Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4485-2
100 pages

p. 41 à 56
doi: en cours

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no 84 2004/2

 
Les deux Italies
 
 
Le succès de Silvio Berlusconi en 1994 n’est que l’accomplissement naturel d’un cycle et d’une histoire. Observer et interpréter l’aventure politique et personnelle de ce personnage nous permettent de re-lire de façon extraordinaire l’histoire italienne de ces dernières décennies et ses anomalies. En ce sens, Berlusconi est un signe tout à fait révélateur.
Au cours des dernières décennies en Italie, on a assisté à une rupture historique, un schisme dangereux : d’une part, la société civile, le peuple des consommateurs et des téléspectateurs, c’est-à-dire le pays réel; d’autre part, l’establishment, les palais du pouvoir politique, le château des intellectuels, c’est-à-dire le pays légal. Les cultures de l’écran contre les cultures du livre [1]. La coupure entre l’ordre politique et l’ordre social a été de plus en plus nette, les deux espaces se sont peu à peu séparés, suivant des logiques et des intérêts différents. Il y a eu une dissociation aiguë entre la nature concrète des désirs et la nature abstraite des lois, entre le monde allusif des images et le monde déraciné et désagrégé de la politique. Donc la sphère du loisir, de la consommation et de la communication, c’est-à-dire de l’être ici, s’est définitivement séparée de la culture des partis politiques et des élites intellectuelles, qui visaient à l’unité en ignorant les différences, voire à supprimer les intérêts particuliers au nom de l’intérêt général, ainsi qu’à faire la loi grâce au monopole de l’écriture. On peut expliquer mieux ce processus en suivant la distinction de Maffesoli entre pouvoir et puissance [2].
Les moyens de communication de masse, notamment la télévision, sont le lieu où le social s’est réalisé et a vécu sa vie, ainsi que le milieu naturel où les codes culturels ont été partagés et négociés, les corps télé-transportés, les désirs sexuels stimulés et libérés et la peur de la mort métabolisée. D’abord, la télévision a été le moyen qui a permis de transmettre « l’esprit du temps » [3] ; puis, elle a été le moteur principal de la modernisation italienne, l’instrument le plus important qui a accéléré et soutenu la mutation sociale et culturelle et le renouvellement des coutumes ; enfin, elle a été le moyen qui a appelé les masses, en les éclairant pour la première fois dans l’histoire. En effet, la télévision est devenue soit « l’agence principale de socialisation du Pays » [4], soit l’interface idéelle de l’imaginaire collectif national. Nous pouvons peut-être établir une égalité entre le corps social et le corps « télévisuel», affirmant qu’on ne doit plus chercher l’identité des Italiens en tant que peuple et communauté dans les traits des classes dirigeantes et intellectuelles, mais dans sa « dimension médiatique » [5] ; parallèlement les marchandises ont remplacé les livres comme « biens de citoyenneté » de la population.
Le processus brièvement décrit arrive au niveau maximum d’intensité en 1994, lorsque « la barbarie » de l’écran et des consommations répandues trouvera un sujet-Léviathan dans lequel elle peut se projeter elle-même et ses propres désirs refoulés : voilà Silvio Berlusconi, l’entrepreneur de l’imaginaire qui, laissé libre d’agir entre « les deux pays » (les deux Italies), prendra la balle au bond pour se faire passer pour un téléspectateur parmi d’autres, un consommateur parmi d’autres. Il parlera – devenant « le Chevalier » – au nom de ce peuple oublié, censuré et réprimé, utilisant les tournures du langage télévisuel tellement dénigré par les politiciens et les intellectuels, ainsi que profanant en peu de temps le « temple de la Culture ». Dans ce sens, Berlusconi est le veau d’or qui s’oppose aux Tables de la Loi.
Dès le début, Silvio Berlusconi a compris ce que beaucoup d’observateurs ignoraient : la conquête du consensus, la « séduction » des électeurs et leur amour ne pouvaient être obtenus qu’en entrant dans le déchaînement des passions et des mythes de l’imaginaire collectif de l’époque télévisuelle tardive, ainsi qu’en reconnaissant et acceptant les visages et l’esprit des sujets sociaux en tant que tels, sans velléités de manipulation et de censure.
La façon la plus efficace pour passer de l’autre côté de la barricade – au-delà des académies et des palais du pouvoir – où un homme comme Berlusconi peut avoir le consensus, est de partir de l’éloge de l’ignorance. Nous devons dépasser l’espace archétypique du pouvoir [6], qui pendant la modernité a été fondé sur la dichotomie lecture-écriture. Il faut suivre les esprits de ceux qui habitent notre temps, en tant que consommateurs, téléspectateurs et non-lecteurs. Se mettre à la place de ces subjectivités, comprendre le sens de leur action : voilà comment nous pouvons comprendre pourquoi elles se sont senties représentées par Berlusconi, qui, pour la première fois dans l’histoire de la République Italienne, appelé par le chef de l’État à former le gouvernement, a affirmé être « investi par le peuple ». Les marchandises et les médias – ensemble – ont représenté le model d’un habiter plus libre, moins lié à des surdéterminations et des idéologies, plus centré sur son propre corps et sur ses propres sensations. L’Italie des intellectuels et des classes dirigeantes, soit catholiques soit communistes, n’a pas compris cela : elle s’est limitée à entraver, ou à tenter de diriger, la culture-société de masse, sans reconnaître les pulsions les plus profondes, sans envisager ce que l’imaginaire collectif était en train de produire et « consommer ». Au moment où l’ombre de Berlusconi est apparue, la stratégie d’opposition à sa présence a été celle de l’offenser et par conséquent d’offenser l’Italie des téléspectateurs et des consommateurs [7]. Berlusconi a comblé un vide fait par les classes dirigeantes précédentes, il a embrassé une grande partie des Italiens désormais déçue et détachée des terrains de la politique et de la culture, il l’a séduite sous l’apparence d’une télé-vedette, d’un dieu de la cité de l’homme et d’un primus inter pares.
