2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Phénoménologie de Silvio Berlusconi
Vincenzo Susca
[*]
Le succès de Silvio Berlusconi en 1994 n’est que
l’accomplissement naturel d’un cycle
et d’une histoire. Observer et interpréter l’aventure politique et personnelle
de ce personnage nous permettent de re-lire de façon extraordinaire l’histoire
italienne de ces dernières décennies et ses anomalies. En ce sens, Berlusconi
est un signe tout à fait révélateur.
Au cours des dernières décennies en Italie, on a assisté à une
rupture historique, un schisme dangereux : d’une part, la société civile, le
peuple des consommateurs et des téléspectateurs, c’est-à-dire
le pays réel; d’autre part,
l’
establishment, les palais du pouvoir
politique, le château des intellectuels, c’est-à-dire
le pays légal. Les cultures de l’écran
contre les cultures du livre
[1]. La coupure entre l’ordre politique et l’ordre social
a été de plus en plus nette, les deux espaces se sont peu à peu séparés,
suivant des logiques et des intérêts différents. Il y a eu une dissociation
aiguë entre la nature concrète des désirs et la nature abstraite des lois,
entre le monde allusif des images et le monde déraciné et désagrégé de la
politique. Donc la sphère du
loisir,
de la consommation et de la communication, c’est-à-dire de l’
être
ici, s’est définitivement séparée de la culture des partis
politiques et des élites intellectuelles, qui visaient à l’unité en ignorant
les différences, voire à supprimer les intérêts particuliers au nom de
l’intérêt général, ainsi qu’à faire la loi grâce au monopole de l’écriture. On
peut expliquer mieux ce processus en suivant la distinction de Maffesoli entre
pouvoir et
puissance
[2].
Les moyens de communication de masse, notamment la télévision,
sont le lieu où le social s’est réalisé et a vécu sa vie, ainsi que le milieu
naturel où les codes culturels ont été partagés et négociés, les corps
télé-transportés, les désirs sexuels stimulés et libérés et la peur de la mort
métabolisée. D’abord, la télévision a été le moyen qui a permis de transmettre
« l’esprit du temps »
[3]
; puis, elle a été le moteur principal de la modernisation italienne,
l’instrument le plus important qui a accéléré et soutenu la mutation sociale et
culturelle et le renouvellement des coutumes ; enfin, elle a été le moyen qui a
appelé les masses, en les éclairant pour la première fois dans l’histoire. En
effet, la télévision est devenue soit « l’agence principale de socialisation du
Pays »
[4], soit
l’interface idéelle de l’imaginaire collectif national. Nous pouvons peut-être
établir une égalité entre le corps social et le corps « télévisuel», affirmant
qu’on ne doit plus chercher l’identité des Italiens en tant que peuple et
communauté dans les traits des classes dirigeantes et intellectuelles, mais
dans sa « dimension médiatique »
[5] ; parallèlement les marchandises ont remplacé les
livres comme « biens de citoyenneté » de la population.
Le processus brièvement décrit arrive au niveau maximum
d’intensité en 1994, lorsque « la barbarie » de l’écran et des consommations
répandues trouvera un sujet-Léviathan dans lequel elle peut se projeter
elle-même et ses propres désirs refoulés : voilà Silvio Berlusconi,
l’entrepreneur de l’imaginaire qui, laissé libre d’agir entre « les deux pays »
(les deux Italies), prendra la balle au bond pour se faire passer pour un
téléspectateur parmi d’autres, un consommateur parmi d’autres. Il parlera –
devenant « le Chevalier » – au nom de ce peuple oublié, censuré et réprimé, utilisant les
tournures du langage télévisuel tellement dénigré par les politiciens et les
intellectuels, ainsi que profanant en peu de temps le « temple de la Culture ».
Dans ce sens, Berlusconi est le veau d’or qui s’oppose aux Tables de la
Loi.
Dès le début, Silvio Berlusconi a compris ce que beaucoup
d’observateurs ignoraient : la conquête du consensus, la « séduction » des
électeurs et leur amour ne pouvaient être obtenus qu’en entrant dans le
déchaînement des passions et des mythes de l’imaginaire collectif de l’époque
télévisuelle tardive, ainsi qu’en reconnaissant et acceptant les visages et
l’esprit des sujets sociaux en tant que tels, sans velléités de manipulation et
de censure.
La façon la plus efficace pour passer de l’autre côté de la
barricade – au-delà des académies et des palais du pouvoir – où un homme comme
Berlusconi peut avoir le consensus, est de partir de l’
éloge de l’ignorance. Nous devons dépasser
l’espace archétypique du pouvoir
[6], qui pendant la modernité a été fondé sur la
dichotomie lecture-écriture. Il faut suivre les esprits de ceux qui
habitent notre temps, en tant que
consommateurs, téléspectateurs et non-lecteurs. Se mettre à la place de ces
subjectivités, comprendre le sens de leur action : voilà comment nous pouvons
comprendre pourquoi elles se sont senties représentées par Berlusconi, qui,
pour la première fois dans l’histoire de la République Italienne, appelé par le
chef de l’État à former le gouvernement, a affirmé être « investi par le peuple
». Les marchandises et les médias – ensemble – ont représenté le model d’un
habiter plus libre, moins lié à des
surdéterminations et des idéologies,
plus centré sur son propre corps et sur ses propres sensations. L’Italie des
intellectuels et des classes dirigeantes, soit catholiques soit communistes,
n’a pas compris cela : elle s’est limitée à entraver, ou à tenter de diriger,
la culture-société de masse, sans reconnaître les pulsions les plus profondes,
sans envisager ce que l’imaginaire collectif était en train de produire et «
consommer ». Au moment où l’ombre de Berlusconi est apparue, la stratégie
d’opposition à sa présence a été celle de l’offenser et par conséquent
d’offenser l’Italie des téléspectateurs et des consommateurs
[7]. Berlusconi a comblé un vide fait par les
classes dirigeantes précédentes, il a
embrassé une grande partie des Italiens
désormais déçue et détachée des terrains de la politique et de la culture, il
l’a séduite sous l’apparence d’une télé-vedette, d’un dieu de la cité de
l’homme et d’un
primus inter
pares.
