2003
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Les imaginaires socioculturels de l'argent
Celso Sanchez CAPDEQUI
[1]
L’obscure énigme que recèle l’argent invite la sociologie à
explorer en profondeur une réalité sociale à la fois si ordinaire et si
extraordinaire, si collée au présent immédiat et tellement portée à le
transcender. Si quelque chose caractérise la sociologie, c’est bien précisément
de rebrousser le chemin tracé par l’action sociale, de
rappeler les oublis
[2] inhérents à des mécanismes de
reproduction sociale qui ensevelissent la créativité de l’action sous l’empire
de la répétition et de l’inertie. Ce n’est qu’ainsi que peut se comprendre le
geste mystificateur de l’homme moderne face à un élément aussi commun et usuel
que l’argent. Aux yeux de l’individu ébloui par la magie de l’argent, celui-ci
apparaît comme une divinité qui s’abstrait des relations sociales, qui vit
étrangère à toute tentative de contrôle humain et qui promet bonheur éternel et
notoriété à ceux qui sont capables de se l’approprier. La sociologie,
toutefois, ne peut s’en tenir à cette thèse si elle veut maintenir vivant son
esprit originel, marqué par les Lumières, visant à
rendre transparente une action humaine
qui, sous la poussée de la spontanéité, la pulsion et le préjugé, finit par
disparaître dans l’hypostase de son œuvre. L’idéal d’émancipation qui préside à
sa fondation l’oblige à dépoussiérer les idéaux humains et les codes culturels
pour ainsi rapprocher l’argent de la compréhension sociale. La connaissance
sociologique se propose quelque chose que défendait déjà le vieux Platon :
connaître, c’est se souvenir. Un
travail d’
anamnèse.
Or, l’outillage catégoriel de la sociologie contemporaine ne
favorise pas cette tâche d’éclaircissement, pour le moins en ce qui concerne
l’argent, précisément en raison de l’excessive dépendance que, dans ce cas, la
sociologie manifeste par rapport à la catégorisation économique. En dépit des
efforts récents d’auteurs comme CH. Deutschmann, H.CH. Binswanger, H.J.Haesler
et V. Zelizer, l’hégémonie de la perspective fonctionnaliste proposée par
Parsons et reproduite avec des nuances novatrices par Luhmann est incontestable
lorsqu’il s’agit d’entreprendre l’analyse de l’argent dans la société
contemporaine. Ceci suppose d’identifier l’argent comme un simple
moyen aseptique, anonyme,
sémiologique, qui réduit la complexité acquise par les sociétés de la modernité
tardive globalisées, dont les processus d’échange doivent faire abstraction des
grammaires locales pour assumer des symbolismes vides de sens mais
universellement partagés. Comme le suggère Parsons, l’argent, en tant que
moyen, vaut par son utilité dans la
communication sociale en désignant avec précision un objet/une valeur
économique.
Plus encore, cette catégorisation sociologique, par sa
filiation économiciste, finit par négliger l’épisode
mythico-imaginaire d’une modernité qui
fait de l’argent et de sa recherche rationnelle un principe d’organisation
sociale. Les Lumières écossaises, comme le rappelle à juste titre Albert
Hirschman, vivent la foi et l’espérance d’atteindre à la prospérité humaine à
travers la promotion universelle du marché comme mode de vie qui purifie le
comportement humain et endigue les passions destructrices. Ou, en d’autres
termes, il convient de se rappeler que la modernité s’est projetée sur une
scène sociale construite sur cette passion qui, par sa consistance et sa
durabilité, contribuait à des comportements prévisibles et médiatisés par le
calcul dépassionné comme supports d’une vie commune pacifique. La sociologie
contemporaine a oublié le fond sémantique de la modernité pour hypostasier les
gestes calculatoires d’un acteur qui prétend prévoir et contrôler et, par là,
renvoyer dans l’ombre tout débordement d’une passion qui, précisément, se
trouve à la source de son action.
Après ce préambule, il convient d’aborder la conception
méthodologique de ce travail qui prétend être une approche
interprétative de la réalité sociale
de l’argent vue comme une fenêtre ouverte aux différentes sensibilités
symboliques qui parent l’aventure humaine. L’hypothèse de départ envisage
l’argent comme un moyen/signe technique et anonyme, certes, mais qui a aussi
connu plusieurs moments symboliques au cours de la civilisation humaine. Il
s’agit de vérifier, par l’exploration de l’histoire et de la réalité la plus
immédiate, que la biographie de l’argent connaît des phases, des avatars, des
âges relevant des différentes cosmovisions culturelles apparues dans l’histoire
de l’homme. Il naît comme symbole
religieux dans les sociétés antiques, puis s’institue comme
signe technique avec la modernité
productive, lorsque les mots et les choses se séparent, et atteint enfin la
postmodernité en tant que simulacre
virtuel, dématérialisé et volatile, qui vit d’expectatives et de prévisions
économiques.
La méthodologie herméneutique offre une option épistémologique
qui rend possible la réalisation de ce travail. Creusant le sillon théorique
ouvert au mitan du siècle passé par Martin Heidegger et son disciple
H.G.Gadamer à l’occasion de ce qui a été baptisé le
tournant linguistique en philosophie,
les sciences humaines entrevoient, derrière toute compréhension sociale, une
interprétation de fond. La situation
de l’homme dans le monde se trouve médiatisée par une
délimitation imaginaire du réel.
L’assise de l’homme dans le monde est avant tout
esthétique dans la mesure où elle consiste à
colorer un fragment de la réalité auquel le collectif s’identifie
émotionnellement et à laisser le reste dans l’ombre. Par cette tâche de
sélection et de démarcation esthétique (par laquelle il est donné libre cours à
notre action) se dégage la métaphore que nous sommes et avec laquelle nous nous
confondons constitutivement. Et c’est derrière cette métaphore que nous sommes
et qui nous définit, que battent notre destin, notre sédiment, notre passé,
c’est-à-dire l’ensemble des masques et gestes dont nous nous sommes dotés pour
nous inventer en tant que culture(s), société(s) et individu(s). Il s’agit
d’
archétypes (spécialement théorisés
par C.G.Jung), ces formes universelles de la représentation créées par
l’imagination humaine tout au long de l’histoire, qui se déposent dans la
mémoire phylogénétique de l’humanité (ou Inconscient collectif), en suscitant
en permanence de multiples courants d’action possibles. Selon la formulation de
l’anthropologue français Gilbert Durand, « l’imaginaire – c’est-à-dire
l’ensemble des images et des relations d’images qui constitue le capital pensé
de l’homo sapiens – nous apparaît comme le grand dénominateur fondamental où
viennent se ranger toutes les procédures de la pensée humaine
[3] ». Le flux sémantique de ces
images est inépuisable pour toute interprétation historico-sociale qui
prétendrait à l’exhaustivité herméneutique. C’est sur ce territoire que réside
le point zéro du langage, la dimension
rétractile où les plis du langage embrasent et
éperonnent l’imagination en déployant des lignes de signification qui donnent
libre cours à l’action sans intervention de la conscience réflexive.
C’est ainsi que comprendre l’argent passe obligatoirement par
le fait de le situer dans son monde-de-la-vie, dans son
jeu de langage, autrement dit, dans le
câblage imaginaire qui
investit de sens les institutions
(économiques, politiques, religieuses, esthétiques) de chaque société.
Interpréter les trames symboliques qui sous-tendent la biographie de l’argent
suppose la mise au jour de l’expérience anthropologique qui soutient chaque
langage social, cette grammaire symbolique où se cache cet élément irréductible
et unique qu’est le sens. C’est
seulement par cet exercice de compréhension que l’argent peut être appréhendé
dans ses aspects comme sa signification, son support matériel, sa fonction, sa
légitimation, son espace de circulation, etc., et, en même temps, tel est le
seul moyen de relativiser la validité d’une thèse sociologique (l’argent comme
moyen et signe) qui, loin de clarifier la complexe réalité que l’argent
renferme, l’obscurcit et la déforme.
