2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Quand Momus passe sous l'arc en ciel...
La construction sociale des images identitaires homosexuelles
dans le carnaval de Rio de Janeiro
Fabiano Gontijo
[*]
Les identités sociales se créent à travers l’expérience préalable
de la pluralité et de l’altérité et se négocient et se reformulent par le
truchement des rituels. Le Carnaval de Rio de Janeiro, en tant qu’ensemble
rituel, sert de lieu de reformulation identitaire pour les hommes stigmatisés
en raison de leurs pratiques sexuelles avec des individus du même sexe. Alors
que jusqu’aux années 1980 les identités homosexuelles se basaient sur l’arbi-
traire d’un système traditionnel hiérarchique des genres, on observe
actuellement une fragmentation des références identitaires comme conséquence
sociale et culturelle de l’épidémie du VIH. L’éclatement identitaire nous amène
à parler d’images identitaires fluides
basées sur les apparences corporelles et formulées dans des situations
ritualisées. Nous avons cherché à caractériser la participation homosexuelle à
quelques situations du Carnaval de Rio, comme les bandas, dont certaines sont « officiellement »
reconnues comme étant gays – la Banda Carmen Miranda. À partir de l’analyse
situationnelle de la Banda Carmen Miranda, il sera question ici de présenter la
manière dont les travestis, les homosexuels efféminés, les
entendidos (version latine du
macho man) s’opposent aux
drag queens, aux jeunes homosexuels «
bodybuildés » (barbies) et aux membres
de la « mouvance G.L.S. » (gays lesbiennes et
sympathisants) sur la scène carnavalesque de la ville et, par là,
créent et recréent situationnellement la diversité de leurs
images identitaires.
Mots-clés :
Imaginaire, identités, homosexualité.
Le Carnaval de Rio de Janeiro se compose d’une série de
manifestations festives, souvent divisées en « carnaval de rue », « carnaval de
salon », défilés au Sambodrome et «
carnaval off» ou alternatif. Par «
carnaval de salon », on entend les bals et les fêtes réalisés à l’approche des
cinq jours officiels de Carnaval et pendant ces jours-là dans des maisons de
spectacle et les clubs de la ville ; le « carnaval
off» ou alternatif diffère du carnaval
de salon par la musique électronique qui y est jouée – d’où son caractère
alternatif –, alors que dans le « carnaval de salon », il s’agit uniquement de
samba. Le « carnaval de rue » est caractérisé par l’ensemble des manifestations
festives plus ou moins informelles qui se déroulent dans les espaces ouverts –
les rues, les places, les plages –, alors que les défilés au
Sambodrome, bien que se passant dans
un lieu ouvert, sont marqués par la formalité d’un concours d’écoles de samba.
Les principales manifestations du « carnaval de rue » sont les
bandas et les
blocos. Par opposition aux autres
manifestations, considérées comme étant trop commerciales, donc « peu
carnavalesques », le « carnaval de rue » se construit comme un espace de
spontanéité, de décontraction et de retour aux « valeurs traditionnelles » de «
l’esprit carnavalesque ».
Dans le but de faire revivre les carnavals de rue d’antan,
encore existants dans les villes moyennes de l’intérieur du pays, un groupe de
jeunes journalistes, artistes et intellectuels de gauche, issus des classes
moyennes en restructuration (et de la « petite bourgeoisie nouvelle »
brésilienne) créent, en 1965, lors du premier Carnaval après l’instauration du
régime militaire dans le pays, la Banda de Ipanema, dans un quartier huppé de
Rio de Janeiro, servant de modèle à l’organisation de manifestations
carnavalesques de rue dans d’autres quartiers habités par les populations les
plus favorisées de la ville, sous le nom de
banda. Les
bandas deviennent, à côté des écoles de samba et
des bals, les principales fêtes du Carnaval
carioca
[1].
Dans l’acception journalistique et populaire actuelle, la
banda et le
bloco désignent pratiquement un même
phénomène carnavalesque, à savoir un groupe d’amis, habillés avec un minimum de
vêtements, informellement organisés autour d’un orchestre
[2] –
banda – composé d’instruments de percussion et à
vent qui jouent de la samba et de la
samba-marcha (samba plus lente, pour « marcher »
de manière rythmée), qui défile dans les rues de certains quartiers en
entraînant un maximum de personnes sur son passage. Le succès de la première
banda auprès des classes moyennes des
quartiers de la Zona Sul
[3] de la ville a donné lieu à des dissidences et à la
fondation de plusieurs autres
bandas,
dont la
Banda Carmen Miranda, la
première officiellement gay de la ville, notamment dans la deuxième moitié des
années 1980.
Le renforcement de la visibilisation des homosexualités
identitaires dans la seconde moitié des années 1980 à Rio – entamé dans les
années 1970 aux États-Unis et en Europe occidentale –, dont la création d’une
banda exclusivement gay est un bon
indice, attirera l’attention des « scientifiques du social» et des
anthropologues en particulier. L’anthropologie des homosexualités semble
s’intéresser essentiellement aux homosexualités rituelles ou institutionnelles d’un côté ou aux cultures
communautaires des gays entre eux – homosocialités – d’un autre côté, mais, à notre
connaissance, jamais aux homosexualités dans et à
travers les rituels (Cardín, 1989).Les « berdaches » représentent
une forme de travestissement institutionnel des sociétés indiennes
nord-américaines et n’existent que par le truchement de rituels spécifiques
(Devereux, 1992 ; Roscoe, 1992 ; Levy, 1992); de même, les pratiques
homoérotiques mélanésiennes « d’insémination de jeunes hommes » ne sont
permises qu’à travers (et à l’intérieur de) un rite d’initiation spécifique
(Herdt, 1993).
Dans le cas brésilien, les travestis, transsexuels,
transformistes,
caricatas,
drag queens,
barbies,
boys et tant d’autres sont autant d’
images identitaires qui se créent et se
renforcent pendant certaines ritualisations carnavalesques : la notion
d’
image rend compte de ces signaux
multiples que nous recevons, captons, reproduisons – voire construisons de
toute pièce à partir d’éléments divers – et introduisons dans la construction
de nos
apparences changeantes ou
mutantes; ces signaux dont nous nous servons dans le façonnement de
notre perception du monde et des «
mondes
[4] » auxquels nous participons. En effet, dans l’univers
urbain
carioca, il semble y avoir,
parmi les hommes qui entreprennent et entretiennent des rapports sexuels avec
des hommes, des échanges
situationnels
de signaux visuels permettant la construction et le maintien de certaines
images identificatrices, des
images
identitaires; et ces échanges ont lieu notamment dans le cadre de
ritualisations particulières. Ces images peuvent être fixes, reformulées
périodiquement à l’identique, ou bien provisoires et ait de véritable
changement dans le statut professionnel ou le niveau des revenus des personnes
en question (Velho, 1989). À partir de là, on peut comprendre cette dichotomie
chère aux habitants de Rio de Janeiro entre la
Zona Sul – zone sud –, au sud du centre-ville –
où vivent surtout les classes moyennes et la bourgeoisie en général, où le
climat est doux en raison de la présence des montagnes et de la mer et où sont
concentrés les attraits touristiques –, et la
Zona Norte – zone nord –, au nord du
centre-ville, dans les vallées par où passent les trains qui déchargent
quotidiennenement au centre-ville des millions de travailleurs qui composent la
« masse populaire » brésilienne et où les limites entre
favelas et quartiers n’existent que de
façon sommaire et précaire (voir Gontijo, 2002). changeantes selon le contexte
d’interaction ; dans tous les cas, il semble s’agir d’images relationnelles qui
n’ont d’existence que dans leurs rapports à d’autres images et, puisque
identitaires, qui se construisent et se reformulent à travers les
ritualisations.
Certains hommes se servent du rituel pour consolider leurs
identités basées sur la perception des différences relatives d’apparences entre
les deux genres, voire pour se forger un nouveau genre. Plutôt que de la mise
en scène exclusivement ritualisée des pratiques homoérotiques, on observerait
une homoérotisation des apparences corporelles et des identités
à partir des situations ritualisées du
Carnaval de Rio. Il sera question dans une section plus loin d’une description
détaillée de la diversité identitaires gay de la ville de Rio, ce qui est
l’objet même de cet article. Il serait important, pour une meilleure
compréhension de ce qui suit, que nous donnions quelques définitions, encore
que sommaires, voire incomplètes, de quelques termes souvent cités.
« Gays/homosexuels » désignera les hommes qui entretiennent des
rapports sexuels préférentiellement avec des hommes, sans aucune autre
connotation identitaire ; boys, les
gays très virils et musclés plutôt pauvres et habitants de la
Zona Norte, habitués de la plage de
Copacabana ; barbies, les gays très
virils et musclés plutôt riches et habitants de la
Zona Sul, habitués de la plage
d’Ipanema et principaux représentants gays de ce que nous appelons la «
mouvance GLS ». Quant aux images « féminines », contrairement à la connotation
du terme transformiste en français, «
transformista » au Brésil n’implique pas du tout la transformation radicale du
corps masculin en corps féminin par l’ingestion d’hormones, voire l’ablation du
pénis ; au Brésil, il y aurait comme un continuum qui irait de la
caricata (caricature de la femme pour
se donner en spectacle) au transsexual
(celui qui est passé par l’opération de « changement » de sexe et qui est en
attente de ses documents de « femme »), en passant par le
transformista (celui qui s’habille en
femme pour se donner en spectacle, tout en cherchant à imiter à la perfection
la femme et non pas en la caricaturant) et le travesti (celui qui adopte tous les éléments
associés au genre féminin et vit dans le quotidien
comme une femme, mais ne réalise par
l’opération de « changement » de sexe), sans oublier la
drag queen (gays qui s’habille en
femme, de manière caricaturale ou « politiquement » critique, qui ne cherche
pas l’imitation parfaite non plus, mais qui invente un « mode de vie »
particulier, en restant, parfois, 24 heures habillé de cette
façon-là).
