Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4485-2
100 pages

p. 91 à 100
doi: en cours

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Activités sociologiques

no 84 2004/2

M. Maffesoli [yy*], F. Roche, A. Scherf, S. Hugon, L’architecture corrompue, Les Rendez-vous de l’Imaginaire, Espace Paul Ricard, 19 novembre 2003

Il fallut l’instinct d’une femme – une femme d’arts comme on dit un homme de lettres – pour percevoir l’intuition de correspondances entre François Roche et Michel Maffesoli. C’est une pensée féminine, celle d’Angeline Scherf, critique d’art et commissaire d’exposition, qui permit la rencontre du sociologue et de l’architecte, et dont chacun s’accorde à dire que tous deux débordent respectivement la sociologie et l’architecture. Il fallut l’instinct d’une femme, donc, pour savoir saisir chez les deux hommes ce qui rattache leur pensée au mondedelavie, effleurant les limites caractéristiques des disciplines, et embrassant volontiers une philosophie plus large. Reconnaître ce qui est ; « l’architecture n’est pas morale, dit F. Roche, la responsabilité sociale est une hypocrisie.
» Parmi ces correspondances, notons une sensibilité commune autour de la question de la technique. Celle-ci, objet de réenchantement, devient l’opérateur de la défonctionnalisation, du contournement, et fait de la « machine à habiter » un espace de débordement du ludique et de l’inattendu sur la rentabilité de l’espace. La mise en formes qu’il en résulte est vecteur de transformation et rend aux habitants leur faculté d’occupation, de réhabitation et de contournement. En deçà ou au-delà de tout a priori.
Souvenons-nous juste un instant de ce mot proposé en son temps par Asger Jorn, qui par le terme d’« inutilisation », donna un nom à cette pratique de l’utilisation à contre-fonction. C’est là tout un regard sur la vie sociale et sur son mode de vivre qui est abordé ; un regard proche de celui de Patrick Tacussel – troisième homme –, qui proposa l’idée de l’espace contre et de l’espace pour. Le premier est un espace réactif, utilitaire, industriel, politique, celui de la fixité. Le second est résiduel – intersticiel dirait Maffesoli –, il est poétique, réenchanté, mais aussi risqué, accidentel. Peut-être corrompu.
Ainsi F. Roche et M. Maffesoli ouvrent une possibilité de technophilie. Audelà d’une posture moderne pour laquelle la technique mène à la série, au standard, à une forme d’asepsie, et privilégie le rapport des hommes aux choses, il pourrait exister, dans le rapport que cette technique permet d’opérer autour de ces potentiels, une inversion – corruption ? –, mettant alors l’accent sur tout un imaginaire social, un échange, une singularité. Retrouvant alors la proposition de G. Simondon sur une possibilité de l’optimisme, la technique serait alors une condition de circulation non plus seulement du sujet à l’objet – rapport de prédation –, mais bien plutôt celle d’une reliance, cette puissance que la personne entretient avec le milieu, avec le local, et avec l’espace architectural.
S. HUGON

Angelo Semeraro, Calypso, la nasconditrice. L’educazione nell’età della comunicazione illimitata, Ed. Manni. Quaderni di comunicazione, Università di Lecce, 2003