Ce travail aborde l’argent depuis le terreau mythique et
imaginaire sur lequel il croît et à partir duquel s’organisent le complexe
institutionnel et l’univers symbolique des sociétés. Sa perspective
herméneutique recherche l’interprétation de fond qui donne libre cours à
l’action sociale. Avant tout, une société est en effet un
évènement sémantique qui précède et
rend possible la matérialisation des faits. Il s’agit ainsi de sonder l’âme qui
donne vie à une institution, comme celle de l’argent, qui, en dépit de son
apparente impersonnalité, n’est aucunement différente de ce que, dans chaque
cas, la société et l’homme s’imaginent être. Si, comme le dit Oswald Spengler,
« toute vie économique est l’expression de la vie psychique
[4] », nous pouvons en déduire que « nous ne
pouvons saisir la signification émotionnelle de l’argent sans comprendre les
idéaux dont il surgit
[5]
».
C’est dans le temple que naît l’argent, dans le feu de la
démarche rituelle. Dans les sociétés antiques, « centrées » (selon la
terminologie habermasienne) sur le discours religieux qui unit et borne la
totalité disparate de l’expérience culturelle, l’argent surgit en tant que
symbole religieux par lequel la
société se représente les puissances qui gouvernent le monde et son propre
destin. Le premier rôle de cette représentation est joué par l’i
magination matérielle d’une société qui, en
l’absence d’une rationalité différenciée et analytique, noue, entre elle et
l’univers, « des affinités électives et des relations de convenance entièrement
particulières. D’une certaine façon, les choses et les hommes s’attirent,
s’entendent, s’harmonisent de manière naturelle
[6]. » Il s’agit de sociétés qui s’expliquent le monde à
partir de l’imagination ou, selon l’expression de Gilbert Durand, de la «
faculté du possible
[7]. »
À travers celle-ci, comme l’affirme Michel Maffesoli, « les totems individuels
et collectifs, dans leur diversité, indiquent l’étroite connexion entre le
cosmos et le microcosme. Cette classification fait des êtres et des choses un
“système solidaire” par lequel tout fait corps. C’est dans cette correspondance
analogique que se situe la fondation du social
[8]. »
La vie économique de ces sociétés
[9] est pratiquement inexistante si par
économie nous entendons une activité rationnelle différenciée et dotée d’un
symbolisme propre. Comme l’affirme Durkheim, elle dépend, à l’instar des autres
actions sociales, de l’organisation rituelle du monde. Les timides transactions
commerciales s’exercent à un niveau extrêmement rudimentaire. Dépourvues de
toute régulation, elles n’ont lieu
qu’en raison
et qu’à l’occasion des célébrations rituelles. Sans aucune autonomie
sociale, l’économie (pour l’appeler ainsi) utilise la catégorisation symbolique
issue de la religion. C’est ainsi que les premières formes de valeur sont
inséparables de la valeur sociale et sacrificielle logée dans le totem (porc,
taureau, bœuf), que les premiers agents de l’activité économique sont les
membres du clergé qui officient dans les cérémonies rituelles, que les premiers
espaces où s’échangent des objets dans une perspective commerciale sont les
temples, et que les premières formes d’argent naissent des dépouilles et du
dépeçage de l’animal sacrificiel et des instruments utilisés dans le rite comme
haches, couteaux, oboles, trépieds, ainsi convertis en moyens généralisés de
change. En outre, l’idée de richesse surgit, en elle-même, de l’abondance et de
l’exubérance de la Terre-Mère et non de la participation active de l’homme
productif à sa genèse. En ce qui concerne l’argent, nous pouvons dire avec
Bernard Laum dans son ouvrage déjà classique
Argent sacré que « le choix de l’animal
sacrificiel est le premier acte de la pensée économique
[10] ». Ou, comme le rappelle un autre
spécialiste des formes primitives de l’argent tel que Wilhelm Gerloff, « les
offrandes n’en sont pas parce qu’elles sont de l’argent, mais elles sont de
l’argent parce qu’elles sont des offrandes, ou, au moins, cette condition a
favorisé leur passage à la forme d’argent
[11] ». Ceci confirme par ailleurs les thèses de Marcel
Mauss
[12] selon
lesquelles c’est le potentiel numineux du totem, autour duquel se fondent les
énergies émotionnelles du groupe, qui le transmute en pouvoir d’achat et fait
de ses propriétaires, le clergé, le groupe social hégémonique et
privilégié.
La présence du symbole dans ces modes de vie renvoie, selon les
spécialistes les plus éminents
[13], à la
connaturalité entre le signifiant et le
signifié. Selon les termes de Gilbert Durand, « dans le symbole constitutif de
l’image il y a une homogénéité du signifiant et du signifié au sein d’un
dynamisme organisateur et, par là, l’image diffère totalement de l’arbitraire
du signe
[14] », de
sorte que, dans ces sociétés, l’argent provenant du rite sacrificiel n’est
autre que le totem qui
évoque/incarne/symbolise la figure sacrée dans
laquelle se reconnaissent leurs membres. L’homme traditionnel n’avait d’autre
moyen de représentation cosmovisionnelle que la
raison analogique
[15] par laquelle il associait les
mouvements, les formes et les sons de la vie naturelle (l’eau, l’air, la
colombe, le taureau, le porc) à diverses significations lui permettant
d’organiser son expérience. Les figures, les silhouettes et les profils de
l’infini naturel comparaissent comme les filtres et les matrices de la
représentation humaine. Les archétypicités ensevelies dans la matière
surgissent dans les formes d’un miroir d’où l’homme antique tire, par analogie
et similitude, des schémas d’identification. Les changements, les transitions,
les métamorphoses, en définitive, la
spontanéité
du monde naturel déclenchaient divers processus de symbolisation.
Selon Foucault, « la grande métaphore du livre qui s’ouvre, qui s’épelle et qui
est lu pour connaître la nature n’est que l’envers invisible d’un autre
transfert, beaucoup plus profond, qui contraint le langage à résider du côté du
monde, entre les plantes, les herbes, les pierres et les animaux
[16] ». Le langage se confond
avec la fibre matérielle du monde dont les éléments constituent « les hormones
de l’imagination
[17]
».
Avec la primauté du symbolique, il n’existe pas de séparation
entre la forme et le contenu. Les formes et les figures qui se détachent et
ressortent de l’infini naturel résonnent
sémantiquement et rendent possible la perception de l’homme. Le
symbole est un véhicule expressif qui, de par sa condition matérielle, évoque
et suggère des expériences d’ultimité
(la mort, l’au-delà, la tragédie, l’amour, la liberté, etc.) qui, comme le sait
bien Daniel Bell, sont récurrentes en
tout homme et dans toute société. Des symboles comme le serpent (l’ouroboros),
le coquillage, le taureau, la lune, l’or, la mer comparaissent comme des
archétypes que, par l’universalité de leur geste/forme/signification, chaque
modèle de société réactualise de façon différenciée, dans le cadre d’une
narration mythique où s’expriment sa vision du monde, ses idées du bien, du
mal, de la vérité, de la beauté, de la justice, etc.
La prépondérance sociale du symbolisme religieux dans ces
sociétés correspond à l’absence de rationalité technique qui tend à contrôler
et à anticiper les évènements. Leur vie tourne autour du moment rituel à
travers lequel, rappelle Mircea Eliade, la société recrée un évènement
archétypique dans une resignification morale de son expérience communautaire.