Ces images identitaires se négocient dans les ritualisations
carnavalesques. Il sera question ici de présenter l’organisation, le défilé
d’une
banda gay et la manière dont les
homosexuels et les « G.L.S. » (gays-lesbiennes-sympathisants) qui y participent
s’en servent dans leur reformulation identitaire. Le Carnaval, en tant
qu’ensemble rituel, semble être un lieu majeur de négociation identitaire, de
bricolage d’éléments qui composent les images identitaires, notamment pour ces
hommes et ces femmes qui entretiennent des rapports sexuels préférentiellement
avec des personnes du sexe qui ne leur est pas opposé. Et l’étude d’une
situation sociale – le défilé de la
banda –, à la manière de J. Cl. Mitchell
(1987)
[5], peut permettre
de comprendre le caractère rituel du Carnaval de Rio de Janeiro et son
importance dans le jeu des apparences, formateur des identités
homosexuelles.
Une légende portugaise dit que quiconque réussit à passer sous
l’arc-en-ciel aura son sexe/genre modifié immédiatement
[6]. Le Carnaval, fête gouvernée par le
mythologique roi romain Momus, paraît fonctionner comme un arc-en-ciel (de
situations d’interactions) qui, non seulement aurait un pouvoir rituel (ou une
efficacité symbolique ?) sur la sexualité, le genre et l’apparence corporelle,
mais créerait de l’expérience sociale – identitaire – réelle et
permanente…
Banda Carmen Miranda: l’ordre
La Banda Carmen Miranda a été fondée en 1984 à partir de la
pionnière Banda de Ipanema, celle-ci fondée en 1965. Le principal fondateur de
la Banda Carmen Miranda, Célio Bacellar, est mort en 1992 des suites du SIDA.
Il était styliste (
figurinista) dans
le magazine et la chaîne de télévision
Manchete et dessinait aussi la plupart des
premiers costumes des
drag queens qui
allaient défiler dans sa
banda et
fréquenter les principaux bals carnavalesques de la ville. Au moment de la
fondation de la
banda, en 1985,
Douglas Dester, son actuel président
[7], et Cássio, journaliste au magazine
Manchete, se sont joints à Célio pour
organiser les défilés. L’objectif était alors de créer une
banda avec une structure gay, basée
sur l’image de la chanteuse et actrice luso-brésilienne célèbre dans les années
1930-1940, Carmen Miranda. Actuellement, l’objectif de la
banda est de relier les gays à la
préservation du Carnaval de rue : selon Douglas, le Carnaval de Rio de Janeiro,
dans ses versants les plus médiatisés, à savoir les bals et les défilés d’école
de samba, est dominé par le « monde de l’entreprise » et par le commerce,
notamment depuis que les « banquiers » de la loterie clandestine du jeu de
l’animal (
jogo do bicho) et les
entrepreneurs ont commencé à diriger des écoles et à réaliser des
bals.
Les thèmes développés chaque année par la
banda ont alors toujours trait à
Carmen Miranda et aux événements sociopolitiques du moment. Certaines
personnes,
drag queens et autres,
contactent les organisateurs de la
banda plusieurs mois à l’avance pour se
renseigner sur le thème de l’année et pour pouvoir confectionner leur costume
en conséquence
[8]. Les
défilés d’une
banda sont appelés
«
saída» – « sortie ». La « sortie » de
la Banda Carmen Miranda se structure autour d’un char qui ouvre le défilé,
transportant l’étendard de la
banda,
parfois avec le « parrain » et la « marraine » de la
banda – en général, des personnalités
de la télévision, acteurs et actrices, des hommes d’entreprises connus, des
chanteurs et des chanteuses ou des célébrités carnavalesques, voire, enfin, des
personnes en vue de la vie mondaine de Rio, les
socialites. Ensuite vient le char qui transporte
les invités spéciaux, comme Isabelita dos Patins en 1999, la
drag queen la plus célèbre des nuits
gays et hétérosexuelles de Rio de Janeiro, qui chausse toujours des patins à
roulettes, et Virgínia Lane, une chanteuse-vedette de théâtre de revue des
années 1930. Sur ce deuxième char, on voit aussi, toutes les années, la sœur de
Carmen Miranda, Aurora Miranda, chanteuse elle aussi, victime en son temps du
trop de succès de Carmen. Le premier ou le deuxième char transporte aussi
quelques membres de l’Association des Amis du Musée Carmen Miranda et des
employés du Musée. Enfin, ces deux chars transportent surtout les
caricatas,
transformistas et
drag queens, ainsi que les travestis
qui arboreront les titres de « Reine gay de la Banda », « Reine travesti de la
Banda » ou « Reine des
Caricatas»,
entre autres titres.
Le troisième élément de la banda est la bateria ou ensemble de percussion, composée
d’une vingtaine d’instruments – dont des instruments à vent, typiques des
rythmes comme la samba-marcha et la
marchinha qui seront joués, mais
interdits, par exemple, dans une bateria d’école de samba. Il s’agira de jouer un
maximum d’airs de chansons qui ont rendu célèbre Carmen Miranda, à commencer
par l’hymne de la Banda, selon Douglas, Taí. Ces deux chars, parfois trois – il s’agit
de petites camionnettes décorées –, et la bateria sont « structurels », présents dans
chaque « sortie » annuelle de la banda
et prévus par les organisateurs – les voitures sont louées et les musiciens
payés.
Toute cette organisation nécessite des financements. Les
bandas ne reçoivent pas d’argent de la
municipalité, ni de l’État de Rio de Janeiro, bien que la municipalité organise
des concours entre les
blocos et entre
les
bandas officielles
[9]. Par ailleurs, la
banda Carmen Miranda n’a aucune autre
relation que morale avec le Musée Carmen Miranda, ni avec l’Association des
Amis du Musée, donc elle n’en reçoit pas d’argent. Ainsi, une grande partie de
l’argent nécessaire à l’organisation administrative, à la location et à la
préparation des chars, ainsi qu’au cachet des musiciens, vient de l’aide des «
Amis de la Banda » – qui ne constituent pas encore une association officialisée
avec un statut reconnu – de bénévoles divers (artistes, intellectuels,
entrepreneurs et hommes politiques surtout), mais aussi de contrats que la
banda passe avec les boîtes de nuit
qui défilent avec leurs propres chars.
Douglas parle de sa banda comme étant «la seule qui se conçoit comme un défilé et un
spectacle». Et ce, en
raison des nombreuses transformistes/
caricatas et drag queens,
mais aussi, notamment, des autres chars, en plus des chars « structurels », qui
viennent défiler dans la banda. Leur
nombre est variable. Les particularités de ces chars se trouvent dans leur
musique propre, indépendante de la musique de l’orchestre « structurel» de la
banda, et dans leur composition
humaine. Alors que sur les chars « structurels » viennent les invités
d’honneur, les amis et employés du Musée Carmen Miranda, ainsi que des
travestis, drag queens et
transformistes/caricatas célèbres –
comme Isabelita dos Patins, Lola Batalhão, Meime dos Brilhos, des travestis et
transsexuels comme Eloína, Jane di Castro et Laura de Vison –, sur les
«trios elétricos» (camions de son
typiques du Carnaval de Salvador de Bahia) viennent surtout des
go-go boys, des garçons musclés et
semi-nus, et d’autres drag queens
moins connues du public en général, mais parfois connues des habitués des
boîtes de nuit et bars gays ; ces boys
et ces drag queens sont souvent des
employés et des animateurs des bars ou des boîtes de nuit qui sponsorisent le
trio. Quant aux voitures et chars en
plus des trios, ils sont composés, là
aussi, de go-go boys, moins souvent de
drag queens, mais surtout de garçons
très efféminés, de caricatas et de
travestis.
Étant donné que les trios sont sponsorisés par des bars et des
boîtes de nuit qui suivent plutôt la « mouvance G.L.S. » et
barbie, leur musique correspond aussi
aux types de rythmes écoutés dans ces boîtes de nuit ou bars-là, à savoir la
techno-house ou la
dance-music, mais aussi la bahianaise
axé music et le
pagode de groupes très à la mode comme
Harmonia do Samba. Ces
trios se mettent ainsi en réel
contraste avec l’orchestre « structurel», jouant plutôt du samba «
traditionnel». Il y aura, de même, une différenciation dans le public, selon
que l’on accompagne la banda à côté de
l’orchestre de samba ou autour d’un des trios. On verra un public plutôt jeune et issu
de la dite « génération santé », « G.L.S. » et « indéfini/unisexe », autour des
trios, alors qu’à côté de l’orchestre,
on verra plutôt des homosexuels efféminés et des hétérosexuels peu nombreux. On
observe aussi que, puisque chaque char et trio représentent une boîte de nuit ou bar ou
des éléments précis de « l’univers gay » carioca, autour de chacun se mettront, au moins
au début de la « sortie », des types de gays représentatifs du char ou du
trio. Ainsi, autour du
trio du kiosque gay de la plage de
Copacabana, Rainbow, il y avait, en
1999, des habitués de la partie gay de la plage de Copacabana, la
Bolsa, à savoir un public plutôt
composé de gays âgés, représentant des générations qui ont fait la première «
libération sexuelle » des années 1970-1980, mais aussi de très jeunes travestis
ou homosexuels en phase de transformation en travesti, des prostitués
(michês) et les premiers travestis et
transsexuels qui se sont prostitués en Europe, mais aussi, enfin, les
caricatas – et non pas les
drag queens – qui se présentent en
concert au kiosque.