À la conquête de l’imaginaire collectif
Avec Silvio Berlusconi, la télévision ne fait plus fonction de
scène pour la représentation (télévisée) de la politique. Depuis qu’il est
entré en scène, la télévision est devenue la représentation de soi-même en
termes de politique. La différence n’est pas subtile. Après l’affaire des
pots-de-vin en Italie (« Tangentopoli», 1991), la vieille classe politique
étant délégitimée et regardée avec suspicion, le fait d’apparaître immanent aux
logiques télévisuelles, interne à celles-ci, constituait une grande stratégie
de communication. C’est pourquoi les hommes et les femmes de l’aile
berlusconienne font partie de ce monde de la communication. Il ne faut pas
oublier que le Chevalier est celui qui a ouvert les portes à la télévision
commerciale en Italie, permettant à la télévision d’embrasser et d’exaucer pour
la première fois les désirs du public : divertissement, exhibition des
marchandises, élimination des tabous.
Berlusconi, grâce à ses opérations financières souvent peu «
limpides »
[8], est devenu
le propriétaire du plus grand groupe de télévisions commerciales. Dans ce
secteur, il a combattu les tendances culturelles et pédagogiques de la
télévision d’État, inaugurant l’époque du kitsch et de ce qu’on appelle « la
télévision-pou-belle », néanmoins exprimant et représentant des subjectivités
et des désirs qui étaient cachés et/ou réprimés.
Dès le début, le corps politique de Silvio Berlusconi se fond
avec le « corps télévisuel», intimement lié au corps social. C’est là que la
grande force du Chevalier réside ; c’est là que la conquête de l’imaginaire
collectif commence. Dans ce sens, en paraphrasant McLuhan, nous pourrions dire
que « le moyen est le message » : le message de Berlusconi est son adhérence au
moyen de communication de la télévision ; il est programmatique-politique, mais
surtout mythique-symbolique ; il se réfère aux substances les plus profondes
qui résident dans l’imaginaire collectif et il les fait revivre dans son corps.
Berlusconi semble connaître l’importance de la relation entre coutumes et
droit, dont Durkheim parlait
[9]. À ce propos, nous savons que le système de pouvoir
arrive à identifier le lien politique avec le lien social, il se lie à
l’
évidence du social pour ceux qui en
font partie. Le pouvoir berlusconien essaie de se présenter comme corps naturel
en tant que corps télévisuel.
Le Chevalier adore se déguiser en sauveur de la patrie et dès
le début il essaie de transformer son aventure politique en un beau conte de
fées
[10]. Il est
l’homme qu’il faut là où il faut, le seul digne représentant des gens. Pour
soutenir une image si mythique et totale et pour la rendre crédible, il doit
délégitimer les adversaires et en même temps poser « le moi-nous » contre « les
autres ». Il n’y a pas d’autres représentants du corps social, les autres sont
considérés comme des « mystificateurs », des « profiteurs », des « traîtres ».
Il réussira même à inventer et rendre crédible pour l’opinion publique un «
danger communiste », « destiné à terroriser, sous ses sombres couleurs, les
gens laborieux et pleins de bon sens qui regardent la télévision et font les
courses chez
Standa
[11] ».
Il est la liberté et il la représente, alors que les autres
sont « l’asservissement » : il faut choisir entre le bien et le mal. Il ne
connaît pas de juste milieu, il donne une lecture manichéenne et grossière de
l’état des choses, invitant à choisir de façon nette. Il dit : « Si les
adversaires gagnent, il y a de quoi avoir peur, les signes d’un futur illibéral
se multiplient.
» Silvio Berlusconi pense que toute la politique est à
rejeter/refuser, puisqu’elle est improductive et corrompue, et il le souligne
expressément. Les « professionnels de la politique » sont toujours regardés
avec mépris et méfiance. C’est un escamotage qui lui permet de rappeler à ses
gens qu’il n’a rien à faire avec la
façon ancienne de considérer la politique. Il vient des
gens, pour les représenter et exprimer
leur pensée ; les électeurs ne devront jamais découvrir son appartenance au
monde de l’ancienne classe politique : « Notre ancienne classe politique est
une classe politique de merde. » Lorsqu’il faut tracer une ligne de séparation
entre lui et les autres pour confirmer la nécessité d’« entrer en lice », le
Chevalier utilise des mots à effet, voire vulgaires. Le but de ces tactiques
est d’établir une « identification horizontale » avec les gens : il faut sentir
qu’il est un primus inter pares. Son
action doit être considérée comme la seule possible pour racheter l’Italie des
désastres de la Première République. Il est le Chevalier de la modernité
tardive, c’est sa bataille. Il ne s’oppose pas à des adversaires loyaux, mais
plutôt à des ennemis, des complots, des trahisons, dans un climat des combats
médiévaux.
Berlusconi fond et con-fond continuellement le « moi» et le «
nous » dans ses affirmations : son but est d’accueillir le peuple dans son
corps politique. Il affirme que le fait de se consacrer à la politique a été un
grand sacrifice, qu’il a dû avaler la pilule pour se lancer dans la politique,
mais il l’a fait pour sauver le pays. Il s’est sacrifié, c’est pourquoi il veut
recevoir en échange le pouvoir ainsi qu’une autonomie étendue. Berlusconi ne
veut aucun intermédiaire entre lui et ses gens. Les journalistes, les
adversaires, les magistrats, voire les alliés, sont continuellement avertis de
respecter ce lien sacré. Ses mots doivent aller droit au but (les
destinataires), il ne doit pas être contrarié ou interrompu pendant qu’il
parle, personne ne doit se permettre de briser le lien avec ses
électeurs.
Les traits de la personnalité de Berlusconi sont très
narcissiques. Berlusconi a sa propre personne en haute estime et cela nourrit
parfois un sentiment d’omnipotence. Il essaie continuellement de se mythifier
lui-même, au point qu’il déclare souvent de sentir « le meilleur », sans
demi-mesures.
