Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4245-0
110 pages

p. 19 à 28
doi: en cours

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no 82 2003/4

2003 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

Sur les conditions d'existence des jeunes dans un monde précaire

Paul Grell
Les histoires [qu’ils] racontent sont toutes vraies. Mais il faut beaucoup d’artifice pour faire passer une parcelle de vérité […], il faudrait ajouter bout à bout toutes les histoires, où rien n’est négligeable. Mais personne n’a ce vice. La plupart des consciences sont vite satisfaites et, avec quelques mots, se font […] une opinion définitive.
Robert Antelme, L’espèce humaine.
La notion de péché est en complet désaccord avec la rose des vents.
Jean Giono, Ennemonde.
Amérique du Nord, Canada, côte Est du Nouveau-Brunswick, Acadie, monde précaire, jeunes, faible scolarité… autant de mots clés situant la recherche dont il est ici question [1]. Que deviennent les jeunes moins scolarisés ? Quelles sont les compétences autour desquelles s’organise progressivement leur entrée dans le monde ? Qu’est-ce qui leur donne ou non une maîtrise suffisamment affirmée pour infléchir leur itinéraire dans le sens qu’ils souhaitent ? Bref, comment habiter là où ils se trouvent ? Dans cette recherche, je ne m’intéresse donc pas aux jeunes en général, ni comme phase de vie, ni comme génération, mais à celles et ceux dont les conditions d’entrée dans le monde apparaissent moins évidentes, moins assurées. La notion de monde précaire se réfère autant à la précarité de l’activité économique du territoire régional où ces jeunes se trouvent qu’au bagage scolaire réduit dont ils disposent pour tenter d’y faire leur place et d’y vivre. La côte Est du Nouveau-Brunswick est une région au chômage endémique, encore accentué par les difficultés que connaît l’exploitation actuelle des ressources naturelles, base économique de la région depuis ses origines européennes (la colonisation française). De faible densité, rural sans l’être tout à fait, le territoire dont il est concrètement parlé ici est habité comme s’il s’agissait d’une immense banlieue nord-américaine où la mer et la forêt ne sont jamais bien loin, où le bateau de pêche se transforme facilement en bateau de plaisance et le pick-up utilitaire en coursier fougueux… Tableau contrasté d’une banlieue rurale où la rudesse des rapports sociaux (en particulier au travail et à l’école) provoque peu de violence publique mais où très tôt les jeunes sont confrontés à ce que Juliet Schor [2] qualifie de maladie des classes moyennes nord-américaines, à savoir le rêve hypnotiseur de la consommation. Tableau contemporain où s’enchevêtrent lignes et figures dont on brossera, dans ce court article, quelques grands axes, en usant d’une métaphore : celle de « la rose des vents du passage au monde précaire ». Point de départ Partant de l’idée que les problèmes des jeunes (notamment les problèmes d’insertion professionnelle et d’intégration sociale) sont pour eux des défis qui transforment leur existence et pas seulement des handicaps qui marginalisent, on peut résumer la démarche en trois actes :
  1. Repérer dans un espace donné (société/territoire/population), envisagé comme un laboratoire vivant où s’élaborent des formes d’existence, un moment particulier du mouvement de la vie, à savoir le passage des jeunes au monde précaire.
  2. Le décrire à la fois comme objet concret et champ de conscience, comportant des processus d’interaction entre des conditions objectives et des interventions propres à l’action et à la représentation, indiquant ainsi l’importance du sentiment corrélativement à la situation sociale.
  3. Analyser cette réalité comme une expérimentation, dans le cadre d’une démarche compréhensive visant à faire apparaître à la fois les structures dans leurs interactions et modalités particulières, les processus et contradictions produits par l’action de passage au monde précaire et la pluralité des sens énoncés par les jeunes.