La « sortie » d’une banda s’insère dans un cadre rituel, celui des
ritualisations carnavalesques, avec leurs règles, leur organisation, leur
ordre. Le désordre semble être maître de la fête pour les participants – il en
va du « minimum de sens partagé » –, mais pas pour les organisateurs. De plus,
l’organisation et l’ordre doivent faire en sorte que les participants croient
qu’y règne le désordre…, autrement, ce ne serait pas une
banda de Carnaval! Et ce semblant de
désordre est renforcé par l’absence complète des forces de l’ordre : c’est aux
organisateurs d’assurer le minimum nécessaire pour la bonne évolution du
cortège – même l’organisation de la circulation automobile est prévue par la
banda dans son évolution.
Banda Carmen Miranda: le désordre
La situation sociale de la « sortie » de la
banda peut être divisée en un certain
nombre de séquences d’événements, dont le « rassemblement » («concentração»), correspondant au moment où elle
se prépare et se forme pour le début du défilé (avenue Visconde de Pirajá et
place Nossa Senhora da Paz), « l’évolution » («evolução»), correspondant aux défilé en soi, en
passant par quatre voies du quartier d’Ipanema (avenue Visconde de Pirajá, rue
Farme de Amoedo, avenue Vieira Souto et rue Joana Angélica) et, enfin, la «
dispersion » («dispersão»),
correspondant à la fin du défilé, sur la place Nossa Senhora da Paz.
Le rassemblement est prévu, en général, pour 15h, mais ce n’est
qu’entre 16h et 16h30 que les organisateurs et les chars commencent à arriver ;
le public arrive plutôt entre 16h30 et 17h. La « sortie » a lieu le dimanche
précédant le samedi de Carnaval et le rassemblement, en face de l’Église Nossa
Senhora da Paz (Notre-Dame de la Paix), à Ipanema, de part et d’autre de
l’avenue Visconde de Pirajá, principale artère commerçante du quartier et
parallèle à l’avenue du bord de mer, Vieira Souto. Autour de la place en face
de l’église se trouvent les chars en préparation ; de chaque côté de l’avenue
Visconde de Pirajá se placent les individus qui, soit attendent la « sortie »
de la Banda pour s’y insérer, soit ne veulent qu’observer et s’amuser avec le
rassemblement.
Le rassemblement en soi est déjà un spectacle haut en couleurs
: l’arrivée des drags queens et des
transformistes/caricatas, accoutrées
de leurs costumes d’année en année plus extravagants et hilarants – mais
comportant toujours des symboles critiques qui, à eux seuls, donneraient lieu à
une longue dissertation –, est l’événement le plus attendu du début de la
banda. Si nous mettons, depuis le
début de ce texte, les drag queens
parmi les homosexuels, c’est qu’au Brésil, parfois contrairement à ce qui peut
se produire ailleurs, les drag queens
sont surtout des homosexuels ou des bisexuels.
Au groupe de
drag-
transformistes qui animent des soirées – non
seulement dans les boîtes de nuit gays, mais aussi dans les boîtes et bars non
gays et surtout chez des particuliers – et en font un « métier », nous pouvons
ajouter les garçons homosexuels qui se déguisent de façon extravagante, souvent
avec des costumes mettant en valeur leur « côté féminin », comme ils aiment à
le dire. Le terme que ces garçons, qui ne sont ni des
transformistas/
caricatas, ni des
drag queens, utilisent pour le fait de se
déguiser ainsi est exprimé par le verbe «
se
montar» (se monter). En plus des
drag-transformistes et homosexuels déguisés –
«
montados» (montés) –, quelques
travestis et transsexuels, célèbres, participent à la
banda et se donnent à voir – et à
photographier – pendant le « rassemblement », comme c’est le cas du plus
célèbre transsexuel brésilien, Roberta Close, ou encore de la très
scatologique (comme elle-même se
désigne) Laura de Vison, ou de la
sage
Eloína
[10]. Les
travestis « discrets », inconnus du public, ne sont pas facilement acceptés au
sein du cortège : ici, c’est le royaume des
drag-transformistes qui animent les soirées dans
les boîtes de nuit gays et mixtes, des travestis médiatiques et surtout des
barbies.
Les barbies, dans le
scénario du rassemblement, ne jouent pas un rôle prédominant : ils sont
minoritaires, presque inexistants ; c’est surtout à partir du moment où la
banda atteint la rue Farme de Amoedo
et qu’elle prend ensuite l’avenue du bord de mer, Vieira Souto, qu’ils
rejoignent le cortège ; c’est devant la rue Farme de Amoedo que se trouve la
partie gay de la plage d’Ipanema, fréquentée essentiellement par ces hommes
très virils, « bodybuildés », qui « aiment » les hommes et, en général, par des
garçons et des filles adeptes de la « mouvance G.L.S. ».
Sur le trottoir de l’église Nossa Senhora da Paz, on voit des
dames un peu âgées qui viennent de sortir de la messe et des couples
hétérosexuels ou hétéroapparents. Quelques barbies et beaucoup de femmes en groupe qui
s’étaient donné rendez-vous à la Confeitaria Chaika (pâtisserie célèbre)
observent attentivement l’évolution gracieuse des drag-transformistes qui paralysent la
circulation en amusant non seulement le public, mais surtout les conducteurs
des voitures. Sur le trottoir de la place, on observe les personnalités qui
vont monter sur les chars – artistes hétérosexuels, travestis,
drag-transformistes célèbres, etc. –,
les organisateurs et beaucoup de gays plutôt efféminés, âgés souvent de plus de
35 ans, représentants certainement de la génération gay qui fréquente la
Bolsa, la partie gay de la plage de
Copacabana, et les boîtes de nuit gays du centre-ville, dont le Boêmio et le
Casanova (celle-ci est très fréquentée par les gays âgés de plus de 35-40
ans).
Quelques drag-transformistes ou travestis célèbres font
office de présentatrices en annonçant, du haut de certains camions de son,
l’arrivée de telle ou telle autre drag-transformiste ou travesti célèbre, en
invitant le public à les applaudir à leur passage avec des commentaires divers,
notamment sur la prévention du SIDA et les précautions à prendre pendant le
passage de la banda. Un immense
couloir composé essentiellement de non-gays commence à se former tout au long
de l’avenue Visconde de Pirajá, en attendant le passage du cortège. À
l’intérieur de ce couloir évoluent les drag
queens et les transformistes/caricatas. C’est ici qu’on voit des hommes et
des femmes qui descendent de leurs appartements avec leurs chiens, soi-disant
pour qu’ils puissent faire leurs besoins, mais en réalité pour observer
l’événement ; plusieurs personnes se mettent déjà aux fenêtres des immeubles
pour saluer et photographier le passage de la banda, certaines sortent le drapeau arc-en-ciel,
symbole universel du « mouvement gay » ; et on voit plusieurs homosexuels
accompagnés de leurs familles, surtout les plus efféminés et habitués de la
partie gay de la plage de Copacabana.
La « sortie » ne commence effectivement qu’entre 17h30 et 18h.
En général, la composition de la Banda
entre son point de départ et la rue Farme de Amoedo, où le cortège tourne pour
rejoindre la mer, est marquée par le mélange d’une minorité de participants
hétérosexuels et « sympathisants » et d’une majorité de gays de toutes sortes
(barbies, drag-transformistes,
travestis, mais surtout ces hommes qui ne se classent pas dans ces
catégories-là); prédominent, pourtant, les drag
queens et les homosexuels plutôt efféminés, habitués de la plage de
Copacabana (Bolsa); sur les trottoirs
et aux fenêtres des appartements de l’avenue Visconde de Pirajá, des curieux –
habitants de ces mètres carrés les plus chers du pays ou domestiques –
assistent au passage du cortège ; les drag
queens se permettent de toucher tout le monde,
hétéros, gays, participants, curieux – le masque et le
déguisement signifient l’anonymat et la permissivité.
Bien que la rue Farme de Amoedo soit aussi étroite que la rue
Joana Angélica, le passage par la première ne donne pas lieu aux nombreux
gestes à caractère sexuel qui auront lieu dans la seconde : à Farme de Amoedo,
il fait encore jour et les participants hétérosexuels sont encore très
nombreux, malgré la majorité gay. Au passage de la Banda, les personnes se
trouvant dans les restaurants et bars de la rue, clients et employés, se
mettent au rythme de la musique et sortent pour participer à la Banda, ne
serait-ce que pour quelques petits instants. Le cortège est infiltré par une
dizaine de vendeurs ambulants qui traînent leurs caisses de bières et boissons
fraîches sur des planches à roulettes ou des brouettes spécialement conçues
pour des occasions comme celle-là.
