Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4244-2
124 pages

p. 81 à 84
doi: en cours

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Contributions

no 81 2003/3

2003 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

Texte qui dit ce qu'il fait

Hélène Sapin
« La lassitude de l’existence ne nous pèse pas quand nous composons. Il est vrai que les moments de fatigue et de délaissement qui suivent n’en sont que plus terribles. »
Gustave Flaubert, Correspondance.
J’ai envie d’écrire. Non pas comme j’ai envie d’aller au cinéma. Plutôt comme un besoin naturel, qui me démange, qui me presse. Mais c’est un besoin asocial. Pardonnez-moi, ne me retenez pas, si je ne le fais pas bientôt, je serai de mauvaise humeur, même malgré moi. Alors je commence à écrire, n’importe quoi, c’est en tout cas écrire qu’il fallait. Je me crispe. J’écoute. Au-dedans de moi, ça n’attendait qu’à s’exprimer, par la seule médiation qui convient : la main – la plume – le papier. Ou mieux : le scintillement envoûtant de l’écran d’ordinateur. La mise en place est simple et s’accommode de n’importe quels pan de table, lit, pelouse. Une seule exigence : la paix. Je m’absente, je m’enferme. Après, j’irai forcément beaucoup mieux car, n’est-ce pas, la démangeaison finit toujours par passer. Je prendrai le temps qu’il faudra, le temps d’y être pleinement, jusqu’à l’épuisement. Ce sera pendant la nuit, la nuit qu’on aura toute à soi, quand ça ne dérangera pas, que personne ne viendra faire intrusion. Ou dans la longue monotonie des après-midi de dimanche.
Au bout d’un moment, on s’arrête, on détache la plume, on regarde la chose. En voilà, des pages barbouillées, et sans qu’on ait levé le nez ! C’est fixé, et on dirait presque, si on n’avait la mémoire de Sisyphe, que c’est trop tard. L’œil repasse sur les mots comme déjà oubliés. Si quelques-uns pourtant se détachent et n’ont pas cessé de clamer leur existence, vivants encore sur mes lèvres, dans mon esprit, sur la feuille, c’est qu’ils survivront sans doute à la coupe franche des corrections. Quand les anicroches des mots se plient sous la musique des phrases et les laissent sonner, c’est qu’ils sont bons. Mais le reste ? Tout le reste, que je vois là écrit, je l’ai donc pensé ? Disons que cela m’a échappé. Avec un vague dégoût je me sens le devoir, plutôt que d’aller plus avant, d’apporter la caution rationnelle de la deuxième lecture, histoire de vérifier qu’on n’a pas succombé au prosaïque et à l’informe. Mais dans le même temps des vagues de langage déferlent déjà, veulent s’écraser. La plume glisse, je me laisse entraîner… quoi de plus simple ? On se débarrassera vite de l’eau fade dans l’écumoire des relectures. Espérons seulement qu’il restera un bon morceau. Et si jamais, on ne peut nier cet espoir, les mots venaient soudain à sortir d’une plus haute source ? Si le langage trouvait la grâce, à force d’exercice, de se transformer, se faire neuf, quand j’ai lâché la bride ? Pour le plaisir et pour l’espoir, on continue. Cela gratte encore.
Tout du long, l’essentiel étant de ne pas quitter l’idée. Dès qu’un doute s’insinue, posez la plume un instant, osez regarder quelques pages en arrière, bien qu’encore tout chaud de la fièvre d’écrire. Horreur ! On s’aperçoit qu’on a tout raté, qu’en enfilant de charmantes perles on a perdu le fil. Il n’y a là rien de bon, rien qui révèle quelque aspect de l’œuvre qu’on voulait – ah, lointain horizon, heureux inaccessible ! – et tout est à refaire. Au lieu que ses mots soient l’essence des mille paroles possibles, votre personnage a le malheur de déclamer des phrases saisies au gré du vent, qui en entraînent d’autres sans qu’aucune ne sonne vraie, sans qu’aucune ne demeure. J’ai fait de la conversation, bavardé complaisamment, croyant écrire. Pourtant il n’y avait pas le temps, il n’y avait pas la place, et il fallait aller à l’essentiel. Je m’en veux, je méprise l’écrivailleuse en moi qui s’échauffe et glisse sur toutes les pentes qui s’offrent.
Ce constat fait, il est difficile de recommencer. Avec la même plume, les mêmes doigts, le même esprit pleins de vexation et d’acrimonie. Mais si à ce moment je ne me faisais pas violence, si je ne cherchais pas à retrouver l’âme du langage, ce serait un double échec. Celui de se reconnaître mauvais écrivain et de ne pas se tordre aussitôt le cou. Même si la suite sera laborieuse, s’il n’y aura plus de plaisir, je me remets à l’ouvrage avec des précautions extrêmes, les mains comme tachées de sang. Il faudra plus de temps. Le personnage que j’ai bafoué, que j’ai fait s’agiter comme un mauvais pantin, s’échappera encore souvent d’entre mes doigts. Je me dois de l’écrire parce que je l’ai voulu, que quelque chose me l’impose. Je tiens ferme.
C’est ma façon d’exprimer l’enthousiasme, de trancher dans la matérialité plate des heures, croyant que l’Idée se tient toujours dressée quand, la nuit, les fenêtres s’éteignent. On se dit, pour se rassurer : l’essentiel, c’est ce que la plume coure et le désir palpite et, qui sait, peut-être l’essentiel, même invisible, même improbable, est-il sur cette route-là. Où, sinon ? Quant à moi, je ne connais pas d’autre voie.
