2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Les pratique sociales émergentes :
L’exemple des communautés
Bouddhistes dans la perspective du processus de civilisation de N. Elias
[1]
Thierry Mathe
Tout groupe religieux propose une alternative au modèle
fonctionnel domi~nant, des manières différentes de vivre qui apparaissent pour
l’individu comme l’accom~plissement suprême de sa liberté, l’émancipation
absolue de la contrainte sociale. C’est aussi le sens de la religiosité
contemporaine, où la vie quotidienne et laïque devient une voie majeure,
tournée vers l’accomplissement personnel. L’adhésion à un groupe et à une
doctrine, ou à une philosophie, peut se rendre visible à l’extérieur,
manifestant une appartenance. Cette symbolique peut s’exprimer notamment dans
la coiffure, l’habille~ment, l’alimentation ou dans l’adoption de comportements
spécifiques. Ces répertoires de l’adhésion religieuse peuvent être les
inspirateurs ou les relais de mouvements cultu~rels. Nous nous attachons ici à
analyser quelques-unes de ces expressions, adoptées par un certain nombre de
pratiquants occidentaux du bouddhisme tibétain en France, au regard du
«processus de civilisation» de N. Elias.
Mots-clés :
bouddhisme, corps, émotionnel, pratique, puritanisme, salut, symbolique, végétarisme.
En période de crise des structures, où les institutions dominantes sont
l’objet d’une « moins-value » sociale, la sociologie de la vie quotidienne
s’est imposée comme un élément essentiel pour comprendre les mutations
auxquelles la société est soumise.
La valorisation du quotidien est celle de l’ordinaire, et celle
du présent. L’environnement quotidien devient le lieu de l’accomplissement de
soi. Il est le lieu d’une création dont les effets cumulés sont ressentis sur
la scène sociale. Selon S. Juan, aujourd’hui, «
c’est depuis leur intimité que les acteurs risquent de
contribuer à changer le plus la société
[2] ». Le retrait des idéologies et l’absence
de perspectives politiques ont conduit les individus à favoriser la sphère
privée. On voit se développer des particularismes exacerbés dans les pratiques
privées, alors que la vie sociale tend à se polir. C’est l’affirmation de
styles de vie spécifiques, propres à inscrire l’individu dans une communauté de
pratiques. Mais ces particularismes tendent au bout d’un moment à épandre et à
reparaître sur la scène publique. La scène privée se trouve ainsi à même de
modifier la configuration sociale du moment, à travers les mœurs, les loisirs,
le rapport au travail, la façon de se nourrir ou de se vêtir, etc.
L’option religieuse participe de la créativité du collectif.
Des modèles de vie spécifiques sont proposés par divers groupes, par la suite
agencés et redéfinis par les individus. Il s’agit de pratiques adoptées par un
certain nombre d’individus, en tant que prescriptions non systématiques qui
trouvent leur source dans l’adhésion à un groupe de la communauté bouddhiste.
Ces prescriptions débordent de ce cadre pour rejoindre une tendance plus large
de la société contemporaine. Nous voulons interpréter la nature et le sens de
telles pratiques en les réinscrivant dans le contexte des mutations culturelles
et sociales récentes.
Dans la perspective du processus
de civilisation conceptualisé par N. Elias, nous nous intéressons à
la symbolique pileuse (Bayart), puis à
la symbolique culinaire du végétarisme, avant de toucher au registre de
«l’économie émotionnelle» et à
l’importance donnée au corps dans l’expérience religieuse bouddhiste.
Nous empruntons cette expression à J.-F. Bayart, qui montre
combien des pratiques à caractère privé trahissent, parfois volontairement, des
attitudes politiques, des idéaux philosophiques ou des appartenances
religieuses. J.-F. Bayart évoque la barbe portée par tel militant islamiste,
comme «
symbole de l’intériorité de son
engagement, éthique autant que politique
[3] ». Nous pourrions aussi évoquer la barbe
et les cheveux longs, emblématiques des années 70, dont la première génération
de bouddhistes est issue pour une part. Le rapprochement entre les « barbe et
cheveux longs » et les bouddhistes n’est pas anodin. Dans le premier cas, il
s’agissait bien de la contestation des normes en même temps que du rejet de
l’assignation identitaire – par exemple de l’identité sexuelle. Or on retrouve
chez les pratiquants bouddhistes ce même refus de subir la tutelle d’une
identité fixée.