À partir du moment où le cortège atteint l’avenue Vieira Souto,
une foule de
barbies et
gays en général, passants et toutes
sortes de personnes attendent déjà la musique et les
drag-transformistes
[11] : il se forme alors une
espèce d’énorme couloir long d’environ 800 mètres, plus dense que celui de
l’avenue Visconde de Pirajá, entre le lieu où la Banda atteint la mer et le
lieu où elle tourne pour regagner l’Église Nossa Senhora da Paz. À l’intérieur
de ce couloir, on retrouve l’évolution des « performances artistiques » des
drag-
transformistas, mais aussi et surtout beaucoup
de groupes de
barbies, en maillot de
bain (style boxer), les muscles toujours très apparents ; certains
barbies viennent, notamment depuis
1997, de plus en plus «
montados»,
souvent avec des déguisements minimes, comme, par exemple, des
bottes-plateforme de
drag queens et un
maillot de bain sexy ou des masques et des habits sado-masochistes, très sexy
aussi. Sur le trottoir et sur le terre-plain au milieu de l’avenue – puisque la
banda n’occupe qu’une piste de
l’avenue – se retrouvent des curieux, pour la plupart des personnes qui se
trouvaient sur la plage au moment où ils ont entendu le bruit de la
banda ou qui avaient appris que la
banda allait passer par un des camions
de son qui, avant d’arriver au lieu du rassemblement, était passé par la plage
en faisant de la publicité. Très loin au début de ce couloir, les musiciens
jouent, entourés d’une foule hétérogène composée aussi d’hétérosexuels
(quelques-uns sont des familiers des musiciens ; d’autres, des habitués des
bandas en général, qui vont à la Banda
Carmen Miranda avant tout pour danser, et pas forcément pour voir le «
spectacle » homosexuel) ; plus loin viennent les chars et camions des boîtes de
nuit, sur lesquels se trouvent des travestis et des
drag-transformistes célèbres ou des
go-go boys en mini-slip.
À présent, la composition de la Banda semble changer
considérablement. Les personnes un peu plus âgées disparaissent du public,
ainsi que les parents et amis apparemment hétérosexuels qui accompagnaient les
gays. Le nombre de vendeurs ambulants se multiplie, parmi lesquels on retrouve
plusieurs homosexuels, notamment depuis 1997, vendant non seulement de la
bière, mais aussi du vin glacé ou d’autres boissons alcoolisées, comme de la
«caipirinha», du tequila, voire du
whisky. On observe que les vendeurs ambulants de la plage ne semblent pas être
admis dans la banda, les autres
vendeurs les chassant surlechamp. Apparaissent aussi des jeunes groupes de
voleurs à la tire qui agiront surtout dans le passage de la
banda par l’obscure rue Joana
Angélica. Mais le principal changement est dans la composition des participants
gays : les barbies et des gays moins
efféminés prédomineront, à côté des drag
queens et transformistas/caricatas.
En plus du couloir formé pour attendre la
banda, les plus grandes concentrations
humaines sont, à ce moment-là, autour de l’orchestre et autour du camion de son
de la boîte de nuit Le Boy, avec sa
propre musique. Les musiciens sont protégés du public par une corde tenue
surtout par des hommes, gardant tout au long de la « sortie » un profil très
sérieux ; certains d’entre ceux qui tiennent la corde sont musiciens et se
relaient pour jouer. Autour de la corde, de chaque côté, on observe
essentiellement des hétérosexuels en groupes composés aussi d’homosexuels ou de
couples ; derrière et devant la corde, on observe essentiellement des
homosexuels entassés, profitant des mouvements de la corde pour se lancer les
uns sur les autres, au rythme de la musique ; d’autant plus que les agents de
sécurité de la bateria s’amusent à
lancer les participants les uns sur les autres. En 1999, les policiers présents
s’occupaient de pousser la banda, pour
le grand plaisir de ceux qui s’entassaient entre la ligne des policiers et le
camion de son de Le Boy. Dans le «
vocabulaire homosexuel», carioca, la
drague à caractère sexuel qui aboutit à des attouchements (et plus), se dit
«pegação», du verbe «pegar», « attraper ».
La «pegação» spontanée
est très favorisée par ces moments de forte concentration volontaire tout au
long du défilé de la banda. Certains
gays se positionnent à des endroits stratégiques, comme au coin de la rue Joana
Angélica avec l’avenue Vieira Souto, lieu où la banda tourne, d’où ils pourront chercher, au
milieu de la foule en folie, le meilleur « petit train » de participants à la
queue leu leu, pour en tirer le meilleur profit durant le passage par la rue
Joana Angélica. Ainsi, au moment où le cortège tourne dans la rue Joana
Angélica pour rejoindre l’Église Nossa Senhora da Paz, un autre spectacle
commence : celui où règne la «pegação»
absolue… Il est 20h et la nuit est tombée. Les drag~transformistes passent vite, sur les
trottoirs, parce qu’en raison de la foule sur cette rue étroite, elles
risqueraient d’abîmer leur costume ; les musiciens passent, eux aussi, très
vite, par les trottoirs, pratiquement sans jouer, parce qu’ils n’ont pas
suffisamment de place pour évoluer avec leurs instruments. Certains chars ne
suivent pas jusqu’à la dispersion, en empruntant un autre chemin. Les femmes et
les enfants disparaissent presque totalement, les fenêtres des appartements se
ferment, les balcons se vident.
Les
barbies deviennent
les maîtres de la fête ; ici, on ne voit plus que des hommes. Après plusieurs
bières bues, et après quelques cigarettes de marihuana fumées librement ou
quelques cachets d’
ecstasy avalés
rapidement, la semi-nu-dité, la chaleur, l’entassement, ainsi que l’ébriété de
certains, font de ce lieu et de ce moment,
une
situation presque hors du temps et de l’espace, où ce qui semble
compter, comme principe et fin de la situation, c’est le plaisir de la chair.
Parfois, on voit deux garçons s’embrasser sur la bouche ; parfois quelques
maillots de bain brandis en l’air, ce qui veut dire que l’on peut être nu ;
parfois des masturbations groupales, des fellations collectives ; parfois plus…
Dans les « sorties » de la Banda de Ipanema, il arrive des choses similaires,
mais dans la rue Vinicius de Morais, devant le célèbre bar
Garota de Ipanema, et cela dure
peut-être une heure de plus que dans la Banda Carmen Miranda
[12] – alors que celle de
Ipanema est officiellement « non sexuée ».
Ceux qui continuent à suivre le cortège, peu nombreux,
aboutissent à nouveau devant l’église Nossa Senhora da Paz, où les chars sont «
démontés » et dispersés. L’arrivée à la dispersion, en 1996, 1997 et 1998,
s’est faite, en moyenne, 3h20 après le début de la « sortie ». La présence
policière massive en 1999, en raison des menaces d’attaques de gangs
homophobes, a fait que la « sortie » n’a duré que 2h20, tout comme en 2000 et
2001. Un grand nombre de personnes reste encore autour des chars, à se raconter
les expériences érotiques vécues et ressenties dans le cortège. Plusieurs
transformistas/caricatas vont continuer la fête au kiosque gay
de la plage de Copacabana, où un grand nombre de personnes étonnées se
concentre pour les observer, en plus des gays habitués du dimanche soir au
kiosque.
Plusieurs personnes restent encore pendant plus d’une heure à
faire de la «pegação», dans la rue
Joana Angélica, près de l’église. En 1999, cela n’a pas eu lieu, encore en
raison des voitures de police qui clôturaient le cortège, le poussant vers la
dispersion. Un autre fait marquant est en train de changer la dispersion de la
banda: depuis 1998, le camion de son
de Le Boy, le plus « chaud », poursuit
son défilé jusqu’à la porte de la boîte de nuit, entre Copacabana et Ipanema,
entraînant une foule considérable composée non seulement des éléments qui ont
défilé durant toute la « sortie » autour de ce camion de son, mais aussi de
tous ceux qui ont encore de la force physique pour danser et qui veulent
continuer la «pegação». De plus, il
est à noter que beaucoup de participants habitent à Copacabana, donc
accompagnent ce qui reste du cortège jusqu’à leur quartier.
La Banda Carmen Miranda et la Banda de Ipanema servent de scène
publique (donc, politique) à un certain nombre de travestis artistes et
drag queens et
transformistas/caricatas qui veulent renforcer (ou se forger)
une renommée, puis à un grand nombre de barbies qui montrent qu’on peut aimer les
garçons et être plus « masculins » et « virils » que les «homens machos» (hommes mâles); mais surtout, ces
bandas permettent à des centaines de
jeunes (et moins jeunes) hommes qui aiment les hommes de se sentir « membres » d’une
espèce de communauté, d’une
collectivité très diversifiée et de se
montrer aux autres, ne serait-ce que pendant quelques heures « rituelles » et,
enfin, de montrer que l’on est gay – les bandas passent à la télévision et sont très
diffusées par les journaux et magazines. La Banda Carmen Miranda est, par
excellence, l’espace des drag queens
et des barbies, c’est-à-dire, les
images hyper-caricaturales et hyperviriles des identités homosexuelles de Rio
de Janeiro.