Il y a dans le monde d’aujourd’hui, et particulièrement chez les jeunes qui vivent à la périphérie du travail salarié et des grands centres socioéconomiques, un clivage aussi important que les clivages traditionnels liés à la classe sociale d’origine, au sexe ou à la scolarité, qui concerne le mode général d’appréhension de l’existence qui ordonne l’expérience du monde. « En un sens, ce qui caractérise le mieux l’esprit d’une civilisation s’exprime dans la façon dont l’existence apparaît aux hommes avec sa figure propre que dessine l’imaginaire social, avec sa diversité particulière et sa tonalité générale […]. Il convient donc de poser la question pleinement anthropologique […] sur notre mode d’existence. » [3] Ce mode d’existence est, pour Raymond Ledrut, en relation directe avec nos façons de vivre quotidiennes. Si le monde d’aujourd’hui est, selon les analystes, un monde « désenchanté » et « unidimensionnel», un monde kafkaïen et chaotique, il ne l’est pas également pour tous les individus. Pour les uns, le monde constitue encore un habitat relativement stable tandis que pour d’autres, il est essentiellement peuplé de choses fuyantes et d’idées qui ne le sont pas moins. Les jeunes qui ont à vivre dans un monde précaire peuvent néanmoins ressentir profondément qu’ils n’y sont pas inexorablement rivés et peuvent progressivement y trouver une manière singulière d’en être locataires. « Bien sûr, il ne s’agit pas ici de projets précis et encore moins de programme, il s’agit de sentiment, mais le sentiment commande et résume beaucoup de choses [4]. » Comment saisir toute l’importance de ce sentiment de l’existence, semblable à une flamme, basse chez les uns, haute chez les autres, et qui sert d’opérateur de mouvance ? Ce sentiment, tel une nécessité sous-tendue par une force créatrice, est profondément inscrit dans l’expérience, le savoir, la réflexion et toutes ces autres dimensions de l’existence qui doivent se cultiver précieusement pour éclore. Des attentes diffuses mais bien ancrées, des rêves et des désirs dont on ne se sépare pas, des pratiques existentielles, des déterminations à « vivre autrement », une quête de sens… autant de représentations, gestes et expressions, qui aident les jeunes à s’introduire dans un monde qui leur est souvent hostile.
 
Le rêve hypnotiseur de la consommation
 
 
Pour les individus attachés au rêve hypnotiseur de la consommation, le sentiment de l’existence est directement tributaire de la grandeur de la maison, de la réputation du quartier, de la voiture, des cartes de crédits, etc. Ils se mirent de mille façons dans les fantasmes de possession et de calcul, magnétisés par leur rêve d’argent et de consommation qui requiert (presque à leur insu) toute leur énergie. Les relations amicales, les rencontres amoureuses, les installations conjointes, sont autant d’actions qu’ils mènent énergiquement pour objectiver leur entreprise de réussite personnelle. Comme le constate Georg Simmel, « tout ce qui advient aux objets possédés est fonction du sujet qui se déverse en eux, avec sa volonté, son sentiment, sa manière de penser, leur imprimant sa marque [5] ». L’esprit de cet individu, tout en s’engourdissant et se surexcitant de plus en plus, dirigera son action exclusivement dans la logique de son intérêt propre comme s’il s’agissait là d’un comportement rationnel. Du coup, des motifs non égoïstes ne paraissent plus naturels et autochtones mais secondaires et, pour ainsi dire, greffés artificiellement.
Les jeunes sont très tôt marqués par le rêve d’argent et de consommation, notamment les jeunes peu scolarisés qui courent après le travail, par enthousiasme et/ou par nécessité. Écoutons l’un d’eux parler de ses 16-17 ans. À présent, il en rit, car il a pris de la distance et a une autre conception de l’existence.