Concrètement, le fait sacrificiel suppose la réactivation du cycle naturel dont
la société se sent prolongement et partie prenante. Il s’agit d’un contexte
historique dans lequel nature et culture sont un et le même. Ainsi, l’élevage
d’animaux sacrificiels (porc, taureau, bœuf), qui surprend tant l’homme actuel,
n’est au départ tourné ni vers le rendement économique ni vers l’alimentation,
mais vers le rite religieux. C’est pourquoi « l’élevage de bétail avait surtout
son utilité dans le culte, où l’animal sacrificiel incarnait dans le sacrifice
une économie de pulsions servant de base à l’économie sociale. Là où les
animaux étaient élevés en troupeau, ils l’étaient avant tout dans un but
spécial: le sacrifice. Le concept d’alimentation et, en dernière instance, de
reproduction de la force de travail, pour employer un terme moderne, est une
rationalisation tardive du sacrifice
[18] ».
Ainsi, dans les cultures méditerranéennes naturalistes prévaut
comme motivation imaginaire la
reproduction du
cycle cosmique. Le rite sacrificiel se transforme en noyau de la
contribution sociale à la re-naissance de la Mère Nature et à la recréation de
la richesse matérielle (récoltes, bétail, etc.). Aux yeux de l’homme antique,
le cosmos ne peut renaître qu’en mourant (symboliquement). De cette façon, le
rite s’institue comme représentation liturgique de la mort qui féconde la
nature. Cette représentation consiste dans le sacrifice du totem, qui n’est
autre que le porc, pour
évoquer, suggérer et
mimétiser les rapides et fulgurantes croissances de la vie
naturelle. Selon Marija Gimbutas, « le rapide gain de poids du porc a sans
doute beaucoup impressionné les premiers agriculteurs, son élevage a dû être
comparé au maïs qui croît et mûrit, de sorte que sa graisse, apparemment, en
est arrivée à symboliser la terre elle-même et le porc s’est transformé en
animal sacré autour de 6000 A.C, au plus tard
[19] ». C’est pourquoi le porc et sa dépouille sont
devenus des formes de valeur économique que gérait le clergé dans le temple.
Leur charge de sainteté les ratifie comme formes prémonétaires d’argent que
gère l’autorité religieuse, par exemple dans le culte de Déméter en Égypte, les
Thesmophories et les mystères d’Eleusis
[20]. Par ailleurs, « les temples ont été les premières
institutions à battre monnaie de façon organisée, et ce sont eux qui ont
remplacé avec cet argent les sacrifices qui auparavant avaient lieu à
l’occasion des cérémonies funèbres
[21] ». Les premières formes monétaires de l’argent
apparaissent dans les cultures méditerranéennes où elles symbolisent la figure
de la divinité matriarcale liée au temple qui les frappe. Ainsi, par exemple,
sur les monnaies d’Eleusis le porc du culte de Déméter, sur les didrachmes
d’Erétrie (Eubée) la vache d’Héra, sur les monnaies de Crotone le trépied et le
calice du culte d’Apollon
[22]. Sans oublier que le terme de
monnaie provient du mot latin
moneta, qui à son tour s’explique par
le fait que l’atelier de frappe, dans l’ancienne Rome, jouxtait le temple, sur
le Capitole, de
Juno Moneta, déesse de
l’abondance et de la prospérité
[23]. Dès lors, « si nous voulons comprendre les origines
de l’argent et du marché, nous devons récupérer le sens des rituels sacrés qui,
à l’époque, jouaient un rôle tellement crucial dans la création de la
prospérité
[24]
».
Avec l’époque homérique, le rite sacrificiel acquiert un
nouveau visage. Il s’agit en effet d’une période historique au cours de
laquelle, comme le rappelle Werner Jaeger
[25], l’imaginaire social se constitue autour de valeurs
relatives au dépassement humain face aux adversités du travail et de la guerre.
Ces « hommes d’action
[26] » qui naissent, adossés à un niveau technique
extrêmement rudimentaire, veulent commencer à maîtriser leur destin et dominer
leur environnement naturel. Des valeurs comme le travail, l’ascétisme, le
sacrifice, l’application au travail, l’effort titanesque, l’opiniâtreté, la
vaillance, le courage colorent le nouveau décor social. Le totem acquiert alors
un profil plus patriarcal et rationnel. Concrètement, le bœuf
[27] devient l’animal qui
symbolise ces valeurs, dans un rite où il est sacrifié en l’honneur de dieux
dont la société sollicite, en échange, les faveurs pour le succès de ses
guerres. Hésiode dit des bœufs qu’ils sont « les meilleurs pour
travailler
[28] ». De
cette façon, le bœuf est revêtu d’une valeur sacrée qui le transforme en animal
sacrificiel
[29] et, en
dernière instance, en forme prémonétaire d’argent. Ainsi, par exemple, dans
l’
Iliade apparaissent des témoignages
sur l’échange par Glaucos de ses armes avec Diomède, « celles d’or pour celles
de bronze, celles estimées en cent bœufs pour celles estimées en neuf
[30] ».
Pour terminer, dans la Grèce classique, en dépit de l’apogée
d’une rationalité identitaire qui tend vers l’Être comme fondement solide et
stable de la réalité mutable, les images mythiques d’un passé encore récent et
vivace restent présentes. L’imaginaire culturel de la Grèce classique renvoie à
un tissu symbolique qui met l’accent sur la constance et la permanence de
l’Être des choses. L’(mythe de l’) Être dote d’
affinité élective toutes ses institutions.
Ainsi, de la même façon que la vie commune dans la cité rationnellement régulée
couronne, selon Aristote, l’être/l’identité de l’homme, dans l’or qui contient
le tout naturel sublimé et purifié, se réalise l’être/l’identité de la richesse
matérielle. Dans une culture qui désapprouve l’activité rationnellement
productive à laquelle doit se livrer un citoyen pour pouvoir subsister, puisque
ce qui définit l’homme libre est son autosuffisance économique et, en dernière
instance, son indépendance par rapport aux autres, l’
or, sous l’influence d’un passé mythique et
symbolique encore vivant,
évoque, suggère et
rappelle à l’homme de ce temps la cristallisation et la
stabilisation du devenir naturel. En lui semble conclure et s’achever
définitivement le cycle du
développement naturel après une phase initiale de bassesse, celle des impuretés
souterraines. Voici la nature épurée, portée à son apothéose d’éclat et de
splendeur. C’est en lui que se concentre la richesse de la nature, la matière
ayant
suspendu son cours en se
raffinant jusqu’au sublime, dans une émulation du soleil clairvoyant, lumineux
et revivifiant. Tel est l’être/identité de la nature. Il correspond à « une
attitude de contemplation monarchique
[31] » dans laquelle la nature sublime ses
impuretés par l’aboutissement de sa démarche de croissance, ennoblissement et
spiritualisation. Cette vision de l’or rejoint celle de Zeus, celle du soleil,
celle du Père, celle de l’Être dans lesquelles prévaut le geste ascendant et
dominateur de l’identité. L’or devient le support matériel de la monnaie que
frappe une forme encore naissante d’État en tant qu’autorité politique par le
fait que, la croissance naturelle s’épuisant en lui, il ouvre la voie au
même, à l’égal, au stable. Il sert de
monnaie parce qu’il symbolise la
stabilité de l’Être, dont découlent les
proportions et les équivalences économiques, le chiffre et le nombre qui
s’adossent à une quantité de matière aurifère toujours
identique et inéquivoque. En d’autres
termes, il facilite le langage de l’identité et de l’équivalence dans
l’activité commerciale que par ailleurs il régule et organise comme il se doit
dans un cadre urbain étranger à l’indétermination de la relation sociale. L’or
restera le symbole de la richesse (économique) jusqu’à la fin du MoyenÂge. Sa
rareté matérielle, toutefois, ainsi que la cupidité humaine avide de s’emparer
de cette source de dignité et de pouvoir, font que, dans une économie de
subsistance fondée sur le troc, sa présence est inexistante. Avec l’avènement
de la modernité, l’or se retire définitivement du trafic économique et laisse
le champ libre à son
représentant, la
monnaie, maintenant dépourvue de valeur matérielle et revêtue de valeur
nominale.
