2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
En quête de signes : de l’imaginaire de la fin à la culture apocalyptique
De l’imaginaire de la fin à la culture apocalyptique
Bertrand Gervais
[*]
It is a peculiarity of the imagination that it is always at the
end of an era.
Frank Kermode
L’imaginaire de la fin
[1]
L’imaginaire occidental contemporain est imprégné de la pensée
de la fin. L’an 2000 s’inscrit, pour les tenants d’une pensée eschatologique,
dans une logique de l’apocalypse, qui est à la fois dévoilement et catastrophe.
Cette interprétation trouve un écho dans les discours alarmistes de toutes
sortes qui s’alimentent, au gré de l’actualité, de développements scientifiques
inquiétants, de catastrophes médicales, écologiques et planétaires, d’impasses
collectives, sociales et privées, d’une résurgence des sectes et des religions.
Quand ce n’est pas l’histoire ou les idéologies qui sont réputées finies
[2], c’est la littérature ou le
roman, la musique, la peinture, le livre ou l’imprimé, la culture, l’auteur qui
sont déclarés morts, après l’homme, après Dieu.
Siècle transitoire s’il en est un, écartelé entre un troisième
millénaire et le dix-neuvième siècle, dont la fin a été notable, le vingtième
siècle s’est fait de cet imaginaire une spécialité, avec ses deux Guerres
mondiales, la Shoah, qui a marqué l’invention d’une véritable industrie de la
mort, la menace toujours présente d’une catastrophe nucléaire, les dangers
croissants d’une pollution qui a atteint des degrés de toxicité inquiétants,
d’une surpopulation toujours en expansion, la fin de la guerre froide, la
crainte d’envahisseurs de toutes sortes, etc. Pourtant, cet imaginaire n’est ni
nouveau ni spontané, et encore moins homogène. Ses lieux sont multiples et
l’espace qu’il occupe est, pour les uns, central, par le caractère essentiel
des mythes d’origine et de fin du monde
[3], et pour les autres, périphérique, constitué de
discours marginaux et sectaires, d’aliénations et de persécutions. La fin qu’il
met en scène est tantôt celle du monde, tantôt celle d’un monde, d’une
tradition, d’une pratique. Cela fait partie de sa définition d’impliquer un
antécédent. La fin est toujours celle d’un ordre préexistant, d’un procès dont
la durée est bousculée.
Parler d’imaginaire implique, en effet, que la fin doit être
conçue avant tout comme une pensée, au sens où, avec Peirce, on peut parler
d’une penséesigne
[4].
Certains discours, on le sait, l’inscrivent comme un événement : la planète
frappée par un astéroïde ou détruite par une bombe atomique, la contamination
par un virus décimant la population entière, la pollution détruisant
l’équilibre du vivant, ou simplement la mort d’un être. Mais, quoi qu’il en
soit de son actualité, de son avènement dans un réel toujours proche, cet
événement ne devient signifiant qu’intégré à une pensée, à un imaginaire, où
anticipation, rappel et expérience s’imbriquent. La fin est cet objet de la
pensée que des discours ou des pratiques interprétatives tentent de cerner, de
dépasser ou simplement d’exorciser. Elle participe à un processus sémiotique,
qui amène l’esprit à se distendre dans une triple temporalité, essentielle à
toute narrativisation : elle est une menace perçue au présent d’un événement
futur qui met un terme à ce qui a précédé et dont l’imminence est accréditée
par des sources passées
[5]. Ces sources, qui jouent le rôle de textes
fondateurs, sont l’Apocalypse de Jean et les textes des prophètes de la Bible,
dont Isaïe, Ézechiel, Sophonie, Daniel, quand ce n’est pas la Torah tout
entière, devenue un code secret qui permet, par des opérations mathématiques
complexes faites par ordinateur, d’anticiper sur les événements à venir
[6].
La plupart des religions et des sectes qui prophétisent la fin
se servent de ces textes fondateurs comme source, que ce soient les Témoins de
Jéhovah, ou l’Église adventiste du septième jour. Ils en font une lecture
littérale, qui leur permet non seulement d’affirmer que la fin viendra, mais la
date exacte de l’événement
[7]. Des sectes, telles Heaven’s Gate ou les Branch
Davidians de David Koresh, font aussi de ces textes fondateurs la base de leurs
doctrines et prophéties. Les Branch Davidians ont vécu d’ailleurs leur fin,
lors du siège de leur camp à Waco au Texas. Ils ont péri dans l’incendie
provoqué par une attaque des autorités américaines, mais cet incendie répondait
parfaitement au discours de Koresh, qui était d’inspiration apocalyptique. Une
des conditions de sa reddition aux autorités fédérales était la diffusion
radiophonique de son commentaire de l’Apocalypse de Jean, condition qui n’a pas
été remplie, avec les conséquences que l’on sait. Koresh se prenait pour un
messie, ce que son nom indique, lequel est le nom hébreu donné au roi Cyrus,
qui a permis aux Juifs exilés à Babylone de retourner chez eux et qui était
considéré comme un roi-messie.
Cette croyance au millénarisme apparaît peut-être marginale,
les principales religions de l’Occident ayant abandonné cette ligne de pensée
depuis Saint Augustin, mais un livre comme
The
Late Great Planet Earth de Hal Lindsey, sur lequel je reviendrai et
qui fait de l’Apocalypse son texte fondateur et les événements qui y sont
décrits, un véritable scénario, peut se vanter d’être le troisième livre le
plus vendu en Occident, après la Bible et le Coran. Si cet imaginaire est
diffus, présent avant tout dans les marges de nos sociétés, il y est malgré
tout bien ancré. Nous en avons tous entendu parler, même si nous n’y avons
donné aucun crédit
[8].