Dans un tel contexte, il n’est pas difficile de comprendre que
la banda doit représenter, pour les
participants, un lieu de « liberté totale » et de « communion ». De temps en
temps, des bagarres et des conflits surgissent çà et là, certains participants
sont rappelés à l’ordre par d’autres participants, quelques discussions
violentes éclatent entre couples, entre amis, entre inconnus et quelques
regards réprobateurs se font sentir. Ne seraient-ce pas là des signes que la
banda opère une espèce d’intégration
des participants autour d’un certain nombre de « valeurs » et des limites
d’action que les participants eux-mêmes – et dans une moindre mesure les
organisateurs – négocient et mettent en place exceptionnellement pour le moment
du déroulement de la banda, dans cette
situation précise ? Cet ensemble de
valeurs et de limites d’action et cet établissement de normes sont mis en place
à travers les interactions dans la foule et ne sont pas « nouveaux » ni «
inventés » de toutes pièces, mais déplacés de divers autres univers d’action,
d’autres espaces sociaux, pour l’occasion du déroulement de la
banda en créant ainsi un espace
carnavalesque où certaines choses sont permises et rendues possibles et
d’autres interdites ou bannies. Par exemple, dans les
bandas de Carnaval, et en particulier
dans celle qui nous concerne ici, les travestis prostitués ne sont pas « bien
vus » – à l’intérieur même d’un espace gay, il y a des images identitaires
homosexuelles plus ou moins bannies – ; par contre, le déroulement de la
banda serait inimaginable sans les
drag queens ou les
transformistes/caricatas, ou encore sans les travestis et
transsexuels célèbres (artistes, propriétaires de boîtes de nuit,
etc.).
On peut se demander si ces valeurs et ces limites d’action ne
sont pas, en effet, celles même des classes les plus représentées dans la
banda, les classes moyennes urbaines
et la petite bourgeoisie brésilienne : tout se passerait comme s’il y avait un
élargissement des limites habituelles du permis et du pensable imposées dans la
vie ordinaire par l’ethos dominant.
Ainsi, il est permis, dans cette
situation rituelle précise, que deux
hommes s’embrassent sur la bouche ; cela n’est pas une
inversion, plutôt un élargissement de
la logique du pensable et du permis, puisque dans la vie ordinaire, deux hommes
peuvent s’embrasser sur la bouche dans les cadres qui sont prévus à cet effet,
comme les boîtes de nuit ; pendant le Carnaval, ces cadres sont
situationnellement déplacés pour
intégrer certaines choses, même si ce n’est que momentanément.
Drag queens et barbies versus caricatas et boys
Depuis trois décennies, la visibilité sociale des travestis
semble s’être considérablement accrue en Occident en raison, en partie, des
transformations des mœurs et de la dite « révolution sexuelle ». Tout au long
des XIXe et XXe siècles s’est
développé un nouveau rapport au corps en tant qu’objet sexuel (de reproduction
et de plaisir), et on a abouti, au XXe siècle, au
développement d’une espèce de « pansexualité » (Ariès, 1982) – ce qui serait
dû, en partie, à l’impact même de la psychanalyse et, surtout, de la sexologie
– et à la formation des « sous-cultures homosexuelles », des « ghettos gays »
américains, d’un marché de la sexualité et de l’homosexualité, des «lobbies gays » et, par conséquent, du mouvement
politique gay de revendication de droits égaux (Mossuz-Lavau, 1991 ; Donaldson
et Johansson, 1990). La libération sexuelle n’a peut-être pas été « réelle »,
mais l’anthropologie peut nous permettre de dire que les normes culturelles se
sont au moins un peu déplacées, les limites des déviances se sont transformées,
notamment lors des moments fortement ritualisés comme le Carnaval.
Les avancées du marché sexuel et les facilités qu’il a permises
font que se développent à Rio de Janeiro, à côté du travesti (souvent
prostitué), l’image du
transformiste –
un homme qui s’habille en femme pour se présenter en spectacle – et, surtout,
l’image du
transsexuel – un homme qui
« change » de sexe à travers des opérations chirurgicales. De même, la
vulgarisation du silicone et de certaines hormones (pilule anticonceptionnelle)
que l’on peut désormais trouver facilement en pharmacie permet au travesti de
vivre à part entière, et dans toutes les situations de la vie quotidienne, le
rôle du genre féminin (Silva, 1993). Dans le même temps, on voit apparaître, à
partir des années 1970, un modèle de l’homosexualité qui écarte et repousse
l’image du travesti, mais aussi l’image du pédéraste ou du bisexuel qui ne «
s’assume » pas en tant que tel: ces images sont remplacées par une image
machiste, sportive et supervirile
[13] associée à la lutte pour la revendication de
l’égalité des droits entre homosexuels et hétérosexuels et à la démarcation de
territoires (« ghettos ») à caractère sexué. Ce sont les gays à l’américaine,
européanisés plus tard (Pollak, 1992), les «
macho
men» –
entendido au
Brésil.
Au Brésil, ces deux images – travestis « visibles » et « gays à
l’américaine »/ entendido – «
apparaissent » presque en même temps, entre 1965 et 1975. À Rio de Janeiro,
dans un premier temps, ces deux images identitaires se territorialisent, non
pas dans la constitution d’un ghetto de résidence, mais d’abord dans des lieux
de sociabilité et de culte du corps, à savoir les plages. C’est alors
qu’apparaît la Bolsa de Copacabana,
premier territoire gay d’une plage de Rio de Janeiro, qui, au départ, regroupe
toutes les images identitaires (Gontijo, 1998). Ensuite, quand le modèle
homosexuel dominant change définitivement, valorisant les homosexuels
hypervirils aux dépens des travestis, et quand le quartier de Copacabana
commence à être associé à une certaine décadence sociale, les jeunes
homosexuels et les homosexuels hypervirils cherchent à s’installer sur une
autre plage, plus à la mode, Ipanema, dont une partie était déjà très
fréquentée par des femmes homosexuelles – c’est la naissance de la
Farme, dans les années 1990.
L’émergence du SIDA en tant qu’épidémie stigmatisant les hommes
qui entretiennent des relations sexuelles avec des hommes est ressentie comme
une entrave dans le processus entamé de libération sexuelle et de
sortie du placard collective. À Rio de
Janeiro, la Bolsa de Copacabana et
toutes les images identitaires gays qui lui sont associées voient s’ajouter à
la décadence du quartier – et, donc, à la « popularisation » de ses habitués –,
la stigmatisation associée au SIDA et l’intensification des violences
homophobes, ce qui amène à un sentiment de décadence de la
Bolsa même. Mais à partir du moment où
les médias et les associations commencent à diffuser le caractère épidémique
généralisé du SIDA et que s’amorce une période de déshomosexualisation de la
maladie, on voit surgir un mouvement de revendication politique au nom des
hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes, notamment autour
d’associations (ONG, organisations non gouvernementales).
Par ailleurs, on voit se constituer à Rio de Janeiro une espèce
de « culte du corps musclé » et hyperviril
[14], en relation avec le mouvement hédoniste américain
de « bodybuilding ». Quand ce mouvement d’hypervirilisation touche les hommes
de Rio de Janeiro qui entretiennent des relations sexuelles avec des hommes, il
semble se diviser en deux branches : d’un côté, les
boys, jeunes originaires des classes «
populaires » qui se musclent pour « vendre » leur corps, soit dans des
spectacles (
go-go boys), soit dans la
prostitution, soit les deux, qui fréquentaient jusqu’alors historiquement la
plage de Copacabana et la boîte
Incontru’s, qui défilent dans les écoles de
samba de leur quartier et fréquentent les bals carnavalesques de l’
Elite Clube; d’un autre côté, les
barbies, jeunes ou moins jeunes, issus
des classes moyennes et « supérieures », fondateurs de la partie gay de la
plage d’Ipanema, habitués de la boîte
Le
Boy et des fêtes
rave comme
B.I.T.C.H. et X-Demente
[15], et qui défilaient dans l’école de samba Estácio de
Sá, puis dans União da Ilha et São Clemente et fréquentent les bals de
l’
Elite Clube et les bandes Carmen
Miranda et de Ipanema.
Barbie est un terme de
désignation utilisé de façon un peu péjorative par les habitués de la
Bolsa de Copacabana pour parler des
hommes qui entretiennent des relations sexuelles avec des hommes, qui se vouent
à une espèce de culte du corps musclé et viril et qui suivent la mode gay
nord-américaine et européenne, la mode «clubber» (ceux du club). En termes d’apparences vestimentaires et
de «look», cette mode correspond aux
t-shirts ou débardeurs blancs serrés contre la peau, suggérant les muscles ;
les jeans 501 ; les slips (presque des caleçons) longs et serrés
Calvin Klein avec le bord visible
par-dessus les jeans ; les chaussures de chantier ; les cheveux coupés à ras la
tête ou entièrement rasés ; la casquette ; les boucles d’oreille en anneaux ; à
la plage : maillots de bain longs (shorts) blancs ou noirs, et non plus les «
strings » masculins très colorés des années 1970-80 ; on abuse de l’orange, du
blanc et du noir ; on achète les vêtements soit dans des boutiques
conventionnelles comme Forum ou
Yes, Brazil, soit plutôt dans les
grands marchés de mode dits « alternatifs » qui ont lieu régulièrement dans les
grandes capitales du Brésil: à Rio, il s’agit notamment du Mercado Mundo Mix
(souvent à la Fundição Progresso, là où ont lieu les grandes fêtes
rave) et de la Feira Babilônia Hype
(souvent à l’Hippodrome de la ville); ces marchés vendent des produits allant
de la décoration des maisons aux slips en passant par des lentilles de contact,
des préservatifs et des déguisements, le tout vendu par les fabricants et
stylistes eux-mêmes avec de la matière première dite « écologiquement correcte
» dans un souci de « faire différent ».
Le terme barbie fait
allusion à la poupée américaine, créée en 1958, produite en série et vendue
dans le monde entier avec le même corps féminin culturellement parfait pour les
canons américains. Nous faisons l’hypothèse que le « mouvement
barbie» et son corollaire, la «
mouvance G.L.S. » et la « génération santé », sont intrinsèquement corrélés à
la diffusion et aux conséquences du SIDA.