J’aimais l’argent. Les deux dernières années où j’ai été à l’école secondaire, je suivais peut-être trois cours par année, je travaillais au-dessus de 32 heures par semaine en même temps que mes études. L’argent parle. Demande à n’importe qui, si tu as la chance de faire plus d’argent, que vas-tu faire ? Tu vas prendre la job. Même si tu aimes ce que tu fais, tu le lâches… Même si tu as déjà un emploi que tu aimes, tu le lâches…
L’argent constitue sans nul doute un appât de taille dans cette course pathétique aux emplois précaires et mal payés. Plusieurs feront n’importe quoi pour lui, pour ce qu’il permet et promet. Les uns travailleront à n’en plus finir, de jour comme de nuit, au détriment de leurs études et de leurs amours. D’autres, pour goûter à l’argent, mettront la main dans le tiroir caisse du magasin où ils travaillent. Il y a toutes sortes d’excès concernant l’argent et les motifs sont divers et éclatés. On peut les diviser grosso modo en quatre catégories non exclusives l’une de l’autre :
  1. Les dépenses polarisées sur une passion pour un objet ou une activité : le truck, la moto, le hockey, la musique, la drogue, l’alcool, l’habillement, etc. Ces dépenses servent généralement d’îlots refuges pour les jeunes.
  2. Le sentiment de pouvoir que donne l’argent qui se cristallise par exemple dans les comportements de « millionnaire » : le pouvoir de gaspiller, de remplir son chariot de denrées, de signer des gros chèques, etc., ou tout simplement le désir d’accéder rapidement au statut d’adulte [6].
  3. La duplicité que permet l’argent en procurant à bon compte les apparences de la conformité tout en sauvegardant son « quant-à-soi » [7]. Officiellement secrétaire, manutentionnaire, gérante, etc., mais derrière le beau linge, le chapeau, l’auto, il y a tout autre chose qui éclot dans la « vraie » vie, celle qui commence à l’heure où l’officielle se termine. Réflexe de survie où derrière le masque, dans les coulisses du théâtre, se déroule l’existence grave et tragique de la vie quotidienne.
  4. Le statut que confère la possession d’objets dans la société de consommation. Ici, l’argent ne cache rien, il statufie. Les objets qu’il permet de posséder en grand nombre sont fonction de l’individu qui se déverse en eux.
Tous les jeunes sont un jour ou l’autre tentés voir hypnotisés par l’argent. Cela se passe généralement tôt, au moment où ils sont happés par les petits boulots, emplois précaires et mal payés qu’un marché du travail avide de main-d’œuvre bon marché et docile offre en cadeau aux jeunes. La plupart des adolescents passent un nombre incalculable d’heures dans les magasins, restaurants, entrepôts et usines, comme journaliers, emballeurs, livreurs, plongeurs, cuisinières, vendeuses, serveuses, etc. [8] Ils se métamorphosent durant un temps en petites fourmis fascinées par les objets que leur procure l’argent chaudement gagné et qui donnent une valeur ajoutée à leur vie qui, sans cela, serait manifestement trop banale, notamment à cause de l’ennui scolaire, au moins pour certains d’entre eux. Mais ne nous trompons pas, cette cristallisation précoce sur l’argent et les objets de consommation ne dure pas indéfiniment. La plupart du temps, il faut la lire comme une drogue consécutive à un état de manque existentiel. Dans ce cas, la dépense suscite l’excès et constitue en quelque sorte un cri de rage contre les valeurs officielles, uniformes et unidimensionnelles. On préfère vivre dangereusement (décrocher, foncer, s’éclater, se droguer) que de s’accommoder du quotidien.