Ils constituent même, pour certains,une culture en soi. J’y reviendrai en
conclusion.
Les sémiotiques apocalyptiques
Tout autant qu’un objet, qui sert à masquer le vide ouvert par
sa seule possibilité, la fin apparaît comme une hypothèse interprétative. Elle
sert à comprendre, à interpréter le monde, un monde du moins dont les signes ne
s’interprètent pas d’emblée, et à lui fournir une direction, un sens, même si
c’est celui négatif de sa clôture. La fin permet de lire ce qui normalement
reste illisible, à savoir le futur ou le proche avenir, et ce qu’il en est de
la destinée humaine. En fait, la fin est un principe de lisibilité
[9]. Elle est une règle
d’interprétation qui permet à l’activité sémiotique de se déployer de façon
dynamique et donne lieu à ce qu’on peut nommer une sémiotique
apocalyptique.
Comme principe de lisibilité, la fin permet de comprendre le
présent comme signe de l’avenir, qui s’impose alors comme son indispensable
interprétant. Ce qui se déroule sous nos yeux ne se comprend pas en soi, mais
dans la perspective d’une destinée sur le point de se réaliser. Seule façon
peut-être de rendre ce présent acceptable, de lui donner une signification qui
dépasse la contingence. Face à la persécution, à l’exil ou à l’humiliation,
elle apparaît comme ce lieu de la sanction et de la rétribution. Là où les
torts sont réparés.
En contexte religieux, cette lecture d’un monde porteur des
signes de sa fin apparaît dans le cadre d’une activité prophétique, qui lie
sémiotique et éthique. La fin approche, le monde en est le signe, il faut agir
en conséquence. Les signes découverts sont l’occasion d’un appel à l’action.
Mais à quoi sert-il de prophétiser une telle fin ? À assurer évidemment son
autorité, afin d’imposer des conduites et de fidéliser sa communauté d’adeptes.
Et s’il y a une autorité à sauvegarder, c’est bien parce que la fin en question
n’est jamais qu’une transition, une étape dans un processus et l’occasion d’un
renouvellement. La fin d’un monde est le début d’un autre, qui vient le
remplacer. Elle est donc un passage, une frontière qu’il s’agit à la fois de
savoir habiter et de traverser. Annoncer la fin n’implique pas que tout soit
perdu, au contraire, c’est affirmer que seuls les justes seront sauvés. La fin
est donc un argument, voire un argument d’autorité, et son 1971, il voyait
même, dans les agissements de la Lybie, un signe que le jour de l’Armagueddon
n’était plus loin (
The Millenium Myth
de Michael Grosso, Wheaton (IL), Quest Books, 1994, p. 8). En fait, face à cet
imaginaire eschatologique et à sa persistance dans nos sociétés, il faut
distinguer deux formes d’adhésion, deux types de communautés qui subissent ses
effets différemment, à savoir des communautés d’adeptes et des communautés de
passage. Pour les premières, cet imaginaire est accepté d’emblée, il est le
seul cadre de référence, la vérité. Ses adeptes se retrouvent dans les sectes
et les mouvements millénaristes, apocalyptiques, etc. Les communautés de
passage sont constituées, elles, des lecteurs de fictions eschatologiques et de
tous ceux qui croisent sporadiquement cet imaginaire et pour qui il constitue
un élément parmi d’autres du paysage culturel. annonce est l’affirmation d’une
situation de crise. Or, la crise, c’est ce qui requiert une action. Un agir,
qui consiste à survivre à la fin, à s’y préparer et à assurer sa permanence
dans le passage à un nouvel ordre
[10]. Mais surtout, et avant tout, un acte sémiotique,
qui consiste à identifier les signes de la fin, afin d’en tirer les inférences
qui s’imposent. La pensée de la fin suscite une intensification de l’activité
sémiotique : recherche de signes et d’indices, mises en relation,
interprétations multiples, exégèse, etc. C’est à ce titre qu’elle s’impose non
seulement comme un objet et un prétexte à l’action, mais encore un principe de
lisibilité.
La logique est simple. Il faut poser la fin pour en reconnaître
les signes. Il faut faire l’hypothèse qu’elle est sur le point d’advenir pour
en rechercher les indices. Comment comprendre ce que nous avons sous les yeux
et qui apparaît initialement insaisissable, inaccessible, voire illisible sinon
en faisant des inférences, en établissant des mécanismes d’anticipation, des
scénarios qui viendront donner une certaine cohérence aux événements
interprétés ? C’est que la fin, pour devenir principe de lisibilité, ne doit
pas être un vague concept, une idée générale, mais se déployer en une structure
stable et aisée à manipuler. À ce titre, les textes de la Bible, ceux des
prophètes de l’ancien testament, celui essentiel de l’Apocalypse de Jean jouent
le rôle de pierre de Rosette dans ces entreprises de déchiffrement d’un monde
opaque comme des hiéroglyphes. Devenus fondement d’une hypothèse
interprétative, ces écrits ne sont plus perçus comme des allégories, leur
portée ne se limite pas à leur contexte initial d’écriture et de lecture, ils
apparaissent au contraire comme des systèmes explicatifs, une façon de
comprendre le monde, de l’interpréter et de lui donner un sens. Ils sont pris
au premier degré comme des lois qui s’appliquent à notre monde, directement. La
séquence d’événements de l’Apocalypse, par exemple, n’a pas valeur
d’illustration, elle s’impose plutôt comme un script, tel que le définissent
les sciences cognitives, une séquence fixe d’événements permettant de
reconnaître des situations et d’anticiper leur déroulement et leur fin. Ces
textes agissent comme savoirs dûment constitués, comme opérateurs
d’interprétation et, par la suite, de lisibilité. Leur utilisation repose, par
contre, sur un renversement des conventions habituelles de nos régies de
lecture, qui font prendre des discours allégoriques d’un point de vue littéral
et, inversement, des discours d’usage d’un point de vue symbolique.