 
À la conquête de l’imaginaire collectif
 
 
Avec Silvio Berlusconi, la télévision ne fait plus fonction de scène pour la représentation (télévisée) de la politique. Depuis qu’il est entré en scène, la télévision est devenue la représentation de soi-même en termes de politique. La différence n’est pas subtile. Après l’affaire des pots-de-vin en Italie (« Tangentopoli», 1991), la vieille classe politique étant délégitimée et regardée avec suspicion, le fait d’apparaître immanent aux logiques télévisuelles, interne à celles-ci, constituait une grande stratégie de communication. C’est pourquoi les hommes et les femmes de l’aile berlusconienne font partie de ce monde de la communication. Il ne faut pas oublier que le Chevalier est celui qui a ouvert les portes à la télévision commerciale en Italie, permettant à la télévision d’embrasser et d’exaucer pour la première fois les désirs du public : divertissement, exhibition des marchandises, élimination des tabous.
Berlusconi, grâce à ses opérations financières souvent peu « limpides » [8], est devenu le propriétaire du plus grand groupe de télévisions commerciales. Dans ce secteur, il a combattu les tendances culturelles et pédagogiques de la télévision d’État, inaugurant l’époque du kitsch et de ce qu’on appelle « la télévision-pou-belle », néanmoins exprimant et représentant des subjectivités et des désirs qui étaient cachés et/ou réprimés.
Dès le début, le corps politique de Silvio Berlusconi se fond avec le « corps télévisuel», intimement lié au corps social. C’est là que la grande force du Chevalier réside ; c’est là que la conquête de l’imaginaire collectif commence. Dans ce sens, en paraphrasant McLuhan, nous pourrions dire que « le moyen est le message » : le message de Berlusconi est son adhérence au moyen de communication de la télévision ; il est programmatique-politique, mais surtout mythique-symbolique ; il se réfère aux substances les plus profondes qui résident dans l’imaginaire collectif et il les fait revivre dans son corps. Berlusconi semble connaître l’importance de la relation entre coutumes et droit, dont Durkheim parlait [9]. À ce propos, nous savons que le système de pouvoir arrive à identifier le lien politique avec le lien social, il se lie à l’évidence du social pour ceux qui en font partie. Le pouvoir berlusconien essaie de se présenter comme corps naturel en tant que corps télévisuel.
Le Chevalier adore se déguiser en sauveur de la patrie et dès le début il essaie de transformer son aventure politique en un beau conte de fées [10]. Il est l’homme qu’il faut là où il faut, le seul digne représentant des gens. Pour soutenir une image si mythique et totale et pour la rendre crédible, il doit délégitimer les adversaires et en même temps poser « le moi-nous » contre « les autres ». Il n’y a pas d’autres représentants du corps social, les autres sont considérés comme des « mystificateurs », des « profiteurs », des « traîtres ». Il réussira même à inventer et rendre crédible pour l’opinion publique un « danger communiste », « destiné à terroriser, sous ses sombres couleurs, les gens laborieux et pleins de bon sens qui regardent la télévision et font les courses chez Standa [11] ».
Il est la liberté et il la représente, alors que les autres sont « l’asservissement » : il faut choisir entre le bien et le mal. Il ne connaît pas de juste milieu, il donne une lecture manichéenne et grossière de l’état des choses, invitant à choisir de façon nette. Il dit : « Si les adversaires gagnent, il y a de quoi avoir peur, les signes d’un futur illibéral se multiplient.
» Silvio Berlusconi pense que toute la politique est à rejeter/refuser, puisqu’elle est improductive et corrompue, et il le souligne expressément. Les « professionnels de la politique » sont toujours regardés avec mépris et méfiance. C’est un escamotage qui lui permet de rappeler à ses gens qu’il n’a rien à faire avec la façon ancienne de considérer la politique. Il vient des gens, pour les représenter et exprimer leur pensée ; les électeurs ne devront jamais découvrir son appartenance au monde de l’ancienne classe politique : « Notre ancienne classe politique est une classe politique de merde. » Lorsqu’il faut tracer une ligne de séparation entre lui et les autres pour confirmer la nécessité d’« entrer en lice », le Chevalier utilise des mots à effet, voire vulgaires. Le but de ces tactiques est d’établir une « identification horizontale » avec les gens : il faut sentir qu’il est un primus inter pares. Son action doit être considérée comme la seule possible pour racheter l’Italie des désastres de la Première République. Il est le Chevalier de la modernité tardive, c’est sa bataille. Il ne s’oppose pas à des adversaires loyaux, mais plutôt à des ennemis, des complots, des trahisons, dans un climat des combats médiévaux.
Berlusconi fond et con-fond continuellement le « moi» et le « nous » dans ses affirmations : son but est d’accueillir le peuple dans son corps politique. Il affirme que le fait de se consacrer à la politique a été un grand sacrifice, qu’il a dû avaler la pilule pour se lancer dans la politique, mais il l’a fait pour sauver le pays. Il s’est sacrifié, c’est pourquoi il veut recevoir en échange le pouvoir ainsi qu’une autonomie étendue. Berlusconi ne veut aucun intermédiaire entre lui et ses gens. Les journalistes, les adversaires, les magistrats, voire les alliés, sont continuellement avertis de respecter ce lien sacré. Ses mots doivent aller droit au but (les destinataires), il ne doit pas être contrarié ou interrompu pendant qu’il parle, personne ne doit se permettre de briser le lien avec ses électeurs.
Les traits de la personnalité de Berlusconi sont très narcissiques. Berlusconi a sa propre personne en haute estime et cela nourrit parfois un sentiment d’omnipotence. Il essaie continuellement de se mythifier lui-même, au point qu’il déclare souvent de sentir « le meilleur », sans demi-mesures.