« Si les journalistes faisaient l’exégèse de ce que monsieur
Berlusconi dit, ils se rendraient compte qu’il a toujours raison. » Cette
phrase, prononcée par le Chevalier, nous rappelle un autre personnage de
l’histoire italienne, Benito Mussolini, qui aimait faire écrire : « Mussolini a
toujours raison. » Nous pouvons affirmer que Mussolini est à la place des
années 20 ce que Berlusconi est à la place télévisuelle des années 90. Le Duce
réunit les foules dans des rassemblements océaniques, il offre à une Italie
timide, effrayée et très divisée, la possibilité de se réunir autour de son
corps politique, de se découvrir en tant que communauté,
ensemble. Le pays bouleversé par une
après-guerre dure, déçu à cause des incertitudes et de l’inefficacité de la
politique, séduit par Mussolini, l’imagine comme la figure du renouvellement,
du tournant historique. Sur les places italiennes, où les grands rassemblements
océaniques ont lieu, l’identification entre le leader et le peuple se
réalisera. Le consensus obtenu par le Duce a donc une nature proxémique,
centrée sur le fait de partager des espaces et des sentiments.
De la même façon, Silvio Berlusconi intervient dans une
situation de grande insécurité et de manque de légitimité de la classe
politique. Il construit son propre succès soient liant son corps à l’imaginaire
télévisuel, soient suivant les pulsions dionysiaques – actives souterrainement
dans le corps social – du renouvellement et de la destruction créatrice
[12]. Bien qu’il ne soit pas
une figure nouvelle et détachée du système ancien, il réussit à se faire
considérer comme tel. En télévision, il ne semble pas un homme politique – et
il ne veut pas le sembler – mais plutôt une télé-vedette ; il ne fait pas de
raisonnements mais plutôt des messages publicitaires, des slogans et des
phrases à effet qui se réfèrent au langage de la publicité, faisant un clin
d’œil au public, ou bien aux expressions, aux passions et aux lieux communs du
vivre collectif. Son consensus, comme celui de Mussolini, est fondé sur la
proxémique, il habite et (se) communique dans les lieux où le social se
manifeste, c’est-à-dire le territoire fantasmatique de l’écran télévisuel et
les magasins des marchandises (il concède sa première interview comme homme
politique dans son centre commercial
Standa).
Tout cela se passe sans que personne n’intervienne. Les
adversaires de Berlusconi ne réagissent pas à ses stratégies, de même que les
adversaires de Mussolini se retirèrent sur l’Aventin. Au contraire, d’abord ils
sont responsables d’avoir laissé un vide de nature politique-médiatique que
Berlusconi va combler, puis ils sont coupables de n’avoir pas considéré de
façon adéquate la culture de masse que Berlusconi représentait, enfin ils n’ont
fait qu’offenser Berlusconi sur des tons qui pouvaient irriter et frustrer
l’homme ordinaire. C’est paradoxal: Berlusconi a eu la chance d’avoir des
adversaires qui – pour se moquer de lui, faisant néanmoins de lui un mythe –
ont associé son corps aux symboles et aux mythes qui ont nourri les rêves et
les désirs de l’imaginaire collectif. Ainsi Berlusconi est devenu un vrai «
mythe d’aujourd’hui»
[13]. À ce propos, on a dit qu’avec Berlusconi, c’est
tout le peuple d’Hollywood qui avait gagné
[14]. Donc non seulement le succès et les victoires du
Chevalier sont le résultat d’une grande organisation et d’une anomalie
historique (celle d’avoir laissé la propriété de toutes les télévisions
commerciales au moins d’une seule personne), mais aussi ils ont été favorisés
par ses adversaires, qui « ont marqué des buts contre leur camp ».
Nous avons utilisé volontairement la métaphore du football. Le
football est un des phénomènes sociaux le plus diffusé en Italie. Non seulement
il est le sport le plus aimé, mais aussi l’occasion de socialiser et de se
retrouver comme communauté ; pour se sentir protagonistes de succès sportifs,
s’identifiant avec les joueurs de football; pour ré-investir ses propres
instincts au-delà des normes sociales ; pour rêver et s’amuser ; pour
re-découvrir l’esprit de la tribu
[15]. Tous les dimanches, dans les stades d’Italie, on
vit et on « consomme » cela, un vrai rite collectif, qui est diffusé partout
grâce à la télévision. L’entrepreneur de l’imaginaire connaît bien tout cela et
dès le début, il comprend l’importance symbolique de lier son corps à un
univers si significatif pour la société. Berlusconi a un « moi » énorme,
toujours projeté vers l’extérieur ; il a besoin de grands écrans pour se
projeter et se faire sentir ; il a un grand désir d’être aimé
[16]. Quel écranscène
promotionnel est meilleur que le jeu du football, en tant que loisir et signe
linguistique de l’Italien moyen, pour celui qui, s’estimant de façon ardente,
est avide d’exhibition de son habilité et recherche du consensus, de
l’admiration, de l’approbation ?
En 1986, longtemps avant de se lancer dans la politique,
Berlusconi décide de faire de la publicité à son image et de manifester sa
grandeur à travers l’achat d’un club ancien, l’équipe du Milan, qui (par hasard
?) a comme symbole le diable. Je suggère de suivre avec attention le chemin de
Berlusconi dans le monde du football, non seulement parce que c’est un moment
fondamental pour son « inscription » dans l’imaginaire collectif, mais aussi
parce que sa politique (et son langage politique) sera compréhensible à la
lumière de la métaphore du football. Aux yeux des observateurs, il peut sembler
incroyable : le Chevalier a déclaré avoir suivi le conseil d’un supporter qui,
lorsque le Milan a gagné le championnat en 1988, lui a conseillé de se lancer
dans la politique. Les axes du phénomène-Berlusconi, ses origines symboliques,
culturelles et politiques sont inscrits dans cet épisode. Il « entre sur le
terrain » (non pas dans la politique), son parti s’appellera
Forza Italia, comme le cri des fans de
l’équipe nationale. C’est dans ce secteur, plutôt que dans celui des
télévisions commerciales, que Berlusconi « s’entraîne » à entretenir les
foules, à séduire, conquérir et émouvoir les
gens qui lui seront utiles pour devenir un grand
personnage politique, afin de résoudre ses difficultés
économico-financières
[17].