Ça fait quatre ans que j’ai décroché de l’école, quatre ans de travail, mais je n’ai pas sauvé d’argent. La seule affaire que j’ai faite : je m’ai enjoyé, j’ai bu et pris de la drogue quatre ans de temps. Tout mon argent y est passé… Ça a pris 21 ans avant de commencer à avoir du sens un petit peu […]. Quand tu arrives à la polyvalente, tu te crois tout fier. Fini la petite école. Là, tu commences à fumer et à prendre de la drogue, rien que pour faire ton petit frais avec ta gang de chums. Encore astheure… ça fume toujours. Vas-tu prendre une drive au McDonald ? Ben, on va aller fumer un joint avant. Tous les jeunes que je me tiens avec, c’est ça que ça prend. Si tu veux aller prendre une drive en ville, ça prend un joint avant. Si tu veux aller sur le bord de la plage te faire griller, ça prend un joint. Si tu vas rien que faire une tournée de pêche, ça te prend un joint pareille. Si tu veux aller écouter un film, ça te prend un joint. Ben moi, anyway, je suis tanné ben raide. Ça fait déprimer un gars ben tight […]. Moi, c’est juste cette année que je m’en suis sorti. Après Toronto. Là, j’en ai consommé pas mal moi aussi, c’était rendu que j’achetais pour 50 dollars de pot tous les soirs. Trois mois et demi de temps là, je savais à moitié plus comment je m’appelais. J’étais écarté bien raide. Je ne savais même plus comment cuire des œufs.
À son retour de Toronto, ce jeune décida de changer de cap, de se réveiller comme il dit. La plupart des jeunes en arrivent là après des excès de toutes sortes et de toutes grandeurs dans le sport, la musique, le travail, la voiture, la moto, la boisson, la drogue et les aventures en tout genre qui parfois blessent profondément (peine d’amour, accident de voiture, etc.) et même ôtent la vie (mort violente, suicide). Ne voir dans ces excès que le résultat d’une maladie de jeunesse, le prolongement de l’adolescence, ou une sorte de rite de passage au monde adulte qui les attend, c’est faire fi des données fondamentales du problème. D’une part, les jeunes dont il est question ici n’ont pour ainsi dire jamais eu de « jeunesse » et sont projetés très tôt dans la vie. D’autre part, le monde ne les attend pas et encore moins le monde adulte, ils en ont très tôt et suffisamment fait l’expérience pour en avoir conscience. Renvoyés ainsi brutalement à euxmêmes, leurs passions et excès ne sont pas dissociables de leurs déambulations existentielles. Il faut y lire d’incessantes tentatives de dépassement de ce présent tragique d’un monde qui au lieu de leur offrir des prises fermes leur met plutôt des sables mouvants sous les pieds. Leurs déambulations existentielles, excessives et passionnées, ne posent-elles pas dès lors l’insoutenable question de l’insignifiance d’un monde qui ne constitue plus ou insuffisamment l’armature de l’existence des mortels ? Les excès et multiples écarts des jeunes ne sont-ils pas dans ce cas un signe de santé, la fabrication d’anticorps ayant pour fonction de franchir les limites de la maladie mondaine ? À ces questions, il est bon de se rappeler que Tarde observait déjà au début du siècle que les écarts, inconvenances et excès de mœurs contribuent à l’émancipation des idées et à la formation de convictions nouvelles [9].
 
« La rose des vents du passage au monde précaire »
 
 
L’imitation, le souci, la résistance, l’expérimentation sont les quatre axes qui structurent l’entrée des jeunes dans un monde précaire. Quatre axes dont les mouvements et les tensions dessinent une rose des vents en continuel devenir par rapport aux cadres sociaux réels : « la rose des vents du passage au monde précaire ». Il s’agit d’une expression métaphorique pour désigner la configuration dynamique des différents passages que les jeunes contribuent à construire, comme nous tous d’ailleurs. Ces passages sont indubitablement pour les jeunes à la fois singuliers et collectifs. Singuliers, car, dans l’aventure, ils reprennent à leur compte, pour les transformer en se les appropriant, les modèles, situations et valeurs dans lesquels ils sont immergés. Collectifs, car ils voyagent pourrait-on dire au gré des vents qui soufflent autour d’eux et que leurs destins se croisent et s’enchevêtrent. Ces quatre axes fonctionnent pour les jeunes comme des lignes de tension dans leur recherche assidue d’un mode d’existence où ils peuvent déployer leurs facultés et aspirations personnelles. Tension entre les axes et tension entre les pôles des axes où est toujours présent le regard des autres, observateurs ou témoins. C’est ici qu’interviennent le regard du chercheur et le regard du lecteur. Jean Giono (texte en exergue) nous invite à mettre de côté tout jugement de valeur, évitant d’attribuer un quelconque délit (ou « péché ») à un axe plutôt qu’à un autre, à un pôle plutôt qu’à un autre. Ce serait, comme il dit, « en complet désaccord avec la rose des vents ».
