2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Sens et différence dans le discours des jeunes
Maria Thereza STRONGOLI
[*]
Étudier l’imaginaire et le quotidien exige un regard
interdisciplinaire, ce qui m’incite à travailler en faisant l’interaction de
théories du discours, ou mieux, de la sémiotique du contenu et des tensions (J.
Fontanille & CI. Zilberberg, 1998), avec la sociologie (M. Maffesoli, 1989)
et l’anthropologie (G. Durand, 1968). Les activités intenses qui dynamisent la
vie économique, sociale et fonctionnelle des mégalopoles imposent, selon
Maffesoli, des comportements de massification qui amènent progressivement
l’individu à substituer, en partie, la mémoire des traits de sa matrice
culturelle, par une autre mémoire, laquelle détermine, comme un vrai code
génétique, la vie culturelle de ses habitants.
La création de sens dans le discours, par ailleurs, n’est pas
le simple produit d’une pensée directement confrontée avec la réalité, mais le
résultat d’une négociation entre des sujets. Dans les mégalopoles, comme c’est
le cas ici, cette négociation implique aussi la confrontation avec ces deux
mémoires.
Cette étude porte plus spécialement sur la détermination du
sens que les adolescents d’une mégalopole brésilienne – São Paulo – attribuent
à la présence de l’autre devant eux, à côté d’eux ou même en eux, et dont
dépend la forme de leur propre identité.
Cette recherche s’est proposée d’examiner 75 sujets des deux
sexes, de 13 à 15 ans, élèves d’école publique d’un quartier populeux de la
banlieue de São Paulo. Le corpus a
résulté de tâches données par le professeur de langue maternelle à ces élèves
et a été constitué de la manière suivante :
- une rédaction sur le thème : Le meilleur des mondes ;
- une histoire composée pour illustrer une suite de cinq
bandes dessinées avec des figures stylisées, afin de représenter le contexte de
l’élève dans cinq situations de confrontation avec l’autre : parents, dans
l’espace de la maison ; inconnu, dans la rue ; professeur, dans la salle de
classe ; camarade, dans l’espace de la récréation ; groupe social, à la sortie
de l’école. Il a été demandé l’inclusion obligatoire d’un monstre dans chacune
de ces scènes ;
- un récit écrit pour expliquer le dessin créé par ces mêmes
élèves, selon les instructions du test AT9 de Yves Durand : emploi de 9 images
archétypiques (une chute, une épée, un refuge, un monstre dévorant, quelque
chose de cyclique, un personnage, de l’eau, un animal et du feu).
L’image du monstre est imposée parce qu’elle garantit la
tension ; elle est facilement reconnue comme symbole de peur et de mort. Dans
le cas de l’adolescence, le monstre est la figure exemplaire pour représenter
les tensions provoquées par deux situations : premièrement, la confrontation du
jeune avec la perte de l’enfance ; deuxièmement, l’obligation de choisir un
modèle d’adulte, cet autre qui se place devant lui comme la figure en laquelle
il doit se transformer.
La grande tension de l’adolescent est donc, en plus
d’abandonner l’enfance, de créer sa future image d’adulte, au cours des
négociations avec les différents autres, hommes et femmes, adultes ou non, dont
les valeurs et la présence dynamisent les deux mémoires : celle de la
mégalopole et celle de la matrice culturelle. C’est de ce jeu de confrontations
de figures multiples de l’autre et des marques des deux mémoires que dépend, en
partie, la forme que l’adolescent va donner à sa personnalité.
Les trois rédactions avaient pour objectif de faire en sorte
que l’adolescent raconte d’abord comment il percevait l’autre dans le monde en
général; ensuite, dans la famille, l’école et la rue ; finalement, en
confrontation avec les impératifs subjectifs de son individualité.
Étant donné la limite de temps pour cette communication, je me
rapporte rapidement aux textes des deux premières rédactions et ensuite je
focalise un récit de la troisième, écrit par à peine un des
adolescents.
Des 74 élèves classifiés, à l’exception d’une jeune, tous ont
rédigé une dissertation et se sont mis dans le texte à la première personne,
développant l’argumentation par le contraste, faits euphoriques et faits
disphoriques, mais privilégiant fortement les derniers. L’emploi du superlatif
le meilleur, dans le titre, les a
motivés à juger et à donner leur opinion, plutôt qu’à créer de la fiction. Ceci
est probablement dû à la tendance générale des adolescents de recréer le monde
et de se placer comme énonciateur de réformes afin d’avoir – ou de donner –
l’impression de connaître leur propre condition d’agent dans le groupe.