Après beaucoup de succès de son Milan, il prononce une phrase
de caractère mythique : « Dans le moment du triomphe…laisse-moi, mon cher et
vieux Milan, confondre mon histoire avec la tienne »
[18]. Il aimerait se confondre
avec le mythe pour devenir lui-même un mythe. En 1989, pendant une fête du
club, cette tentation se cristallise dans un geste qui évoque encore la figure
du Duce : pour cette récurrence, il fait frapper une médaille de louange, qui
ne représente pas le blason de l’équipe, mais son effigie. Il est passé à
l’histoire, son image est un objet de culte, à collectionner et garder avec le
plus grand soin. Le projet est parfaitement accompli, maintenant son visage est
une substance immanente à l’imaginaire collectif. Il en est fier, et désormais
il affirme être devenu une vedette, plus populaire que les
politiciens.
Dieu et prostituée : mythologie de Berlusconi
« Dans ma vie, j’ai fait trois miracles. Maintenant, tous
ensemble, nous
devons faire le nouveau miracle italien. »
« À Côme, après le championnat du 1988, un supporteur voit ma
voi-
ture, me reconnaît, s’arrête devant le capot et crie :
“Silvioo, Silvioo, tu
es une belle nana !” Voilà le compliment le plus beau de ma
vie. »
Silvio Berlusconi
Il faut préciser que la communication de Silvio Berlusconi
n’est ni l’aspect principal du personnage ni l’élément qui lui donne le succès.
Au-delà des analyses pointilleuses et stériles sur les stratégies
communicatives des leaders politiques de ceux qui étudient les médias, toujours
après (et jamais avant) les élections, je voudrais proposer la thèse suivante :
le Chevalier, d’un point de vue communicatif, ne fait que confirmer son
adhésion au sentiment commun, au « vivre et se sentir ensemble », avec le
peuple des consommateurs et des téléspectateurs. La vraie force du personnage
réside dans le rôle et dans la position privilégiée qu’il occupe dans
l’imaginaire collectif. Son corps politique s’offre comme un
contenant plutôt que comme un
contenu, il est le lieu où tous les
gens « asynchrones » par rapport aux temps de l’État et des partis politiques
projettent leurs désirs et leurs aspirations. Berlusconi est considéré par les
gens comme le corps fantasmatique de l’industrie culturelle (en général) et des
télévisions commerciales (en particulier): voilà la puissance de son visage
séduisant, sa fascination presque « aprioriste », non rationnelle. La
communication politique du Chevalier se base sur la traduction de son image
fantasmatique en un projet. D’abord, Berlusconi doit tenir ses promesses,
auxquelles son corps faisait allusion, et ensuite les stratégies communicatives
entrent en jeu.
Dès le début, Silvio Berlusconi se distingue par sa tendance
marquée à la simplification, voire à la banalisation, des problèmes objets du
débat politique. Il se présente toujours souriant, confiant et rassurant, il
emploie continuellement des symboles fascinants et il utilise le lexique
sentimental des feuilletons : son but est de créer le mythe de
l’anti-politique. Dans sa simplicité, Berlusconi donne aux personnes incultes
le sentiment de comprendre quelque chose, alors que, dans la tradition
italienne, le langage des hommes politiques est toujours caractérisé par des
syntagmes qui n’ont pas de sens
[19]. Employant les catégories d’Aristote, je voudrais
affirmer que Berlusconi parle le langage épidictique, celui qui vise à plaire,
dans ce cas, à un public de téléspectateurs.
Il est probable que Berlusconi n’a pas de projet initial. Le
programme politique de
Forza Italia a
été écrit après qu’il a envisagé tous les désirs et les mécontentements des
électeurs. Il s’agit d’un marketing orienté vers le public et non vers le
produit
[20]. Le corps
de Berlusconi est un corps « fluide », adaptable aux exigences du public.
Pendant la campagne électorale de 2001, il fait afficher des placards
publicitaires où il se déclare soit président ouvrier, soit président
entrepreneur. Le Chevalier est fier de s’adapter, de devenir « concave avec le
convexe et convexe avec le concave ». Il en est même arrivé à dire que son
parti politique était de centre-gauche. Berlusconi représente la politisation
de la prostitution. Il vend et transforme son corps, son langage et ses idées
pour avoir le consensus, son but est de faire tomber amoureux le public et de
ne pas le contredire. De là, une série de contradictions et de changements
d’opinion. Berlusconi n’oublie jamais ce que Machiavel disait : « A uno
principe è necessario avere el populo amico ; altrimenti non ha nelle avversità
rimedio » [Pour un prince, il est nécessaire d’avoir le peuple ami, sinon il
n’y a pas de remèdes contre les adversités
[21].] Le langage politique de Berlusconi non seulement
suit les règles de la politique~fiction, mais il est aussi orienté vers le cœur
du public plutôt que vers son esprit. Sa rhétorique ne vise pas à stimuler des
réflexions ou des raisonnements critiques, mais à susciter l’empathie, le
contage émotif, l’amour. Le paradigme implicite communiqué aux interlocuteurs a
quelque chose d’érotique et en même temps quelque chose de religieux (entre
séduction et communion
[22]) : il ne suffit pas de soutenir Berlusconi, il faut
l’aimer ; il ne suffit pas d’avoir confiance en ce qu’il fait, mais il faut se
livrer/s’en remettre à lui, car il est « l’oint du Seigneur ». Il est
indispensable d’affirmer le caractère érotique et religieux du leadership
berlusconien. Maffesoli dit justement qu’« il n’y a pas de politique sans
religion », qu’il ne faut pas sous-évaluer le « parallèle entre le roi et le
prêtre » et que « tous les politiques remarquables sont de grands
conquérants d’âmes
[23]. » Berlusconi confirme
une telle perspective, en ajoutant une particularité personnelle : il devient
aussi un conquérant de corps, un excitateur de public et un dispensateur/
distributeur de passion, chaleur et divertissement. Il rit toujours, il est
hanté par les sondages, il cherche à respecter et à adorer les grandes
télé-vedettes et il est fier d’en avoir « inventé » beaucoup. L’adoration de
ces sujets et de ces objets de la culture de masse est un rite : voilà comment
il se montre en tant que mythe, star par excellence du système
médiatique.
Il ré-unit dans son corps les figures mythiques du dieu et de
la prostituée. À ce propos, prenons en considération la signification
originaire du terme « religion », c’est-à-dire « re-lier », mettre ensemble.
