2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Le triomphe de la vie
Michel Maffesoli
[*]
La vie est quelque chose qui ne se fragmente pas. On l’exalte
ou on la dénie. Et l’on peut se demander si la tension vers « l’à-venir », si
le « méliorisme » du mythe progressiste, propre au judéo-christianisme, ne
furent pas l’expression d’un mépris constant pour cette « vie-ci ». Encore
actuellement, il est de bon ton de suspecter le « vitalisme » d’un Nietzsche ou
d’un Simmel, étrange, voire potentiellement dangereux. À coup sûr
païen.
Il est certain que loin des représentations, au sens fort du terme et
quelles qu’en soient les formulations, loin des systèmes rigides, loin des
préoccupations, métaphysiques, les présentations vitalistes s’emploient à décrire
les frémissements, les effervescences, les grouillements d’une culture en
perpétuelle gestation. Expression d’une « gaya scienza », elles s’occupent,
aussi, de ce que l’on a tendance à considérer comme frivole, de peu
d’importance, superficiel.
Il est, cependant, instructif d’observer que c’est, justement,
cette sensibilité théorique qui semble être en phase avec l’imaginaire
postmoderne en ses diverses manifestations. Mode, corps, écologie, sport,
musique, hédonisme, images sont les maîtres mots des nouvelles technologies du
quotidien, s’employant à favoriser au mieux une créativité dont l’objet
essentiel est de jouir du monde qui se donne à voir et à vivre. La vitalité
d’internet est, à cet égard, une bonne illustration d’un véritable
réenchantement du monde. Très
précisément en ce qu’elle témoigne du vitalisme dont il est question.
Nous sommes là au cœur de ce qui me semble être la vraie
question sociétale : celle de
l’appétit pour la vie, celle du retour de l’immanentisme, celle de la
jouissance des choses. C’est certainement tout cela qui est à l’origine du
fossé, de plus en plus profond, existant entre ceux qui vivent, de la manière
que je viens de dire, ce monde, et ceux qui sont censés le représenter et le
gérer.
Notre époque est passionnante à plus d’un titre, mais plus
particulièrement en ce qu’elle témoigne d’une singulière ardeur et d’un
indéniable détachement. Celui-ci, bien sûr, vis-à-vis de toutes les
institutions et des pensées établies, celle-là concernant les expériences et
les anomies de tous ordres. C’est ce qui, d’ailleurs, rend les observateurs
perplexes. Ce qui explique leur désarroi vis-à-vis de ce qu’ils considèrent
comme la versatilité des masses. Celle-ci est avant tout le signe d’une
vitalité présentéiste, une ruse quasi consciente permettant de mettre en œuvre
ce que je viens de nommer les nouvelles technologies du quotidien.
Il faut entendre par là la conjonction de la nature et de la
culture, du sauvage et de l’artifice. Ainsi la possible définition que j’avais
proposée de la postmodernité : une synergie de l’archaïque et du développement
technologique. Il y a là de la complication, de l’implication rendant quelque
peu désuète « l’explication » progressiste. Les aspects hétérogènes de la vie
s’empilent au lieu d’être dépassés. Ce qui ne laisse pas de paraître paradoxal,
et ce qui l’est, certainement, comme marque de tout moment fondateur.
Mais en même temps, une telle implication traduit un indéniable
enthousiasme, une poussée affectuelle, vis-à-vis de l’environnement naturel et
social. Insistons sur ce terme d’« affectuel» en ce qu’il rend attentif au
retour d’une sorte d’érotisation. L’orgie dionysiaque, non pas, comme
voudraient le croire des esprits malins, en sa simple dimension sexuelle, mais
bien comme expression d’un orgiasme cosmique. Je veux dire par là une communion
qui, au-delà des égoïsmes divers, au-delà aussi de l’individualisme théorique,
favorise la « reliance » et conforte le sentiment d’appartenance
[1].
Le néologisme de « reliance » proposé par le sociologue Marcel
Bolle de Bal est intéressant. Il souligne bien la tendance à « être relié », il
est un bon angle d’attaque pour analyser toute fusion sociale. Il permet,
également, de rendre attentif au fait que les tribus fusionnelles sont «
infuses » dans une nature, un territoire, réel ou symbolique, leur servant de
base, d’hébergement. En même temps, la « reliance », en son acception
anglo-saxonne, témoigne d’une confiance s’établissant avec la nature, et
établissant, ainsi, le lien social.