Les stratégies argumentatives de Hal Lindsey, par exemple, dans
The Late Great Planet Earth reposent
sur cette règle simple d’une correspondance directe entre les événements de
l’Apocalypse et ceux de notre quotidien, correspondance qui permet aux uns
évidemment d’expliquer les autres
[11]. Le quotidien y est allégorisé et la prophétie
littéralisée. La Bible, dit-il, permet de savoir ce qui se passe actuellement,
avec la même exactitude qu’autrefois. Les prophètes qui avaient annoncé avec
justesse la venue du Messie ont aussi prophétisé son retour. S’ils ont eu
raison la première fois, pourquoi se tromperaient-ils la seconde ? D’autant
plus que tous les signes pointent dans la même direction, celle d’une fin
imminente de notre monde. Pouvons-nous commettre l’erreur, dit l’auteur, de ne
pas prendre ces prophètes au sérieux ? De ne pas appliquer leurs prédictions à
notre situation, sachant que leur exactitude est garantie par la parole de Dieu
? Ces prédictions sont, pour lui, des vérités en devenir. Leur validité peut
être démontrée par une présentation d’événements mondiaux dont la seule
explication est leur rattachement à la logique du retour du Christ. Le premier
de ces événements est la création d’Israël. Elle est un signe prophétique de
l’imminence du retour du Messie et la preuve que nous sommes entrés dans la
période de sept années dont l’apothéose ne peut être que le retour du Christ.
Attestée par une kyrielle de références, les unes à des fragments de prophéties
trouvés chez Matthieu, Ézéchiel ou Zacharie, les autres à des extraits
d’exégèses passées, extraits toujours sommaires, pris hors contexte et
littéralisés, la création de l’État d’Israël ouvre la voie à des
correspondances qui, toutes, confirment l’inéluctable, notre arrivée à la fin
des temps. Et, une fois cette hypothèse posée, tout sert de preuve à sa
démonstration : la Russie, qui joue le rôle de Gog, le monde arabe, le « péril
jaune », la prééminence renouvelée de Rome, d’autant plus fausse qu’elle repose
sur un dictateur, un Antéchrist, la ré-émergence d’une Babylone toujours impie,
l’éclatement prochain d’une troisième guerre mondiale. Lindsey lit, à la
lumière des prophéties, le monde qui de ce fait devient d’une transparence
éclatante. Et il a le dernier mot sur tout. Le retour d’Israël en Palestine est
une première étape qui autorise à rechercher activement les suivantes : la
reconquête de Jérusalem, l’ascension des croyants et des justes, les sept ans
de tribulations, le reconstruction du Temple, la prise de pouvoir de
l’Antéchrist, le culte qui lui est rendu, la bataille de l’Armagueddon, le
retour victorieux du Messie et ainsi de suite. Les faits se tordent aisément
pour prendre leur place dans le tableau et offrir au lecteur une preuve de sa
justesse.
Grâce au coup de force de la fin et de son imaginaire, et sous
les coups de masse d’une rhétorique opportuniste, le monde est devenu enfin
lisible. Si le livre de Lindsey s’ouvre sur un constat, l’illisibilité du monde
et le besoin de plus en plus pressant d’une voyance capable d’en déchiffrer la
lettre, il se clôt sur un appel à l’observation. Les consignes du dernier
chapitre sont claires : il faut rechercher les signes de la fin, garder ses
yeux sur les événements mondiaux, qui deviennent éloquents, évidemment, dès
qu’un regard informé les saisit pour ce qu’ils sont. Au lecteur, maintenant
rompu aux arcanes des prophéties apocalyptiques, de scruter le monde et d’y
trouver les signes de la vérité.
Les poétiques apocalyptiques
Non content de diffuser ses interprétations millénaristes sous
forme de sermons et d’exégèses pseudo-philologiques, Lindsey s’est même mis à
la fiction, faisant publier en 1996 un premier roman,
Blood Moon. La sémiotique
apocalyptique laisse la place à une poétique apocalyptique. Ce choix d’un
nouveau genre, explique Lindsey en introduction, n’implique pas un abandon de
sa mission principale, mais l’ajout d’une nouvelle corde à son arc, soit
l’utilisation du narratif à des fins argumentatives. Comme il le dit lui-même
:
Ce que j’essayais de faire dans mes autres livres était
simplement d’illustrer comment les principaux événements prophétiques se
réalisent devant nos yeux. On les voit se déployer à la une de nos journaux. On
les voit se déployer aux nouvelles du soir. (…) Bien que ce soit ma voie
privilégiée, il y a des faiblesses à cette approche. Malgré la prépondérance
des évidences, il reste des sceptiques qui ne croient pas que nous vivons au
temps des derniers jours. Ils ont de la difficulté à se convaincre que les
prédictions sensationnelles de la Bible sont en train de se réaliser dans notre
monde moderne et rationnel.
Et quels sont les principaux événements ?
– Le monde entier sera séduit, terrifié ou soumis à accepter
un chef politique mondial, de même qu’un système religieux mondial, gouvernant
initialement depuis Rome, puis depuis Jérusalem.
– Ce leader charismatique mondial va hypnotiser la
population, faisant des « miracles ». Lui-même sera ressuscité des morts et il
réglera en apparence la plupart des graves problèmes mondiaux.
