à simplifier le complexe, à ignorer ou à écarter ce qui est absolument
contradictoire ; c’est ainsi que dans tout ce qui est en dehors de lui il
souligne arbitrairement certains traits, les mets en valeur, les falsifie à sa
convenance. Ce qu’il cherche, c’est à s’incorporer de nouvelles expériences, à
ranger les faits nouveaux à l’intérieur de séries anciennes, il cherche, somme
toute, à s’accroître ; plus précisément à se sentir croître, à sentir sa force
accrue. Ce même vouloir trouve aussi un appui dans un instinct de l’esprit qui
semble tout opposé : une résolution soudaine d’ignorer, de s’isoler, de fermer
les fenêtres… (Par delà bien et mal,
#230).
Et encore : « Et si ce n’est encore là qu’une interprétation, –
vous allez, bien entendu, me faire cette objection – eh bien ! Tant mieux ! »
(#22). Enfin, au plan de l’étude de la rencontre entre Nietzsche et ses
interprètes, ce qui importe de comprendre, c’est que sans égard à la question
de savoir s’ils répondent ou non aux exigences nietzschéennes, plusieurs
interprètes s’identifient, de fait, au philosophe du futur.
Dans Ainsi parlait
Zarathoustra, Nietzsche écrit : « J’ai bien jeté mon filet dans
leurs mers et voulait prendre de bon poissons ; mais la tête d’un ancien dieu,
voilà ce que toujours j’ai repêché ». Les destinataires de son message sur le
message, Nietzsche ne les a pas trouvé ailleurs que dans le futur. La
communauté d’élus à qui il a choisi de s’adresser est une élite qui devra se
comprendre elle-même comme telle. Il dit : « je ne m’adresse pas aux masses »,
et cela, dans plusieurs réceptions, notamment dans la réception américaine
contemporaine, a bel et bien été entendu. Les philosophes du commentaire, ceux
qui étudient les différentes réceptions de l’œuvre de Nietzshe le savent, sont
devenus parfois malgré eux les soldats d’une nouvelle civilisation, transits de
la dynamite philosophique qu’est l’écriture nietzschéenne.
[1]
Université d’Ottawa.
[2]
Ce texte constitue un moment de mon étude de la réception
politique de Nietzsche aux États-Unis. La présente réflexion doit donc être
comprise comme le fait d’un travail plus large de compréhension du processus de
réception du texte nietzschéen tel qu’il s’est réalisé historiquement dans
l’Amérique contemporaine.
[3]
Il n’y a jamais vraiment de nouveauté en fait : c’est toujours
la redécouverte du même pour Nietzsche, quelque chose de soi qui était enseveli
sous les significations pétri- fiées.
[4]
D’un point de vue empirique, la pensée n’est qu’une
forme symbolique composée à partir
d’un réservoir de significations reconnues. Nietzsche comparaît d’ailleurs
l’écri- ture à la musique : un interprète américain a fait la démonstration que
Le crépuscule des idoles est composé
selon la structure d’une sonate.
[5]
Dans « Pourquoi j’écris de si bons livres » (
Ecce
Homo), Nietzsche écrit : « En fin de compte, personne ne peut
entendre dans les choses, y compris les livres, plus qu’il ne sait déjà. Ce à
quoi on n’a pas accès par l’expérience vécue, on n’a pas d’oreilles pour
entendre ». Et plus loin : « Celui qui s’est figuré avoir compris quelque chose
de moi s’est apprêté quelque chose de moi à son image … ».
[6]
C’est la découverte de l’œuvre d’Arthur Schopenhauer et sa
fréquentation des textes grecs anciens qui ont guidé Nietzsche de la philologie
à la philosophie. Ses premiers écrits (troisième
Intempestive sur Schopenhauer,
Naissance de la tragédie) témoi- gnent
des motivations du passage de Nietzsche à la philosophie. Dans la troisième
Intempestive, la question de la
domesticité et de la dignité humaine est clairement posée (souffrance de
constater l’animalité de la civilisation, tâche de lui donner sa dignité),
ainsi que la critique de l’État et de l’éducation (une critique du savoir
subven- tionné par l’État est condensée en quelques pages dans cet écrit qui, à
l’égard de la formulation d’une critique du champ scientifique, n’a rien à
envier aux théories socio- logiques d’un Pierre Bourdieu – cet écrit est d’une
actualité étonnante). Dans la
Nais- sance de la
tragédie s’enlacent le savoir du professeur Nietzsche sur la culture
grec- que et sa compréhension perfectionniste de la culture. Plusieurs
commentateurs de l’époque y ont vu une hérésie. Les commentateurs subséquents
ont distingué les moments de cette œuvre où Nietzsche décrivait la pensée
grecque et les moments où Nietzsche tentait de cerner sa propre pensée et de
formuler ses espoirs. La première partie du
Penseur sur scène de Peter Sloterdijk avec une
finesse remarquable met en exergue ce caractère à la fois scientifique et
artistique du travail de Nietzsche dans la
Naissance de la tragédie. Sloterdijk parle de «
pensée centauresque », mi-art, mi- science, à ce propos.
[7]
Cela ramène à Theodor Adorno qui, à la recherche d’une parole
non contraignante, a rédigé ses derniers écrits en aphorismes.
[8]
«.. mais nous savons tous, sans le savoir, sans le vouloir,
nous avons dans le corps des valeurs, des mots, des formules, des morales
d’origine
opposée – nous
sommes,
[9]
Quand a été ouverte la boîte de Pandore, le récit indique que
tout a été alors dévasté, et que seul l’espoir est resté dans la
boîte.
[10]
George Bataille, dans ses expériences de régression cognitives,
découvrira le chaos au fond de l’esprit humain et en conclura : « il faut
cesser de vouloir être tout ».
[11]
Voir
Humain trop
humain #443.
[12]
Il dit bien que le cynisme est l’attitude la plus élevée que
l’homme puisse atteindre, mais il espère également un surhomme qui s’élèverait
au-delà du cynisme.
[13]
Je renvoie sur cette question à mon texte à paraître dans le
prochain numéro de la
Revue canadienne de science
politique, « Dieu est-il mort en historiographie des idées
politiques ».
[14]
Thierry Hentsch, dans
Raconter et
Mourir (Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2002), relate
cette appropriation romaine de l’héritage grec dans une dis- cussion sur
l’Énéide de Virgile.
[15]
Dans Le gai savoir (#383), Nietzsche se rappelle lui-même à
l’ordre de la terre : « plutôt la simple cornemuse paysanne que ces
mystérieuses musiques, ces prophé- ties de malheur, ces chants de crapaud
sonnant, voix de la tombe et sifflements de marmotte, dont vous avez régalé
jusqu’ici notre sauvage solitude, Monsieur l’Ermite et Musicien de l’Avenir !
Fini tout ça ! ».