Dans notre théâtre bouddhiste, les moines, un grand nombre de
lamas ainsi qu’un certain nombre de pratiquants font le choix de porter le
cheveu ras. Même si le cheveu très court porté par les clercs appartient au
langage de l’institution, il reste pour les lamas un choix personnel autant
qu’une norme institutionnelle. Il exprime le langage universel du dénuement,
comme on le retrouve dans les ordres monastiques chrétiens. La chevelure
apparaît comme une coquetterie, un reste de vanité. Aussi, la sacrifier
correspond à un geste de détachement par rapport à l’apparence.
R. Barthes soulignait cependant, au sujet de la coupe de
cheveux de l’Abbé Pierre, «
état zéro de la coupe,
(…) sans apprêt et surtout sans forme», que la recherche de la
neutralité devenait «
signe de la
neutralité». La coupe de l’Abbé Pierre, note-t-il, rejoint
«
l’archétype capillaire de la
sainteté» : le public est «
rassuré par
l’identité spectaculaire d’une morphologie et d’une vocation ; ne doutant pas
de l’une parce qu’il connaît l’autre
[4] ». Nous retrouvons parmi les lamas du Vajrayana cette
attention paradoxale à ne pas prêter attention à la coupe de cheveux, pourvu
qu’elle demande un soin minimum, tout en respectant les conventions (une tête
nue – par opposition au cheveu ras – a quelque chose d’« ex-centrique »
[5]). L’archétype du maître
tibétain, glabre et coupé court, reste un modèle attractif en tant que signe
extérieur d’une vocation exemplaire. Le « sacrifice » capillaire symbolise
aussi un passage. Lorsqu’un moine ou un lama prononce ses
vœux d’engagement, on lui rase la tête
(hormis une petite mèche qui sera coupée par un Grand lama). Ce rite est un
symbole de purification qui scande l’entrée dans la communauté. C’est par la
suite que le lama opte pour la coupe de son choix. De même, lors de la
«
prise de refuge»*, le nouveau
pratiquant se voit couper une mèche.
Pour le simple pratiquant, le port du cheveu ras peut signifier
l’affirmation de son choix vis-à-vis de l’extérieur. Ce signe extérieur peut
être aussi un « signe pour soi», indiquant l’état de son propre
perfectionnement intérieur. Il exprime en tout cas un degré d’engagement fort,
qui peut permettre à certains de marquer la différence avec une autre partie de
leur vie, comme ce pratiquant dont les tatouages sur le bras témoignaient des
«époques plus difficiles» qu’il avait
connues. S’agit-il pour d’autres de tendre vers une identification à l’état de
moine, dès lors que cette condition est valorisée ? Elle permet en tout cas,
sans s’engager pleinement dans la vie religieuse, d’en adopter les sobres
apparats.
» On notera toutefois une plus forte réticence, parmi les
femmes pratiquant le bouddhisme, à opter pour quelque chose qui peut être plus
souvent vécu comme une « mutilation ». Louise, qui a gardé ses cheveux longs,
n’exclut pourtant pas de les couper un jour. Pour elle, «
ce n’est pas une question de choix, ni d’obligation. C’est
une question de maturation
[6] ».
2 Pratique bouddhiste ou mode contemporaine.La symbolique
culinaire du végétarisme comme indice de l’abaissement du seuil de
sensibilité
Le végétarisme est présenté comme accordé à la philosophie
bouddhiste. Selon Lama Denis, directeur du centre tibétain Karma Ling,
«
le dharma* encourage le végétarisme en tant
qu’attitude de compassion et de non-agressivité plutôt que comme règle
diététique
[7]
». Pour de nombreux pratiquants bouddhistes, le choix de ne pas consommer de
viande répond à une nécessité extérieure préalable au perfectionnement
intérieur. G. Durand observe que «
le végétarisme
se trouve allié à la chasteté
[8] », par l’idée de purification qui lui est
sous-jacente. Voilà qui rejoint la volonté de détachement et de dénuement
exprimés dans la symbolique pileuse.