[…] – Plus de la moitié de la population mondiale mourra de
la guerre, de la maladie et des désastres naturels.
– Les croyants connaîtront une persécution sans
précédent.
Quelle que soit l’importance de l’imagination du lecteur, il
n’est pas surprenant qu’il y ait des sceptiques. Après tout, cela en fait
beaucoup à avaler – surtout pour ceux qui ne sont pas familiers avec
l’incroyable exactitude des prophéties de la Bible dans l’Histoire. Aussi la
raison de ce roman prophétique est d’offrir un tel scénario hypothétique. C’est
mon intention avec Blood Moon [12].
Le scénario utilisé par Lindsey est inscrit explicitement dans
cette introduction (je n’ai reproduit que quatre des neuf entrées). Les
événements énumérés sont bel et bien ceux que le lecteur retrouve dans le
roman, à peine maquillés. Les premiers chapitres jouent même la carte du
renversement et de l’aplatissement du littéral et de l’allégorique. D’un
chapitre à l’autre, nous passons des temps bibliques, présentés de façon
réaliste avec mises en situation, dialogues et interprétations psychologiques,
à un monde à peine fictionnalisé par une anticipation de quelques années (le
chronotope est l’an 2007). Gianfranco Carlo, l’Antéchrist, prend le pouvoir,
avec l’aide du pape et du Premier ministre de l’État d’Israël, pouvoirs
corrompus s’il en est dans l’esprit de Lindsey, mais heureusement, les bons
chrétiens veillent au grain et le vrai Christ apparaît pour rétablir
l’équilibre et imposer son royaume au monde resté fidèle.
Les poétiques apocalyptiques sont rarement aussi crues dans
leur application des scénarios de fin du monde. Mais il faut dire qu’elles ne
cherchent pas à persuader, par des moyens détournés, de la vérité de ce qui est
représenté. La littérature n’a pas pour objet de convaincre, sauf peut-être de
la vraisemblance de son univers. Cela ne veut pas dire que des scénarios plus
ou moins convenus ne sont pas utilisés comme canevas, mais plutôt que leur
présence est la plus diffuse possible. Toute mise en intrigue qui se respecte
requiert que les événements qui en constituent la trame ne deviennent un
tout qu’à la fin. Si la configuration
narrative apparaît trop rapidement dans sa totalité, c’est toute la structure
d’attente, qui est le fondement même de l’attention du lecteur, qui s’écrase et
avec elle l’intérêt du récit. Hal Lindsey contrevient de façon explicite à
cette loi du récit, en donnant en introduction à
Blood Moon les éléments qui en constituent
l’intrigue. C’est qu’il ne tient pas, malgré tout, à ce que son livre se lise
comme un roman, mais plutôt à ce que son récit se comprenne comme un traité.
Les poétiques apocalyptiques se démarquent du fait de leur utilisation de
situations et de déroulements d’actions liés à une fin du monde, que celle-ci
suive un scénario d’inspiration biblique ou scientifique (astéroïdes, guerres
nucléaires, bactériologiques
[13], etc.). Elles procèdent par la projection d’un cadre
ou d’un chronotope de fin (« endtimes », en anglais), et la perspective y est
pré- ou post-apocalyptique, selon que la fin est sur le point d’arriver ou déjà
survenue. Ce chronotope se caractérise souvent par une grande confusion sociale
ou politique, par des excès de toutes sortes, de la destruction, des morts, une
entropie généralisée… Et bien sûr, un renouvellement plus ou moins accéléré.
Des travaux comme l’essai de Frank Kermode, qui a ouvert un véritable paradigme
dans les études littéraires américaines, et ceux subséquents de David Ketterer,
de Walter W. Wagar, de Douglas Robinson, de Joseph Dewey, de Stephen O’Leary,
de Richard Dellamora
[14], pour ne nommer que ceux-là, ont bien montré, pour
les États-Unis du moins, comment l’imaginaire de la fin s’est inscrit en
littérature et comment une telle poétique apocalyptique a pu se déployer,
depuis les écrits de Mary Shelley (
The Last
Man, 1826) ou de H.G. Wells (
The War
of the Worlds, 1898).
Les poétiques apocalyptiques se distinguent par le degré de
diffraction des composantes des scénarios préétablis qu’elles utilisent, dont
la source est habituellement l’Apocalypse. Quand cette diffraction est
minimale, comme avec
Blood Moon de
Lindsey, dont la mise en intrigue respecte une lecture littéralisante des
épisodes de l’Apocalypse, on a en main une œuvre stéréotypée et sans grande
originalité, qui applique sa recette sans discernement. On s’inscrit dans la
répétition, une cohérence déjà déterminée dont les grands principes sont
respectés
[15].
Plus cette diffraction est grande, à l’autre extrême, et plus
l’œuvre tend à une véritable esthétique apocalyptique. Un roman comme
In the Country of Last Things de Paul
Auster, par exemple, s’éloigne des scénarios apocalyptiques traditionnels. Le
lieu même de cette fiction est, à n’en pas douter, un chronotope de la fin – ce
que dit bien le titre : au pays des toutes dernières choses
[16] –, mais le récit qui
s’ensuit développe sa propre logique. Il invente des comportements, de nouveaux
enjeux, une façon originale de représenter ce temps de la fin, marqué d’abord
et avant tout par la confusion. Auster exploite l’instabilité des choses, dont
la disparition ne laisse pas intacts les sujets qui la vivent. « Ce sont les
dernières choses », dit Anna Blume dès l’incipit.