Bien souvent, les analyses sociales qui se penchent sur les
vicissitudes de la société moderne mettent l’accent sur la dimension
rationalisante et instrumentale sur laquelle échoppe son projet émancipateur de
départ. Des expressions comme le désenchantement
du monde (Weber), la tragédie de la
culture (Simmel), le monde
administré (Adorno) sont courantes et se réfèrent toutes à une sorte
d’indépendantisation et d’autonomisation de ce qui est produit par l’homme, un
produit qui, en fin de compte, finit par le dominer et rythmer son
comportement. Le créateur ne se reconnaît pas dans une création qui échappe à
ses mains selon une cadence imprévisible. La scission entre le sujet et
l’objet, comme Simmel le savait bien, semble irréparable et, plus
qu’autoexpression, ce qui reste est angoisse, confusion et incertitude. En
dernière instance, la modernité semble être une créature née déjà paralysée,
entravée par la réglementation bureaucratique et commerciale, une créature qui
en définitive débarque incrédule dans ce monde, sans foi aucune pour la
porter.
Mais il suffit de fouiller l’âme d’une société moderne
vaniteusement pleine de son penchant sécularisateur pour retrouver la fibre
mythique qui a stimulé ses actes. Personne peut-être comme Albert
Hirschman
[32] n’a
réussi à transmettre la foi qui a nourri les premiers instants d’une société
qui
a cru au mythe du
commerce/marché en tant que mécanisme
social pouvant pacifier les conduites humaines. Les Lumières écossaises ont
incarné ce geste mercantiliste dans lequel l’homme européen de la modernité
naissante a cru voir l’augure de la prospérité humaine et de la paix entre les
différentes cultures du monde. Après la
mort de
Dieu dont parle Nietzsche, la modernité propose une nouvelle icône,
l’homme, et un nouveau théâtre d’interaction sociale, le marché. Son récit
symbolique agglutinant
sacralise
l’idée de prospérité du genre humain dérivée de la
sympathie
[33] inhérente à une passion économique qui,
selon Adam Smith, transforme les relations de marché en principe catalyseur du
lien social à l’échelle universelle. Concrètement, la modernité est conçue
comme une « société civile commerciale
[34] » au sein de laquelle les rencontres sociales
s’orientent vers un échange de marchandises au travers duquel les individus,
depuis la liberté la plus absolue, sans aucune autorité extérieure à leur
conscience (Église, État, etc.), trouvent une issue à leurs intérêts
économiques tandis que, collatéralement, l’ordre social se renforce. L’arôme
productiviste et marchand va imprégner une façon d’être et de faire fondée sur
la conviction que « l’action économique est en elle-même tournée vers le bien
et qu’elle possède un caractère moral qui lui est propre
[35] ». Dès lors, le marché apparaît comme
une « religion civile
[36] » au sein de laquelle le public et le privé
s’accordent au hasard. Walter Benjamin a déjà fait état de l’existence d’une
pulsion religieuse qui sous-tend le mode de vie capitaliste en ce sens que « le
capitalisme sert essentiellement à l’apaisement des mêmes soucis, supplices et
inquiétudes auxquels les dénommées religions apportaient anciennement une
réponse
[37] ». Dans
son analyse de ce modèle laïc de religion qui promeut l’existence d’un univers
social plein de richesse économique et libre de contradictions entre les
hommes, Benjamin va au-delà des thèses de Weber. Il ne se borne pas à
expliciter les
conditions religieuses
qui rendent possible le capitalisme, sinon qu’il voit en lui une
religion en soulignant la présence
d’un idéal
transcendant qui permet de
penser l’homme dans un
éden sur terre
comblé de bonheur, prospérité et paix pour tous.
De fait, il convient de ne pas oublier que, parmi les passions
indomptables qui traversent l’existence humaine, l’économie tend à renforcer la
prévisibilité
[38] de la conduite individuelle dans la
mesure où il s’agit de la passion la moins hasardeuse, la plus consistante.
C’est pourquoi l’
amour de l’argent que
professe l’homme moderne, au détriment d’autres passions, nourrit la stabilité
d’un ordre collectif selon lequel les agissements des individus sont
prévisibles, constants et transparents. L’obtention du profit économique est
affaire de
temps, autrement dit, elle
exige constance et engagement, méthode et plan. Elle ignore ainsi
l’improvisation, la surprise et la soudaineté. En ce sens, la présence de la
sympathie dans la passion économique
finit par générer des modèles d’interactions entre les agents qui se
re-connaissent dans leur passion partagée, durable et constante et qui se
servent d’elle pour obtenir une connaissance mutuelle ainsi que pour nouer des
réseaux de solidarité, coopération et confiance. En conséquence, « il existe un
avantage pour les autres dans cette poursuite individuelle de l’intérêt,
puisque leurs agissements deviennent ainsi transparents et prévisibles, presque
autant que ceux d’une personne entièrement vertueuse
[39] ».
L’émergence de l’autoconscience de l’homme comme artisan de son
destin coïncide avec la conscience (manifeste ou latente) du transitoire de ses
constructions institutionnelles. La nostalgie d’une consistance dont le monde
et la société commencent à manquer après le délabrement des sociétés
traditionnelles est compensée par la projection sur un avenir que l’on prétend
contrôler et prédire. Ce pari sur l’anticipation des évènements, qui
dépouillerait le temps de ses surprises et désordres, n’est possible que par la
manipulation de moyens et d’instruments techniques (science, argent, État) qui
stabilisent et uniformisent le cours des choses en rendant prévisible ce qui va
se passer. Il s’agit, sans aucun doute, de la lutte contre le temps incarnée
par le mythe de Faust. Le projet moderne nie tout type de prépondérance à la
rationalité matérielle, autrement dit,
à l’affect, la passion, l’imaginaire, le désir, sources inépuisables
d’
altérité qui fomentent
l’autoexpression individuelle comme nécessité humaine, une autoexpression qui
finit toujours par déborder les implacables et impersonnels schémas sociaux de
contrôle et de classification. La victoire de la civilisation sur la sinistre
nature est la foi dans la modernité. Il n’y a pas d’espace pour les
accidents, c’est-à-dire pour le
hasard, la contingence et l’ambivalence dans un monde soigneusement ordonné.
Une fois vaincue toute forme de spontanéité naturelle et sociale, «
l’arithmétique devient la réalité ultime du système
[40] » et la pensée humaine est réduite à
une simple opérationnalité mathématique
[41]. Dans cet espace homogène et sans nuances « rien ne
s’entend hormis le résidu violent des chiffres, la tragédie des additions et
des soustractions
[42]
». Un nouveau symbolisme va unir les hommes et les cultures au-delà de leurs
différences. Le cosmopolitisme commercial présuppose, comme Marx le savait
bien, que « la marchandise est au-dessus de toutes les barrières religieuses,
politiques, nationales et linguistiques. Sa langue générale est le prix et sa
communauté est l’argent
[43] ». Lorsque le monde est homogénéisé par la valeur
économique, l’homme a besoin de l’argent comme « moyen d’orientation de
l’action
[44] ». Non,
en vain, il est le « moyen par excellence »
[45] À travers lui, la réalité devient transparente,
lisible, prévisible.