Berlusconi se présente comme un dieu de la cité de l’homme, non de (voire
contre) la cité de Dieu. Il met ensemble, il unit dans son corps l’Italie
souterraine, une réalité qui ne plaît pas à l’intelligentsia, mais qui est la
majorité du pays depuis longtemps : c’est l’Italie qui aime les grands magasins
et qui n’aime pas lire les livres et les quotidiens, qui se « nourrit » de
Beautiful
[24] et se « reflète » dans l’écran
télévisuel, qui tient à la famille et va au stade voir le match. Le Chevalier
se présente comme le corps mythique qui légitime l’action et soutient les
pulsions les plus profondes de ce
vécu
ancien. Berlusconi ne fait que s’appuyer sur la futilité, sur le kitsch, sur
les passions du « vivre ensemble » en tant que tel, sur la socialité comme
forme ludique de la socialisation
[25].
Voilà le terrain où la fonction mythique de Berlusconi agit,
ainsi que son pouvoir de re-lier. Il a instauré/suggéré un lien intime et
indissociable avec la
forme
télévisuelle, lieu où, en Italie au cours de la modernité tardive, les liens de
réciprocité ont été établis, les codes culturels transmis et la communauté
constituée
[26]. La
télévision a été le « méta-médium » de l’Italie contemporaine et Berlusconi se
montre en tant que prothèse et symbole de celle-ci, sacerdoce du spectacle, des
consommations et du « bien vivre ». Il incarne cette image symbolique à tel
point que, quand il a affirmé métaphoriquement « entrer sur le terrain », il a
fait allusion au lieu duquel il venait, une sorte de paradis.
La référence au monde céleste est une constante de la stratégie
communicative du Chevalier. Soit dans les spots télévisés, soit dans les
affiches électorales (1994), la figure souriante et sereine de Berlusconi est
projetée de façon fantasmatique dans le ciel, avec des petits nuages et une
phrase très explicite : « Ensemble pour un nouveau miracle italien ». Silvio
Berlusconi, en tant que dieu de la cité de l’homme, adore prononcer le verbe «
croire », affirmant : « Comme je crois, vous devez croire en moi. » Après avoir
abusé volontairement de ce verbe, il se pose comme l’objet de cette croyance.
Il est vraiment le « Sauveur de la patrie d’un futur illibéral».
Le parti politique fondé par Berlusconi
[27] en si peu de temps n’est qu’une
extension de lui-même, un moyen pour réunir (rappeler)
son peuple autour de sa figure, voire
pour appeler ceux qui ne participent pas à l’Histoire du pouvoir.
Forza Italia n’aurait pas de sens sans
la présence charismatique de Berlusconi. Ainsi les dirigeants du parti sont ses
amis fidèles, presque toujours d’accord avec le Chef et rarement des
protagonistes. Le Moi de Berlusconi est le protagoniste en scène, à tel point
qu’il déclare : « Je n’ai pas choisi la politique, elle m’a été imposée par
l’Histoire. » Berlusconi veut construire un village-Berlusconi, où il est à la
fois le centre, le garant et l’icône ; de façon agressive, il veut créer une
réalité plutôt que s’insérer dans celle qui existe déjà. Derrière ces désirs
violents, il y a un rêve : « Silvio veut se re-présenter comme Monde, à la
place du Monde qui l’accueille
[28]. » La stratégie est simple : d’abord, il essaie de
se masquer en homme commun, puis il s’offre comme voix et visage de
l’affranchissement des gens, enfin il leur demande d’avoir confiance en ses
actions et de se remettre à son bon sens et à sa conduite « éclairée
».
Avec le temps, la tendance égocentrique du Chevalier est
augmentée plutôt que diminuée. Il a atteint son but, en centrant toutes les
campagnes électorales sur sa propre figure, glissant tout le reste au second
plan. Une des règles de la communication publicitaire, comme chacun le sait,
affirme que pour sponsoriser un produit, il faut en parler, n’importe comment.
Les analyses de nombreux spécialistes
[29] montrent cela : Berlusconi y est
arrivé, parce qu’il a
obligé tout le
monde à parler de lui. Les habitudes du Chevalier montrent sa réticence à
communiquer sa propre image et son Verbe au moyen des médiations. Il aime
communiquer des messages en cassettes vidéo et lorsqu’il prend la parole
pendant un débat télévisé, il est presque impossible de l’arrêter. Il décide à
quelle émission il veut participer ; c’est lui qui gère sa propre image. Il
n’aime pas la présence d’un public actif dans l’émission, car il représente le
simulacre du public et cette fiction doit être respectée. Qu’est-ce que pense
un téléspectateur voyant un autre téléspectateur qui critique Berlusconi?
L’embrassement « magique » entre le Chevalier et son public disparaîtrait. Par
ailleurs, il est contraire aux « affrontements » avec des politiciens
adversaires ; si cela arrive, il délégitime l’interlocuteur, en l’accusant
d’être « menteur » et « mystificateur ». Berlusconi soutient qu’il n’y a qu’une
vérité
vraie et qu’il en est le
dépositaire. Le Chef ne peut pas discuter avec ses ennemis, à la limite il peut
les combattre. Il ne faut pas que le
dieu discute avec les fidèles : ce qu’il dit est
parole d’Évangile. Il déclare : « Vous devez devenir des missionnaires, voire
des apôtres ; moi, je vous expliquerai l’Évangile de
Forza Italia, l’Évangile selon
Silvio.»
Pendant la campagne électorale de 2001, cette
divinité-prostituée a décidé de ne pas
suivre les usages de la politique traditionnelle. L’homme de spectacle a choisi
de « séduire » encore plus. Déjà en 1994, on avait remarqué que le programme
électoral du
Polo delle Libertà
[30] suivait le style
d’écriture d’un magazine plutôt que celui d’un livre, au contraire du
PDS
[31]. En 2001, cette tendance devient paroxystique :
Berlusconi envoie chez tous les Italiens une revue dédiée à la description de
sa vie, selon le style des romans-photos et des magazines pour les familles. La
revue s’intitule, de façon significative
Une
histoire italienne évoquant la fusion-synthèse entre Berlusconi et
le pays. Les quatre chapitres de la revue sont : « L’homme, L’entrepreneur, Le
sportif, Le politique ». Le politique est volontairement mis à la fin. Le début
de l’histoire est constitué des paragraphes suivants : « Le caractère et les
passions, Les petits secrets de Silvio, Le style de vie, Les vieux amis ». Rien
n’est fait au hasard. Berlusconi veut intensifier son image de personnage et
vedette du spectacle au moyen de cette revue ; il veut que, comme pour toute
star, le public soit intéressé, attiré, fasciné et donc séduit par son histoire
; il veut qu’on en parle, qu’on ouvre un débat et, pourquoi pas, qu’on fasse
des potins sur lui. Il est clair que les programmes politiques n’ont aucune
importance pour la stratégie de Berlusconi.