L’enthousiasme n’a donc rien à voir avec une catégorie
psychologique et ne renvoie pas à cet individu rationnel et autonome, fondement
même du contrat social moderne. Il délimite avant tout une ambiance globale, un
inconscient collectif qui, à l’encontre de toute rationalisation, et parfois
même contre ce qui est affirmé par l’individu lui-même, le pousse à établir une
autre relation avec l’altérité.
Cet enthousiasme, encore, qui est une forme de retour aux
origines, aux formes natives de la société met l’accent sur l’étonnement. Un
en-deça des idées préconçues dont l’éloignement des idéologies et le
syncrétisme philosophique sont les expressions achevées. Le retour des tribus
ou celui du nomadisme existentiel traduisent bien ces formes natives. Ce sont
des archaïsmes qui méritent mieux que la condamnation a priori qu’on leur
applique en général.
En effet, au travers de l’expérience existentielle qui les
caractérise, ces groupes natifs et naïfs rejouent un amour du monde tel qu’il
est, que la tradition occidentale, en particulier en sa phase terminale le
bourgeoisisme, avait singulièrement oublié. Rappelons que du christianisme
naissant aux théories de l’émancipation du XIXe siècle,
qui ont en commun la recherche du salut ou, ce qui revient au même, le projet
progressiste, s’est élaboré un vigoureux «contemptus mundi». À partir des diverses
représentations d’un monde meilleur, notre monde-ci est, essentiellement,
condamné.
C’est à partir de cette condamnation que l’on a conçu toutes
les théories politiques, quelle qu’en soit la couleur, édictant quels devraient
être les contours du bien commun applicables à la société. Logique du «
devoir-être » ainsi que la nommait Max Weber, qui est au fondement du moralisme
ambiant, et qui consiste à penser et à agir en lieu et place de ceux dont on se
déclare responsable. L’orthocratie politique ou sociale, propre à la
technocratie, va ainsi que je l’ai indiqué s’appuyer sur l’orthodoxie
doctrinale des bureaucrates du savoir.
Saul Bellow, dans son roman
Ravelstein, parle des « enquiquineurs » ou des «
peigne-cul universitaires »
[2]. Expression, peut-être, un peu forte, surtout quand
on sait que cette partie de l’anatomie n’est pas sans procurer quelque plaisir.
Mais cela peut se comprendre, quand on sait la contemption dont ils se sont
fait une spécialité. Pour rester dans «
l’understatement» propre au langage châtié «
d’Oxbridge », peut-être ne sont-ils que des uraniens refoulés qui, ayant perdu
le sens du plaisir, ne vivent que de ce ressentiment qu’ils projettent sur tout
ce qui les entoure. N’est-ce pas cela l’origine de tout moralisme ?
Trêve d’ironie. Le propre de « l’enquiquineur » universitaire,
en tant que figure emblématique d’une modernité déphasée, est bien d’avoir fait
de la critique son instrument
d’analyse privilégié. Attitude intellectuelle que, par contamination, on va
retrouver chez ces autres avatars de l’intelligentsia que sont les politiques,
les journalistes d’opinion et autres donneurs de leçons qui sont de plus en
plus considérés comme des simples, mais bruyants, moulins à paroles. Très
précisément, pour le dire d’une manière lapidaire, parce qu’ils critiquent ce
qui est en fonction de ce qui devrait être.
C’est bien, justement, contre cela que se pose, s’oppose cet «
amor mundi» constituant le nouvel imaginaire sociétal. En bref, il ne s’agit
plus de critiquer, mais bien de se réconcilier. Être, tant bien que mal, « chez
soi» dans le monde. Cesser de s’opposer aux événements mais savoir
s’accommoder, s’adapter. «Amor mundi»
existentiel en appelant, dès lors, à un autre « intérêt » de connaissance. Au
sens strict : «inter esse», être
dedans, en être de ce dont on parle. D’une part pour ce qu’il est, et d’autre
part pour ce qu’il suscite en nous.
Posture intellectuelle qui n’est, en rien, une abdication de
l’esprit ou une négation de l’action, mais qui met en place une autre tactique
s’accordant mieux à l’esprit du temps. Tactique qui, pour reprendre une
expression du sinologue François Jullien, s’emploie à suivre la « propension
des choses ». Tactique, certes, orientale, mais dont Gilbert Durand avait déjà
indiqué les linéaments lorsqu’il parlait du « trajet anthropologique », comme
va-et-vient entre la subjectivité de l’esprit et l’intimation des choses
[3].