Avec l’avènement de la modernité, l’homme interrompt la forme
symbolique de la connaissance. Il la remplace par la
représentation précise de tout ce qui
advient dans le monde extérieur à partir de la construction de
signes (concepts, formules
scientifiques, formes monétaires) que, sans connaturalité entre le signifiant
et le signifié, la pensée fait correspondre à quelque chose qui se trouve entre
les faits du monde. Son objectif est d’offrir une peinture exacte de ce qui
entoure l’homme à un moment donné. Chaque signe est marié
arbitrairement et unilatéralement à un
élément du monde de façon à ce que l’ordre naturel puisse se refléter
correctement dans la pensée. Étrangère aux formes qui se dessinaient dans la
matière et dont, par similitude, l’homme traditionnel tirait sa motivation pour
la représentation et l’action, la pensée calculatrice organise le monde. Pour
ce faire, elle se dote de signes, autrement dit de moyens techniques et
d’instruments qui lui permettent de nouer avec succès des contacts efficaces
avec la spontanéité de l’environnement. L’obsession de l’homme moderne est
l’ordre. C’est dans ce bouillon de culture que mûrit l’hégémonie des moyens
(comme l’argent). Ce n’est qu’en s’appuyant sur lui qu’ils ont pu acquérir le
rôle prépondérant qui est le leur depuis ces deux derniers siècles. Le
discrédit de la matière, la prétention dominatrice de l’homme moderne,
l’expression sémiologique de la réalité, tout contribue à la naissance du geste
rationalisateur d’une culture qui, en se basant sur des langages techniques
dotés de précision et d’univocité sémantique, prétend organiser l’expérience et
atteindre le futur avant que celui-ci ne se produise. Ce n’est plus la
ressemblance qui unit les mots et les choses mais, en correspondance avec
l’esprit productiviste de l’époque, l’
utilité, de sorte que, par exemple, le support
aurifère des monnaies que frappent les États modernes
ne signifie plus rien. Il ne sert plus
qu’utilitairement, en raison de sa
divisibilité, de sa durabilité, de sa transportabilité, etc. pour faire
fonction de support matériel des monnaies à cours légal qui portent le coin de
l’État. Sa valeur ne découle plus de son évocation de la stabilité sacrée de
l’Être, comme en Grèce, mais de son utilité. Plus encore, le processus de
désymbolisation progressive de l’or s’accentue dès l’instant où les États ne
s’en servent plus pour leur monnaie et le remplacent par d’autres métaux (moins
précieux) comme le cuivre, et plus tard, par le papier monnaie et le plastique.
Ces supports matériels de l’argent
représentent l’or dans la mesure où, justement,
ils abondent, ne signifient rien, sont plus utiles à la manipulation et au
transport de l’argent et, en définitive, facilitent la réalisation des
opérations économiques à l’échelle du monde. Le désenchantement du monde
naturel explique le fait que, dans l’économie moderne, « aucun objet n’est en
soi de l’argent
[46] ».
Sa condition de simple moyen sémiologique ouvre l’éventail de possibilités à un
nombre incalculable d’objets qui, de par leur utilité, peuvent faire fonction
d’argent indépendamment de leur signification.
L’argent monétaire vient répondre au besoin de faciliter au
maximum la réalisation d’interactions économiques dans le monde entier. Son
hégémonie naît d’un terreau culturel qui, selon Simmel, privilégie une
intellectualisation de la vie moderne par laquelle les concepts et les signes
techniques gouvernent un mode d’action décoloré, prévisible et calculateur.
C’est un moyen fonctionnel qui habilite des structures de compréhension
quantitative éliminant les imprécisions et les équivoques afférents à tout
langage humain. Orpheline de la sécurité d’antan, cette époque identifie la
pensée (calculatrice) à la réalité, de sorte que celle-ci semble déployer en
l’imitant la séquence ordonnée et prévisible du calcul économique d’après les
instances monétaires. Dans la modernité, sa présence présuppose un (modèle d’)
homme passionné par la richesse économique et nécessiteux d’un axe fonctionnel
qui facilite son orientation dans le temps sous la forme du plan et de la
prévoyance. En ce sens, il désire ardemment la simplicité dans ses
interactions, un phénomène qui ne se produisait pas dans les sociétés
traditionnelles puisque avec les formes prémonétaires d’argent comme le porc,
le coquillage, le sel, le bœuf, etc., les équivalences étaient impossibles. En
effet, lorsque quelqu’un « désirait acheter du sel, par exemple, tout en ne
disposant que de bétail à échanger, il devait acheter du sel pour la valeur de
tout un bœuf ou de tout un mouton à la fois. Ce n’est qu’exceptionnellement
qu’il pouvait acheter une quantité moindre, car ce qu’il allait donner en
échange ne pouvait que rarement être divisé sans perte ; et s’il souhaitait
acheter une quantité supérieure, il se voyait forcé, pour les même raisons, à
acheter le double ou le triple de cette quantité, autrement dit, la valeur de
deux autres bœufs, de deux ou trois moutons
[47] ».
Les formes monétaires d’argent basées sur le cuivre ou le
papier monnaie (et notamment ce dernier) surprennent par leur apparition dans
une société, nouvellement moderne, qui n’arrive à percevoir dans ces formes
aucun symbole de richesse. Bien au contraire, elles sont dépourvues d’aura, de
numen, de valeur intrinsèque. Comme l’affirme Marc Shell dans son étude
Argent, langage et société, la
modernité se voit ici confrontée au problème de la crédibilité des nouveaux
symboles économiques désactivés sémantiquement. Ce qui est en jeu, c’est le
problème de la
symbolisation en
général à partir du moment où « le papier monnaie manque d’une
relation nécessaire avec son référent
[48] ».
Le moyen argent se détache pleinement à l’aurore de la
modernité. Aux yeux du nouveau (modèle d’) homme émancipé, son concours
contribue à la domestication définitive de l’irrationalité et au triomphe de la
civilisation. En conséquence, « l’argent n’est pas seulement la préfiguration
du mal – comme le conçoit encore la tradition chrétienne – mais aussi un
mal nécessaire, un réceptacle qui
canalise les
passions destructrices
des relations humaines
[49] ». C’est en lui que se cristallisent nombre
d’espérances d’une société qui semble s’éloigner de la barbarie d’antan à
partir d’un concept de marché universel qui force les individus et les cultures
à interagir en sublimant passions et émotions. De fait, la compétitivité, qui
apparaît spécialement accentuée dans l’économie moderne, serait, selon
T.Veblen, une version canalisée et émotionnelle des luttes et des combats
cruels et acharnés qui étaient monnaie courante à des époques antérieures de
l’histoire.
Mais, comme le rappelle opportunément Hans Joas
[50], l’idéal d’une société
civilisée et pacifiée ne s’est pas réalisé. Ce rêve, loin de favoriser
l’harmonie entre les individus et les cultures, l’a affaiblie dans la mesure où
l’ambition humaine qui se cache dans l’argent ne connaît pas de bornes. À ce
sujet, il convient de ne pas oublier la symbolique
diabolique de l’argent dont parle
Luhmann
[51]. Non, en
vain, sa présence, comme celle du démon, tend à convulsionner l’ordre établi, à
générer de l’inquiétude, à opposer les agents sociaux, à provoquer des conflits
interculturels ainsi que, en général, l’inégalité et le déséquilibre au sein
des sociétés humaines. Comme l’affirme Luhmann, jusqu’à l’avènement de la
modernité, la cosmologie religieuse hégémonique dans les sociétés
traditionnelles associait Dieu à la disposition à rassembler les éléments du
monde sous l’idée d’unité, de l’Un. C’est en lui que vivaient ensemble la
Vérité, le Bien et la Beauté. Par ailleurs, le démon avait pour « fonction
d’introduire la différence morale dans le monde
[52] ». Si le Tout-puissant représente
l’unité, dans cette cosmologie religieuse, le démon symbolise la différence, la
force maléfique qui sépare ce qui est rassemblé en Dieu. Ainsi, Méphistophélès
s’autodéfinit dans le
Faust de Goethe
comme « l’esprit qui nie
[53] » et quelque chose de cet esprit méphistophélique
survit dans l’argent moderne. Dans leurs achats et leurs ventes, les acteurs
suspendent leurs relations et d’autres aspects faisant partie de leur existence
intégrale en l’appauvrissant. L’argent dés-intègre parce qu’il réduit
l’individu à une simple rationalité calculatoire qui le déconnecte de lui-même,
des autres, de la nature et d’autres symbolismes inhérents à la condition
humaine (comme ceux relatifs à l’expérience esthétique, religieuse, politique,
etc.). Ce que le symbolisme de Dieu
unit (Bien, Beauté, Vérité), la diabolique de
l’argent
le sépare dans une modernité
qui se bâtit à partir de la différentiation fonctionnelle.