L’une après l’autre elles s’évanouissent et ne reparaissent
jamais. […] Une maison se trouve ici un jour et le lendemain elle a disparu.Une
rue où on a marché hier n’est plus là aujourd’hui. Même le climat varie
constamment. […] Quand on habite dans la ville, on apprend à ne compter sur
rien. On ferme les yeux un instant, on se tourne pour regarder autre chose, et
ce qu’on avait devant soi s’est soudainement évanoui. (p. 9)
C’est que ce pays des dernières choses ne se déploie pas selon
la logique traditionnelle de l’excès et de l’accumulation des événements, selon
une ontologie en pleine croissance, exponentielle, faite de l’irruption de
nouveaux monstres ou des combats répétés d’anges et de diables, livrés à des
luttes aux conséquences toujours plus grandes ; il se déploie plutôt selon une
logique de la disparition, de l’épuisement, d’un monde se vidant littéralement
de ses objets. Or, cette élimination des choses est vécue de façon absolue.
Comme le monde se dépeuple, ce sont les pensées mêmes de ses habitants qui
s’épuisent : « Rien ne dure, vois-tu, pas même les pensées qu’on porte en soi.
Et il ne faut pas perdre son temps à les rechercher. Lorsqu’une chose est
partie, c’est définitivement. » (p. 9) En fait, en se vidant de toutes pièces,
le monde se désémiotise. Les objets disparaissent, puis ce sont les mots qui
servaient à les décrire et enfin les pensées auxquelles ces derniers
renvoyaient. De sorte qu’il ne reste plus à la fin qu’un musement sans
attaches, une errance de l’esprit
[17].
Cette confusion qui s’inscrit à même la langue et son
fonctionnement atteste d’un fort degré de diffraction par rapport aux scénarios
habituels. Car elle correspond non pas à une reprise d’éléments du contenu de
l’écrit de Jean, par exemple, mais de la forme même de cet écrit. Dans les
applications simples de scénarios apocalyptiques, la confusion est d’abord et
avant tout sociale et événementielle. C’est une confusion attendue dans cette
sorte de récits, faite de guerres et de révoltes, de panique et de mouvements
de foule. La catastrophe englobe l’humanité entière et elle est présentée comme
un événement objectif, sans implications par exemple sur la conscience des
sujets, au-delà des manifestations de peur ou de détresse normales en les
circonstances. Dans Blood Moon, la
seule confusion envisagée porte sur les dimensions géopolitiques, économiques,
voire morales des êtres et des clans qui s’opposent. C’est que la confusion
recherchée reprend l’architecture complexe des événements de l’Apocalypse,
interprétés de façon littérale.
Dans In the Country of Last
Things, la confusion ne se limite plus à du contenu, à un chronotope
marqué par le désordre, mais s’étend à des éléments formels. Elle devient
sémiotique, affecte les pensées, ce qu’il y a de plus intime chez les sujets et
s’étend jusqu’au langage lui-même, dans ses mécanismes de signification et de
désignation. Comment s’inscrit la confusion dans le langage ? Comment jeter le
trouble dans la langue, ou faire en sorte que le désordre extérieur de ce monde
sur le point de finir ait sa contrepartie intérieure, dans le langage, la
faculté de penser et de communiquer ? En procédant à une désémiotisation. En
jetant le trouble dans les interprétants, c’est-à-dire en créant le désordre
dans cette fonction essentielle du signe qui permet l’attribution d’un objet de
pensée à un signe donné. Marquer à même le langage le désordre de la fin
revient, en termes sémiotiques, à neutraliser les interprétants requis par
toute sémiose. Leur élimination provoque une suppression des attributions et,
par suite, un effacement des objets de pensée, de sorte qu’il ne reste plus que
des vestiges de mots, des signes coupés des renvois qui les constituent
véritablement comme signes. La désémiotisation les transforme en débris
inutiles. Résidus de mots qui disent à la fois ce qui manque et ce qui reste
malgré tout inaltérable. Nous restons dans du sémiotique, même s’il a été
désémiotisé. Les mots ne sont plus des signes, parce qu’ils n’ont plus ni objet
ni interprétant, mais ils restent malgré tout, virtuellement, des signes, le
fondement nécessaire de toute sémiose. Dans le roman de Paul Auster, de la même
façon que la ville se transforme inéluctablement en un amas de ruines, un grand
dépotoir nettoyé par les charognards, la langue se jonche de détritus en
décomposition, de détritus qui ne seront bientôt plus que poussière de mots,
souvenirs ténus. Comme le dit Anna, « ce n’est pas seulement que les choses
disparaissent – mais lorsqu’elles sont parties, le souvenir qu’on en avait
s’évanouit aussi» (p. 98). Les mots deviennent des objets inutiles,
désémiotisés, qui ne renvoient plus à aucun objet de pensée. Le processus est
graduel, mais implacable :
Comment parler à quelqu’un d’avions, par exemple, s’il ne
sait pas ce qu’est un avion ? C’est un processus lent, mais inéluctable,
d’effacement. Les mots ont tendance à durer un peu plus que les choses, mais
ils finissent aussi par s’évanouir en même temps que les images qu’ils
évoquaient jadis. Des catégories entières d’objets disparaissent – les pots de
fleurs, par exemple, ou les filtres de cigarettes, ou les élastiques – et
pendant quelque temps, on peut reconnaître ces mots même si on ne peut plus se
rappeler ce qu’ils signifient. Mais ensuite, petit à petit, les mots deviennent
uniquement des sons, une distribution aléatoire de palatales et de fricatives,
une tempête de phonèmes qui tourbillonnent, jusqu’à ce qu’enfin le tout
s’effondre en charabia. (p. 99-100)
Les mots rabattus à leur sonorité ne renvoient plus à rien,
plus rien ne leur est attribué, aucun objet de pensée. Leurs interprétants
dissipés dans l’oubli, ils deviennent des choses clivées de ce qui auparavant
les identifiait. L’oreille les capte, l’esprit les entend, mais il les
enregistre « comme quelque chose d’incompréhensible » (p. 100). Sa propre
langue s’embarrasse graduellement de ces épaves, qui entravent la voie, la
pensée, de sorte qu’il « devient de plus en plus difficile de communiquer avec
qui que ce soit » (p. 100). Pas étonnant que le principal état d’esprit de la
narratrice soit la confusion, une mémoire qui ne cesse de défaillir, une
compréhension des choses de plus en plus lacunaire. Comment se souvenir de sa
propre situation, de son histoire, quand les mots qui la décrivent ne sont plus
que des pierres opaques qui ne laissent plus rien filtrer
[18] ?