Son but est l’identification-amour du public, ce qui est obtenu
en montrant son visage humain et commun, voire son appartenance au peuple, et
en même temps ses capacités extraordinaires, celles qui lui permettent d’être
investi du rôle de Chevalier, de guerrier et vengeur du corps social. Grâce à
la revue, le
lecteur modèle
[32] connaît progressivement
les événements personnels de la vie de Berlusconi, il regarde l’album des
photos de la famille – celui qu’on ne montre qu’aux amis les plus intimes – qui
est similaire à son propre album, il s’émeut à cause de la vicissitude de la
tumeur, il jouit en sachant que le pire est passé et il le prend en exemple
pour sa volonté. La mise en scène de l’espace privé est la stratégie utilisée
pour séduire et conquérir l’espace public. Ses « petits secrets » sont
offerts-vendus en échange du consensus et de l’identification des électeurs.
Chaque description dans la revue suit les règles stylistiques du
star system: les histoires positives
sont enflées, les événements négatifs sont « corrigés » ou bien omis (c’est le
cas des nombreuses accusations de la magistrature). Son parcours politique est
raconté de façon épique, le titre est significatif : « La traversée du désert
». Avec cet épisode et beaucoup d’autres épisodes similaires, les frontières
entre la politique, le divertissement et le spectacle sont définitivement
éliminées.
Phénoménologie de Silvio Berlusconi
Silvio Berlusconi est la matérialisation humaine du flux
télévisuel
[33]. Il n’y
a que des flots de paroles, au-delà du sens et de la raison des argumentations.
Il doit plaire, à tout prix ; il faut que le public tombe amoureux, qu’il soit
séduit. Son image est comme celle des stars du spectacle télévisuel, il fait
partie de cette scène fantasmatique, une fantasmagorie parmi d’autres. Le
Chevalier sait que les mensonges font partie du jeu, il sait que le fait
d’alimenter un rêve est plus important que celui de le réaliser. Voilà la
stratégie de la publicité : elle anime une série de sentiments et de désirs
envers les marchandises, ceux-ci étant vifs jusqu’à l’action de l’achat. Ainsi
la consommation symbolique a lieu avant la consommation matérielle.
Silvio Berlusconi est une marchandise parmi d’autres. Son corps
est vendu d’un point de vue politique comme n’importe quelle marchandise. Le
Chevalier vend des rêves et/ou des programmes politiques, mais surtout il se
vend lui-même, il sacrifie son corps au nom de la société et de la culture de
masse. Il est le veau d’or qui s’oppose aux Tables de la Loi, il est la «
saleté » de la « télévisionpoubelle » contre la « propreté » et l’ordre du
livre. Comme n’importe quel produit commercial, le paquet est plus important
que ce qu’il contient. Dans les spots électoraux, le Chevalier est à la fois le
moyen, le message, le contexte et le contenu. Il n’existe pas un
Polo delle Libertà: Berlusconi est le
seul qui compte. Silvio Berlusconi en tant que sujet-objet imaginé, rêvé,
acclamé par les cultures de la télévision de la modernité tardive n’existe pas
en réalité, il est un rêve qu’on n’a pas réalisé, dans un moment
d’ivresse.
Son corps cristallise parfaitement une caractéristique vital de
l’époque contemporaine : la confusion et le caractère indistinct du réel et de
l’imaginaire
[34] ; de
plus, il est la tentative onirique et révolutionnaire pour que l’image et
l’imaginaire triomphent de la misère de la réalité. Dans son succès, on peut
voir la volonté à la fois dissipative et cosmogonique de libérer les passions
anciennes de l’imaginaire collectif. Berlusconi est un simulacre pur et bref ;
ceux qui l’ont choisi croyaient pouvoir projeter sur son corps des pulsions
latentes. Tout cela se révélera un rêve : on s’en rendra compte pendant la
phase de « maturation » postmoderne, en outrageant ce corps, en dévoilant la
fiction et l’idéologie cachée
[35].
« Silvio Berlusconi est la réincarnation d’une putain
parisienne du XIX
e siècle
[36] » : son message profond est érotique,
son objectif est le corps « répandu » des consommations ; il éclaire et
légitime l’action des consommateurs. Il invite le consommateur à oublier son
sentiment de culpabilité : les protagonistes ne sont pas les devoirs mais les
plaisirs. L’État et ses « mains » doivent se retirer. Le succès et la
réalisation de soi-même sont plus importants. Le temps libre triomphe du temps
de travail, la nuit du jour. Comme toute prostituée, Berlusconi est dénigré par
les bien-pensants, mais il est aimé par les gens. Ce n’est pas en le présentant
comme un diable, en le reniant, que le pouvoir symbolique de
Berlusconi-prostituée est vaincu, au contraire…
Silvio Berlusconi est comme Joker, l’adversaire de
Batman
[37], au sourire
gravé sur le visage et élargi de façon exagérée. Un clown à la conquête du
pouvoir. Dans le film, Joker entre dans un musée et le détruit de façon
barbare. La force de son sourire est dissipative, elle anéantit la Tradition,
l’Art et le Bon Goût. De la même façon, Berlusconi prend la forteresse des
institutions italiennes, employant les armes barbares de la société de
consommation. Le Chevalier rit toujours. Ce sourire renvoie à Joker, au désir
de conquérir le pouvoir à travers la séduction et le divertissement des
électeurs. Son dilettantisme est montré orgueilleusement, comme celui de ses
collaborateurs. Il agit de manière décidée lorsqu’il assigne des rôles délicats
à des personnages du monde du spectacle qui ne sont pas compétents en
politique.