Les yeux dans les mots, habitée par la fiction, j’écris. Comme un poisson plongé dans une eau étrangère, je ruse et me démultiplie parmi les personnages, me glisse dans ces vêtements-là, habite le corps qui les porte. Il y a tant d’inconnu en lui, si peu de moi, et pourtant, démiurge, j’invente ses rêves et ses perceptions. Je me trahis : cela, je ne l’ai pas vécu, je ne sais pas si ces comportements sont vraisemblables, mais il me semble qu’ils sont vrais. Et comme toujours, quand je m’interroge, je finis par taire la réponse… parce qu’il est si bon d’écrire. Tant pis si à la relecture je verrai bien que cela ne va pas.
Car il y a avant tout le plaisir. J’aime le langage, cette langue française qui ne sera jamais totalement à moi, dont j’emprunte les mots pour les choquer comme pour la première fois. Tandis que je cherche le mot juste, certains autres m’obsèdent et ne sont pas convenables. Ah, peut-être est-ce bien celui-là qu’il faut tout de même, je tremble, je m’enhardis. L’image produite est étrange, mais plus je la regarde et plus elle prend sa place dans l’ordre poétique. Il faudra voir plus tard et ne plus tant chercher. Peut-être l’évidence qui me saisit ici sera-t-elle « lisible ». Quand on presse longtemps les mots pour en sortir du jus, pour approcher le juste, il arrive qu’on découvre au langage une âme nouvelle. Mais il arrive plus souvent qu’on gâche totalement ce langage. Pour le moment, je suis trop à l’intérieur, trop happée par le délice de cet univers-langue pour vouloir m’en écarter, pour me faire juge en même temps qu’auteur du délit. Plutôt rebondir sur l’idée suivante qui, elle, coule de source fraîche. Je m’abandonne au rythme des phrases qui en s’écoulant délient mon esprit et mes membres. La langue fait son chemin en moi et me traverse. Tantôt libre, tantôt contrainte. Satisfaction de l’acte. L’écriture me transforme.
Soudain, pourtant, le flux sous les doigts ralentit de lui-même. Il n’y a plus moyen de continuer. Et me voilà brutalement congédiée. Expulsée hors du texte. La preuve, c’est que j’entends de nouveau les coups de l’horloge, que de la fenêtre entrent sons et lumière. Ma vue n’embrasse plus seulement le blanc et le noir de la feuille, devenue dérisoire accessoire dans l’espace de ma chambre, mais tout ce qui l’entoure. Le téléphone, le pense-bête, le radio-réveil… Plus de trois heures ont passé depuis que j’ai pris la plume ! Écrire est trahison, improductivité. Pourtant, quelle merveille que d’avoir échappé toute entière à mes sens, à la conscience de mes actes, du lieu où je me trouve. Immersion écrivante. Trois heures projetée dans cet autre espace, le seul que je connaisse et qui me soit propre, dont je ne pourrai mesurer la valeur, bien plus tard, qu’à la qualité de ce qui est écrit. Maintenant, je me gratte la jambe, je pense à autre chose, je suis submergée par les désirs multiples de la faim, de la soif, d’autres caprices. L’animal se réveille et s’ébroue. Tout à l’heure, je n’étais pas au monde.
Mais avoir écrit le dernier mot et cesser d’écrire, c’est risquer de ne plus écrire. Le stylo rebouché, la feuille écartée sur la plan de la table, je suis celle qui a écrit. Heureuse, forcément, assouvie. Et l’aventure n’est pas finie. Il reste à relire, à redécouvrir, à améliorer le style et l’idée. Mais bientôt, je serai celle qui n’a pas encore écrit, qui a peut-être même renoncé à relire. Quand j’ai posé la plume, je m’ouvre vers un mode d’être quotidien irrévocablement séparé du mode d’être écrivain. Au bout d’une semaine de cette vie-là, d’une vie passée sans écrire, je suis prise par l’angoisse de ne plus jamais écrire, de ne plus jamais pouvoir représenter la vie par la force et la beauté des mots. Quelque autre passion que je m’invente, celle de lire, de sortir ou de voyager, je sais qu’elle nie l’écriture et se pose contre elle. Je m’accuse de faiblesse, de bassesse, de prosaïsme. Or il m’est arrivé de passer ainsi des mois sans écrire, des mois de désespoir, d’inquiétude quotidienne. On ne peut se penser écrivain et se faire sourd si longtemps à la voix de l’Idée. Quand je n’écris pas, je me sens vide. Indigne. Je ressens et je contemple, j’agis et j’aime, je vais au travail. Misère. De plus en plus panique, j’observe que pendant tout ce temps, je n’écris pas. Je guette l’envie, la pulsion, car pour moi, j’en suis sûre, l’acte d’écrire ne peut être un impératif extérieur. Plus j’y pense, plus l’idée du mot me terrorise. Écrire quoi? Commencer par quoi ? Je rêve une première phrase pleine et évidente comme un paysage flamand, qui amène derrière elle toute la vie dont elle bat. Il y a si longtemps maintenant que je n’ai pas écrit, il faudrait qu’un vent me pousse, une brise, un mot. Que cela commence par se dire en moi. Pourquoi suis-je vide de phrases ? Je ne cesse, pourtant, de penser l’existence ? Mais la beauté, elle m’a quittée.
Et un jour cela revient, timidement, alors qu’on n’y croyait plus trop, qu’on s’était assis comme sur le coin de son siège pour bondir au-dehors au premier signe d’échec. Pourtant on est resté ainsi inconfortablement installé des heures durant, des heures bénies pendant lesquelles faire c’est être. On s’est appuyé, certes, prudemment, sur un travail de correction. Mais quel bonheur : le monde est redevenu dicible ! le voici transformé en lignes de joie. J’écris !
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