Tout comme les autres fléaux, la désémiotisation est un
symptôme du désordre annonciateur de la fin. Et son lien à l’Apocalypse est
avant tout formel. La désémiotisation est une opération voisine des sémiotiques
hermétiques à l’œuvre dans les allégories, genre auquel appartient
l’Apocalypse. L’allégorie repose sur une confusion des interprétants d’un
signe, telle qu’un texte peut signifier autre chose que ce qu’il dit de prime
abord. Le sens du texte se trouve ailleurs que dans les mots qui le
constituent, dans un code au-delà du langage, qui relève moins d’une fonction
sémiotique que d’une fonction herméneutique, d’où son hermétisme. Son
illisibilité, toute relative, sert de révélateur permettant de distinguer les
élus, qui savent comment la neutraliser, des damnés. La désémiotisation est à
ce titre la reprise, sous forme diffractée, de la sémiotique particulière à
l’œuvre dans l’allégorie. Les interprétants ne sont plus simplement brouillés,
ils sont effacés, de sorte que l’hermétisme est devenu illisibilité. La
diffraction n’est pas répétition, mais reprise, réactualisation. Des procédés
peuvent être reconduits, voire poussés à la limite, mais c’est leur singularité
qui est à chaque fois sollicitée.
La confusion langagière présente chez Auster pointe donc du
côté d’un imaginaire de la fin beaucoup plus complexe et vécu ou représenté
pour ainsi dire, non pas dans ses phénomènes superficiels, désordres sociaux et
politiques, catastrophes et cataclysmes, mais dans ses conséquences intimes. Le
désordre de la fin est avant tout un désordre intérieur, un désordre de la
pensée et de la parole, d’un sujet dont le rapport au monde est fait d’opacité
et de confusion. Le « endtimes » n’est pas qu’un cadre, un monde dans lequel se
débattre, mais devient, par une osmose nécessaire, un état d’esprit, un
imaginaire.
Pour la fin : la culture apocalyptique
How do you grind a sequel out
of the End of the World ?
Adam Parfrey
Et si l’Apocalypse n’était plus seulement une sémiotique ou une
poétique, mais un mode de vie, une vérité qui n’a plus à être recherchée mais
vécue ? Quels en seraient les indices et les symptômes ? Comment se marquerait
dans le discours social et dans les comportements le désordre imputable au
temps de la fin ?
L’idée d’une culture apocalyptique, d’une sémiosphère dont la
particularité serait non pas de poser cette fin pour en anticiper les effets,
mais d’en intégrer le principe et de la vivre comme réalité, provient d’un
livre édité par Adam Parfrey, intitulé justement
Apocalypse Culture
[19].
Répertoire des comportements marginaux, excessifs,
apocalyptiques, ce livre se divise en deux parties, dont la première rend
compte des symptômes « thanatoxiques » des théologies apocalyptiques, et la
seconde regroupe des essais sur la guerre invisible ou sur « les conséquences
psychopolitiques des convergences particulières au soubassement de cette
culture apocalyptique » (p. 8).
Les articles qui se succèdent et qui peignent un portrait
halluciné d’une culture dont la marginalité est exacerbée portent tour à tour
sur la lycanthropie, la nécrophilie, les psychopathes, la violence sexuelle
extrême, les performances aux limites de l’art faites d’épreuves physiques
proches du démembrement, les fétichismes, la castration, le masochisme, le
satanisme, etc. La seconde partie est faite de délires de conspiration, qui
vont des boîtes de céréales et des méfaits de la télévision, jusqu’aux marques
de la bête, présentes dans le code-barre, l’eugénique, les complots et les
génocides, la technologie satanique, etc.
[20] Certains discours sont critiques et rendent compte
de délires sectaires et des excès des millénaristes, dont Hal Lindsey… Ils sont
présents dans la seconde partie surtout. D’autres, par contre, sont des
discours participatifs, qui s’adressent à une communauté d’adeptes. Leur
juxtaposition font de
Apocalypse
Culture un livre hybride, qui marie la connivence et la critique.