Si quelque chose caractérise la postmodernité, c’est bien le
geste de l’homme esthétique, tel que l’ont anticipé des auteurs comme
Baudelaire, Simmel et Benjamin, qui s’abandonne sans vergogne au jeu de
fantasmagories et de songes qui émane de la marchandise. Sa circonstance
sociale est celle de la consommation massive. Celle-ci, convertie en un nouveau
théâtre de songerie, s’impose comme le geste qui définit une société
qu’enchante la forme, mais avec la particularité que dans cet enchantement les
formes et les signes cessent de re-présenter quelque chose qui leur est
extérieur, comme c’était le cas avec la modernité. La consommation, en effet,
consiste en une
consommation de signes
qui ne se réfèrent plus à rien de solide, mais plutôt aux processus changeants
des identifications/différentiations sociales. Il s’agit de
simulacres qui, plus que signifier,
discriminent des styles de vie, qui naissent pour être consommés dans le jeu de
l’identification sociale et qui jouissent d’une durée de vie extrêmement brève,
comme tout ce qui est propre au monde de l’industrie culturelle. Ils
correspondent bien au caractère
liquide qui définit la sensibilité de cette
période historicosociale où triomphent les valeurs de fragilité, précarité,
volatilité et, jusqu’à nouvel ordre, la nouveauté permanente, la surcharge
propagandistique, le design, l’esthétique et les identités comme projets à
reconstruire en permanence. La consommation s’affiche comme le trait saillant
d’un modèle de société dans lequel les individus, au lieu de produire de façon
prométhéenne pour satisfaire leurs besoins matériels, donnent libre cours à
leur potentiel onirique pour s’autoexprimer de multiples façons, toutes
transitoires, fugaces et réversibles. Il s’agit sans aucun doute d’une société
dans laquelle, comme l’affirme Michel Maffesoli, l’esthétique remplace
l’éthique comme élément d’identification sociale dans la mesure où les
individus font usage des « jouissances du présent en menant une vie audacieuse,
intrépide, une vie traversée par la fraîcheur de l’instant en ce que ce dernier
a de provisoire, de précaire et donc d’intense
[54] ».
Ce qui définit la postmodernité, c’est, précisément, la
coexistence d’identités et de modes de vie (« heavy », « punk », « surfer », «
écolo ») qui, tout en mettant en scène des relations de classe, genre, âge ou
ethnie, participent d’un attribut commun : elles réussissent à se différencier
et à être identifiables par le foisonnement de simulacres distinctifs qui
émanent à un rythme vertigineux de l’industrie de consommation. Celle-ci
produit des différences groupales et, en dernière instance, des schémas
d’identification. Un mouvement qui correspond à une nouvelle phase du
capitalisme dans laquelle celui-ci abandonne la standardisation promue par la
production en série pour fomenter une consommation personnalisée, à la carte et
plus portée vers l’authenticité
[55]. Une fois dépassés les temps des symboles chargés de
transcendance et de signes techniques correspondant unilatéralement à un
phénomène du monde extérieur, il reste les
simulacres dont le potentiel sémantique émane de
la simple opposition entre eux au sein du code social. En référence à la
sensibilité postmoderne, il est possible de parler d’« identités versatiles qui
dépendent du renouvellement des fétiches et des simulacres
[56] ».
Dans cette atmosphère de consommation massive, envahie par la
nouveauté et par l’urgence de l’individu à se forger une identité en permanente
reconstruction, l’argent lutte pour survivre et s’adapter aux nouveaux temps.
La crise de la modernité suppose la crise de la représentation et des
représentants comme l’or (l’homme
producteur, les besoins humains, l’évolution historique), et l’argent, pour
survivre, doit modifier son orientation, sa disposition matérielle et ses
domaines de circulation. Pour ce faire, il doit se penser comme une fin en elle-même et pour
elle-même, en quelque sorte, il doit se réinventer à une époque de l’histoire qui
voit l’autoexpression remplacer le contrôle, la dépense l’épargne et le glamour
l’austérité. L’effondrement du solide et l’émergence du liquide l’obligent à
autoréfléchir sur sa survie et sur son
adaptation à ce nouveau milieu social. La disparition de son support matériel
annonce quelque chose de plus : la dé-nationalisation d’un argent numérisé qui
ne dispose plus de corps physique sur lequel asseoir les identités
politiques.
C’est sur cet horizon culturel que s’élève la notion du
dynamisme perpétuel et infatigable de l’argent. Sa survie passe par la
circulation, le flux et le trafic sans fin. Sa stagnation est sa mort. En ce
sens, son expérience actuelle est en prise avec l’imaginaire postmoderne qui,
dans le monde du rêve et de la fantasmagorie qu’il a libéré, privilégie des
notions comme la surprise, la nouveauté, l’enchantement, l’ensorcellement, le
fétichisme, l’impact, etc. Étranger aux idées d’utilité et de besoin, sa
circulation s’alimente de la nourriture symbolique qui rend possible et
naturalise le paiement/la dépense compulsive. Il circule en alimentant la
nouveauté, en stimulant l’attention de l’individu et, en dernière instance, en
facilitant les paiements. Le vieillissement rapide des marchandises et la
célérité avec laquelle elles sont remplacées par d’autres ne sont possibles que
parce que la capacité de dépense et de circulation monétaire est facilitée de
l’intérieur même du système économique. Ce dernier ne faiblit pas dans sa
volonté d’injecter des sommes et des sommes d’argent destinées à favoriser la
consommation, sous forme de prêts/crédits (publics et privés). Non, en vain,
l’argent ne peut circuler qu’avec des paiements, il ne peut se reproduire qu’en
dépensant.
Comme l’analyse Luhmann
[57] (depuis la théorie des systèmes), l’argent, qui
commence par être le moyen symbolique du système économique moderne, devient
une
fin en elle-même et pour elle-même
; et pour survivre, autrement dit, pour circuler, il promeut le
paiement/la dépense à partir de sa capacité autopoïétique et
autorréférentielle. Concrètement, l’argent crée un sous-système à l’intérieur
du système économique sous forme de marché financier (public et privé) grâce
auquel l’argent achète /vend de l’argent et, par là, restitue et relance la
capacité de paiement/dépense lorsque celle-ci ne résulte pas en elle-même de la
propre circulation économique.
Sur cette scène sociale, l’argent vit une expérience inédite.