Calypso, la secrète, pendant sept années garde avec elle Ulysse, dans une grotte dominant la baie de Ramla Hamra, lieu imaginaire et protégé de la Méditerranée. La difficulté d’Hermès de rejoindre l’île pour communiquer à Ulysse les décisions des Dieux sur son sort a longtemps passionné les historiens sur la localisation exacte de l’île, mais sans qu’ils soient arrivés à un accord précis sur le lieu.
Cette histoire de Calypso et d’Ulysse est utilisée par Angelo Semeraro, auteur de Calypso, la nasconditrice. L’educazione nell’età della comunicazione illimitata, comme une métaphore très riche et instructive afin d’investiguer les rapports entre l’éducation et la communication, deux visages de la même illusion humaine de pouvoir arrêter dans le temps la durée du plaisir de chaque communicationlien. C’est celui-ci, le plaisir d’éduquer, comme soutien à la vie, qui doit se libérer continuellement de « l’imprinting » pour découvrir de nouveaux horizons. C’est aussi le plaisir de communiquer, dans le sens de partager, de mettre en commun.
Nous remarquons qu’il y a nombreuses définitions du terme « éducation » et de « modèle éducatif » dans la littérature : cependant, Angelo Semeraro suggère que nous pouvons entendre l’éducation, essentiellement, en tant que façon dont nous sommes préparés à affronter la réalité, à l’interpréter, et à l’affronter afin la transformer. La même compréhension de la réalité est toutefois déterminée par la perspective avec laquelle on situe l’intention et l’action éducative, c’est-à-dire qu’elle dépend du type de société et de culture dans lequel nous vivons. C’est ici que le discours entre les modèles culturels et sociaux devient important afin de comprendre et de saisir les enjeux fondamentaux liés à l’éducation.
La culture forme et déforme en même temps. L’environnement est aussi une partie importante pour comprendre l’éducation : les institutions et les médias, comme élément de base de nos sociétés et de notre culture, sont au centre du discours sur l’éducation.
Ainsi, on réfléchit sur l’école qui, à la place de l’éducation, ou de l’instruction, préfère la « formation » en rendant équivoque la ligne subtile entre ces deux activités : la formation ne réduit pas le risque d’une véritable « mise en forme », d’enfermement de sens qui substitue l’ouverture de sens qui devrait être propre à l’éducation. Ceci fait que l’activité d’éduquer, dans la formation, peut se transformer en clonage des modèles qui souvent coïncident avec le « en soi» et « pour soi » de chaque éducateur.
Ensuite, en pensant au panorama des médias, nous sommes en face d’un paradoxe pour ce qui est de l’éducation des plus jeunes : les enfants comprennent-ils ce qui se passe à la télévision à moins qu’ils ne soient tout simplement fascinés par le tourbillon des couleurs et des formes que le tube cathodique projette ?
Ou, pour penser aux nouvelles technologies de communication, l’auteur nous montre comment Calypso se prête bien à une traduction métaphorique de la fascination technologique dans laquelle l’Ulysse postmoderne reste capturé.
Le guerrier de la connaissance devient l’ombre de lui-même dans le post ou trans-humain qui se crée avec le développement des nouvelles technologies et leur invasion dans nos vies. Ulysse a échappé, sans escorte d’hommes ni de dieux, à Calypso, en utilisant la seule métisse, mais aujourd’hui, l’Ulysse postmoderne fait face à de nouveaux défis liés aux sirènes du cyborg. La technologisation de l’homme, la recherche d’une forme de perfection et d’efficacité dans le mouvement, dans la communication, dans la mémoire et dans l’action, va contre cette incomplétude de l’humain, fait culturel et social fondamental. C’est exactement cette imperfection qui fait que l’homme utilise sa capacité d’organisation et de créativité pour affronter la réalité, la vie : incomplétude et imperfection comme ressorts et leviers de notre activité scientifique, éducative. Or, avec le développement technologique, nous sommes en face de nouveaux défis qui modifient notre activité de compréhension du monde. L’hybride-cyborg est le resurgissement du mythe de Prométhée : l’homo technologicus n’est plus hommeplustechnologie, mais quelque chose de complètement nouveau, entité organique, corporelle, psychologique, mentale, sociale et culturelle sans précédent.
La façon dont nous sommes préparés à comprendre et à interpréter la réalité, l’affronter, la communiquer est fondamentale. Et la même compréhension de la réalité, en ce qu’il y a de plus profond et en tant que véritable prise de conscience, peut être différente selon la perspective dans laquelle l’action éducative se situe, c’est-à-dire selon le type de société et de culture que l’individu absorbe.
C’est ici donc qui se nichent les défis de l’éducation et de la communication dans leurs sens originaire : mythes, éducation, communication et médias sont le centre d’investigation autour duquel gravitent les riches réflexions d’Angelo Semeraro.
F. CASALEGNO

Patrick Watier, Georg Simmel sociologue, Circé, Belval, 2003, 160 p.