Cela en fait une œuvre postmoderne, qui projette à la fois son propre univers
de référence et les moyens pour en prendre la mesure. Une œuvre qui, en mêlant
les genres, en semant à son tour la confusion, le désordre, s’inscrit bel et
bien comme une manifestation de la fin des temps. Masi à quoi peut servir une
telle démonstration ? Parfrey l’explique en introduction :
Un de mes jeux d’enfance consistait à croire que je pouvais
éviter les catastrophes (accidents d’auto, bombes atomiques, etc.), en
imaginant le désastre tout en retenant ma respiration. Il est tout à fait
possible que Apocalypse Culture soit
une excroissance de cette sorte de superstition puérile. Il est important alors
de noter que rien dans Apocalypse
Culture n’est une fiction ; la réalité s’est moulée en une figure
d’une telle intensité fantasmagorique que toute fictionnalisation est devenue
super-flue. La forme de l’essai a supplanté le roman comme façon de suggérer la
prédominance de la gestalt
apocalyptique, et comme talisman le plus apte à repousser le début d’une
terreur paralysante. (p. 8)
Une réalité plus forte que toute fiction. Une culture plus
vraie que toutes les sémiotiques et poétiques imaginées pour en anticiper
l’expérience. Nous serions déjà là où nous craignions le plus d’être. Mais une
culture aussi qui nous est inoculée en guise de vaccin. Comme si l’expérience
de cet univers, transmis à petites doses, un article à la fois, pouvait nous
protéger contre son éclosion. De l’imaginaire de la fin à la culture
apocalyptique, le pas est franchi. La fin n’est plus un événement dont on doit
anticiper la venue, elle est une réalité qu’il faut décrire, afin d’en prendre
la mesure. Les feux sont braqués sur tout ce qui dit le désordre inévitable
d’un monde sur le point de s’arrêter, tout ce qui confirme l’état de crise. Les
marges de la société s’imposent alors comme source de vérité, comme révélateur
nécessaire d’un mal qui nous gruge jusqu’à l’épuisement et la disparition. Les
pratiques déviantes, les délires de persécution, les formes extrêmes de
violence ne sont plus des phénomènes isolés et indépendants les uns des autres,
mais des symptômes qui convergent tous vers une même apocalypse. Et ce qu’ils
dessinent, ce n’est pas une contre-culture, voire même une culture virtuelle,
mais plutôt une anti-culture. Un fantasme devenu principe identitaire.
[*]
Études littéraires, UQAM.
[1]
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’
if, l’équipe de recherche sur l’imaginaire de la
fin, du département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal;
la recherche a été favorisée par une subvention de soutien pour équipe des
Fonds FCAR. Je remercie Anne Élaine Cliche et Jean-François Chassay pour leur
collabo- ration. L’
if possède un site
internet consacré aux manifestations de l’imaginaire de la fin, dont l’adresse
est :
www. er. uqam. ca/ nobel/ imagifin/ index. htm.
[2]
Francis Fukuyama,
La fin de
l’histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.
[3]
Mircea Éliade,
Aspects du
mythe, Paris, Gallimard, 1963.
[4]
Claudine Tiercelin,
La
pensée-signe. Études sur C.S. Peirce, Nîmes, Éditions Jac- queline
Chambon, 1993.
[5]
Le problème de la distension de l’esprit confronté au temps est
au centre des trois tomes de
Temps et
récit de Paul Ricœur (Paris, Seuil). Frank Kermode décrit cette
distension en des termes voisins : « Nous réussissons à appréhender le passé
comme un livre ou un psaume que nous avons lu ou récité, et à appréhender le
présent comme un livre dont les sceaux sont sur le point d’être décachetés ; et
la seule facon de le faire est de projeter les peurs, les prévisions et les
inférences du passé vers le futur. Saint Augustin a décrit cette situation dans
ses
Confessions. Ces moments que nous
nommons des crises sont des fins et des commencements. Nous sommes prêts, par
conséquent, à accepter toutes les évidences que les nôtres sont de véritables
fins, de véritables commencements. » (
The Sense
of an Ending, Oxford, Oxfors U.P., 1966, p. 97.) Je traduis, comme
pour toutes les autres citations anglaises.
[6]
Michael Drosnin,
La Bible : le
code secret, Paris, Laffont, 1997. Lire aussi de Jeffrey Satinover,
Cracking the Bible Code, New York,
William Morrow, 1997.
[7]
Les Témoins de Jéhovah, par exemple, l’ont prophétisée de
nombreuses fois, depuis leur création en 1870, utilisant à chaque fois comme
base de leurs calculs des textes de la Bible. Ils l’ont ainsi annoncée pour
1874, 1878, 1881, 1910, 1914, 1918, 1925, 1975, 1984, pour devoir ensuite se
rétracter, de sorte que maintenant leur politique est de ne plus donner de
date. La plupart des groupes adventistes trouvent leur racine chez les
millerites, mouvement actif aux États-Unis au XIX
e siècle,
dont les Témoins de Jéhovah et l’Église adventiste du septième jour, qui compte
à elle seule plus de sept millions de membres, répartis en trente deux milles
congrégations. Lire à ce sujet l’essai de Russel Chandler,
Doomsday. The End of the World — A View Through
Time, Ann Harbor, Servant Publications,1993.
[8]
D’autres, pourtant, et pas les moindres, y ont cru. Ronald
Reagan, l’ancien président des États-Unis, était certain que l’apocalypse
surviendrait pendant son mandat. En
[9]
Je développe quelques éléments permettant de penser
l’illisibilité dans un cadre sé- miotique, dans « Presbytère, hiéroglyphes et
dernier mot. Pour une définition de l’illisibilité »,
La lecture littéraire, Klincksieck, n°
3, janvier 1999, pp. 205-228.
[10]
À ce jeu, en fait, deux scénarios doivent être envisagés, qui
dépendent des intérêts du sujet en jeu. Si l’ordre menacé est à l’avantage de
ce sujet, l’action cherche à annuler ou à reporter cette fin, et, s’il est
impossible de l’annuler ou de la reporter, à assurer sa survie, sa permanence
dans le monde nouveau. Par contre, si l’ordre menacé n’est pas à l’avantage de
ce sujet, l’action consiste alors à l’anticiper et à la provoquer, et à se
préparer pour le nouveau monde.