Sur le premier axe de la rose des vents, celui de l’imitation, il y a une tension entre deux perspectives. Dans la première, des jeunes imitant des personnages proches et exemplaires, posant les mêmes gestes qu’eux et menant leur vie. Dans la seconde, une conformité à l’air du temps, prenant la forme d’une entreprise passionnée de réussite personnelle par l’accumulation d’objets, dans une société qui les multiplie à l’infini. Sur le deuxième axe de la rose des vents, celui des soucis, il y a là également un mouvement de va-et-vient entre deux perspectives. D’un côté, les jeunes dont le sentiment de l’existence est dominé (envahi) par le souci que des situations objectivement préoccupantes viennent renforcer. De l’autre, la perspective de celles et ceux qui font leur chemin dans le monde précaire en aimant les petits plaisirs de la vie (les à-côtés), tout en supportant stoïquement les malheurs et l’incertitude permanente. Sur le troisième axe, celui de la résistance, il y a deux cas de figure contrastés, les jeunes pouvant passer de l’un à l’autre. Le premier cas explicite une exigence de respect concrétisé par un acte de révolte contre l’humiliation. Plutôt que d’un mouvement fortement extériorisé et fracassant, il s’agit bien plus d’une sorte de double jeu et d’une certaine duplicité permettant de conserver les apparences de la normalité tout en s’écartant et en créant des espaces alternatifs pour pouvoir exister selon son entendement [10]. Le deuxième cas exprime lui aussi un art de la distance permettant de se ressaisir soi-même tout en conservant les apparences de la normalité, mais ici sans révolte. Il s’agit plutôt d’un réveil, d’une prise de conscience provoquant un changement de cap, une réorientation. Quant à l’axe de l’expérimentation, le quatrième axe de la rose des vents, il prend la forme d’une escalade périlleuse dont les deux versants sont constitués de parcours étroits et sinueux. Le premier versant se caractérise par l’auto-expérience dans laquelle la conscience de soi se rend compte que la vie quotidienne est biographiquement déterminée et que les possibilités d’activités futures sont en partie redevables aux expériences accumulées [11]. Loin de se laisser noyer par les soucis qu’ils ont, loin d’être capables de supporter les malheurs parce qu’ils ont des besoins réduits, ces jeunes ont un plan d’action et une méthode de vie autarcique auxquels ils tiennent et qui les guident. Le deuxième versant se caractérise moins par une étape réflexive sur l’expérience accumulée que par une communication éprouvée avec autrui afin d’expérimenter les choses (les jouer) par la parole avant de chercher à les réaliser pour de bon [12]. Ces jeunes, au départ, attendent du travail salarié qu’il joue un rôle important dans la définition de leur temps de vie. Mais leurs attentes étant progressivement déçues, ils s’adressent à la vie hors travail pour donner sens à leur existence.