Un tel « trajet » est autrement plus pertinent, bien plus
prospectif également, pour saisir l’aspect subversif des multiples passions que
l’actuel et le quotidien mettent en scène, vis-à-vis desquelles la vitupération
ou l’incantation morales paraissent bien dérisoires, en tout cas totalement
inopérantes. Un savant accompli, disait Claude Bernard, est celui qui embrasse
à la fois la théorie et la pratique expérimentale. Ce conseil reste
d’actualité, qui souligne bien le va-et-vient entre la pensée et la réalité
empirique. Quand celle-ci évolue, celle-là se doit de changer. Les modes de
connaissance ne sauraient être abstraits. Ou plus exactement ils le deviennent
quand ils se sont rigidifiés en dogmatique.
C’est, donc, bien pour être en concordance profonde avec la
nébuleuse vitalité des phénomènes sociaux, avec l’exaltation de l’apparence,
avec le diffus désir de jouissance, en un mot avec ce que l’on peut résumer par
la formule latine du «carpe diem»,
c’est pour tout cela qu’il convient de réinvestir une nouvelle philosophie de
la vie (Lebensphilosophie).
L’instinct vital nietzschéen, l’élan vital bergsonien peuvent,
à nouveau, retrouver une indéniable actualité. C’est le thème du «
vouloir-vivre social» que j’ai, pour ma part, lié à la « conquête du présent ».
C’est-à-dire à la prévalence de l’expérience, précaire en ses manifestations,
mais dont la fonction initiatrice est durable. C’est bien cela qui est en jeu
dans l’accent mis sur l’immédiateté, dans les aspects à la fois sauvages et
innocents de nombre de phénomènes sociaux. Voilà bien ce qui, empiriquement,
prévaut. Au-delà du substantialisme, c’est-à-dire d’une conception intangible
de l’être, une importance accordée aux situations, aux effets, aux instants.
Avec l’intensité que cela ne manque pas d’avoir. Suivant en cela une analyse de
M. Weber, on peut dire que le travail du sociologue est bien de comprendre les
idées pour lesquelles les hommes luttent
[4]. Mais cette lutte prend des formes
diverses. D’où la nécessité de faire œuvre de lucidité, et d’un brin de
scepticisme vis-à-vis de ce qui se prétend éternel.
Ainsi, s’il est vrai que l’attitude de l’homme occidental fait
essentiellement critique, si c’est
bien ce maître mot qui résume un rapport au monde propre à un « ego »
dominateur de la nature, propre à un individu rationnel prédateur qui entend
tout modifier, construire, analyser, cela ne semble plus être le cas de nos
jours. L’imaginaire social tend à privilégier une relation plus sereine au
monde en ses diverses manifestations. Les idées pour lesquelles les hommes
luttent mettent en avant l’implication, l’inclusion, la participation aux
autres, et à la nature qu’ils partagent avec eux.
Il y a là une nouvelle disposition à l’être, bien plus
mouvante, plurielle également, dont il faut préciser les contours. Enjeu
épistémologique s’il en est, qu’avec entêtement on doit affronter. Même si pour
ce faire on doit bousculer le « conformisme logique » tenant lieu de pensée.
Les faits sont têtus, disait l’autre. Ils constituent en tout cas l’ultima ratio de tout questionnement
cohérent.
[*]
Professeur à la Sorbonne Le présent article est extrait du
prochain ouvrage du professeur Maffesoli,
Le
rythme du monde, à paraître au mois d’octobre 2004, aux éditions La
Table Ronde.
[1]
Je renvoie à mon livre, M. Maffesoli,
L’Ombre de Dionysos, Paris, Le livre
de Poche, Sur la reliance, cf. l’œuvre de Marcel Bolle de Bal.
[2]
Saul Bellow,
Ravelstein, Paris, Gallimard, 2002, p.
53.
[3]
F. Jullien,
La Propension des
choses, Paris, Seuil, 1992, et G. Durand,
Introduction à la mythodologie, Albin
Michel, 1996.
[4]
M. Weber,
Essais sur la théorie
de la science, Paris, Plon, 1965, p. 125. Cf. également sur le
nouveau rapport à la nature qui s’esquisse dans l’œuvre de S. Moscovici, en
particulier
Hommes domestiques, hommes
sauvages, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 1979.