Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4244-2
124 pages

p. 85 à 89
doi: en cours

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Contributions

no 81 2003/3

2003 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

Entretien

Michel Houellebecq
 
Le roman comme art de la provocation
 
 
Propos recueillis par Juremir Machado da Silva, traducteur de Les particules élémentaires et Extension du domaine de la lutte pour le Brésil
À l’âge de 44 ans, Michel Houellebecq est un écrivain connu de part le monde. Après trois romans, Extension du domaine de la lutte (1994), Les Particules élémentaires (1998) et Plateforme (2001), il est devenu l’un des écrivains français les plus traduits. Polémique, provocateur et politiquement incorrect, il s’amuse à casser toutes les idoles et à affronter toutes les questions sacrées. Ainsi, s’en est-il pris à l’islam et a déclenché la haine des musulmans. Exilé en Irlande il continue à regarder les choses à sa façon, toujours à contre-courant, toujours dans le sens de l’ironie et de la caricature. Dans cet entretien il pratique encore un peu son sport favori: l’art de la provocation.
Juremir Machado da Silva – Vous êtes devenu un écrivain connu partout dans le monde. Vos livres sont des critiques violentes de l’imaginaire social actuel. Vous vous considérez comme un écrivain qui fait un nouveau type de littérature engagée, disons une sorte d’engagement postmoderne ?
Michel Houellebecq – Non, dans la mesure où la politique ne s’occupe pas du tout des questions que je pose ; elle se place donc en situation d’incompétence totale.
JMS – Après Plateforme, où vous faîtes une critique impitoyable de l’islam on dit que vous êtes le nouveau Salman Rusdhie. Il y a des vrais rapports entre vous et Rushdie soit dans le sens littéraire, soit dans le sens politique ?
Houellebecq – Aucun, je ne l’ai pas lu ; par contre, j’aime bien Naipaul.
JMS – Extension du domaine de la lutte est un livre beau et très triste. Pour beaucoup il s’agit d’un portrait de la société postmoderne brossé par un écrivain maudit. Vous vous situez dans cette condition-là ?
Houellebecq – Plus maintenant, je suis un écrivain célèbre en Europe ; mais en tant qu’être humain, je suis peut-être maudit.
JMS – On parle aussi d’un côté autobiographique dans vos livres. Comment se donne votre mode d’élaboration littéraire : votre écriture est le fruit plutôt de l’imagination ou d’un processus d’observation précise de la société ?
Houellebecq – Je n’ai pas tellement d’imagination, mais je n’aime pas parler de moi non plus. J’écoute beaucoup les gens ; souvent, ce qu’ils me disent se retrouve, tel quel, dans mes livres.
JMS – Extension… semble faire une critique de la « société du spectacle » et de « la société de consommation ». Est-ce que des auteurs comme Guy Debord et Jean Baudrillard ont compté pour vous ?
Houellebecq – Pas du tout. Guy Debord n’apporte presque rien par rapport à Marx (c’est-à-dire qu’on a affaire à une théorie intéressante, mais partielle). Baudrillard n’apporte rien du tout ; je n’ai jamais réussi à prendre cette lecture au sérieux.
JMS – Quand vous dites que le sexe est un système de hiérarchie sociale, on voit des échos de l’oeuvre de Pierre Bourdieu chez vous. Est-ce qu’il s’agit d’une vraie influence pour vous ?
Houellebecq – Non, les hiérarchies sexuelles dont je parle sont absolument naturelles ; la société ne les a pas créées, elle a même au contraire contribué, par le passé, à les adoucir. À l’heure actuelle, elle ne les adoucit plus que par le biais de l’argent (un être humain vieux, laid et riche peut, contrairement à la hiérarchie naturelle, se payer de magnifiques prostitués mâles ou femelles grâce à son argent : c’est très bien dans un sens, c’est une humanisation du sexe).
JMS – Plateforme finit avec un attentat de fanatiques de l’islam. Tout de suite après, il y a eu le 11 septembre. Est-ce que ça vous a posé des problèmes ou, bien au contraire, propulsé votre livre vers le succès ?
Houellebecq – Ça m’a surtout posé des problèmes ; tout le monde en Occident s’est précipité pour dire : « Il ne faut pas faire l’amalgame entre Ben Laden et l’islam ; le djihad doit être pris dans un sens spirituel, le dialogue se poursuit entre les religions du livre, etc. » bref, le politiquement correct a fonctionné à fond, et je suis apparu comme un des ces primaires qui faisaient l’amalgame.
JMS – Vous êtes un écrivain persécuté politiquement aujourd’hui ?
Houellebecq – Oui. La gauche m’emmerde, je l’ai dit, et c’est une chose qu’on ne me pardonnera jamais en France.
JMS – Vous avez dit que l’islam est quand même la religion la plus con. Il y a des critiques que disent qu’il s’agit d’un problème de ressentiment personnel à cause d’un grave problème dans votre vie familiale. Est-ce que votre critique est objective, de la provocation ou du règlement de comptes ?
Houellebecq – En fait, j’ai inventé ces problèmes personnels pour divertir les journalistes, et ils se sont précipités sur ce mensonge. Je critiquais l’islam en passant, sur le ton de l’évidence, de la banalité ; je ne pensais pas que ça aurait un tel retentissement.