Si, à l’origine, il était lié au symbolisme de l’abondance de vie, puis, avec la modernité, au
mythe de l’abondance économique de
l’individu (et de la société), avec la postmodernité, sa circulation relève de
l’abondance de soi. En d’autres
termes, c’est l’argent lui-même qui veut abonder. Face à l’argent de l’abondance (cosmique ou économique de
l’individu/société), la société postmoderne intronise l’abondance de l’argent, son flux et sa
circulation permanente, une idée qui convient bien à une
culture du spectacle qui ne peut
qu’innover et surprendre en permanence, maintenant que l’argent, allégé en
poids et en matière, s’offre et se propose comme à aucune autre période de
l’histoire. Voilà qui met fin aux soupçons relatifs à la duplicité morale de
l’argent. Celui-ci n’a plus rien à cacher : devenu sa propre fin, il fonctionne
découplé de ses environnements éthiques, religieux, politiques et
environnementaux. Axé sur sa propre circulation, mû par une a-moralité absolue,
il est aveugle aux effets que ses décisions peuvent entraîner sur
l’environnement économique de la société.
Comme le rappelle justement Simmel, la circulation permanente
d’argent et la prolifération concomitante de transactions économiques aux
quatre coins du monde ne sont possibles qu’à une condition : sa
dématérialisation, d’abord comme
papier/plastique puis, actuellement, comme entité numérisée. Son omniprésence
n’est permise que par un changement de forme et de scène, c’est-à-dire par sa
conversion en un
bit circulant à la
vitesse de la lumière au sein du nouvel
espace de
flux pour rendre possibles des opérations économiques qui
transcendent les frontières spatiotemporelles. Avec l’argent numérique, « nous
passons à la circulation pure, qui non seulement est dépourvue de référent
réel, mais aussi hygiéniquement plus pure, libre de tout germe
[58] ». De fait, « les
bits sont pur argent
[59] ». Cette nouvelle forme
d’expression de l’argent est congruente à une culture audiovisuelle qui
commence à enterrer dans la mémoire humaine la culture écrite qui prenait en
charge l’argent monétarisé et le papier-monnaie. Sous cet habillage inédit de
l’argent, se consomme quelque chose qui commençait à se manifester lors des
périodes historico-sociales précédentes : « L’histoire de la monétarisation est
l’histoire des tentatives de faire disparaître l’argent matériel
[60]. »
Dans ce nouveau décor virtuel, l’argent est une fiction, un
simulacre, pure information. Comme le dit Castells, une simple
expectative. En définitive,
rien, mais un rien comme
façon d’être, pour
ne pas cesser d’être. Plus encore,
pour ne pas cesser d’être /exister partout sur la planète
en temps réel. Dépouillé de corps et
de matière transitoire par l’espace virtuel à la vitesse de la lumière. Non, en
vain, dans la société postmoderne « la catégorie économique de la valeur est
absorbée par la valeur de l’i
nformation
[61] » dans la mesure où la rentabilité des actions
économiques va dépendre de la capacité des agents à générer, traiter et
appliquer avec efficacité cette information. Si, dans les sociétés modernes,
l’argent se trouvait à la disposition de l’individu pour favoriser sa
prospérité, dans la postmodernité,
tout est à sa
disposition. Tout est disposé pour que sa circulation ne coagule et
ne cristallise pas, afin que, en réalité,
rien ne
se passe dans une enceinte sociale qui laisse le champ libre à
l’échange de simulacres dépourvus de sens et de valeur au-delà du simple
échange. De fait, comme le dit Luhmann, nous payons pour continuer à payer,
pour que ne s’interrompe pas la circulation de l’argent. Celui-ci, libéré des
tutelles religieuses (Église) et politiques (État), introduit un rythme
affolant dans une vie sociale qui fête la mutation des choses, relations,
valeurs et identités pour la mutation en elle-même.
Dans l’économie globalisée, la valeur s’est dématérialisée et a
perdu tout référent réel. Il existe toutefois un nouveau critère in-solite
(in-solide) en vertu duquel il se crée : celui de la
vitesse de la transaction. Si, comme
tout dans cet espace de flux, l’argent est information, la valeur économique va
dépendre de la capacité de l’acteur à la gérer et à la diriger correctement
selon les prévisions (basées sur des rumeurs, les nouvelles, les manipulations
financières, des déclarations destinées à la création d’image, etc.), mais
surtout, à se décider plus rapidement que les autres à prendre la direction
appropriée. Le gain ou la perte passe par une prise de décision qui anticipe
celle des autres, en fonction de prévisions et d’attentes autour de valeurs
économiques. Tout est question d’atteindre avant les autres l’avenir. La
valeur, en effet, n’est pas du temps (de travail) accumulé, mais du
temps futurisé, fait de
réactions et d’anticipations sur les
décisions des acteurs. Par exemple, sur le marché des devises qui a connu un
volume d’échange moyen en 1998 de 113 billions de dollars par jour
[62], des acteurs comme les
banques d’investissement, les fonds de pension, les multinationales et autres
gagnent ou perdent en fonction de « la vitesse de la transaction, parfois
préprogrammée de façon automatique sur l’ordinateur pour la prise pratiquement
immédiate de décisions
[63] ». Dans ce contexte, la valeur habite le futur, le
temps futur dans les transactions présentes, comme tel est le cas des futurs,
des options et autres marchés dérivés. Ces nouveaux produits financiers ont
accru la masse de capital face aux dépôts et aux actifs bancaires, de sorte
qu’il est possible d’affirmer que « le temps crée de l’argent, puisque tout le
monde parie avec de l’argent futur prévu dans les projections
informatives
[64]
».
Dans cette nouvelle circonstance temporelle, on parle de la
mort de l’argent
[65] parce que sa présence physique dans
l’interaction sociale appartient au passé. Nos opérations économiques se font
sans autre interlocuteur que le distributeur automatique ou l’ordinateur
personnel. L’argent s’est
transsubstantié. Ce n’est plus une chose, un
objet que l’on peut cacher sous le matelas ou entre les pages d’un livre. C’est
un
système. Intégré dans un réseau
virtuel, il a adopté une forme électronique, c’est-à-dire qu’« il est parvenu à
n’être qu’une conjonction de uns et de zéros, les unités fondamentales de la
computation
[66] ».
Doué d’ubiquité et sans occuper d’espace physique, il ressemble au « réseau de
neurones du cerveau. Des millions de terminaux précis, d’un genre ou d’un
autre, se combinent dans une danse électronique syncopée et donnent au marché
un rythme en dents de scie qui n’est pas très différent des pulsations
cérébrales
[67]
».
L’argent a traversé au cours de son long périple historique
divers moments qui ont fait de lui une institution qui, sans une conscience
rationnelle différenciée, est née comme un enfant non désiré du rite
sacrificiel. Puis, il s’est converti dans la grande espérance de l’homme
moderne qui a déposé sur ses épaules la prospérité individuelle et sociale. De
nos jours, il agit poussé par la nécessité de garantir sa survie, face à une
complexité qu’il s’est efforcé de combattre et qui, aujourd’hui, rend difficile
son existence. Ses différents visages (symbole, signe et simulacre) ne sont
compréhensibles qu’à partir d’un concept apparemment bien éloigné de l’argent,
la rationalité matérielle, substantiée
par les différents imaginaires socio-culturels, qui en ont fait un élément
pluriel, divers et humain, trop
humain.
[1]
Université Publique de Navarre (Département de
Sociologie).
[2]
Cf. l’œuvre de T.W. Adorno, M. Horkheimer,
Dialéctica de la ilustration, Madrid,
Trotta, 1994, p. 275.
[3]
Durand, G.,
Las estructuras
antropológicas de lo imaginario, Madrid, Taurus, 1981, p.
11.
[4]
Spengler, O.,
La decadencia de
Occidente, Barcelone, Planeta-Agostini, 1993, p. 547.
[5]
Desmonde, W.H.,
Magic, Myth and
Money, New York, The Free Press of Glencoe, 1962.
[6]
Durkheim, E.,
Las formas
elementales de la vida religiosa, Madrid, Akal, 1992, p.
139.
[7]
Durand, G.,
op. cit.,
1981, p. 18.