La virilisation du corps gay serait liée à une volonté des
hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes de donner une image de
soi saine et discrète, une volonté de passer partout, non pas inaperçus, mais
plutôt aperçus
et acceptés en tant
qu’« hommes qui aiment aussi les hommes ». Dans un pays que l’on considère
comme un des plus grands colporteurs du machisme, être
barbie, ce serait être comme tous les
hommes, les muscles et la mode «
clubber» en plus. Ou, plutôt, ce serait être
plus homme que les hommes! Alors que
les
boys exacerbent le machisme et, en
quelque sorte, le système hiérarchique des genres
[16], les
barbies et la « mouvance G.L.S. » seraient en
train de tenter de créer un « nouvel ordre homosocial» qui dépasse le machisme,
mais qui dépasse aussi le modèle de l’homosexuel efféminé
[17].
Les années 1990 seront marquées par l’éclatement des références
homosexuelles et l’apparition d’une espèce de « culture G.L.S. » basée sur le
«queer movement», avec des adeptes qui
ne se retrouvent plus dans les anciennes catégories telles qu’homosexuel,
hétérosexuel ou bisexuel, ni dans celle d’entendido, mais préfèrent ne pas être étiquetés
et adoptent des modes de vie composés de bricolages culturels divers. Le
Carnaval sera fortement marqué par ces tendances. Être G.L.S. ne veut pas dire
être gay/lesbienne ou sympathisant,
mais être à la fois, selon les
situations, gay/lesbienne et sympathisant, dans une espèce de pansexualité
identitaire réelle. Cela peut paraître logiquement impossible, mais se trouve
là la grande nouveauté qui semble avoir été introduite par ce mouvement : la
flexibilité des manières de se définir, toujours en considérant les
situations spécifiques à travers
lesquelles on donne une image de soi,
la construit et la reformule – donc, une image
identitaire.
La face « nouvelle » du travestisme, relativement acceptée par
l’ensemble de la population de Rio de Janeiro est la
drag queen, la « reine du
travestissement ». Que l’on pense à Priscilla, la
Reine du Désert, de S. Elliot, et à l’impact du groupe «drag» américain de rock
Army of Lovers. Le terme s’est plus ou
moins « popularisé » dans tous les milieux sociaux
cariocas, aux dépens du terme
brésilien transformista (celle qui se
transforme, par l’adoption des vêtements, en femme) et surtout aux dépens du
terme jusque-là utilisé dans le « monde gay », caricata (celle qui caricature la femme). Ce
remplacement de termes semble avoir eu lieu à partir de la véhiculation du
terme drag queen par la presse
carioca et brésilienne en général (de
plus en plus intéressée par le grandissant « marché homosexuel»), en concourant
à la création d’une catégorie d’individus. La drag queen semble être l’annulation même du sexe
et de la sexualité, dans le travestissement « pour le plaisir » de se
travestir, et non pas pour vivre un rôle de genre féminin à part entière dans
la vie quotidienne. Le SIDA est pour quelque chose dans le développement de la
« mode drag», voire d’une supposée
annulation du sexe.
Et la face « nouvelle » du
boy est, analogiquement, le
barbie. Les travestis, tout comme les
barbies, semblent avoir un souci de
changement d’apparence corporelle, les premiers se basant sur
l’hyper-féminisation, les seconds sur l’hypervirilisation. Pourtant,
l’hyper-féminisation des travestis reste dans l’ordre du rôle de genre féminin,
alors que l’hyper-virilisation des
barbies semble « dépasser » le masculin et créer
quelque chose de « nouveau » – nous avons remarqué que les hommes hétérosexuels
musclés arrivent souvent à distinguer une
barbie d’un hétérosexuel viril musclé
[18].
Les travestis et les
barbies, chacun de leur côté, engagés
dans des « collectivités » particulières, avec une histoire, des mythes et des
rites, des territoires diffuseurs de représentations et de pratiques, semblent
s’opposer sur la « scène gay » de Rio de Janeiro. Or, pendant le Carnaval,
cette opposition serait, en partie, situationnellement gommée et les deux
images identitaires se rassembleraient parfois dans les mêmes
bandas carnavalesques ou dans les
mêmes bals – bien que les distances
soient préservées –, dans le souci de l’abolition des différences vis-à-vis des
spectateurs « différents », non homosexuels, l’autre, mais aussi dans un souci de reformulation
identitaire. Pour R. DaMatta, le Carnaval est le court moment pendant lequel on
établit la complémentarité de ce qu’on croyait opposé, le moment pendant lequel
on découvre qu’on a plus d’éléments qui nous rassemblent que d’éléments qui
nous séparent (Da Matta, 1981)…
Dans la situation de la « sortie » de la Banda Carmen Miranda,
la distinction entre drag queen et
transformista/caricata est, dès le « rassemblement », très
nettement exprimée. Les drag queens se
positionnent sur les chars et camions de son, mais aussi par terre autour des
camions de boîtes de nuit de la « mouvance G.L.S. » dont elles font partie. Se
considérant comme de véritables artistes « totales », elles idéalisent et
confectionnent leurs propres costumes avec beaucoup de créativité et répètent
des performances chorégraphiques de plus en plus complexes pour le défilé de la
banda. Partout où il y a des
barbies, elles sont présentes. Ce
n’est pas une simple caricature stylisée de la féminité, mais un « mode de vie
fake» (du « faire semblant ») typique
de la « mouvance G.L.S. » et des générations qui ont connu le SIDA durant leur
adolescence. Par contre, on désignait par le terme
transformista, dans les années
1970-1980, les hommes qui « se transformaient » en femmes sans forcément
chercher à caricaturer la féminité, mais en essayant de l’imiter à perfection,
c’est-à-dire les travestis, à un moment où le terme travesti était
péjorativement lié à la prostitution. Le terme caricata, de son côté, désignait, à la même
époque, la caricature de la femme et de la féminité dans un corps d’homme
déguisé ; ce déguisement caricatural n’arrivait pas à l’extrême richesse
stylistique de recherche esthétique à laquelle aboutiront les
drag queens.
Les drag queens se
considèrent, ainsi, comme des artistes, alors que les
caricatas se considèrent le plus
souvent comme des animateurs qui font rire les individus. Il commence à
apparaître, à Rio, une manière de vivre drag
queen émergente, avec des individus « déguisés » continuellement et
en permanence, à n’importe quelle heure de la journée et dans toutes les
occasions, voulant ainsi transformer leur corps lui-même en objet d’expression
artistique du quotidien « banal». Le magazine Manchete consacrait (avant sa disparition en
l’an 2000) des pages entières, à n’importe quelle époque de l’année, à des
drag queens célèbres – ou devenues
célèbres par la volonté des médias – qui participent à tous les événements de
la vie politique, sociale et culturelle du pays. La
caricata, à son tour, vit son
déguisement uniquement dans des occasions spécifiques, pour « jouer à la femme
». Partout où il y a des gays efféminés et un peu plus âgés, il y a des
transformistas et des
caricatas. Enfin, ce qui semble
surtout distinguer Isabelita dos Patins – la plus célèbre des
drag queens du Brésil, bien que ce
soit un Argentin, surtout depuis qu’elle a embrassé le président Fernando
Henrique Cardoso lors d’une cérémonie officielle – d’une
caricata comme Magali du kiosque gay
Rainbow (Copacabana), c’est que la
première était économiste en Argentine, issue d’une famille de classe moyenne
aisée, alors que la seconde doit survivre de ses « shows » dans plusieurs
boîtes de nuit et bars gays, ne pouvant compter sur sa famille, plutôt pauvre,
de l’intérieur de la région Nordeste.
L’inversion du masculin en féminin est une constante pendant le
Carnaval de Rio aussi – et pas seulement dans les Carnavals les plus
traditionnels d’Europe –, comme l’observe R. DaMatta. Il n’y a pas d’inversion généralisée, comme le suppose pourtant
cet auteur : par exemple, les homosexuels n’inversent rien, mais ils
se permettent certains actes qu’ils ne
se seraient pas permis à d’autres moments – ou, plutôt, il leur est permis de
réaliser certains actes qui ne leur sont pas permis à d’autres moments ; ce
n’est donc pas une inversion, mais une libération
contrôlée et permise par la
structure sociale. Mais certains hommes, hétérosexuels, se permettent de
caricaturer la femme. DaMatta parle, alors, de la féminisation du monde, comme étant la principale
opération du Carnaval de Rio de Janeiro – la femme étant au centre des
moqueries et des jeux, comme pour montrer son importance pendant l’année, mais
une importance tenue secrète pour bien préserver la hiérarchie des sexes basée
sur la virilité/masculinité/ macho (Da Matta, 1981).
Il y aurait d’un côté l’image de
l’homme-habillé-en-femme – à savoir les hommes
qui se disent hétérosexuels et qui s’habillent de façon moqueuse en femmes pour
« sortir » dans certaines
bandas et
blocos de Carnaval et s’autodénomment
piranhas –, et de l’autre côté, un
relâchement – ce que R. DaMatta
appelle l’
homme-en-tant-que-femme et
que nous préférerons appeler
homo-sexuels-qui-jouent-à-la-femme – à savoir,
les garçons qui donnent libre cours à leur « côté féminin » – ou à leur «
féminité inhibée » –, qu’ils soient homosexuels ou bisexuels. R. DaMatta ne
voit pas, dans cette deuxième catégorie, seulement des homosexuels, mais des
êtres
ambigus, qui sont « ceci» et «
cela » en même temps : «
C’est comme si le
Carnaval était un moment pendant lequel ce choix du milieu, de l’ambiguïté
pleine, de la propre relation entre les deux sexes, était possible. Et non
seulement cela. C’est comme si elle, en plus de possible, était quelque chose
de cristallisé, concret [
…]
[19]. » Nous préférerons y voir, non pas l’ambiguïté ou «
l’entre-deux », mais des images identitaires plurielles
situationnellement distinctes du
masculin et du féminin, bien que basées sur la bipolarité des genres
majeurs.