« Si les journalistes faisaient l’exégèse de ce que monsieur Berlusconi dit, ils se rendraient compte qu’il a toujours raison. » Cette phrase, prononcée par le Chevalier, nous rappelle un autre personnage de l’histoire italienne, Benito Mussolini, qui aimait faire écrire : « Mussolini a toujours raison. » Nous pouvons affirmer que Mussolini est à la place des années 20 ce que Berlusconi est à la place télévisuelle des années 90. Le Duce réunit les foules dans des rassemblements océaniques, il offre à une Italie timide, effrayée et très divisée, la possibilité de se réunir autour de son corps politique, de se découvrir en tant que communauté, ensemble. Le pays bouleversé par une après-guerre dure, déçu à cause des incertitudes et de l’inefficacité de la politique, séduit par Mussolini, l’imagine comme la figure du renouvellement, du tournant historique. Sur les places italiennes, où les grands rassemblements océaniques ont lieu, l’identification entre le leader et le peuple se réalisera. Le consensus obtenu par le Duce a donc une nature proxémique, centrée sur le fait de partager des espaces et des sentiments.
De la même façon, Silvio Berlusconi intervient dans une situation de grande insécurité et de manque de légitimité de la classe politique. Il construit son propre succès soient liant son corps à l’imaginaire télévisuel, soient suivant les pulsions dionysiaques – actives souterrainement dans le corps social – du renouvellement et de la destruction créatrice [12]. Bien qu’il ne soit pas une figure nouvelle et détachée du système ancien, il réussit à se faire considérer comme tel. En télévision, il ne semble pas un homme politique – et il ne veut pas le sembler – mais plutôt une télé-vedette ; il ne fait pas de raisonnements mais plutôt des messages publicitaires, des slogans et des phrases à effet qui se réfèrent au langage de la publicité, faisant un clin d’œil au public, ou bien aux expressions, aux passions et aux lieux communs du vivre collectif. Son consensus, comme celui de Mussolini, est fondé sur la proxémique, il habite et (se) communique dans les lieux où le social se manifeste, c’est-à-dire le territoire fantasmatique de l’écran télévisuel et les magasins des marchandises (il concède sa première interview comme homme politique dans son centre commercial Standa).
Tout cela se passe sans que personne n’intervienne. Les adversaires de Berlusconi ne réagissent pas à ses stratégies, de même que les adversaires de Mussolini se retirèrent sur l’Aventin. Au contraire, d’abord ils sont responsables d’avoir laissé un vide de nature politique-médiatique que Berlusconi va combler, puis ils sont coupables de n’avoir pas considéré de façon adéquate la culture de masse que Berlusconi représentait, enfin ils n’ont fait qu’offenser Berlusconi sur des tons qui pouvaient irriter et frustrer l’homme ordinaire. C’est paradoxal: Berlusconi a eu la chance d’avoir des adversaires qui – pour se moquer de lui, faisant néanmoins de lui un mythe – ont associé son corps aux symboles et aux mythes qui ont nourri les rêves et les désirs de l’imaginaire collectif. Ainsi Berlusconi est devenu un vrai « mythe d’aujourd’hui» [13]. À ce propos, on a dit qu’avec Berlusconi, c’est tout le peuple d’Hollywood qui avait gagné [14]. Donc non seulement le succès et les victoires du Chevalier sont le résultat d’une grande organisation et d’une anomalie historique (celle d’avoir laissé la propriété de toutes les télévisions commerciales au moins d’une seule personne), mais aussi ils ont été favorisés par ses adversaires, qui « ont marqué des buts contre leur camp ».
Nous avons utilisé volontairement la métaphore du football. Le football est un des phénomènes sociaux le plus diffusé en Italie. Non seulement il est le sport le plus aimé, mais aussi l’occasion de socialiser et de se retrouver comme communauté ; pour se sentir protagonistes de succès sportifs, s’identifiant avec les joueurs de football; pour ré-investir ses propres instincts au-delà des normes sociales ; pour rêver et s’amuser ; pour re-découvrir l’esprit de la tribu [15]. Tous les dimanches, dans les stades d’Italie, on vit et on « consomme » cela, un vrai rite collectif, qui est diffusé partout grâce à la télévision. L’entrepreneur de l’imaginaire connaît bien tout cela et dès le début, il comprend l’importance symbolique de lier son corps à un univers si significatif pour la société. Berlusconi a un « moi » énorme, toujours projeté vers l’extérieur ; il a besoin de grands écrans pour se projeter et se faire sentir ; il a un grand désir d’être aimé [16]. Quel écranscène promotionnel est meilleur que le jeu du football, en tant que loisir et signe linguistique de l’Italien moyen, pour celui qui, s’estimant de façon ardente, est avide d’exhibition de son habilité et recherche du consensus, de l’admiration, de l’approbation ?
En 1986, longtemps avant de se lancer dans la politique, Berlusconi décide de faire de la publicité à son image et de manifester sa grandeur à travers l’achat d’un club ancien, l’équipe du Milan, qui (par hasard ?) a comme symbole le diable. Je suggère de suivre avec attention le chemin de Berlusconi dans le monde du football, non seulement parce que c’est un moment fondamental pour son « inscription » dans l’imaginaire collectif, mais aussi parce que sa politique (et son langage politique) sera compréhensible à la lumière de la métaphore du football. Aux yeux des observateurs, il peut sembler incroyable : le Chevalier a déclaré avoir suivi le conseil d’un supporter qui, lorsque le Milan a gagné le championnat en 1988, lui a conseillé de se lancer dans la politique. Les axes du phénomène-Berlusconi, ses origines symboliques, culturelles et politiques sont inscrits dans cet épisode. Il « entre sur le terrain » (non pas dans la politique), son parti s’appellera Forza Italia, comme le cri des fans de l’équipe nationale. C’est dans ce secteur, plutôt que dans celui des télévisions commerciales, que Berlusconi « s’entraîne » à entretenir les foules, à séduire, conquérir et émouvoir les gens qui lui seront utiles pour devenir un grand personnage politique, afin de résoudre ses difficultés économico-financières [17].
Après beaucoup de succès de son Milan, il prononce une phrase de caractère mythique : « Dans le moment du triomphe…laisse-moi, mon cher et vieux Milan, confondre mon histoire avec la tienne » [18]. Il aimerait se confondre avec le mythe pour devenir lui-même un mythe. En 1989, pendant une fête du club, cette tentation se cristallise dans un geste qui évoque encore la figure du Duce : pour cette récurrence, il fait frapper une médaille de louange, qui ne représente pas le blason de l’équipe, mais son effigie. Il est passé à l’histoire, son image est un objet de culte, à collectionner et garder avec le plus grand soin. Le projet est parfaitement accompli, maintenant son visage est une substance immanente à l’imaginaire collectif. Il en est fier, et désormais il affirme être devenu une vedette, plus populaire que les politiciens.