Il y a de nombreuses tensions entre les axes, que ce soit entre l’axe de l’imitation et l’axe des soucis ou entre l’un de ces deux axes et les deux autres, l’axe de la résistance et l’axe de l’expérimentation, etc. Ces tensions résultent de la concurrence existant entre les huit branches de la rose des vents (les huit figurations ou « idéaltypes »). Elles résultent aussi de la difficulté des jeunes à faire leur entrée dans un monde qui leur apparaît de plus en plus précaire, et donc de la difficulté de composer dans la multiplicité des figurations possibles celles qui correspondent à leur projet et désir d’épanouissement personnel. Par exemple, pour plusieurs praticiens du quotidien précaire, entrer dans la vie sans faire de bruit est à la croisée de l’axe des soucis et de l’expérimentation, mais les jeunes qui sont sur l’un de ces deux axes ont en commun une certaine sérénité malgré l’incertitude permanente qui les guette. Les premiers, contrairement au second, n’ont ni plan ni projet de vie, ils se contentent de vaincre l’inquiétude et de supporter d’éventuels malheurs. Pour eux, la vie n’est pas du côté de la mentalité de prévoyance. Ils acceptent le provisoire comme arrière-fond et sont à l’affût des occasions. Il y a chez eux une émancipation par rapport aux ambitions et au besoin de se faire valoir. Ceci dit, il arrive qu’ils soient tentés par d’autres perspectives et utilisent, par exemple, la méthode qui consiste à occuper un lieu, un bout de territoire. D’y construire un « îlot » qui leur soit propre et où ils pourront engranger des avantages acquis, préparer des expansions futures, se prémunir précisément contre la variabilité des circonstances. Mais ils peuvent très bien à un moment donné bifurquer ailleurs et suivre d’autres traces… Bref, les huit branches de la rose des vents ne peuvent en aucune manière être vues comme rigides et imperméables. Elles sont des représentations typologiques des modes de passage au monde précaire avec lesquelles les jeunes « bricolent » d’innombrables métamorphoses [13], suivant en cela leurs propres règles et hasards de la route. Entre ces représentations et les jeunes, il y a les procédés de fabrications, c’est-à-dire, les mille et une manières de les employer, de les transformer et de les réutiliser. Cette poétique de la vie est très souvent pratiquée dans les coulisses de l’existence, derrière les représentations et les comportements appris qui en occupent l’avant-scène et masquent un écart véritable.
* * *
Très tôt projetés dans le monde des soucis, habités par l’accidentel, le provisoire, tout au plus par le moyen terme, les jeunes sont également très tôt marqués par le rêve hypnotiseur de la consommation. L’argent en quelque sorte les rassure, les stabilise et l’achat donne, comme ils disent, « une telle sensation de pouvoir ». Pourtant, plus tard, ils prennent conscience d’avoir perdu le contrôle de leur destin et tentent dès lors de se réveiller. Mais résister à l’argent et à la consommation demande une patiente réorientation, voire une longue et progressive conversion. Loin de sombrer dans l’attentisme et la morosité, ces jeunes font preuve d’une étonnante persévérance (tenir, foncer) et volonté de vivre le présent le plus pleinement et le plus sereinement possible. Ils acceptent leur parcours difficile et chaotique comme s’il s’agissait de la traversée du désert : Je ne suis pas pressé. » « Tout le monde a des hauts et des bas, mais il faut tenir bon, le temps qu’il faut. Juste tenir jusqu’au bout du tunnel. » – « J’aime beaucoup mieux prendre une journée après l’autre et vivre ainsi. » – « I go with de wind. » – « Je pense que c’est ça qu’il faut que je fasse. » – « Je ne suis pas faite pour rien du tout. » On pourrait multiplier les expressions, toutes cherchent à faire passer la traversée du désert (les difficultés de la vie)« comme un épisode passager, exactement comme toute autre situation [14] ». Bien sûr, cette sérénité comporte une certaine ambiguïté. « Une telle sérénité n’est pas celle des aristocrates à monocle, dirait Hoggart, c’est celle des “classes populaires”, mi-stoïque, mi-fataliste. [15] » Profiter de la vie et prendre les choses comme elles viennent, sans se presser, sans se faire de mauvais sang.
– Maintenant, je prends la vie au jour le jour. Comme j’ai dit à ma femme, si une étoile doit tomber à côté de moi, qu’elle tombe. Je poursuivrai mon chemin. Si elle tombe sur mon dos, elle tombera sur mon dos.
– Ce que je cherche, c’est une petite vie où je peux vivre un petit peu et travailler à ce que j’aime. Il faut que je me sente utile. Sinon. Qu’est-ce que je fais sur cette terre ? L’argent, c’est vrai, on en a besoin pour la nourriture et les paiements de toute sorte… Aujourd’hui, le monde vit pour l’argent. Moi… pas. J’ai juste besoin de mon linge et de pouvoir travailler à ce que j’aime.