Certains centres de pratique demandent à celui qui s’inscrit à
un stage où sont prévus des repas, de préciser s’il est « végétarien » ou «
non-végétarien ». Le centre Gandèn Ling, en plus de proscrire le tabac et
l’alcool, observe le végétarisme pour les repas distribués aux retraitants.
Mais ce n’est pas le cas, par exemple, du centre Dhagpo Kagyu Ling
(DKL).
Le végétarisme n’est aucunement une obligation du bouddhisme.
C’est une affaire de choix individuel qui ne se justifie pas de façon évidente,
si l’on écoute l’argumentation de Lama Puntso, du centre DKL : «
Le moustique, quand je m’approche pour le tuer, a aussi
peur que la vache qui arrive à l’abattoir
[9] ». Lama Puntso avance là deux
propositions : il n’y a pas de hiérarchie entre la vache et le moustique ;
manger de la salade expose à la mort de nombreux moustiques, comme manger de la
viande expose à la mort un animal. Il invoque deux autres raisons pour ne pas
imposer cette règle : le fait d’être végétarien lui semble une hypocrisie, dès
lors que ceux qui le sont ne se privent pas de porter des chaussures en cuir ;
il est bien pire d’être impoli et de devoir refuser le plat de viande offert
par des amis qui nous reçoivent que de consommer de la viande. Pour lui, ce qui
compte est le bon sens, c’est-à-dire de «
manger
de la viande avec du respect pour cet être qu’on a tué, en faisant des souhaits
pour lui, et en étant convivial avec les gens avec qui je
mange
[10]
».
Le végétarisme, observé par un certain nombre de pratiquants
bouddhistes, est donc loin d’être une généralité – même s’il est généralement
perçu comme une valeur positive –, pas plus qu’il n’est une exclusivité de
cette tradition. Il rappelle la culture «
écologique, végétarienne, (qui) tend à purifier le corps, à
élever l’esprit», des néo-ruraux des années 70
[11]. Il nous semble symptomatique de
l’
abaissement du seuil de sensibilité
en cours à l’échelle de la société occidentale.
Norbert Elias a rappelé dans ses ouvrages,
La civilisation des mœurs et
La dynamique de l’Occident, que les
hommes du Moyen Âge consommaient d’énormes quantités de viande, du moins dans
l’aristocratie féodale. La viande était synonyme de force, de vigueur. Les
paysans n’en mangeaient guère, pour des raisons économiques. Dans les banquets,
la bête était découpée sur la table, devant les convives. Or, nous dit Elias,
le rapprochement entre la bête vivante et la viande consommée s’est trouvé de
plus en plus atténué. Il y a eu un glissement de la préparation depuis la table
vers les cuisines : «
Avec la lente montée des
couches bourgeoises, chez lesquelles la pacification et la transformation des
contraintes étrangères en autocontraintes atteignent, grâce aux structures de
leurs fonctions sociales, un plus haut degré de perfection, le dépeçage des
animaux est relégué derrière les décors de la vie sociale
[12] ». En Chine, de longue
date, la viande devait être apportée déjà découpée, comme pour bien séparer
l’existence des animaux et la consommation de leurs viandes.
Un certain nombre d’individus, aujourd’hui, refusent,
«
pour des raisons de sensibilité rationalisée de
consommer de la viande. Mais il s’agit là d’un déplacement du seuil de la
sensibilité dépassant nettement les normes de la “société civilisée” du
XXe siècle
[13] ». Elias considère ce déplacement comme anticipant
sur le processus normal de civilisation. Pour lui, la réaction affective à
l’égard de la viande «
s’inscrit parfaitement dans
l’évolution passée». Elle participe à la pacification des mœurs, qui
passe par la maîtrise de ses émotions et l’autocontrainte.