 
Dieu et prostituée : mythologie de Berlusconi
 
 
« Dans ma vie, j’ai fait trois miracles. Maintenant, tous ensemble, nous
devons faire le nouveau miracle italien. »
« À Côme, après le championnat du 1988, un supporteur voit ma voi-
ture, me reconnaît, s’arrête devant le capot et crie : “Silvioo, Silvioo, tu
es une belle nana !” Voilà le compliment le plus beau de ma vie. »
Silvio Berlusconi
Il faut préciser que la communication de Silvio Berlusconi n’est ni l’aspect principal du personnage ni l’élément qui lui donne le succès. Au-delà des analyses pointilleuses et stériles sur les stratégies communicatives des leaders politiques de ceux qui étudient les médias, toujours après (et jamais avant) les élections, je voudrais proposer la thèse suivante : le Chevalier, d’un point de vue communicatif, ne fait que confirmer son adhésion au sentiment commun, au « vivre et se sentir ensemble », avec le peuple des consommateurs et des téléspectateurs. La vraie force du personnage réside dans le rôle et dans la position privilégiée qu’il occupe dans l’imaginaire collectif. Son corps politique s’offre comme un contenant plutôt que comme un contenu, il est le lieu où tous les gens « asynchrones » par rapport aux temps de l’État et des partis politiques projettent leurs désirs et leurs aspirations. Berlusconi est considéré par les gens comme le corps fantasmatique de l’industrie culturelle (en général) et des télévisions commerciales (en particulier): voilà la puissance de son visage séduisant, sa fascination presque « aprioriste », non rationnelle. La communication politique du Chevalier se base sur la traduction de son image fantasmatique en un projet. D’abord, Berlusconi doit tenir ses promesses, auxquelles son corps faisait allusion, et ensuite les stratégies communicatives entrent en jeu.
Dès le début, Silvio Berlusconi se distingue par sa tendance marquée à la simplification, voire à la banalisation, des problèmes objets du débat politique. Il se présente toujours souriant, confiant et rassurant, il emploie continuellement des symboles fascinants et il utilise le lexique sentimental des feuilletons : son but est de créer le mythe de l’anti-politique. Dans sa simplicité, Berlusconi donne aux personnes incultes le sentiment de comprendre quelque chose, alors que, dans la tradition italienne, le langage des hommes politiques est toujours caractérisé par des syntagmes qui n’ont pas de sens [19]. Employant les catégories d’Aristote, je voudrais affirmer que Berlusconi parle le langage épidictique, celui qui vise à plaire, dans ce cas, à un public de téléspectateurs.
Il est probable que Berlusconi n’a pas de projet initial. Le programme politique de Forza Italia a été écrit après qu’il a envisagé tous les désirs et les mécontentements des électeurs. Il s’agit d’un marketing orienté vers le public et non vers le produit [20]. Le corps de Berlusconi est un corps « fluide », adaptable aux exigences du public. Pendant la campagne électorale de 2001, il fait afficher des placards publicitaires où il se déclare soit président ouvrier, soit président entrepreneur. Le Chevalier est fier de s’adapter, de devenir « concave avec le convexe et convexe avec le concave ». Il en est même arrivé à dire que son parti politique était de centre-gauche. Berlusconi représente la politisation de la prostitution. Il vend et transforme son corps, son langage et ses idées pour avoir le consensus, son but est de faire tomber amoureux le public et de ne pas le contredire. De là, une série de contradictions et de changements d’opinion. Berlusconi n’oublie jamais ce que Machiavel disait : « A uno principe è necessario avere el populo amico ; altrimenti non ha nelle avversità rimedio » [Pour un prince, il est nécessaire d’avoir le peuple ami, sinon il n’y a pas de remèdes contre les adversités [21].] Le langage politique de Berlusconi non seulement suit les règles de la politique~fiction, mais il est aussi orienté vers le cœur du public plutôt que vers son esprit. Sa rhétorique ne vise pas à stimuler des réflexions ou des raisonnements critiques, mais à susciter l’empathie, le contage émotif, l’amour. Le paradigme implicite communiqué aux interlocuteurs a quelque chose d’érotique et en même temps quelque chose de religieux (entre séduction et communion [22]) : il ne suffit pas de soutenir Berlusconi, il faut l’aimer ; il ne suffit pas d’avoir confiance en ce qu’il fait, mais il faut se livrer/s’en remettre à lui, car il est « l’oint du Seigneur ». Il est indispensable d’affirmer le caractère érotique et religieux du leadership berlusconien. Maffesoli dit justement qu’« il n’y a pas de politique sans religion », qu’il ne faut pas sous-évaluer le « parallèle entre le roi et le prêtre » et que « tous les politiques remarquables sont de grands conquérants d’âmes [23]. » Berlusconi confirme une telle perspective, en ajoutant une particularité personnelle : il devient aussi un conquérant de corps, un excitateur de public et un dispensateur/ distributeur de passion, chaleur et divertissement. Il rit toujours, il est hanté par les sondages, il cherche à respecter et à adorer les grandes télé-vedettes et il est fier d’en avoir « inventé » beaucoup. L’adoration de ces sujets et de ces objets de la culture de masse est un rite : voilà comment il se montre en tant que mythe, star par excellence du système médiatique.
Il ré-unit dans son corps les figures mythiques du dieu et de la prostituée. À ce propos, prenons en considération la signification originaire du terme « religion », c’est-à-dire « re-lier », mettre ensemble. Berlusconi se présente comme un dieu de la cité de l’homme, non de (voire contre) la cité de Dieu. Il met ensemble, il unit dans son corps l’Italie souterraine, une réalité qui ne plaît pas à l’intelligentsia, mais qui est la majorité du pays depuis longtemps : c’est l’Italie qui aime les grands magasins et qui n’aime pas lire les livres et les quotidiens, qui se « nourrit » de Beautiful [24] et se « reflète » dans l’écran télévisuel, qui tient à la famille et va au stade voir le match. Le Chevalier se présente comme le corps mythique qui légitime l’action et soutient les pulsions les plus profondes de ce vécu ancien. Berlusconi ne fait que s’appuyer sur la futilité, sur le kitsch, sur les passions du « vivre ensemble » en tant que tel, sur la socialité comme forme ludique de la socialisation [25].