Georg Simmel sociologue : pourquoi ce titre, qui, dans un premier temps, semble banal et sans intérêt ? Est-ce pour bien montrer qu’après tant d’années de disputes sociologiques, qu’après tant d’années d’exclusion qu’a connues l’œuvre de Simmel en France, cette dernière est enfin reconnue comme une œuvre sociologique fondamentale ? Nous soutenons que telle n’est pas la raison. Écoutons Patrick Watier : « Il a écrit une Sociologie de plus de 700 pages, mais n’a jamais considéré, sur le modèle comtien, qu’elle serait susceptible de couronner l’édifice scientifique. Paradoxalement, ce qui l’a en partie exclu d’une certaine reconnaissance académique, les va-et-vient entre sociologie et philosophie, l’esthétique et la réflexion sur la culture, lui assure une place centrale pour l’histoire des idées au début de ce siècle. » (p. 9) L’affirmation figurant dans le titre de ce livre, Georg Simmel sociologue, n’est donc pas une polémique contre les détracteurs de Simmel en France ou ailleurs ; elle désigne la manière dont l’auteur affronte, en tant que problématique, l’œuvre de Simmel. Le sociologue Georg Simmel n’est pas un personnage indépendant, aux côtés du philosophe ou de l’essayiste sur la culture et l’art. Ce sont justement les multiples facettes de ce visage simmélien qui mettent en relief le sociologue. Ce livre est donc un cheminement dans les espaces d’une œuvre immense et multicolore, le cheminement du sociologue.
Nous sommes redevables à l’auteur du fait qu’il n’a pas cherché à séparer l’homme de l’œuvre, ayant compris, et nous après lui, que la dimension existentielle des textes simméliens est capitale pour l’entrée dans son monde. C’est à ce titre qu’il nous présente en premier lieu le Simmel vivant dans une époque et les façons concrètes dont le penseur s’installe et interagit avec son époque et ses protagonistes. C’est justement cette interaction qui l’amène à poser la question sociale, c’est-à-dire la question de la socialisation, toujours en œuvre et jamais « totale », dans une modernité urbaine en constant changement. Le « regard sociologique » (p. 22) se construit en même temps qu’il aperçoit, c’est-à-dire qu’il se retire de cette réalité quotidienne et omniprésente afin de se comprendre comme regard d’une partie sur le tout et ainsi se concevoir comme mises en forme multiples entre les parties et le tout. C’est à partir de cette prise de distance que se développe la distinction centrale dans les travaux de Simmel, celle entre forme et contenu (p. 25). En termes simples, le contenu est le motif psychologique ou intellectuel d’une action en société, d’une action réciproque. La forme est la configuration sociale qui permet la poursuite de ce motif, c’est-à-dire la poursuite des finalités ou la simple obéissance aux pulsions psychiques et somatiques. Par exemple, nous explique Watier, « la sociologie du repas montre comment une telle socialisation suppose que le contenu, la faim qu’il faut satisfaire, passe à l’arrière-plan, par rapport aux liens qui se tissent réciproquement entre convives ou à l’intérieur de la famille » (p. 27). Pareilles « formations » (Formungen) concrétisent la vie quotidienne, se font et se défont continuellement et pas nécessairement dans une perspective institutionnelle. La richesse des travaux de Simmel nous dévoile un monde infini de possibilités de socialisation infinies. Dans ce schéma de mobilité généralisée, l’individu moderne recouvre un nouvel espace de liberté, celui de l’actualisation d’interactions singulières selon les buts qu’il poursuit et les pulsions psychiques, sociales et corporelles qui l’animent. L’étude de ces formes minimes de la vie quotidienne est ce qui, selon Patrick Watier, retient l’attention de Simmel et lui accorde une place particulière parmi les sociologues. (p. 33) C’est à cette étude et à ses conditions préalables que Simmel se retire.
Un « savoir de socialisation, nous explique Watier, porte, pour Simmel, à la fois sur les modes de connaître et sur le mode de réalisation de la société [c’est nous qui soulignons]» (p. 34). Les acteurs sociaux détiennent un savoir tacite de leur appartenance sociale, sans quoi aucune interaction ne serait possible, mais ce savoir ne se formule pas explicitement dans la vie de tous les jours : « Les individus, commente Watier, ne connaissent pas la société de l’extérieur comme un objet, mais d’un savoir interne et propre. » (p. 40) Cette dimension interne, c’est-à-dire psychique et mentale, de toute interaction et de toute micro-relation, permet à Simmel de parler de processus mentaux à l’origine des processus de socialisation par lesquels la société se crée et se recrée constamment. Si nous nous obstinons à rejeter cette dimension psychologique de l’action sociale, nous risquons de considérer la société comme un théâtre de marionnettes, précise Simmel. Cette ligne de considération inaugure une nouvelle branche du savoir qui deviendra plus tard, notamment par les lecteurs américains de Simmel, la psychologie sociale. Contrairement donc aux théories mécanistes du social