Le processus de civilisation a, selon Elias, généré une société
de plus en plus autocontrôlée. La diffusion de l’autocontrainte s’est opérée
indépendamment de chacun mais conformément à un processus historique, non
seulement dans la société mais jusque dans les liturgies religieuses
occidentales. L’autocontrainte résulte du «
rapport entre l’étendue et la pression intérieure du réseau
d’interdépendance d’une part et l’état d’esprit de l’individu de
l’autre
[14]
». Elle s’est imposée, du fait de la division des fonctions et de la
multiplication des interdé» pendances, comme «
régulation des pulsions rendue nécessaire par la vie dans
les centres de ce réseau d’interdépendances». La fréquentation d’un
nombre accru d’individus dans un contexte d’« égalité » oblige à la maîtrise de
soi et à l’autocontrainte sans quoi les conflits seraient constants. Il y a
modification de l’habitus psychique dès lors que la contrainte n’est plus
extérieure mais intérieure.
3 De l’« économie émotionnelle »
Dans
La dynamique de
l’Occident, N. Elias consacre un chapitre au «
refoulement des passions», étape du processus de
rationalisation construisant la civilisation. L’expression qu’il utilise,
«
économie émotionnelle de l’individu»,
exprime bien l’idée d’une volonté de calcul et de maîtrise des émotions. Cette
gestion des émotions se retrouve dans le bouddhisme, même s’il convient de
relativiser l’aspect « refoulement ». D’une manière générale, la médecine
tibétaine préconise de «
ne pas réfréner trop
fortement les besoins naturels»
[15], même s’il est notamment recommandé au pratiquant
d’avoir une sexualité ordonnée. La relation conjugale est privilégiée. Selon
Lama Denis, «
il est futile de vouloir
entreprendre un travail intérieur si l’on n’est pas déjà capable, au niveau
extérieur le plus simple, d’avoir une activité relativement cohérente et
ordonnée. Le cheminement commence donc par l’apprentissage d’un comportement
réglé au niveau du corps, de la parole et de l’esprit
[16] ». Le refus de consommer
de la viande, pour reprendre notre exemple, relève de l’autocontrainte dans la
mesure où il n’est pas imposé par la loi ou par la règle sociale du moment. De
plus, ce refus participe à l’adoption d’un comportement réglé, notamment en
matière éthique. Dans ce cadre, la morale du bouddhisme, intériorisée dans
l’échange groupal, s’inscrit dans le
processus de
civilisation, comme déploiement progressif de l’autocontrainte
(processus d’intériorisation de la contrainte) et du contrôle des émotions. Le
bouddhisme approfondit le processus en l’élargissant à soi-même : se respecter,
avoir une attitude saine et digne vis-à-vis de soi. L’accent est mis sur la
continuité du travail sur soi, entre la morale quotidienne et les activités de
pratique.
Cependant, la diffusion de l’
autocontrainte, en bridant l’expression
émotionnelle, tend à augmenter les risques de déséquilibre. On sait que la
psychanalyse freudienne s’est nourrie de tels refoulements. En forme de
réponse, la liturgie tibétaine permet aux pratiquants de transgresser
l’
autocontrainte à travers des rituels
qui, bien que ne cultivant pas l’expression émotionnelle, cristallisent le
besoin de gestes sacrés. C’est ce que G. Bataille a appelé le «
déchaînement audedans
[17] ». Le bouddhisme
Vajrayana n’entend pas exacerber les passions par le rituel mais les manipuler
dans un sens éthique. Il entend manier une liturgie fortement ritualisée sans
pour autant faire de concessions quant au contenu de l’éthique. Parce que la
raison est toujours en proie aux passions, aux sentiments excessifs et aux
attachements, il incite à emprunter une autre voie que celle de la raison.
Cette voie utilise comme support le rituel et le cérémonial. L’un des effets
recherchés de la méditation réside dans la captation des émotions à des fins de
transformation. Par l’exubérance rituelle, il s’agit d’éviter la
décharge émotionnelle qui, dans le
plaisir ou l’agressivité, entraîne des situations de déséquilibre personnel et
environnemental. C’est bien le rituel qui joue à drainer les émotions, et
enseigne à la maîtrise de son corps et de son esprit. Le bouddhiste est appelé
à observer les mêmes exigences dans la vie ordinaire en général, d’où une
revalorisation des rites, notamment des « rites » de la vie quotidienne.
L’éveil spirituel, par la concentration sur la tâche et par l’«
ajournement des idées»
[18], peut être mis en parallèle de l’«
esthétique-éthique » contemporaine consistant, selon M. Maffesoli, à «
faire de sa vie une œuvre d’art» pour «
communier ensemble aux formes visibles du
divin»
[19].