Voilà le terrain où la fonction mythique de Berlusconi agit, ainsi que son pouvoir de re-lier. Il a instauré/suggéré un lien intime et indissociable avec la forme télévisuelle, lieu où, en Italie au cours de la modernité tardive, les liens de réciprocité ont été établis, les codes culturels transmis et la communauté constituée [26]. La télévision a été le « méta-médium » de l’Italie contemporaine et Berlusconi se montre en tant que prothèse et symbole de celle-ci, sacerdoce du spectacle, des consommations et du « bien vivre ». Il incarne cette image symbolique à tel point que, quand il a affirmé métaphoriquement « entrer sur le terrain », il a fait allusion au lieu duquel il venait, une sorte de paradis.
La référence au monde céleste est une constante de la stratégie communicative du Chevalier. Soit dans les spots télévisés, soit dans les affiches électorales (1994), la figure souriante et sereine de Berlusconi est projetée de façon fantasmatique dans le ciel, avec des petits nuages et une phrase très explicite : « Ensemble pour un nouveau miracle italien ». Silvio Berlusconi, en tant que dieu de la cité de l’homme, adore prononcer le verbe « croire », affirmant : « Comme je crois, vous devez croire en moi. » Après avoir abusé volontairement de ce verbe, il se pose comme l’objet de cette croyance. Il est vraiment le « Sauveur de la patrie d’un futur illibéral».
Le parti politique fondé par Berlusconi [27] en si peu de temps n’est qu’une extension de lui-même, un moyen pour réunir (rappeler) son peuple autour de sa figure, voire pour appeler ceux qui ne participent pas à l’Histoire du pouvoir. Forza Italia n’aurait pas de sens sans la présence charismatique de Berlusconi. Ainsi les dirigeants du parti sont ses amis fidèles, presque toujours d’accord avec le Chef et rarement des protagonistes. Le Moi de Berlusconi est le protagoniste en scène, à tel point qu’il déclare : « Je n’ai pas choisi la politique, elle m’a été imposée par l’Histoire. » Berlusconi veut construire un village-Berlusconi, où il est à la fois le centre, le garant et l’icône ; de façon agressive, il veut créer une réalité plutôt que s’insérer dans celle qui existe déjà. Derrière ces désirs violents, il y a un rêve : « Silvio veut se re-présenter comme Monde, à la place du Monde qui l’accueille [28]. » La stratégie est simple : d’abord, il essaie de se masquer en homme commun, puis il s’offre comme voix et visage de l’affranchissement des gens, enfin il leur demande d’avoir confiance en ses actions et de se remettre à son bon sens et à sa conduite « éclairée ».
Avec le temps, la tendance égocentrique du Chevalier est augmentée plutôt que diminuée. Il a atteint son but, en centrant toutes les campagnes électorales sur sa propre figure, glissant tout le reste au second plan. Une des règles de la communication publicitaire, comme chacun le sait, affirme que pour sponsoriser un produit, il faut en parler, n’importe comment. Les analyses de nombreux spécialistes [29] montrent cela : Berlusconi y est arrivé, parce qu’il a obligé tout le monde à parler de lui. Les habitudes du Chevalier montrent sa réticence à communiquer sa propre image et son Verbe au moyen des médiations. Il aime communiquer des messages en cassettes vidéo et lorsqu’il prend la parole pendant un débat télévisé, il est presque impossible de l’arrêter. Il décide à quelle émission il veut participer ; c’est lui qui gère sa propre image. Il n’aime pas la présence d’un public actif dans l’émission, car il représente le simulacre du public et cette fiction doit être respectée. Qu’est-ce que pense un téléspectateur voyant un autre téléspectateur qui critique Berlusconi? L’embrassement « magique » entre le Chevalier et son public disparaîtrait. Par ailleurs, il est contraire aux « affrontements » avec des politiciens adversaires ; si cela arrive, il délégitime l’interlocuteur, en l’accusant d’être « menteur » et « mystificateur ». Berlusconi soutient qu’il n’y a qu’une vérité vraie et qu’il en est le dépositaire. Le Chef ne peut pas discuter avec ses ennemis, à la limite il peut les combattre. Il ne faut pas que le dieu discute avec les fidèles : ce qu’il dit est parole d’Évangile. Il déclare : « Vous devez devenir des missionnaires, voire des apôtres ; moi, je vous expliquerai l’Évangile de Forza Italia, l’Évangile selon Silvio.»
 
Un exemple significatif
 
 
Pendant la campagne électorale de 2001, cette divinité-prostituée a décidé de ne pas suivre les usages de la politique traditionnelle. L’homme de spectacle a choisi de « séduire » encore plus. Déjà en 1994, on avait remarqué que le programme électoral du Polo delle Libertà [30] suivait le style d’écriture d’un magazine plutôt que celui d’un livre, au contraire du PDS [31]. En 2001, cette tendance devient paroxystique : Berlusconi envoie chez tous les Italiens une revue dédiée à la description de sa vie, selon le style des romans-photos et des magazines pour les familles. La revue s’intitule, de façon significative Une histoire italienne évoquant la fusion-synthèse entre Berlusconi et le pays. Les quatre chapitres de la revue sont : « L’homme, L’entrepreneur, Le sportif, Le politique ». Le politique est volontairement mis à la fin. Le début de l’histoire est constitué des paragraphes suivants : « Le caractère et les passions, Les petits secrets de Silvio, Le style de vie, Les vieux amis ». Rien n’est fait au hasard. Berlusconi veut intensifier son image de personnage et vedette du spectacle au moyen de cette revue ; il veut que, comme pour toute star, le public soit intéressé, attiré, fasciné et donc séduit par son histoire ; il veut qu’on en parle, qu’on ouvre un débat et, pourquoi pas, qu’on fasse des potins sur lui. Il est clair que les programmes politiques n’ont aucune importance pour la stratégie de Berlusconi.