qui, comme celle de Stammler, soutiennent que les sociétés sont régulées par des règles externes, comme les règles juridiques, Simmel soutient que cela ne suffit pas. Cela à cause de sa vie psychique, de son âme. En distinguant technique et réciprocité de l’action sociale, Simmel explique que c’est la deuxième qui est le véritable fondement de toute société. Ce sera la Sociologie de 1908 qui présentera les résultats de cette manière de pensée, en synthétisant les apports de la pensée de l’auteur. Il les applique en présentant des cas d’école : la religion, le secret, l’espace, le conflit, l’individuation et les cercles sociaux, etc. Toutefois, son grand problème épistémologique sera la compréhension, qu’il ne rencontre ici que de façon « médiate » selon le mot de Watier (p. 60). C’est donc après avoir explicité ce point que Watier étudiera de près les chapitres de la Sociologie (pp. 71-114).
La compréhension sociologique et historique est le sujet des Problèmes de la philosophie de l’histoire et de L’essence de la compréhension historique. L’axe principal de la pensée épistémologique de Simmel est l’intégration de la compréhension savante dans la catégorie générale de compréhension en tant que « relation d’un esprit à un autre » (p. 61). Cette relation est un acte quotidien que l’on ne peut distinguer de la part existentielle qui lui est coextensive. Loin donc de s’opposer en tant que genres différents, la compréhension scientifique et la compréhension commune font essentiellement partie de la vie sociale. Le sociologue est donc appelé à raffiner les dispositions de la compréhension commune comme un acte vital et quotidien dans le but de saisir les mécanismes du monde social. L’action sociale est fondée sur la possibilité de liaison entre les intentions et les actions des acteurs sociaux. La possibilité de cette liaison est fondée sur la capacité humaine de typifier les actions de ses semblables : ce savoir réciproque est, comme le dit Watier, « une forme fondamentale du savoir commun d’arrière-plan des individus appartenant à une même société » (p. 62). Cette théorie de la compréhension joint sa théorie de la connaissance. Au lieu de poser le primat de l’organisation sociale sur les formes de la connaissance du monde et de l’homme, comme le fit Durkheim, Simmel insistera sur l’interdépendance entre les deux séries de formes. Reprenant un langage néo-kantien, se référant directement à Simmel, Watier souligne que si l’âme est un produit du monde, le monde est un produit de l’âme.
Après avoir explicité la théorie de la compréhension et celle de la connaissance chez Simmel, et après avoir repris les chapitres de la Sociologie et les avoir examinés à la lumière de ses conclusions épistémologiques, Patrick Watier achève le livre en présentant la modernité selon Simmel et la modernité de Simmel.
Simmel fut un observateur fin et vigilant de son époque. Il fut attentif au grand bouleversement qui affecta son époque et dont il a lui-même fait l’expérience dans sa vie berlinoise : le développement de l’esprit des grandes villes. La grande ville produit, accueille et consacre la vie moderne. Watier fait ressortir deux grandes caractéristiques : le passage d’un état de dépendance personnelle à un état de dépendance impersonnelle (p. 119) et le rassemblement d’énormes quantités d’énergies vitales dans un petit espace, ce qui est à l’origine de ce que Simmel appellera « intensification de la vie nerveuse » (Steigerung des Nervenlebens), comme élément fondamental de la vie spirituelle de l’homme des grandes villes. Nous pouvons soutenir, d’après l’analyse de Patrick Watier, que la figure de la grande ville, comme symbole de la modernité, qui se déploie sous les yeux de Simmel, repose essentiellement sur « l’existence de l’altérité au sein du même » (p. 138). Pluralité de mondes, hétérogénéité de conduites et de manières d’être, frénésie de rencontres et de micro-actions qui aboutissent à la création de micro-sociétés éphémères, ce que le sociologue contemporain Michel Maffesoli, reprenant Simmel, appellera « tribus », telles sont les données sociales auxquelles font appel les analyses de Simmel sur l’étranger, sur la confiance mais également sur la culture comme tactique d’appropriation créative des contenus culturels objectifs multiples. Toutefois, Simmel savait pertinemment que malgré les manœuvres défensives de la personne, ses « techniques de protection » (p. 139) ne seraient pas à même de préserver le sujet du danger de l’abus et du nivellement « dans un mécanisme technico-social» (p. 136).
En conclusion, Patrick Watier insiste sur la spécificité de Georg Simmel sociologue : un regard neuf car hostile au déjà-dit. Marginal et hétéroclite, cet israélite converti au protestantisme, l’ami de Buber et de Weber, a su rester en marge de grandes institutions comme son œuvre a su rester étrangère à tous les étiquetages faciles du monde universitaire. C’est peut-être là tout le mérite du travail de Patrick Watier : savoir préserver la nouveauté de ce regard.
Panagiotis CHRISTIAS