[8]
Maffesoli, M.,
De la
orgía. Una
aproximación
sociológica, Barcelone, Península, 1996, p. 98.
[9]
Pour rendre compte des premières formes d’argent, j’ai adopté
comme cadre cultu- rel de référence ce qui constitue le berceau de la
civilisation occidentale, autrement dit, les cultures méditerranéennes
naturalistes, la période homérique et la Grèce hel- lénistique. Toute recherche
part d’une sélection de l’objet d’étude qui s’accompagne d’un certain
arbitraire excluant du champ d’innombrables milieux culturels sur les- quels il
faudrait s’arrêter pour valider la thèse défendue ici de la dérivation
symbolique de la valeur économique et de l’argent.
[10]
Laum, B.,
Heiliges
Geld, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1924, p. 27.
[11]
Gerloff, W.,
Geld und
Gesellschaft, Francfort sur le Main, Vitorio Klostermann, 1952, p.
52.
[12]
Mauss, M.,
Institución y culto.
Obras II, Barcelone, Barral editores, 1971, p. 91.
[13]
Citons entre autres G.G. Jung (
Símbolos de transformación, Barcelone, Paidós,
1990 ;
Tipos psicológicos, B a rc e lo
n e, Edh a sa, 1994), E. Neumann (
Ursprungsgeschichte des Bewussteins, Francfort
sur le Main, Fischer, 1991), G. Durand (
Las
estructuras antropológicas de lo imaginario, Madrid, Taurus, 1981 ;
La imaginación simbólica, Buenos
Aires, Amorrortu, 1986); E. Cassirer (
Filosofía
de las formas simbólicas, Mexico, F.C.E., 1998); P. Ricoeur
(
La metáfora viva, Madrid,
Cristiandad, 1980); A. Ortiz-Osés (
Las claves
simbólicas de nuestra cultura, Barcelone, Anthropos, 1993 ;
Metafísica del sentido, Bilbao,
Université de Deusto, 1989), Patxi Lanceros (
La
herida trágica, Barcelone, Anthropos, 1997) et Luis Garagalza
(
La interpretación de los símbolos,
Barcelone, Anthropos, 1990).
[14]
Durand, G.,
op. cit.,
1981, p. 25.
[15]
Une bonne théorisation de la présence de celle-ci dans
l’ensemble de la symbolisation humaine est fournie par le travail de Andrés
Ortiz-Osés,
La razón afectiva,
Salaman- que, Editorial San Esteban, 2000.
[16]
Foucault, M.,
Las palabras y las
cosas, Mexico, Siglo XXI, 1989, p. 43.
[17]
Bachelard, G.,
El aire y los
sueños, Mexico, F.C.E., 1993, p. 22.
[18]
Kurnitzky, H.,
La estructura
libidinal del dinero, Mexico, Siglo XXI, 1978, p. 166.
[19]
Gimbutas, M.,
Diosas y dioses de
la vieja Europa, Madrid, Editions Istmo, 1991, p. 244.
[20]
Kurnitzky, H.,
op.
cit., 1978, pp. 67-8.
[23]
Alfaro Asins, C., « Esto es dinero », en
Esto es dinero, La Corogne, Fondation
Pedro Barrié de la Maza, 2000, p. 17.
[24]
Crawford, T.,
The Secret Life of
Money, New York, Putnam’s Sons, 1994, p. 27.
[25]
Jaeger, W.,
Paideia,
Mexico, F.C.E., 2000, p. 67.
[26]
Ries, J., Préface (
Tratado de
antropología de lo sagrado (2) : el hombre indoeuropeo y lo
sagrado), Madrid, Trotta, 1995, p. 24.
[27]
Cirlot, J.E.,
Diccionario de
símbolos, Barcelona, Labor, 1992, p. 104.
[28]
Hésiode,
Teogonía/Trabajos et
días/Escudo/Certamen, Madrid, Alianza, 2001, p. 97.
[29]
Laum, B.,
op. cit.,
1924, pp. 10-11 ss.
[30]
Homère,
Iliada,
Madrid, Akal, 1997, p. 123.
[31]
Durand, G.,
op. cit.,
1981, p. 128.
[32]
Hirschman, A.O.,
Las pasiones y
los intereses, Barcelone, Península, 1999.
[33]
Smith, A.,
La teoría de los
sentimientos morales, Madrid, Alianza, 1997, p. 52.
[34]
Smith, A.
La riqueza de las
naciones, Madrid, Alianza, 1997, p. 55.
[35]
Dumont, L.,
Homo
aequalis, Madrid, Taurus, 1982, p. 87.
[36]
Haesler, A.J.,
Sociologie de
l’argent et postmodernité, Genève, Libraire Droz, 1995, p.
291.
[37]
Benjamin, W.,
Gesammelte Scriften
VI, Francfort sur le Main, Suhrkamp, 1985, p. 100.
[38]
Hirschman, A.O.,
op.
cit., 1991, p. 71.
[40]
Aglietta, M./Orlean, A.,
La
violencia de la moneda, Mexico, Siglo XXI, 1990, p. 88.
[41]
Adorno, A.W./Horkheimer, M.,
op.
cit., 1994, p. 86.
[43]
Marx, K.,
Contribución a la
crítica de la economía política, Mexico, Siglo XXI, 1986, p.
143.
[44]
Weber, M.,
Economía y
sociedad, Mexico, F.C.E., 1996, p. 65.
[45]
Simmel, G.,
Filosofía del
dinero, Madrid, Instituto de estudios políticos, 1977, p.
236.
[46]
Polanyi, K., « The Semantics of Money Uses », in
Symbolic Anthropology (Eds J.L.
Dolgin, D.S. Kemnitzer, D.M. Schneider), New York, Columbia University Press,
1977, p. 394.
[47]
Smith, A.,
La riqueza de las
naciones, Madrid, Alianza, 1997, p. 57.
[48]
Shell, M.,
Dinero, lenguaje y
pensamiento, Mexico, F.C.E., 1990, p. 44.
[49]
Haesler, A.J.,
op.
cit., 1995, p. 215.
[50]
Joas, H., « Die Modernität des Krieges »,
Leviathan, 24 Jahrgang, Heft 1, pp.
13-24, 1996.
[51]
À ce sujet, cf. son livre
Die
Wirtschaft der Gesellschaft, Francfort sur le Main, Suhrkamp, 1989,
Chap. 7 : « Geld als Kommunikationsmedium : Über symbolische uns diabolische
Generalisierung » (pp. 230-271).
[53]
Goethe, J.W.,
Fausto,
Madrid, Cátedra, 1991, p. 144.
[54]
Maffesoli, M.,
El instante
eterno, Buenos Aires, Paidós, 2001, p. 30.
[55]
Boltanski, L./Chiapello, E.,
El
nuevo espíritu del capitalismo, Madrid, Akal, 2002.
[56]
Marinas, J.M.,
La fábula del
bazar, Madrid, La balsa de la medusa, 2001, p. 19.
[57]
Cf. son travail,
Die Wirtschaft
der Gesellschaft, Francfort sur le Main, Suhrkamp, 1989.
[58]
Haesler, A.J.,
op.
cit., 1995, p. 216.
[59]
Vief, B., « Digitales Geld », in
Aesthetik der elektronischen Medien (ed. F.
Rötzer), Francfort sur le Main, Suhrkamp, 1991, p. 117.
[60]
Haesler, A.J.,
op.
cit., 1995, p. 215.
[61]
Vief, B.,
op. cit.,
1991, p. 117.
[62]
Castells, M.,
La Era de la
información (
Vol.1 : La sociedad
red), Madrid, Alianza, 2000, p. 513.
[63]
Castells, M.,
op.
cit., p. 513.
[65]
Kurtzman, J.,
The Death of
Money, New York, Simon & Schuster, 1993.