En ce sens, l’esthétique participe du réenchantement d’un monde dans lequel les
significations magiques se sont perdues.
La morale du bouddhisme s’apparente à la morale puritaine
protestante telle qu’évoquée par Elias. Dans la morale puritaine, note-t-il,
l’homme «
renonce au plaisir ou au penchant du
moment en songeant au déplaisir qui l’attend si jamais il
succombe
[20] ». Le raisonnement bouddhiste part de ce calcul: il
s’agit de ne pas souffrir, en renonçant au plaisir
provisoire pour jouir du plaisir
définitif. Selon la philosophie
bouddhiste, le caractère néfaste du plaisir (provisoire s’entend) vient de ce
qu’il peut se transformer en esclavage, source de souffrance pour soi et pour
les autres. Le plaisir est à éviter parce qu’il peut être trompeur, «
frustrant et décevant» (Dagpo Rimpoché). La
morale du bouddhisme correspond aussi aux méthodes puritaines de salut décrites
par Weber, tant celle du bouddhisme primitif que celles des rationalismes
confucéen et protestant, comme «
combinaison
d’hygiène physique et psychique alliée à une régulation tout aussi méthodique
de la pensée et de l’action, aboutissant à la maîtrise volontaire la plus
parfaitement éveillée, hostile aux instincts des processus corporels et
spirituels
[21] ». Cependant, elle se distingue de la méthode
puritaine protestante parce qu’elle ne s’intéresse pas à des « fins dernières
». Ce qui lui importe, c’est l’efficacité au présent, le caractère « définitif
» du présent. L’économie émotionnelle bouddhiste est une économie de « ce qui
est », où il convient de saisir ce que M. Maffesoli a appelé l’«
opportunité de la vie courante»
[22]. La » réalisation de soi
n’est pas située dans l’action, ou le
beruf, mais «
hic
et nunc». Comme le faisait remarquer G. Bataille, le système
lamaïque «
cesse d’assujettir la vie à d’autres
fins que cette vie-même : directement et sans attendre, la vie est pour
elle-même la fin
[23] ».
La réglementation de la vie quotidienne qu’induit l’adhésion au
bouddhisme produit un autre effet, inattendu. Le protestantisme entendait
réprimer les émotions au nom de la pureté religieuse, favorisant incidemment
l’intérêt et le calcul économique rationnel, ceux-ci devenant les outils de la
connaissance des « décrets » de Dieu. Or ce qu’Elias retire de la pacification
des mœurs n’est pas éloigné de ce que nous avons pu observer de l’enseignement
bouddhiste tel qu’il est pratiqué en Occident. Nous lisons notamment :
«
Pour s’imposer, il faut cultiver d’autres
qualités que celles qui assurent la victoire dans les passes d’armes : la
réflexion, la prévision à long terme, la maîtrise de soi, la régulation
rigoureuse de son émotivité. »
[24] Dès lors que la force physique n’est plus la
meilleure façon de faire sa place dans la société, de nouvelles manières de
s’imposer apparaissent. A. Koné-El-Adji souligne une tendance forte du
bouddhisme américain au
pragmatisme,
qui, du fait de la primauté des pratiques sur les croyances, consiste, d’une
part à justifier les pratiques par leur efficacité concrète, d’autre part à les
utiliser comme moyens en vue d’une fin, par exemple celle de «
faire de meilleures affaires
[25] ». Ceci selon l’idée que
le non-désir est efficace : le meilleur moyen d’atteindre une cible, c’est de
ne pas la désirer, ainsi que l’enseigne le kyodo, le tir à l’arc zen
[26], idée que l’on retrouve
dans le tantrisme sexuel, où l’on doit s’exercer à l’indifférence.
Le rapprochement que nous avons fait entre bouddhisme et
protestantisme au sujet des émotions et des sens, nous pouvons le prolonger
pour illustrer le changement de statut du corps dans notre société, dont la
célébration ne va pas forcément contre l’autocontrainte. Il est mis en scène, de même
qu’il devient la scène de la vie, parce qu’il en est, de fait, la plus
accessible expression.