La gaffe est sa stratégie de conquête. Il doit ressembler aux
gens, mais pour cela il faut parfois exposer le pays à la risée : pour lui,
c’est un geste sympathique le fait de faire les cornes à un ministre des
Affaires Étrangères pendant une réunion officielle à Barcelone en mars 2001. Il
doit être un homme commun, voire moins qu’un homme commun. Après l’attentat à
New York du 11 septembre 2001, il a affirmé la supériorité de la culture
occidentale par rapport à l’orientale islamique. On lui a adressé beaucoup de
critiques, mais combien de personnes étaient d’accord avec lui ? Cela a
peut-être été la dernière démonstration de vouloir/savoir comprendre les
émotions et les sentiments des gens.
Silvio Berlusconi est animé par le culte de Dionysos, qui entre
tardivement dans le Panthéon grec, beaucoup de ses éléments étant étrangers. On
peut considérer le culte de Dionysos comme le paradigme de l’altérité
fondatrice : ce qui clôt et en même temps ouvre une époque. Les « thiases »,
des regroupements religieux voués à Dionysos, d’un côté dissipent ce qui
résiste superficiellement dans la société, interrompant l’éternel retour, d’un
autre côté re-fondent un nouveau regroupement, nourrissent la nouvelle société.
Ils partent du bas pour aller vers le haut
[38]. Berlusconi exploite, s’approprie et dirige ces
pulsions souterraines anciennes, il devient leur représentant, au moyen d’une
des plus grandes fictions de l’histoire de l’Italie. Cela n’a réussi que grâce
aux collaborations objectives de ses adversaires, qui considèrent la culture de
masse comme Cicéron le peuple, c’est-à-dire « le monstre le plus mauvais
».
Silvio Berlusconi parle le « langage des gens »
[39], il établit une identité
entre l’émetteur et le destinataire, il refuse les difficultés de la langue de
bois. Il a une rhétorique simple, il relance des thèmes et des instances déjà
connus, il fait semblant de donner des informations et d’être innovateur, mais
en réalité il reconfirme les opinions du destinataire, son système d’attentes.
Donc rien n’est effectivement nouveau, il n’y a qu’une série de phrases et
concepts très banals, tels que : « Nous croyons en la liberté, en la famille,
en l’altruisme.
» Silvio Berlusconi est un langage. Même les adversaires les
plus convaincus, bien qu’ils ne comprennent pas la signification mythique et
profonde de ce qu’ils disent, affirment qu’il possède un pouvoir de créer un
langage, d’inventer des métaphores simplificatrices et des néologismes. En
Italie, plusieurs modes de communication ont été lancés par le Chevalier et la
communication journalistique en est un exemple, employant des mots et des
locutions inventées par lui. Silvio Berlusconi est répétitif, à tel point qu’on
dirait un disque qui s’enraye. Son langage a besoin de métaphores, parmi
lesquelles les métaphores religieuses, du football et de la médecine ; il aime
bien employer des mots populaires, notamment lorsqu’il faut que l’interlocuteur
soit d’accord avec lui. De toute façon, sa dote communicative se base sur des
fautes de grammaire
[40], mais on ne peut pas dire si cela est un défaut
originaire ou bien s’il le fait exprès, pour ressembler à l’homme commun
italien.
Silvio Berlusconi, en tant que marchandise parmi d’autres, en
tant que mythe de la culture de masse, sera consommé, voire consumé au sens
strict, c’est-à-dire détruit, fini, gaspillé. Les cultures cybernétiques et les
cultures « métropolitaines » sont en train de faire cela, en rayant le corps du
Roi sur les affiches publicitaires, dans les rues et sur Internet, de façon
ludique et dissipative. Au moment où Berlusconi prend le pouvoir, on découvre
que son adhérence à l’imaginaire collectif est fictive, qu’il n’est pas à la
hauteur pour représenter les gens qu’il a séduits. Son corps est un corps de la
production plutôt que de la consommation, du travail plutôt que du temps libre.
Pour gouverner l’Italie, il a pactisé avec la culture catholique, qui n’a rien
à faire avec les sentiments des tribus contemporaines ; il a pactisé avec la
Confindustria
[41], symbole des pouvoirs « hauts », non
pas des mouvements sociaux « bas ». En tant que chef du gouvernement, il
manifeste sa volonté de défendre ses intérêts personnels d’entrepreneur, au
lieu de défendre ceux des gens.
Berlusconi a profité des pulsions anti-politiques et
anti-intellectuelles de la majorité du corps social, il s’est déguisé en «
barbare parmi les barbares », faisant semblant d’abattre le système et la
culture dominante. Mais « les barbares » sont restés « hors des murs du château
», avec toutes les espérances de renouvellement et de changement. Le château
n’a pas été détruit et Berlusconi n’a voulu faire aucune révolution. Son but
était la conquête du pouvoir pour sauvegarder les intérêts de ses
entreprises
[42].
Paradoxalement, le Chevalier a protégé le système qu’il avait promis d’abattre
; il a profité des velléités et des instincts dionysiaques de l’Italie «
silencieuse » qui pendant des années ne vivait que son quotidien, refusant la
morale de la politique au nom de l’éthique de l’être en commun
[43]. Mais les barbares,
trahis par Berlusconi, sont en train de « consumer » son corps politique grâce
à la force du jeu, du sourire et de l’imagination. Sur Internet et dans les
rues, pendant les dernières élections, les affiches électorales du Chevalier
ont été re-dessinées, couvrant de ridicule le corps et les messages de
Berlusconi: le caractère idéologique de son message a été dévoilé, de même que
la nature démagogique et propagandiste des contenus transmis. Le corps du roi a
été offensé et désacralisé – transfiguré
[44] – car il était désormais insignifiant et démythifié.
Les cultures postmodernes ne
sentent
plus Berlusconi comme leur digne représentant, ils ont dévoilé le mensonge.
Dans la société, le réseau est en train de remplacer la télévision comme moyen
privilégié pour transmettre l’esprit du temps et pour alimenter l’imaginaire
collectif : c’est pourquoi Berlusconi est « obsolète », il est le dernier «
télé-corps » de la société de masse
[45].