Son but est l’identification-amour du public, ce qui est obtenu en montrant son visage humain et commun, voire son appartenance au peuple, et en même temps ses capacités extraordinaires, celles qui lui permettent d’être investi du rôle de Chevalier, de guerrier et vengeur du corps social. Grâce à la revue, le lecteur modèle [32] connaît progressivement les événements personnels de la vie de Berlusconi, il regarde l’album des photos de la famille – celui qu’on ne montre qu’aux amis les plus intimes – qui est similaire à son propre album, il s’émeut à cause de la vicissitude de la tumeur, il jouit en sachant que le pire est passé et il le prend en exemple pour sa volonté. La mise en scène de l’espace privé est la stratégie utilisée pour séduire et conquérir l’espace public. Ses « petits secrets » sont offerts-vendus en échange du consensus et de l’identification des électeurs. Chaque description dans la revue suit les règles stylistiques du star system: les histoires positives sont enflées, les événements négatifs sont « corrigés » ou bien omis (c’est le cas des nombreuses accusations de la magistrature). Son parcours politique est raconté de façon épique, le titre est significatif : « La traversée du désert ». Avec cet épisode et beaucoup d’autres épisodes similaires, les frontières entre la politique, le divertissement et le spectacle sont définitivement éliminées.
 
Phénoménologie de Silvio Berlusconi
 
 
Silvio Berlusconi est la matérialisation humaine du flux télévisuel [33]. Il n’y a que des flots de paroles, au-delà du sens et de la raison des argumentations. Il doit plaire, à tout prix ; il faut que le public tombe amoureux, qu’il soit séduit. Son image est comme celle des stars du spectacle télévisuel, il fait partie de cette scène fantasmatique, une fantasmagorie parmi d’autres. Le Chevalier sait que les mensonges font partie du jeu, il sait que le fait d’alimenter un rêve est plus important que celui de le réaliser. Voilà la stratégie de la publicité : elle anime une série de sentiments et de désirs envers les marchandises, ceux-ci étant vifs jusqu’à l’action de l’achat. Ainsi la consommation symbolique a lieu avant la consommation matérielle.
Silvio Berlusconi est une marchandise parmi d’autres. Son corps est vendu d’un point de vue politique comme n’importe quelle marchandise. Le Chevalier vend des rêves et/ou des programmes politiques, mais surtout il se vend lui-même, il sacrifie son corps au nom de la société et de la culture de masse. Il est le veau d’or qui s’oppose aux Tables de la Loi, il est la « saleté » de la « télévisionpoubelle » contre la « propreté » et l’ordre du livre. Comme n’importe quel produit commercial, le paquet est plus important que ce qu’il contient. Dans les spots électoraux, le Chevalier est à la fois le moyen, le message, le contexte et le contenu. Il n’existe pas un Polo delle Libertà: Berlusconi est le seul qui compte. Silvio Berlusconi en tant que sujet-objet imaginé, rêvé, acclamé par les cultures de la télévision de la modernité tardive n’existe pas en réalité, il est un rêve qu’on n’a pas réalisé, dans un moment d’ivresse.
Son corps cristallise parfaitement une caractéristique vital de l’époque contemporaine : la confusion et le caractère indistinct du réel et de l’imaginaire [34] ; de plus, il est la tentative onirique et révolutionnaire pour que l’image et l’imaginaire triomphent de la misère de la réalité. Dans son succès, on peut voir la volonté à la fois dissipative et cosmogonique de libérer les passions anciennes de l’imaginaire collectif. Berlusconi est un simulacre pur et bref ; ceux qui l’ont choisi croyaient pouvoir projeter sur son corps des pulsions latentes. Tout cela se révélera un rêve : on s’en rendra compte pendant la phase de « maturation » postmoderne, en outrageant ce corps, en dévoilant la fiction et l’idéologie cachée [35].
« Silvio Berlusconi est la réincarnation d’une putain parisienne du XIXe siècle [36] » : son message profond est érotique, son objectif est le corps « répandu » des consommations ; il éclaire et légitime l’action des consommateurs. Il invite le consommateur à oublier son sentiment de culpabilité : les protagonistes ne sont pas les devoirs mais les plaisirs. L’État et ses « mains » doivent se retirer. Le succès et la réalisation de soi-même sont plus importants. Le temps libre triomphe du temps de travail, la nuit du jour. Comme toute prostituée, Berlusconi est dénigré par les bien-pensants, mais il est aimé par les gens. Ce n’est pas en le présentant comme un diable, en le reniant, que le pouvoir symbolique de Berlusconi-prostituée est vaincu, au contraire…
Silvio Berlusconi est comme Joker, l’adversaire de Batman [37], au sourire gravé sur le visage et élargi de façon exagérée. Un clown à la conquête du pouvoir. Dans le film, Joker entre dans un musée et le détruit de façon barbare. La force de son sourire est dissipative, elle anéantit la Tradition, l’Art et le Bon Goût. De la même façon, Berlusconi prend la forteresse des institutions italiennes, employant les armes barbares de la société de consommation. Le Chevalier rit toujours. Ce sourire renvoie à Joker, au désir de conquérir le pouvoir à travers la séduction et le divertissement des électeurs. Son dilettantisme est montré orgueilleusement, comme celui de ses collaborateurs. Il agit de manière décidée lorsqu’il assigne des rôles délicats à des personnages du monde du spectacle qui ne sont pas compétents en politique.
La gaffe est sa stratégie de conquête. Il doit ressembler aux gens, mais pour cela il faut parfois exposer le pays à la risée : pour lui, c’est un geste sympathique le fait de faire les cornes à un ministre des Affaires Étrangères pendant une réunion officielle à Barcelone en mars 2001. Il doit être un homme commun, voire moins qu’un homme commun. Après l’attentat à New York du 11 septembre 2001, il a affirmé la supériorité de la culture occidentale par rapport à l’orientale islamique. On lui a adressé beaucoup de critiques, mais combien de personnes étaient d’accord avec lui ? Cela a peut-être été la dernière démonstration de vouloir/savoir comprendre les émotions et les sentiments des gens.