4 Le corps comme objet de salut
Le corps est au cœur de la pratique bouddhiste, parce que c’est
d’abord sur lui que l’on travaille, qu’il s’agisse de la position correcte ou
des exercices de respiration. Son instrumentalisation cultuelle n’a d’autre
objet que de faciliter la concentration de l’esprit sur le moment présent. La
revalorisation religieuse du corps dans l’Occident contemporain appelle
quelques éclaircissements quant au contexte dans lequel elle
s’effectue.
a. L’une des occurrences du bouddhisme est donc le changement
de statut du corps qui s’est opéré dans l’imaginaire de la société de
consommation. D’enveloppe de l’âme, encombrant et source de péché, le corps
s’est mué en «
objet du salut». La
«
découverte» du corps, d’abord comme
émancipation de l’homme contre Dieu, se fait aujourd’hui sous la forme d’une
resacralisation, où il y a substitution de «
l’évidence spontanée du corps» comme immanence
totale à la transcendance de l’âme. Le corps se fait véhicule en soi du salut.
J. Baudrillard montre bien comment le culte hygiénique, diététique,
thérapeutique, répond à une «
exigence
fonctionnelle de salut
[27] ». L’idée que le bouddhisme soit une voie de salut
est réfutée par ceux qui le pratiquent. Lama Puntso préfère parler de «
réalisation spirituelle ». Cependant, il s’agit d’un même processus où le
statut du corps est signifiant. Avec le bouddhisme, le corps se trouve
instrumentalisé à des fins libératrices.
b. L’exaltation du corps sain, entretenu, soigné, le souci
diététique et l’ascèse alimentaire témoignent, selon Baudrillard, d’une
«
autorépression de remplacement». Il
rappelle que les jeûnes observés par les fidèles dans nombre de religions, les
veillées d’adoration, les prosternations, la discipline ascétique, outre la
dimension spirituelle, permettent de drainer la pulsion d’agressivité
collective et participent à la régulation sociale. Les moines bouddhistes
connaissent les douleurs de la réclusion, de l’ascèse des heures de méditation
quotidienne, du jeûne, du manque de sommeil. Les pratiquants « virtuoses » qui
suivent des retraites s’infligent le même genre de traitement. L’abandon de la
foi des ancêtres et la « découverte » du corps réclamaient une autre façon de
réprimer les instincts agressifs, la génération de « 68 » «
ne supportant plus aucune norme
restrictive
[28] ». Or le bouddhisme réintroduit les répressions
rituelles et c’est parmi la génération en
rupture, de transmission spirituelle notamment,
que se recrutent ses plus fervents adeptes. Les plus enclins à l’expressivité
rituelle appartiennent souvent à cette première génération des « convertis »,
tandis que la seconde se montre plus « tempérée ».
Le bouddhisme, en fait, parvient à concilier l’entretien du
corps avec des privations plus astreignantes, alliant l’efficacité quotidienne
et la méditation sur la mort. Ses adeptes adoptent en tout cas des
comportements assez spécifiques, si l’on en croit le type de réclames des
publications et des magazines émanant de la communauté bouddhiste. Elles font
apparaître l’existence d’une industrie du bien-être destinée aux bouddhistes,
qu’il s’agisse de pratiques alimentaires, de médecines parallèles, d’arts
martiaux. Ils constituent une clientèle potentielle même si l’offre ne leur est
pas réservée.
Outre les retraites, les enseignements et les méditations,
Karma Ling, centre du
Dharma, propose
le programme «
Convergences ». Il
s’agit de stages «
issus»
de différentes traditions
spirituelles», telles que le yoga, le qi gong, le taï chi chuan,
mais aussi de «
disciplines présentes dans
l’environnement culturel et thérapeutique contemporain
[29] », comme la danse, le
théâtre, la sophrologie et autres pratiques vulgarisées depuis longtemps dans
nos sociétés, qui se trouvent réinvesties dans le cadre spirituel originel. Le
bouddhisme occidental manifeste là sa capacité à s’adapter au milieu ambiant,
c’est-à-dire à répondre à certaines attentes dans un milieu donné.