Pour bien comprendre le phénomène de Berlusconi, nous devons
abandonner le point de vue des « cultures alphabétiques » et du « règne des
écrivains »
[46]. La
phénoménologie de Berlusconi naît de « courant telluriens » (du bas) du corps
social; c’est une sorte de provocation, telle la pissotière de Duchamp ; c’est
le cri de douleur de ceux (consommateurs et téléspectateurs) qui sentaient le
besoin d’avoir de l’importance, de participer à la définition de la chose
publique. Silvio Berlusconi s’est approprié des symboles qui ont été refusés
par les cultures hégémoniques. Il a « pris par la main » une grande partie du
peuple abandonné, avec son désir de consommer et de s’amuser. Son succès nous
rappelle que les politiciens ne doivent jamais adopter de stratégies
discordantes par rapport aux humeurs et aux désirs populaires. Berlusconi a eu
la possibilité de susciter des rêves d’Hollywood. Les politiciens, les
intellectuels et les sociologues ne devraient pas oublier que les victoires de
Silvio Berlusconi sont le résultat surtout de leur non-préparation et
incompréhension face à la
solarisation
[47] des masses, puissante et souterraine.
[*]
Faculté des Sciences de la Communication, Université La
Sapienza, Rome, Italie.
[1]
Alberto Abruzzese,
Analfabeti di
tutto il mondo uniamoci, Genova, Costa & Nolan, 1996.
[2]
Michel Maffesoli,
Le temps des
tribus, Paris, Le Livre de poche, 1988.
[3]
Cf. Edgar Morin,
L’esprit du
temps, Paris, Grasset, 1974.
[4]
Mario Morcellini,
Passaggio al
futuro, Milano, Franco Angeli, 1992.
[5]
Alberto Abruzzese, Germano Scurti,
L’identità mediale degli italiani,
Venezia, Marsilio, 2001.
[6]
Pierre Lévy,
L’intelligence
collective, Paris, La Découverte, 1994.
[7]
Gianni Statera,
Il volto
deduttivo del potere. Berlusconi, i media, il consenso, Roma, Seam,
1995.
[8]
Giuseppe Fiori,
Il
venditore, Milano, Garzanti, 1995.
[9]
Emile Durkheim,
Les formes
élémentaires de la vie religieuse, Paris, Le Livre de poche,
1991.
[10]
Alberto Abruzzese,
L’elogio del
tempo nuovo. Perché Berlusconi ha vinto, Genova, Costa & Nolan,
1994.
[11]
La Standa est un centre commercial.
[12]
Cf. Friedrich W.
Nietzsche,
La volonté de puissance,
Paris, Gallimard, 1995.
[13]
Cf. Roland Barthes,
Mythologies, Paris, Seuil,
1957.
[14]
A. Abruzzese,
L’elogio del tempo
nuovo,
op. cit., p.
66.
[15]
Cf. M. Maffesoli,
Le temps des
tribus, op. cit.
[16]
Alessandro Merluzzi cité in G. Fiori,
Il venditore,
op. cit., p. 131.
[17]
Cf. Marco Travaglio,
L’odore dei soldi, Roma, Editori
Riuniti, 2002.
[18]
Cité in Giuseppe Fiori,
Il
venditore,
op. cit., p.
135.
[19]
Raffaele Simone,
Introduzione, in Augusta Forconi,
Parola da cavaliere, Roma, Editori
Riuniti, 1997.
[20]
Ugo Volli, Marino Livolsi,
La
comunicazione politica tra prima e seconda repubblica, Milano,
Franco Angeli, 1995.
[21]
Niccolò Machiavelli,
Il
principe, Roma, Club degli Editori, 1972.
[22]
Vincenzo Susca,
L’ultimo
tele-corpo della società di massa. Berlusconi tra moderno e
postmoderno, thèse de laurea, Università
La Sapienza di Roma, 2002.
[23]
Michel Maffesoli,
La
trasfiguration du politique.
La
tribalisation du monde, Paris, Éditions Grasset & Frasquelle,
1992, pp. 32, 34.
[24]
En France
Amour, gloire et
beauté.
[25]
Cf. M. Maffesoli,
Le temps des tribus,
op. cit.
[26]
Cf. Alberto Abruzzese,
Lo
splendore della TV, Genova, Costa & Nolan, 1995.
[27]
Forza Italia, trad. «
Allez l’Italie ».
[28]
Lorenzo Miglioli,
Berlusconi è un
retrovirus, Roma, Castelvecchi, 1993, pp. 56-57.
[29]
Mario Morcellini,
E/lezioni di
TV, Genova, Costa & Nolan, 1995 ; U. Volli, M. Livolsi,
La comunicazione politica tra prima e seconda
repubblica,
op.
cit.
[30]
Le regroupement électoral de centre-droite, trad. « Maison des
libertés ».
[31]
Le principal parti de la gauche italienne, trad. « Parti
Démocratique de la Gauche ». Cf. U. Volli, M. Livolsi,
La comunicazione politica tra prima e seconda
repubblica,
op.
cit.
[32]
Cf. Umberto Eco,
Lector in fabula, Milano, Bompiani,
1979.
[33]
Cf. Raymond Williams,
Television : Technology and cultural
form, London, Schocken Books, 1975.
[34]
Jean Baudrillard,
L’échange
symbolique et la mort, Paris, Gallimard, 1976.
[35]
V. Susca,
L’ultimo tele-corpo
della società di massa,
op.
cit.
[36]
L. Miglioli,
Berlusconi è un
retrovirus,
op.
cit.
[37]
Film de Tim Burton, 1989.
[38]
Cf. M. Maffesoli,
Le temps des tribus,
op. cit., p. 150.
[39]
M. Squarcione in M. Morcellini,
E/lezioni di TV,
op. cit.
[40]
R. Simone in A. Forconi,
Parola
da cavaliere,
op.
cit.
[41]
Le syndicat des entrepreneurs d’Italie.
[42]
Cf. G. Fiori,
Il venditore,
op. cit. ; M. Travaglio,
L’odore dei soldi,
op. cit.
[43]
Cf. M. Maffesoli,
Le temps des tribus,
op. cit.
[44]
Cf. M. Maffesoli,
La trasfiguration du politique,
op. cit.
[45]
V. Susca,
L’ultimo tele-corpo
della società di massa,
op.
cit.
[46]
A. Abruzzese, G. Scurti,
L’identità mediale degli italiani,
op. cit.
[47]
Cf. A. Abruzzese,
Lo splendore della TV,
op. cit.