2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Avant-propos
Tumultes
S. HUGON
Pour déborder l’intuition d’Alain Pessin (« Anarchie et anomie
», Réfractions, n°1), peut-être
pourrions-nous avancer que toute la vie sociale est faite de dérapages du
désir. Alors que le sociologue ne parlait « que » d’anarchie, il nous faut
redire la présence, actuelle, dans notre quotidien, de ces élaborations du
désir qui animent notre vie sociale, et font que nos institutions sont bien
souvent un équilibre comme rattrapé de débordements invisibles.
Penser une société par ce qui lui échappe, et par une
sociologie de l’excès, ainsi que Durkheim déjà l’avait initié dans le
Suicide, penser le monde par les
dynamiques qui le tordent, ou reconnaître la prégnance de l’imaginaire du
renouvellement, telle semble être une voie de compréhension du social.
La rédaction de la revue Sociétés propose ici une sélection de textes
libres, issus d’horizons et de recherches très divers, textes français mais
aussi italien, québécois, brésilien, et dont certains ont été présentés
publiquement lors des Journées du CeaQ à la Sorbonne en 2002 et 2003. Tous
confluent vers ces thématiques, alors qu’aucun n’a été écrit dans l’intention
de ce dossier. Y voir un effet de convergence nous a semblé opportun, de tels
signaux faibles ne manqueront pas de faire sens pour le lecteur averti. Qu’il
s’agisse de l’image de la mort, qui passe et s’incorpore dans notre quotidien,
de la catastrophe qui peut s’inscrire positivement dans une culture, de
l’anomalie politique, ou encore de l’adultère qui agit comme un indicateur
social, tous ces phénomènes – parmi d’autres encore –, qui font terreau,
sédimentent et donnent à penser notre société. Ces articles suivront un texte
de M. Maffesoli, extrait d’un ouvrage à venir en octobre aux éditions La Table
Ronde, et qui nous rappelle à la fois l’ardeur et la versatilité de la
vie.
Les débordements et les maux d’une collectivité nous en disent
ainsi parfois plus sur ce qui en constitue la substance positive. Deux
sociologues majeurs de la fin du XIXe siècle nous aident à
le penser. La crise, décrite comme variation brutale – dans le positif comme
dans le négatif nous avait averti Durkheim –, fait surgir des décalages et
brise ses représentations sociales et ses petites pédagogies. La crise est
alors anomie qui prive l’individu de l’action sociale dont il dépend pour
comprendre le monde qui est le sien. Cette interprétation pose la régulation
comme principe de contention des énergies vitales.
Tout autre est la proposition de Guyau, à qui Durkheim avait
emprunté le terme. L’anomie est plutôt pour le sociologue poète une
manifestation de la création et d’invention sociales, flux continu qui fait de
l’institution et du social un rendez-vous manqué par nature, et de la crise un
rite de passage ou d’éclosion. Reste que l’événement-crise n’est qu’un moment,
un véhicule, un constat de l’anachronisme de la vie et de ses
verbalisations.
Prendre conscience de ces débordements, de leur impact dans
notre imaginaire et notre quotidien, s’entendre sur leur incapacité à dire ce
qu’ils sont, mais les comprendre comme indices involontaires d’une mutation
sociale forte, voila l’enjeu du recueil et du rapprochement de ces
tumultes.