Cependant, ces faits n’ont pas entraîné de réflexions, mais uniquement la
reproduction fidèle et emphatique des expressions ou des phrases utilisées par
les moyens de communication de masse, en particulier la télé. L’opinion de ces
jeunes est, donc, expressivement marquée par la mémoire de la mégalopole et,
surtout, par l’assymbologie. Le manque de subjectivité réflexive chez ces
jeunes a démontré, en plus, que les moyens de communication, surtout ceux qui
ont un rapport avec la globalisation, constituent le plus fort modèle de penser
et de parler.
Dans le récit des bandes dessinées, les jeunes abandonnent
l’assymbologie et se montrent de façon plus subjective. Bien qu’il y ait des
dissemblances, dues aux différents genres et groupes culturels des élèves,
quelques résultats d’ordre général ont été obtenus : la plupart ont mis le
monstre – mort de l’enfance – dans la salle de classe et dans la rue ; peu à la
récréation ; et personne à la maison. On remarque, alors, que l’instruction
formelle (école) ou informelle (rue), plus que l’éducation familiale ou le
contact avec les copains, est la plus grande responsable de l’abandon de
l’enfance, peut-être parce que ses activités sont marquées par la
compétition.
Cependant, le monstre est apparu, pour presque la moitié
d’entre eux, sans son réel pouvoir d’attaquer ou de tuer (cauchemar,
imagination, personnage d’histoire ou plaisanterie); pour certains, comme
figure humaine (le professeur); et pour très peu, comme animal. Ces données
mettent en évidence que la mémoire de la matrice culturelle, avec des images de
protection, est vivante, parce que les formes d’agir de ce monstre se
présentent, pour la moitié d’entre eux, euphémisées. Les jeunes mettent en
contrepartie de la fin de l’enfance, leur créativité et leurs rapports
d’affectivité nés de l’interaction des deux institutions : famille (la plus
forte matrice de l’affectivité) et école (la plus exigeante matrice du
civisme), perçues comme complémentaires.
Pour mieux comprendre l’analyse du troisième récit, il convient
de rappeler que la sémiotique tensive propose l’examen du discours à la lumière
des modes d’une existence sémiotique. Elle met en évidence la perception et les
activités sensorimotrices et signale, sous les structures élémentaires de la
signification et dans chaque passage d’un niveau sémantique à l’autre, un
espace tensif.
Ces formes d’existence sémiotique se classifient comme suit :
mode réalisé, ce qui correspond aux
contenus manifestés et dotés explicitement d’un plan d’expression ;
mode actualisé, qui correspond aux
contenus, lesquels, bien que non explicites au plan de l’expression, sont
présupposés par les contenus réalisés ou reliés à ceux-ci par l’isotopie du
discours ; finalement, le mode
potentialisé, qui correspond aux contenus qui, bien que ne
possédant, pas eux non plus, un plan d’expression propre, sont bien présents,
ou sous-entendus, dans la chaîne sémantique, vu qu’ils sont nécessaires à
l’interprétation syntaxique du discours. Ces trois modes d’existence orientent
l’examen des structures de l’imaginaire, en étudiant le mode réalisé dans les
formes explicitées dans le texte; le
mode actualisé, dans les parties implicites du discours; et le mode potentialisé dans les
formes ambiguës de symbolisation,
considérant toujours que ces modes s’articulent avec une dimension
émotionnelle.
L’hypothèse tensive se réfère, donc, à la dimension
émotionnelle qui préside au processus énonciatif dans le discours, dimension
sous-jacente à la coexistence de contenus concurrents – focalisés ici comme
contenus fournis par les deux mémoires. C’est cette dimension émotionnelle qui
constitue le point de contact avec la théorie durandienne des images. Aussi
bien pour une théorie que pour l’autre, les textes longs, extensifs, avec
adjectivation riche, avec des thèmes qui se dédoublent et révèlent des
perceptions sensorielles, accusent moins de tension. G. Durand les classifie
comme régime nocturne. Ceux qui, au
contraire, sont concentrés ou fragmentés, emphatisent des situations
conflictuelles, des polarisations et des sentiments exaltés, ceux-là sont
tendus et, selon Durand, se classifient comme régime diurne.