Ces jeunes ne brisent pas l’hégémonie du souci une fois pour toutes, ils apprennent petit à petit à établir une distance à son égard et rendent ainsi plausible l’idée de bonheur en la faisant passer dans les faits. Comme dirait Sloterdijk, ils ont appris à domestiquer « l’incertitude permanente comme arrière-plan immodifiable de leur recherche du bonheur [16] ».
 
NOTES
 
[1] La population étudiée dans cette recherche (N = 2780) comprend tous les jeunes de la côte Est avec des difficultés scolaires dans au moins l’un ou l’autre cours de base du secondaire (le français ou les mathématiques). Lors de la recherche, ils avaient ter- miné ou abandonné leurs études secondaires depuis 3 à 6 ans. Pour plus de détails : P. Grell, Les jeunes face à un monde précaire. Récits de vie en périphérie des grands centres, Paris, L’Harmattan, Coll. Logiques sociales, 1999.
[2] Juliet B. Schor, The overworked american, New York, Basic Books, 1991.
[3] Raymond Ledrut, La révolution cachée, Bruxelles, Casterman, 1979, p. 10.
[4] Ibidem, p. 40.
[5] Georg Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, Presses universitaires de France, 1987, pp. 411-444.
[6] Pour les adolescents des classes populaires, « avoir de l’argent, c’est très important pour s’affirmer vis-à-vis des copains, vis-à-vis des filles, pour pouvoir sortir avec les copains et avec les filles, donc pour être reconnu et se reconnaître comme un “homme” ». Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980, p. 147.
[7] Derrière l’apparente conformité au rêve américain, il y a aussi la volonté de ne plus s’en laisser compter par de telles illusions. La réalisation de ces rêves n’est pas le mobile véritable mais bien plutôt la protection du « quant-à-soi» contre le monde des « autres », dirait Hoggart. L’énonciation de tels rêves « est aussi une sorte d’exorcisme verbal contre la peur. » Richard Hoggart, La culture du pauvre, Paris, Les Éditions de Minuit, 1970, p. 327.
[8] Il s’agit notamment de ces emplois de « services au client » que certains tentent de redécouvrir en Europe (présence de pompistes aux stations d’essence, emballage et transport des achats dans les supermarchés, livraison de pizza à domicile… 24 h sur 24) et qui sont très souvent fournis le soir et le week-end par des adolescents payés au salaire minimum (5,25 $ au Nouveau-Brunswick, l’équivalent de 27 FF).
[9] Gabriel Tarde, « La morale sexuelle », Archives d’anthropologie criminelle, tome 22, 1907, pp. 18-19.
[10] Michel Maffesoli, La conquête du présent, Paris, Presses universitaires de France, 1979, pp. 138-148.
[11] Alfred Schutz, Le chercheur et le quotidien, Paris, Méridiens, p. 15.
[12] Rainer Zoll, Nouvel individualisme et solidarité quotidienne, Paris, Éditions Kimé, 1992, pp. 155-163.
[13] Weber dit expressément que le type idéal d’une chose n’en est pas la perfection ni l’idéal, mais la notion de cette chose que chacun se construit pour soi. « En aucun cas il n’exprime une réalité, tout au plus sert-il à déceler et analyser les relations qui peuvent exister dans cette réalité. » Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Librairie Plon, 1964, pp. 317-318.
[14] Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1987, p. 213.
[15] Et d’ajouter : « Le stoïcisme des classes populaires est davantage une réaction de défense qui manifeste le refus de s’humilier devant les hommes. » Richard Hoggart, op. cit., p. 138.
[16] Peter Sloterdijk, op. cit., p. 167.
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[3]
Raymond Ledrut, La révolution cachée, Bruxelles, Caster...
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[4]
Ibidem, p. 40. Suite de la note...
[5]
Georg Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, Presses u...
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Pour les adolescents des classes populaires, « avoir de ...
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Derrière l’apparente conformité au rêve américain, il y a a...
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