Silvio Berlusconi est animé par le culte de Dionysos, qui entre tardivement dans le Panthéon grec, beaucoup de ses éléments étant étrangers. On peut considérer le culte de Dionysos comme le paradigme de l’altérité fondatrice : ce qui clôt et en même temps ouvre une époque. Les « thiases », des regroupements religieux voués à Dionysos, d’un côté dissipent ce qui résiste superficiellement dans la société, interrompant l’éternel retour, d’un autre côté re-fondent un nouveau regroupement, nourrissent la nouvelle société. Ils partent du bas pour aller vers le haut [38]. Berlusconi exploite, s’approprie et dirige ces pulsions souterraines anciennes, il devient leur représentant, au moyen d’une des plus grandes fictions de l’histoire de l’Italie. Cela n’a réussi que grâce aux collaborations objectives de ses adversaires, qui considèrent la culture de masse comme Cicéron le peuple, c’est-à-dire « le monstre le plus mauvais ».
Silvio Berlusconi parle le « langage des gens » [39], il établit une identité entre l’émetteur et le destinataire, il refuse les difficultés de la langue de bois. Il a une rhétorique simple, il relance des thèmes et des instances déjà connus, il fait semblant de donner des informations et d’être innovateur, mais en réalité il reconfirme les opinions du destinataire, son système d’attentes. Donc rien n’est effectivement nouveau, il n’y a qu’une série de phrases et concepts très banals, tels que : « Nous croyons en la liberté, en la famille, en l’altruisme.
» Silvio Berlusconi est un langage. Même les adversaires les plus convaincus, bien qu’ils ne comprennent pas la signification mythique et profonde de ce qu’ils disent, affirment qu’il possède un pouvoir de créer un langage, d’inventer des métaphores simplificatrices et des néologismes. En Italie, plusieurs modes de communication ont été lancés par le Chevalier et la communication journalistique en est un exemple, employant des mots et des locutions inventées par lui. Silvio Berlusconi est répétitif, à tel point qu’on dirait un disque qui s’enraye. Son langage a besoin de métaphores, parmi lesquelles les métaphores religieuses, du football et de la médecine ; il aime bien employer des mots populaires, notamment lorsqu’il faut que l’interlocuteur soit d’accord avec lui. De toute façon, sa dote communicative se base sur des fautes de grammaire [40], mais on ne peut pas dire si cela est un défaut originaire ou bien s’il le fait exprès, pour ressembler à l’homme commun italien.
Silvio Berlusconi, en tant que marchandise parmi d’autres, en tant que mythe de la culture de masse, sera consommé, voire consumé au sens strict, c’est-à-dire détruit, fini, gaspillé. Les cultures cybernétiques et les cultures « métropolitaines » sont en train de faire cela, en rayant le corps du Roi sur les affiches publicitaires, dans les rues et sur Internet, de façon ludique et dissipative. Au moment où Berlusconi prend le pouvoir, on découvre que son adhérence à l’imaginaire collectif est fictive, qu’il n’est pas à la hauteur pour représenter les gens qu’il a séduits. Son corps est un corps de la production plutôt que de la consommation, du travail plutôt que du temps libre. Pour gouverner l’Italie, il a pactisé avec la culture catholique, qui n’a rien à faire avec les sentiments des tribus contemporaines ; il a pactisé avec la Confindustria [41], symbole des pouvoirs « hauts », non pas des mouvements sociaux « bas ». En tant que chef du gouvernement, il manifeste sa volonté de défendre ses intérêts personnels d’entrepreneur, au lieu de défendre ceux des gens.
Berlusconi a profité des pulsions anti-politiques et anti-intellectuelles de la majorité du corps social, il s’est déguisé en « barbare parmi les barbares », faisant semblant d’abattre le système et la culture dominante. Mais « les barbares » sont restés « hors des murs du château », avec toutes les espérances de renouvellement et de changement. Le château n’a pas été détruit et Berlusconi n’a voulu faire aucune révolution. Son but était la conquête du pouvoir pour sauvegarder les intérêts de ses entreprises [42]. Paradoxalement, le Chevalier a protégé le système qu’il avait promis d’abattre ; il a profité des velléités et des instincts dionysiaques de l’Italie « silencieuse » qui pendant des années ne vivait que son quotidien, refusant la morale de la politique au nom de l’éthique de l’être en commun [43]. Mais les barbares, trahis par Berlusconi, sont en train de « consumer » son corps politique grâce à la force du jeu, du sourire et de l’imagination. Sur Internet et dans les rues, pendant les dernières élections, les affiches électorales du Chevalier ont été re-dessinées, couvrant de ridicule le corps et les messages de Berlusconi: le caractère idéologique de son message a été dévoilé, de même que la nature démagogique et propagandiste des contenus transmis. Le corps du roi a été offensé et désacralisé – transfiguré [44] – car il était désormais insignifiant et démythifié. Les cultures postmodernes ne sentent plus Berlusconi comme leur digne représentant, ils ont dévoilé le mensonge. Dans la société, le réseau est en train de remplacer la télévision comme moyen privilégié pour transmettre l’esprit du temps et pour alimenter l’imaginaire collectif : c’est pourquoi Berlusconi est « obsolète », il est le dernier « télé-corps » de la société de masse [45].
Pour bien comprendre le phénomène de Berlusconi, nous devons abandonner le point de vue des « cultures alphabétiques » et du « règne des écrivains » [46]. La phénoménologie de Berlusconi naît de « courant telluriens » (du bas) du corps social; c’est une sorte de provocation, telle la pissotière de Duchamp ; c’est le cri de douleur de ceux (consommateurs et téléspectateurs) qui sentaient le besoin d’avoir de l’importance, de participer à la définition de la chose publique. Silvio Berlusconi s’est approprié des symboles qui ont été refusés par les cultures hégémoniques. Il a « pris par la main » une grande partie du peuple abandonné, avec son désir de consommer et de s’amuser. Son succès nous rappelle que les politiciens ne doivent jamais adopter de stratégies discordantes par rapport aux humeurs et aux désirs populaires. Berlusconi a eu la possibilité de susciter des rêves d’Hollywood. Les politiciens, les intellectuels et les sociologues ne devraient pas oublier que les victoires de Silvio Berlusconi sont le résultat surtout de leur non-préparation et incompréhension face à la solarisation [47] des masses, puissante et souterraine.