Dans la Banda Carmen Miranda, le premier type de déguisement –
les piranhas – n’a pas lieu ;
l’arbitraire des genres sexuels est démonté plutôt par les images identitaires
des drag queens et
transformistes/caricatas, à travers
leurs costumes et déguisements, mais aussi par l’image des
barbies, à travers leur virilité «
extrême ». Dans le public, les peu nombreux travestis et transsexuels, ainsi
que les peu nombreux boys de la Zona
Norte, bien qu’étant homosexuels, ne représenteraient ici rien d’autre que le
genre féminin pour les premiers et le genre masculin pour les seconds. Les
transformistes/caricatas et les
drag queens tenteraient de caricaturer
l’univers des genres sexuels et de montrer que la masculinité et la féminité
sont construites à travers les situations sociales, et que les hommes qui
entretiennent des relations sexuelles avec des hommes sont eux aussi soumis au
jeu de ces deux genres, masculin et féminin.
À travers les costumes, véritables panneaux polysémiques
ambulants, ces caricatures prennent souvent la tournure d’une critique
politique. Est-ce que les drag queens
et transformistes/caricatas ne tentent
pas de montrer aussi que le « monde gay » fait partie intégrante de la société
civile – et n’est pas « marginal» –, la preuve en est qu’il est informé des
événements divers qui règlent la vie de la « cité » ? N’est-ce pas une forme de
revendication à la citoyenneté, autoinvitation à la participation pleine aux
affaires de la « cité » ? Et, par là, n’est-ce pas une forme de création
d’identité relative dans la confrontation à l’autre et à la collectivité
?
R. DaMatta voit dans le Carnaval un moment où il ne s’agirait
pas d’être (être fils du président
d’une entreprise, être beau, être jeune, être homme, etc.), mais plutôt de
faire (faire comme si on était le fils
du président, faire jeune, faire la femme, etc.) (Da Matta, 1985). Nous voyons
plutôt que, pour les homosexuels participant à la Banda Carmen Miranda, le
Carnaval, c’est se faire, et
se faire, c’est
mettre en relation soi et l’autre et
par là créer de l’identité – l’identité se créant moins dans le rapport au
même que dans le rapport à l’autre.
Pour certains jeunes, comme Alberto, 25 ans, étudiant en
architecture, issu d’une famille de classe moyenne et habitant chez ses parents
à Copacabana, et pour João, 26 ans, employé de bureau de la chaîne de
télévision Globo, habitant chez ses parents dans le lointain quartier de
Olaria, tous deux habitués de la plage des barbies à Ipanema et assidus des bals et des
fêtes de barbies (B.I.T.C.H.,
X-Demente, Fundição, Val), les seules
manifestations carnavalesques qui les intéressent, ce sont les Bandas Carmen
Miranda et de Ipanema. Et ce, pour la raison précise qu’ils disent pouvoir y
«dar pinta» (expression en argotique
gay qui veut dire « faire ce qu’on veut sans aucune retenue »), mais aussi pour
y trouver un copain, « partenaire », pour quelques heures seulement et réaliser
un fantasme, embrasser un homme – voire et surtout plus d’un homme – dans les
rues. D’un autre côté, ils vivent l’anonymat dans le quotidien, leurs parents
méconnaissent leur homosexualité, et la banda est le moment de faire, pour eux, une
espèce de première sortie du placard –
donc, moment rituel où ils se confrontent à l’autre, mais aussi à la
collectivité dans son ensemble. Pour
Alberto, c’est un moment où il ressent la « force » du monde gay, et aussi sa
diversité – sentiment de communauté.
Il voit les bandas comme des moments
de ressourcement.
Le terme barbie
commence à apparaître dans la presse brésilienne en même temps que le terme
drag queen se vulgarise. Englobées par
la « mouvance G.L.S. », cette manière nouvelle, « post-SIDA », de se rapporter
à ses apparences corporelles et aux images de soi, ces deux images identitaires
semblent aller toujours ensemble, bien qu’apparemment opposées : les
drag queens sont les seules images «
féminines » acceptées dans les festivités pour barbies. Ces homosexuels ou « G.L.S. » masculins
et hyper-virils qui s’habillent à la mode nord-américaine ou européenne, qui
fréquentent la plage à Ipanema, devant la rue Farme de Amoedo, les bars de la
même rue d’Ipanema, la boîte Le Boy ou
les boîtes dites « G.L.S. » du quartier de Botafogo, les festivités
rave-parties où l’on n’écoute que la
musique électronique, les répétitions de l’école de samba Mangueira, les bals
carnavalesques de la maison de danse Elite, semblent s’opposer, sur le scénario
identitaire homosexuel de Rio, aux boys, ces jeunes plutôt métis ou noirs et très
musclés – aux muscles hérités du service militaire obligatoire ou de leur monde
professionnel et non pas des heures passées dans les gymnases – qui s’habillent
avec des vêtements souvent bigarrés et créés par eux-mêmes et qui fréquentent
la plage à Copacabana, les bars et les boîtes du même quartier ou du
centre-ville (Cinelândia) et les répétitions d’écoles de samba lointaines comme
Mocidade Independente, Viradouro ou Portela.
Les boys sont souvent
très proches des travestis, transsexuels et des caricatas, de la même manière symétrique que les
barbies sont plutôt proches des
drag queens. Dans les
bandas Carmen Miranda et de Ipanema,
les boys présents sont plutôt
périphériques, ne participant que très peu aux moments de liesse généralisée,
tout comme les travestis et les transsexuels.
Le carnaval carioca en tant que mouvement politique gay?
La diversité des types de festivités carnavalesques de rue a
cédé la place, peu à peu, au gigantisme des écoles de samba. Puis, avec la
création de la Banda de Ipanema dans les années 1960, les
bandas de quartier dans les années
1970 et, surtout, les «bandas
nouvelles », plutôt thématiques, dans les années 1980 – dont Carmen Miranda et
Simpatia É Quase Amor –, les festivités de rue prennent de plus en plus
d’importance dans le calendrier du Carnaval. Parmi ces festivités, celles qui
présentent le plus d’homosexuels sont aussi celles dont les médias parlent le
plus et, partant, celles qui attirent le plus l’attention, non seulement du
public curieux en général, mais des homosexuels de tout le pays en
particulier.
Depuis les trois dernières décennies, les
bandas sont devenues les principales
manifestations du « Carnaval de rue » de Rio, représentant une espèce de
renouveau dans la manière même de se divertir pendant les « folies de Momus ».
Actuellement, lorsqu’on parle d’irrévérence, de liberté, de plaisanteries, mais
aussi de « G.L.S. », de barbies et de
drag queens pendant le Carnaval, on
pense immédiatement aux bandas; de
même, lorsqu’on parle de travestis, on pense aux bals de Scala, tout comme les
gays efféminés habitants des quartiers pauvres de la partie nord de la ville
font penser aux défilés des écoles de samba.
En 1998, Théo, 35 ans, masseur, a rencontré Luí, 25 ans,
artiste-peintre, lors du passage de la banda – Théo et Luís étant, tous les deux,
barbies. Ils se sont embrassés au
moment où la banda passait par la rue
Joana Angélica, moment de « pegação » généralisée. Puis, pour être plus à
l’aise, ils se sont éloignés du cortège de 50 mètres et ont continué de
s’embrasser dans la rue Prudente de Morais (rue parallèle à l’avenue Vieira
Souto, du bord de mer). Après quelques minutes, quatre garçons d’une vingtaine
d’années, blancs, habillés à la mode et probablement habitants du quartier, se
sont approchés d’eux et ont commencé à les frapper violemment. L’un d’entre eux
disait que cela le gênait de voir deux garçons aussi virils et masculins
s’embrasser sur la bouche… Quelques gardiens d’immeubles nous ont aidés à
convaincre les jeunes garçons d’arrêter et de partir. Puis, Luís est parti en
courant et Théo, ensanglanté, nous a dit qu’il ne comprenait pas ce qui s’était
passé et nous a demandé de l’aider. Nous sommes allés retrouver l’ami avec
lequel il partage l’appartement et qui était dans le cortège. L’ami, Lúcio, lui
a dit qu’il ne fallait pas qu’il embrasse un garçon en dehors des limites de la
banda, que c’était « interdit »… Le
lendemain matin, ils ont appelé une association gay, Grupo Arco-Íris, qui s’est
chargée de porter plainte.
Cette scène montre bien le caractère rituel et «
dramatique
[20] » du
passage de la
banda: le cadre du
permis est limité dans le temps et dans l’espace ; c’est pourquoi on ne peut
dire, comme le fait R. DaMatta (1978), que le Carnaval est, dans l’ensemble, un
rite d’inversion de l’ordre établi ; ni, comme le fait M.I. Pereira de Queiroz
(1994), que le Carnaval n’inverse pas l’ordre social, mais simplement exacerbe
les inégalités et les différences sociales du quotidien dans un cadre d’une
fausse liberté. En effet, le Carnaval semble se composer de situations
interprétées par les agents sociaux comme étant de l’inversion, de la
sub-version et de la perversion dans des limites précises (et précisés
interactionnellement) dans le temps et dans l’espace. Les interprétations
multiples de ces situations permettent, enfin, que s’y déroulent des
formulations et des reformulations identitaires.