Samsâra, le magazine
de la communauté bouddhiste représentée par l’UBF
[30], axe fortement ses sujets sur la santé
– spirituelle et physiologique – et sur le bien-être du corps. Développement
personnel, sophrologie, yoga, réflexologie plantaire, cures intestinales pour
«
libérer l’esprit de ses conflits
intérieurs», sièges ergonomiques ou produits diététiques côtoient
des articles sur le bouddhisme thaïlandais ou le moyen de concilier pratique et
vie professionnelle. Éclat de la peau, minceur, bien-être, font ici écho aux
préoccupations d’hygiène et de santé du corps mais en y ajoutant la dimension
psychique et spirituelle.
Les médecines tibétaine ou chinoise sont présentées comme
complémentaires de la médecine moderne occidentale, et surtout comme prenant en
compte le «
terrain physiologique, psychologique
et spirituel
[31] ». Il n’y a pas récusation de la médecine
occidentale mais mise en exergue de ses insuffisances supposées, notamment
parce qu’elle ne prendrait pas assez en compte les incidences spirituelles –
dans la maladie comme dans la guérison –, parce qu’elle traiterait les
symptômes séparément du terrain, et les
causes indépendamment du
sens de la maladie. La médecine
tibétaine conçoit la maladie comme un déséquilibre spirituel et humoral, auquel
elle entend remédier par le yoga, la méditation, la phytothérapie,
l’acupuncture, la moxibustion. La méditation a bien là un caractère curatif,
notamment à travers les exercices de respiration. Ainsi, résume Lama Denis,
«
dans le cadre de cette interdépendance
corps-souffle-esprit, des exercices corporels et respiratoires ont une
répercussion spirituelle et, réciproquement, des exercices spirituels comme la
méditation ont un effet sur les souffles et le corps
[32] ».
Les bienfaits physiologiques de la méditation sont mis en avant
par les pratiquants, en plus de la finalité spirituelle affichée. Les pratiques
à base de jeûnes, en général lors de retraite de sept à dix jours au moins,
sont aussi présentées par les pratiquants comme bénéfiques pour le corps et
pour l’esprit. Dans les deux cas est exprimé une impression de purification, de
lavement, d’allégement. Cet effort est perçu positivement parce qu’il n’est pas
vécu comme une répression imposée par une norme. Il s’agit bien d’une norme
selon l’enseignement traditionnel tibétain mais non selon la société. Au
contraire, elle apparaît en rupture avec les valeurs hédonistes de la société
de consommation. Il s’agit pourtant bien plus de continuité que de
rupture.
Peut-être convient-il d’ajouter à notre analyse le concept de
minorité développé par G. Deleuze. Car ce que nous avons décrit concerne des
comportements minoritaires en même temps qu’un processus majoritaire à long
terme. Nous repensons à notre exemple emblématique du végétarisme, comportement
minoritaire mais anticipation sur le
processus de
civilisation selon Elias. M. Maffesoli a souligné la «
saturation
de la logique de l’identité
[33] », c’est-à-dire le refus de se laisser imposer une
identité préexistante. Mais ce refus peut être concomitant au désir de
revendiquer une identité choisie. Le concept de minorité développé par Deleuze
peut éclairer le passage d’une identité imposée (ou ressentie comme telle) à
une identité choisie (revendiquée) : «
Ce qui
définit une majorité, c’est un modèle auquel il faut être conforme (…). Tandis
qu’une minorité n’a pas de modèle, c’est un devenir, un processus. (…) Quand
une minorité se crée des modèles, c’est parce qu’elle veut devenir majoritaire,
et c’est sans doute inévitable pour sa survie ou son salut (par exemple avoir
un État, être reconnue, imposer ses droits)
[34]. »
Les pratiques sociales émergentes que nous avons évoquées sont
autant de témoignages du passage d’une identité fixée (majorité) à une identité
choisie (minorité). On ne saurait exclure cependant la transformation de la
minorité en pourvoyeuse de modèle.
»
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·
MEYER F. (Dr.), Gso-ba Rig-pa, le
système médical tibétain, CNRS, 1981.
·
TEUNDROUP Denis (Lama), Le dharma
et la vie, Dervy, 1993.
·
WEBER M., Économie et
société, Plon, 1971, rééd. Presses-pocket, tome II, coll. Agora,
1995.
·
WEIL S., Œuvres
complètes, tome I, Gallimard, 1988. Lexique
·
Dharma: enseignements
du bouddhisme.