JMS – Vos livres sont d’une force impressionnante, d’une beauté cruelle et d’une ironie atroce. Par contre vos critiques parlent de degré zéro de la littérature. Pourquoi une fiction si puissante fait tant d’ennemis ?
Houellebecq – Tout succès tend à faire des jaloux, c’est normal. Mais il y a peut-être aussi de ma faute : autant j’aime bien mentir sur ma biographie, autant ça m’ennuie lorsqu’il s’agit de donner mon avis sur tel ou tel livre. Lorsqu’un livre ne me plaît pas, en général, je le dis ; j’acquiers ainsi des ennemis très fidèles.
JMS – Quel est votre rapport avec l’histoire de la littérature contemporaine française ? Vous êtes la prolongation du Nouveau Roman ou son bourreau ? Houellebecq – Il y a eu une rupture historique avec le livre de poche ; des classiques tels que Balzac ou Hugo, auxquels j’avais directement accès, ont pu m’apparaître plus proches que le nouveau roman, dont j’étais presque contemporain. Adolescent, en fait de livres contemporains, je lisais surtout de la science-fiction ; le nouveau roman ne m’a jamais intéressé.
JMS – Extension du domaine de la lutte est un livre qui incarne une époque. On a l’impression qu’il contient toute votre vision du monde et que les autres sont des prolongations de cette expérience initiale et finale. Il s’agit de votre chef-d’oeuvre ?
Houellebecq – Non, j’ai l’impression que Les particules élémentaires est plus important, dans la mesure où il aborde franchement les questions du mariage, des relations hommes – femmes de nos jours ; dans la mesure où il tente une approche historique. Étant plus multiple et plus confus, il est ceci dit probablement moins réussi, techniquement.
JMS – Vous êtes un homme politique qui regarde et réagit à l’actualité. En France vous avez donnez votre appui à la candidature républicaine de gauche de Chevènement. Pourquoi souvent vous accuse-t-on d’être réactionnaire ?
Houellebecq – C’est la première fois que j’apporte mon soutien à un candidat, en fait ; et c’est probablement la dernière. Il me paraît très difficile d’expliquer à un public brésilien pourquoi, en France, le vote Chevènement peut être qualifié de « réactionnaire » ; le sens des mots a changé.
JMS – Comment vous voyez le conflit israélo-palestinien en son étape actuelle ? Houellebecq – J’espère que les israéliens vont gagner.
JMS – Vos livres montrent des hommes poussés par la publicité à désirer ce qu’ils ne peuvent pas avoir. C’est le cas de Tisserand dans Extension… Vous rêvez d’un autre monde en dehors du capitalisme et de la logique de la marchandise ?
Houellebecq – Malheureusement, dans le cas de Tisserand, ce n’est pas la publicité qui fait son malheur, c’est l’attractivité sexuelle inouïe de certaines jeunes filles (et son propre manque d’attrait). Qu’y faire ? Quelle société pourrait résoudre cette question ? Sincèrement, je ne vois pas.
JMS – On avait l’habitude de dire que la littérature française était morte. Vous l’avez remise en route. Qui encore vous citeriez comme appartenant à une littérature française de qualité ?
Houellebecq – Ce qui est complètement discrédité en France aujourd’hui, c’est la littérature basée sur la religion du « texte » et de la « langue », indifférente aux personnages et au contenu. Ce n’est sûrement pas un hasard si la plupart des bons auteurs français contemporains attirent le monde du cinéma (quand ils n’en font pas eux-mêmes partie): on pourrait citer Emmanuelle Bernheim, Emmanuel Carrère, Maurice Dantec…
JMS – Est-ce que vous lisez la littérature anglaise ou américaine. Qu’est-ce que vous pensez de Nick Hornby, de Paul Auster et de Martin Amis, parmi d’autres ? Houellebecq – Non, je la connais très mal.
JMS – Quelle est la place des femmes et de l’amour dans votre vie et dans votre littérature ?
Houellebecq – Il faut bien reconnaître que les femmes et l’amour sont le thème majeur de mes livres ; dans la vie, ça dépend des périodes, il m’arrive parfois (rarement quand même) de penser à autre chose.
JMS – Pourquoi avez-vous décidé de vivre exilé en Irlande ?
Houellebecq – Dans ma situation, il est plus agréable de vivre à la campagne ; de n’avoir aucun contact avec les médias français ; ça m’évite des sources d’énervement inutiles. Un autre pays, à vrai dire, pourrait convenir ; mais l’anglais est la seule langue que je maîtrise à peu près ; et c’est un pays de tradition catholique, beaucoup plus agréable à vivre que l’Angleterre ou les États-Unis ; c’est assez proche de la Bretagne, en fait ; mais, en Bretagne, je serais encore trop tenté de lire les journaux français, de regarder la télévision française. Ce que je reproche à mon pays n’est d’ailleurs pas inintéressant ; mais j’aimerais quand même pouvoir parler de sujets plus généraux.
JMS – Qui est vraiment Michel Houellebecq ? Houellebecq par lui-même ?
Houellebecq – J’espère que ça n’a pas beaucoup d’importance ; que je resterai aussi comme un témoin relativement fidèle de mon époque, indépendamment de mes caractéristiques personnelles.
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