La possibilité de trouver un moyen terme pour ces deux
modalités d’expression, soit la création d’un système ou d’une vision cyclique,
est perçue dans l’expression
mobilité des
horizons
[1], employée
par Fontanille et Zilberberg et dans le terme
régime crépusculaire
[2] approuvé par G. Durand pour désigner les
structures d’images qu’il avait mises dans le régime nocturne et qu’il avait
nommées synthétiques.
Passons au texte de l’adolescent, un garçon de 13 ans.
Les Serpents
Assassins
Un garçon a résolu de faire un
campement à coté d’une chute d’eau près d’une caverne.
Quand, en fin d’après-midi, son
feu de bois s’est éteint, un serpent coral a traversé le lac et s’est dressé
pour attaquer le garçon ; le garçon s’en est aperçu et il a pris son arme (une
FT) et a tiré trois fois sur le serpent.
Quand la nuit est tombée, le
garçon a frit le serpent et l’a mangé. Au bout d’un instant sont apparus 7
serpents qui ont senti l’odeur de serpent brulé ; ils se sont dressés et ont
attaqué. La seule chose qui est restée du garçon, c’est les
yeux.
Cet adolescent cherche à comprendre le passage de sa condition
d’enfant à celle d’adulte, tout seul, dans l’espace de la nature, près d’images
féminines et protectrices : son campement est monté
à coté d’une chute d’eau et près d’une
caverne. Il manifeste, donc, en plus un vouloir et un pouvoir de
rester près des images de la mère et de la défense, situations qui marquent
l’espace enfantin. L’approche de la nuit, image symbolique de l’inconnu et des
mystères de la vie, signale, cependant, la conscience d’un savoir : survient la
fin explicite d’une période (fin d’après
midi). Cette période est marquée par la sensation de sécurité donnée
par la lumière et par la chaleur du feu de bois, marquée de même par un autre
savoir déjà assimilé : faire le feu et le conserver, image prométhéenne du
travail masculin.
Cette relation de l’eau avec le feu, de la nuit avec le jour,
constitue la potentialisation de la polarité : femme et homme. C’est dans la
création de ce contexte et dans l’insight de l’expérience de la fin d’une période
que le monstre est réalisé, soit,
explicité textuellement comme un danger. Le narrateur actualise ou laisse
implicite que le monstre, annonce de la mort de sa condition d’enfant, est une
menace qu’il peut et sait éviter dans la mesure où il tue rapidement et
efficacement le tueur de son enfance, le premier serpent. Le fait d’être
préparé pour cela, étant donné que son arme est à la main et que celle-ci est
efficace, prouve deux choses : le garçon est attentif au fait qu’il doit cesser
d’être enfant à n’importe quel moment et que ce fait adviendra dans le contexte
de la nature et après la conscience de la polarité : image féminine (eau et
nuit) et image masculine (feu et jour).
Il convient de signaler que le lieu où se trouve l’école et où
habite ce garçon était, il y a quelques dizaines d’années, une région
tranquille de petits producteurs de légumes pour la ville. Aujourd’hui,
transformé, il intègre la mégalopole. Ainsi, si le fait de devenir homme dans
l’ambiance de la nature est un trait de sa matrice culturelle, le mode ou la
capacité de ce garçon d’empêcher la mort de son Moi enfantin reçoit la marque
de la mémoire de la grande ville : l’arme est sophistiquée, son type nommé –
c’est une FT – et en plus de symboliser une réaction agressive, connote une
connaissance des instruments mortels de défense.
En percevant l’arrivée de la nuit et avec elle le mystère sur
le devoir de devenir adulte, le jeune trouve dans sa matrice culturelle la
mémoire d’une image qui l’aide à assimiler et à élaborer cette fatalité : le
feu potentialisé en tant que travail, sacrifice et raisonnement.
Alors, ainsi que Prométhée, l’autre qui se présente devant lui,
ce garçon, solitaire, se met à faire de nouveau le feu, cette fois pour frire
et manger le serpent. Ce geste de manger représente l’assimilation de l’idée de
sa mort en tant qu’enfant, assimilation qu’il élabore selon sa tradition
matricielle, proche de la nature.