·
Prise de refuge:
cérémonie symbolisant le souhait de pratiquer le bouddhisme en « prenant refuge
» dans le Dharma, le Bouddha et la Sangha (la communauté).
·
KTT de Paris: groupe
de pratique émanant du centre Dhagpo Kagyu Ling.
[1]
Cet article s’inscrit dans le cadre de recherches menées auprès
des pratiquants fran- çais du bouddhisme. Celles-ci ont fait l’objet d’une
thèse, soutenue en décembre 2001 à l’Université René Descartes – Paris V –
Sorbonne (« Le bouddhisme des Français. Contribution à une sociologie de la
conversion : l’exemple du bouddhisme tibétain et de la Soka Gakkaï en France
»).
[2]
S. Juan,
Sociologie des genres de
vie, PUF, 1991, p. 16.
[3]
J.-F. Bayart,
L’illusion
identitaire, Fayard, 1996, p. 186.
[4]
R. Barthes, « Iconographie de l’Abbé Pierre », in
Mythologies, Seuil, 1957, rééd. coll.
Points-essais, pp. 54-56.
[5]
La tête nue, par contraste, correspond au bouddhisme zen, et
notamment aux maîtres. * Les termes marqués d’une astérisque sont définis dans
le lexique en fin d’article.
[6]
Témoignages de pratiquants, au
KTT de Paris*.
[7]
Lama Denis Teundroup,
Le dharma
et la vie, Dervy, 1993, p. 205.
[8]
G. Durand,
Les structures
anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, 1992, p. 130.
[9]
Entretien avec Lama Puntso.
[10]
Entretien avec Lama Puntso. Comme le brahmanisme l’enseigne
dans la
Bhagavad Gîta, ce qui est
grave n’est pas de tuer (dès lors que l’on tue pour restaurer l’ordre du monde)
mais de désirer tuer.
[11]
B. Hervieu, D. Léger,
Des
communautés pour les temps difficiles, Seuil, 1983, p. 26.
[12]
N. Elias,
La dynamique de
l’Occident, Calmann-Lévy, 1975, rééd. presses-pocket, p.
272.
[13]
N. Elias,
ibid., p.
171.
[14]
N. Elias,
La dynamique de
l’Occident,
op. cit., p.
204.
[15]
Dr. F. Meyer,
Gso-ba Rig-pa, le
système médical tibétain, CNRS, 1981.
[16]
Lama Denis Teundroup,
Le dharma
et la vie,
op. cit., p.
19.
[17]
G. Bataille, « La société désarmée : le lamaïsme », in
La part maudite, Les Éditions de
Minuit, 1967, p. 146.
[18]
Cf. S. Weil,
Œuvres
complètes, tome I, Gallimard, 1988, p. 392.
[19]
M. Maffesoli,
La contemplation du
monde, Grasset, 1993, p. 213.
[20]
N. Elias,
La dynamique de
l’Occident,
op. cit., p.
238.
[21]
M. Weber,
Économie et
société, Plon, 1971, rééd. Presses-pocket, tome II, 1995, p.
305.
[22]
M. Maffesoli,
La conquête du
présent, PUF, 1979, p. 132.
[23]
G. Bataille,
op. cit.,
p. 146.
[24]
N. Elias,
La dynamique de
l’Occident, op. cit., p. 238 et 236.
[25]
A. Koné-El-Adji, « Le bouddhisme en Amérique et en France »,
Panoramiques, n°51,
1
er trimestre 2001, p. 29.
[26]
Cf. E. Herrigel,
Le zen dans
l’art chevaleresque du tir à l’arc, Dervy, 1987.
[27]
J. Baudrillard,
La société de
consommation, Denoël, 1970, rééd. Folio, p. 200, 212 et
218.
[28]
Ibid., p. 224 et
218.
[29]
Revue
Dharma, Karma
Ling.
[30]
Union Bouddhiste de France.
[31]
Lama Denis Teundroup,
Le dharma
et la vie,
op. cit., p.
229.
[33]
M. Maffesoli,
La transfiguration
du politique, 1992, p. 106.
[34]
G. Deleuze,
Pourparlers, Les Éditions de Minuit, 1990, p.
235.