Pour les homosexuels, le Carnaval est le moment par excellence
où l’on se donne à voir à ceux qui ne sont pas forcément homosexuels. Dans
cette confrontation à l’autre et à la diversité des homosexuels et dans la
confrontation à la collectivité en général, des reformulations de la perception
et du sentiment de soi semblent avoir lieu de façon décisive. Et ces
reformulations n’ont lieu que parce que le moment de ces confrontations est
ritualisé. C’est comme si, comme le dit M. Augé (1994a), il y avait un besoin
de ritualisation à chaque fois que les trajectoires individuelles croisent des
trajectoires collectives, ou simplement dans certaines situations
d’entrecroisement de trajectoires individuelles.
Dans ce sens, le Carnaval et ses situations ritualisées
semblent être beaucoup plus que la conjugaison de la réalité sociale au mode
subjonctif, comme le propose V. Turner
[21]. Le Carnaval nous semble composé d’un ensemble
alterné de situations à multiples sens ; parfois, les situations peuvent
inverser provisoirement certains traits de la réalité pour quelques
participants ; parfois, les situations ne font que miroiter les contradictions
sociales quotidiennes ; parfois, les situations présentent en leur sein aussi
bien l’inversion, la perversion et la subversion que le miroitement des
inégalités de la vie ordinaire. Le drame social représenté par la situation
ritualisée prend des sens divers selon les interactions en question ; enfin, en
mettant l’accent avec virulence sur certains aspects des relations sociales, du
système hiérarchique de positions et sur le social en général, la ritualisation
finit par rendre possibles la réflexion sur et la critique du système et, donc,
ouvre des brèches pour la transformation progressive de ce système. Le
Carnaval, servirait-il ainsi de lieu de revendication à la citoyenneté,
notamment pour des segments « stigmatisés » de la population ?
Chaque situation ritualisée fonctionnerait selon un ordre moral
singulier qui chercherait à s’articuler sur des principes considérés comme
universaux ou nationaux, ceux de l’identité globale d’un peuple. Ainsi, les
barbies et G.L.S. dans la Banda Carmen Miranda, défilant derrière les symboles
de la « diva » brésilienne, Carmen Miranda, entre autres symboles exclusivement
gays ou G.L.S., mais dans un espace-temps brésilien, ne revendiqueraient-ils
pas une espèce de droit d’exister, droit à la citoyenneté, droit d’être
brésiliens, mais aussi droit à l’existence en tant qu’amants des plaisirs
homoérotiques ? Ne s’agirait-il pas d’une reformulation identitaire dans le
sens où il y a confrontation entre une identité globale, brésilienne, et des
identifications multiples qui tentent de s’unifier autour de symboles bricolés
dans une situation ritualisée ? Il ne s’agit pas de dire de manière naïve que,
tous ensembles, les homosexuels manifestent consciemment une volonté politique
de revendication de droits égaux… Les situations carnavalesques médiatiseraient
plutôt cette volonté politique, en la transformant d’abord en jeu et rigolade,
en la caricaturant ; cela permettrait d’expérimenter cette égalité et,
progressivement, de l’intégrer dans les actes de la vie ordinaire non
carnavalesque.
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[1]
Carioca = (n. et adj.)
originaire de Rio de Janeiro.
[2]
Par
informel nous
entendons ici, entre autres choses, qu’il ne faut pas d’autorisation pour y
participer, que l’on ne doit pas obligatoirement acheter de tee-shirt pour
avoir accès à ces défilés, qu’il n’y a pas de cordes séparant les participants
des observateurs, etc.
[3]
G.Velho observe que dans la société
carioca, il y a une forte
identification entre le lieu de résidence et le prestige social, accentuée de
telle manière que le simple déména- gement de quartier soit interprété comme
une ascension sociale, même sans qu’il n’y
[4]
La notion très heuristique de « mondes » pourrait compléter la
notion parfois trop rigide et homogénéisatrice de « classe » (Augé,
1994b).
[5]
La perspective situationnelle conçue par cet auteur propose que
l’on s’intéresse à des situations d’interactions délimitées dans le temps et
dans l’espace par leur propre cohérence interne (le « minimum de sens partagé »
–
shared meanings – par les acteurs en
question) et par le « contexte structurel» (le
setting) ; la notion de situation, dans ce sens,
permet de prendre en compte aussi bien les engagements
emic que les déterminations
etic dans leur relative nécessité,
comme le suggère Agier (1996).
[6]
N’oublions pas que l’arc-en-ciel est aussi le symbole presque
universel de la lutte des homosexuels pour l’égalité des droits. Par ailleurs,
l’arc-en-ciel, dans la mythologie et la cosmogonie bantoues (
Oxumaré,
dans les religions afro-brésiliennes), mais aussipour la plupart des indiens du
continent américain, est le serpent créateur de la forme arrondie de la planète
(Câmara Cascudo, 1985).
[7]
Nous présentons ici quelques informations recueillies auprès de
Douglas lui-même, dans un interview qui nous a été accordé sur son lieu de
travail, le
Musée Carmen Miranda
(15/02/96), dont il est un des directeurs et mémorialistes. Très distingué,
Douglas a fait des études doctorales d’histoire à Paris.
[8]
Dans les numéros spéciaux des magazines
Manchete et de
Fatos e Fotos consacrés au Carnaval,
quelques pages sont toujours dédiées à ce qu’ils appellent le « Carnaval gay ».
Un article non signé de
Fatos &
Fotos (n°1246), en 1995, disait que « […]
sans les transformistes [homosexuels
qui s’habillent occasionnellement en femme, en essayant d’imiter à perfection
une célébrité féminine]
et drag
[queens]
, le carnaval carioca d’aujourd’hui
perdrait de sa grâce. Parce que ce sont eux qui mon- trent les couleurs dans
les salons et dans les bandes, avec leurs costumes préparés avec tant de
talent» (notre traduction du portugais, p. 23).
[9]
Pour « sortir », une
banda doit avoir, chaque année, quatre types
d’autorisations officielles, publiées dans le Journal Officiel de l’État de Rio
de Janeiro.
[10]
Laura de Vison est le nom que se donne ce professeur d’histoire
travesti, propriétaire d’une des boîtes gays les plus anciennes de Rio, le
Boêmio, au centre-ville. Eloína, pour
sa part, est un des premiers travestis du Brésil, fondatrice du groupe de danse
Les Girls qui a fait un grand succès
théâtral au début des années 1970 ; après un séjour à Paris, Eloína est rentrée
à Rio où elle dirige, depuis plus de 10 ans, le spectacle
Os Leopardos, qui présente des
dizaines de « beaux gosses » nus sur la scène du théâtre
Alaska. Le succès dure donc depuis 10
ans, et le public est essentiellement hétérosexuel…
[11]
En 1996, en supposant trois personnes par mètre carré, nous
estimons qu’il y avait, à Vieira Souto, environ 5 000 personnes (chiffres
confirmés par les forces de l’ordre, dans le
Jornal do Brasil du 12/02/1996).
[12]
En général, le passage de la Banda Carmen Miranda par la rue
Joana Angélica dure entre 40 et 60 minutes.
[13]
Que l’on pense au groupe de rock
Village People, ou même au
Queen de Fred Mercury.
[14]
On pense ici à la notion de
corpolâtrie, si bien développée par S. Malysse
(1999).
[15]
ValDemente (actuellement X-Demente) et B.I.T.C.H. (
Barbies In Total Control Here) sont deux entités
responsables de l’organisation d’événements gays à Rio tout au long de l’année,
surtout des bals qui réunissent des milliers de personnes – G.L.S. – dans des
lieux parfois insolites (B.I.T.C.H. au
Tivoli
Park, le grand parc d’attractions de Rio ;
ValDemente dans une ancienne usine
désaffectée du centre-ville,
Fundição
Progresso, en plein milieu du quartier de prostitution de travestis,
Lapa).
[16]
On peut rapprocher les boys des « bodybuilders » (souvent
prostitués) qu’A. M. Klein (1992) a étudiés dans les salles de gym en
Californie.
[17]
Lorsque nous parlons d’
efféminé, il ne s’agit pas d’un jugement
quelconque, mais plutôt d’une manière de caractériser un homme qui, tout en
gardant des traits propres à une certaine conception
carioca de la masculinité (quelques
parties du vêtement, les cheveux courts, etc.), porte déjà des traits propres à
la conception de la féminité (parties du vêtement, maquillage, démarche qui
fait bouger les fesses, etc.), mais ce n’est pas (encore) un travesti.
carioca
[18]
Par ailleurs, parmi la jeunesse
carioca, les adversaires les plus sévères des
barbies dans l’actualité sont les très
musclés lutteurs de jiu-jitsu, appelés à Rio les « pitt-boys » parce qu’étant
souvent accompagnés de leurs pit-bulls.
[19]
Notre traduction du portugais (DaMatta, 1981 : 53) : «
É como se o Carnaval fosse um momento onde essa escolha
pelo meio, pela ambigüidade plena, pela própria relação entre os dois sexos,
fosse possível. E não somente isso. Como se ela, além de possível fosse algo
cristalizado, concreto [
…].
»
[20]
Dans le sens de « d