 
NOTES
 
[*] Faculté des Sciences de la Communication, Université La Sapienza, Rome, Italie.
[1] Alberto Abruzzese, Analfabeti di tutto il mondo uniamoci, Genova, Costa & Nolan, 1996.
[2] Michel Maffesoli, Le temps des tribus, Paris, Le Livre de poche, 1988.
[3] Cf. Edgar Morin, L’esprit du temps, Paris, Grasset, 1974.
[4] Mario Morcellini, Passaggio al futuro, Milano, Franco Angeli, 1992.
[5] Alberto Abruzzese, Germano Scurti, L’identità mediale degli italiani, Venezia, Marsilio, 2001.
[6] Pierre Lévy, L’intelligence collective, Paris, La Découverte, 1994.
[7] Gianni Statera, Il volto deduttivo del potere. Berlusconi, i media, il consenso, Roma, Seam, 1995.
[8] Giuseppe Fiori, Il venditore, Milano, Garzanti, 1995.
[9] Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Le Livre de poche, 1991.
[10] Alberto Abruzzese, L’elogio del tempo nuovo. Perché Berlusconi ha vinto, Genova, Costa & Nolan, 1994.
[11] La Standa est un centre commercial.
[12] Cf. Friedrich W. Nietzsche, La volonté de puissance, Paris, Gallimard, 1995.
[13] Cf. Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957.
[14] A. Abruzzese, L’elogio del tempo nuovo, op. cit., p. 66.
[15] Cf. M. Maffesoli, Le temps des tribus, op. cit.
[16] Alessandro Merluzzi cité in G. Fiori, Il venditore, op. cit., p. 131.
[17] Cf. Marco Travaglio, L’odore dei soldi, Roma, Editori Riuniti, 2002.
[18] Cité in Giuseppe Fiori, Il venditore, op. cit., p. 135.
[19] Raffaele Simone, Introduzione, in Augusta Forconi, Parola da cavaliere, Roma, Editori Riuniti, 1997.
[20] Ugo Volli, Marino Livolsi, La comunicazione politica tra prima e seconda repubblica, Milano, Franco Angeli, 1995.
[21] Niccolò Machiavelli, Il principe, Roma, Club degli Editori, 1972.
[22] Vincenzo Susca, L’ultimo tele-corpo della società di massa. Berlusconi tra moderno e postmoderno, thèse de laurea, Università La Sapienza di Roma, 2002.
[23] Michel Maffesoli, La trasfiguration du politique. La tribalisation du monde, Paris, Éditions Grasset & Frasquelle, 1992, pp. 32, 34.
[24] En France Amour, gloire et beauté.
[25] Cf. M. Maffesoli, Le temps des tribus, op. cit.
[26] Cf. Alberto Abruzzese, Lo splendore della TV, Genova, Costa & Nolan, 1995.
[27] Forza Italia, trad. « Allez l’Italie ».
[28] Lorenzo Miglioli, Berlusconi è un retrovirus, Roma, Castelvecchi, 1993, pp. 56-57.
[29] Mario Morcellini, E/lezioni di TV, Genova, Costa & Nolan, 1995 ; U. Volli, M. Livolsi, La comunicazione politica tra prima e seconda repubblica, op. cit.
[30] Le regroupement électoral de centre-droite, trad. « Maison des libertés ».
[31] Le principal parti de la gauche italienne, trad. « Parti Démocratique de la Gauche ». Cf. U. Volli, M. Livolsi, La comunicazione politica tra prima e seconda repubblica, op. cit.
[32] Cf. Umberto Eco, Lector in fabula, Milano, Bompiani, 1979.
[33] Cf. Raymond Williams, Television : Technology and cultural form, London, Schocken Books, 1975.
[34] Jean Baudrillard, L’échange symbolique et la mort, Paris, Gallimard, 1976.
[35] V. Susca, L’ultimo tele-corpo della società di massa, op. cit.
[36] L. Miglioli, Berlusconi è un retrovirus, op. cit.
[37] Film de Tim Burton, 1989.
[38] Cf. M. Maffesoli, Le temps des tribus, op. cit., p. 150.
[39] M. Squarcione in M. Morcellini, E/lezioni di TV, op. cit.
[40] R. Simone in A. Forconi, Parola da cavaliere, op. cit.
[41] Le syndicat des entrepreneurs d’Italie.
[42] Cf. G. Fiori, Il venditore, op. cit. ; M. Travaglio, L’odore dei soldi, op. cit.
[43] Cf. M. Maffesoli, Le temps des tribus, op. cit.
[44] Cf. M. Maffesoli, La trasfiguration du politique, op. cit.
[45] V. Susca, L’ultimo tele-corpo della società di massa, op. cit.
[46] A. Abruzzese, G. Scurti, L’identità mediale degli italiani, op. cit.
[47] Cf. A. Abruzzese, Lo splendore della TV, op. cit.
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Giuseppe Fiori, Il venditore, Milano, Garzanti, 1995. Suite de la note...
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Cf. Friedrich W. Nietzsche, La volonté de puissance, ...
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Cf. Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957...
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A. Abruzzese, L’elogio del tempo nuovo, op. cit., p. ...
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Cf. M. Maffesoli, Le temps des tribus, op. cit. Suite de la note...
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Cf. Marco Travaglio, L’odore dei soldi, Roma, Editori ...
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Cité in Giuseppe Fiori, Il venditore, op. cit., p. ...
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Cf. M. Maffesoli, Le temps des tribus, op. cit. Suite de la note...
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Film de Tim Burton, 1989. Suite de la note...
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Cf. M. Maffesoli, Le temps des tribus, op. cit., p....
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Le syndicat des entrepreneurs d’Italie. Suite de la note...
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