[11]
Hal Lindsey,
The Late Great
Planet Earth, Bantam Books, 1980. Parmi ses autres titres, on
retrouve
Satan Is Alive and Well on Planet
Earth, Bantam Books, 1974,
The
Liberation of Planet Earth, Zondervan, 1974, etc., tous construits
sur le même principe, les mêmes stratégies argumentatives. Stratégies que l’on
retrouve à l’œuvre chez de nombreux millénaristes. Yvon Lepage cite, dans
La fin est proche ?, l’exemple d’un
dénommé Régimbald qui déclare bien simplement : « Suivez les événements
internationaux et ce qui se passe à Jérusalem. Prenez de l’autre main votre
Apoca- lypse. Moi, c’est ce que je fais. Je prends mon Apocalypse d’une main,
puis le
Time Magazine de l’autre.
C’est drôle… Tout est écrit. » (Montréal,
Fides, 1987, p. 26.)
[12]
Hal Lindsey,
Blood
Moon, Palos Verdes, Western Front Publishing, 1996, pp.
2-3.
[13]
John Leslie fait un survol des divers scénarios « scientifiques
» de fin du monde, dans
The End of the World. The
Science and Ethics of Human Extinction, Londres et New York,
Routledge, 1996.
[14]
Frank Kermode,
The Sense of an
Ending,
op. cit.; David
Ketterer,
New Worlds for Old : The Apocalyptic
Imagination, Science Fiction and American Literature, Garden City,
NY, Anchor Press, 1974 ; Walter W. Wagar,
Terminal Visions, Bloomington, Indiana U. P.,
1982 ; Douglas Robinson,
American Apocalypse :
The Image of the End of the World in American Fiction, Baltimore,
The Johns Hopkins Press, 1985 ; Joseph Dewey,
In
a Dark time : The Apocalyptic Temper in the American Novel of the Nuclear
Age, West Lafayette IND, Purdue U. P., 1990 ; Stephen O’Leary,
Arguing the apocalypse : A Theory of Millenial
Rhetoric, NY, Oxford U. P., 1994 ; Richard Dellamora,
Postmodern Apocalypse : Theory and Cultural
Practice at the End, Philadelphie, University of Pennsylvania Press,
1995.
[15]
Lindsey n’est pas le seul à faire de ces fictions à diffraction
minimale. On pourrait même croire qu’il a tenté, avec
Blood Moon, de s’introduire dans un
créneau déjà bien exploité. Ainsi, Time LaHaye et Jerry B. Jenkins ont déjà
fait paraître cinq titres de leur série
Left
Fehind, qui repose sur un scénario apocalyptique simpliste et cal-
qué sur les événements de la prophétie de Jean :
Left Behind. A Novel of the Earth’s Last Days
(Wheaton, Tyndale House Publishers, 1995),
Tribulation Force. The Continuing Drama of Those Left
Behind (Wheaton, Tyndale House Publishers, 1996),
Nicolae. The Rise of Antichrist
(Wheaton, Tyndale House Publishers, 1997),
Soul
Harvest. The World Takes Side (Wheaton, Tyndale House Publishers,
1998),
Appolyon. The Destroyer is
Unleashed (Wheaton, Tyndale House Publishers, 1999). Un sixième est
annoncé,
Assassins. Une autre série de
ces auteurs porte sur les enfants,
Left Behind :
The Kids:
The Vanishings,
Second Chance,
Through the Flames,
Facing the Future, chez le même
éditeur. Ces auteurs ne sont pas les seuls à offrir des séries sur le principe
de l’apocalypse. Paul Meier en a commencé une (
The Third Millenium, Nashville, Thomas Nelson,
1993), qu’il poursuit avec Rober Wise (
The Fourth
Millenium. The Sequel, Nashville, Thomas Nelson, 1996 ;
Beyond the Millenium, Nashville,
Thomas Nelson, 1998). D’autres romans récents jouent sur cet intertexte
biblique, quelquefois même sur un mode satirique, dont le
Messi@
h de Andrei Codrescu (New York, Simon & Schuster,
1999).
[16]
Le titre français de ce roman,
Le
voyage d’Anna Blume, modifie d’ailleurs sensible- ment cette
lecture. Ce n’est plus le chronotope apocalyptique qui est posé, mais la
référence artistique et dadaïste et l’intertextualité au poème et à l’œuvre de
Kurt Schwitters. Les citations proviendront de la traduction française, publiée
chez Actes Sud (Arles, 1989). L’original a paru chez Viking Penguin
(1987).
[17]
J’exploite le concept de musement, défini par Peirce, dans
Lecture littéraire et explorations en littérature
américaine, Montréal, XYZ éditeur, coll. Théorie et litté- rature,
1998, pp. 105
et passim.
[18]
Cette langue réifiée, devenue aussi lourde et inutile qu’une
pierre, une masse opaque qui ne laisse passer ni le regard ni le sens, était
d’ailleurs un des leitmotive de la poésie de Paul Auster, poésie qui explorait
les limites du langage, de le parole, de la vie et de la mort, de la fin d’un
monde. Je pense entre autres à la série des « Dissapearances » (
Ground Work, Londres et Boston, Faber &
Faber, 1990).
[19]
Adam Parfrey (éd.),
Apocalypse
Culture, Venice (Ca), Feral House, 1990 (1987).
[20]
Il manque à l’essai de Parfrey une troisième partie, qui est
sûrement en train de s’écrire, sur la présence de cette culture apocalyptique
sur l’Internet. Les sites y abon- dent et la toile du World Wide Web apparaît
en effet comme le médium par excel- lence de diffusion de ces discours
millénaristes et de fin du monde. C’est que l’Internet permet justement à des
communautés virtuelles telles que cette culture apocalyptique de se déployer,
car ce sont des groupes qui n’ont d’autre forme de cohésion que les discours
qui les rassemblent.