L’acceptation de cette mort est rapidement assimilée et, en
même temps, diffusée : le jeune raconte qu’au
bout d’un instant, l’idée de mort se développe (notez les images
odeur de serpent brûlé) et attire
d’autres serpents, ce qui dénote l’influence du dynamisme transformateur de la
mégalopole. Aussitôt, 7 serpents, d’un seul coup, mangent le garçon, lui
laissant, de façon significative, seulement les yeux, symbole de la vivacité
d’esprit et de la clairvoyance, attributs nécessaires à sa condition d’adulte,
son « autre » déjà intériorisé, pour survivre dans la mégalopole.
Le récit est court, fragmenté, sans adjectivation, et sa
condition tensive est dans la concentration du thème, étant donné que dans
l’histoire, il y a deux morts. Dans l’intensité narrative de ces morts se
révèle l’implacabilité du temps qui passe. Cette intensité s’accentue dans la
nature des monstres, ils ne sont pas des fantaisies, mais des animaux réels et
en grand nombre (huit). La plus grande intensité est, néanmoins, dans la
configuration sûre et claire de l’action multiple du garçon de tuer (par le
tir, par le feu et par l’ingestion) et dans l’extension de cet acte
(disparition totale): le serpent reçoit six tirs, est frit et mangé ; le garçon
est saisi par les sept serpents et est mangé par tous.
Ces énoncés, conjuguant l’ironie et les effets de spectacle
avec des images d’affrontement et de précision, mettent en évidence la tension
héroïque et placent cet auteur dans le régime
diurne, celui qui privilégie les processus dialectiques, la tendance
à l’abstraction de la description du milieu ambiant et l’inclinaison pour
fragmenter le thème et sa forme d’expression. Leurs modalités thymiques,
cependant, se manifestent différenciées quant à leurs valeurs : dans un premier
moment, à la lumière du jour – ou de l’enfance –, elles sont
euphoriques, le personnage affronte le
danger et tue l’ennemi; dans un second temps, dans la pénombre de la nuit,
elles sont disphoriques, le personnage
doit superposer l’image de l’adulte à celle de l’enfant. Cette conciliation
constitue la difficulté ou l’enfer
tensif que le garçon, en tant qu’auteur et personnage, ne sait pas
administrer pour empêcher, dans son imaginaire, la mort totale de son
enfance.
Si la mémoire de la mégalopole enseigne au garçon à se défendre
tout seul, à avoir et à utiliser des instruments pour cette défense, la mémoire
de sa matrice culturelle lui enseigne à mourir, en tant qu’enfant, proche de la
nature, solitaire, conscient de son devoir d’élaborer – assimilant/mangeant et
étant mangé – totalement sa propre enfance.
Pour terminer, je rappelle une question soulevée par Baudelaire
: qu’est la vertu sans l’imagination ? Je me sens tentée, face à ce texte et à
d’autres textes d’adolescents, de demander : qu’est-ce que la crise de
l’adolescence sans l’exercice des tensions et de l’imaginaire ?
·
CHEVALIER, J. & GHEERBRANT, A. (1982).
Dictionnaire des symboles. Paris :
Robert Laffont/Jupiter.
·
DURAND, G. (1968), Les structures
anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Bordas.
·
FONTANILLE, J. & ZILBERBERG, Cl. (1998).
Tension et signification. Liège :
Mardaga.
·
LANDOWSKI, E. (1997). Présences
de l’autre. Paris : PUF.
·
MAFFESOLI, M. (1989). Cahiers de
l’imaginaire – Formes de l’imaginaire social, Toulouse :
Privat.
·
STRONGOLI, M. T. (1998). Língua, imaginário e narratividade. In
: M. C. Teixeira & M. R. Porto. Imaginário,
cultura e educação.
·
STRONGOLI, M. T. (2000). Do signo ao símbolo : as
figurativizações do imaginário. In : D. Del Pino (org.)
Semiótica : olhares. Porto Alegre :
Ed. EDIPUCRS.
[*]
PUC-SP, Brésil.
[1]
Fontanille, J. & Zilberberg, Cl. (1998).
Tension et signification. Liège :
Mardaga, p. 159.
[2]
M. T. Strongoli a fait la suggestion de ce régime à G. Durand,
d’abord, informellement, à l’occasion du
Colloque
sur l’œuvre de G. Durand, à Cerisy, en 1991, ensuite, lors d’un
travail écrit qu’elle lui a fait parvenir, en 1998.