Christian Papilloud, Le don de relation. Georg Simmel – Marcel Mauss, Paris, L’Harmattan, Collection Logiques Sociales, 2002, 192 pages.

Christian Papilloud présente un travail comparatif inédit et d’envergure sur les apports théoriques du philosophe et sociologue allemand Georg Simmel et de l’ethnologue français Marcel Mauss relatif au problème de la relation humaine. La thèse de l’auteur a l’évidence pour elle : la relation humaine représente la condition sine qua non de tou don ; les manières quotidiennes de donner, recevoir et rendre s’enchaînent au fil du développement de la relation. Reste à interroger cette évidence, en se demandant d’abord si les apports de Simmel et Mauss sont comparables.
Papilloud propose de mener sa comparaison en partant des deux concepts centraux de chaque auteur : la Wechselwirkung de Simmel et le don de Mauss. En traduisant heureusement le terme de Wechselwirkung par effet de réciprocité, Papilloud couple à la lettre simmélienne l’un des topoi du don maussien, la réciprocité, et parvient ainsi à tracer une première ligne comparative entre les deux auteurs. Cette première piste ne suffirait toutefois pas à justifier la viabilité de la comparaison Simmel-Mauss « […] si Mauss et Simmel ne s’étaient pas eux-mêmes intéressés le premier à la Wechselwirkung, et le second au don » (p. 32). Car en effet, que cherche Mauss dans le don si ce n’est une façon de rendre compte non seulement des formes, mais aussi des raisons de l’échange ? Simmel lui emboîte le pas, en localisant ces raisons dans les effets matériels de réciprocité, qui lui donnent prise sur le relationis in statu nascendi dont il analyse ensuite les formes.
Toutefois, Wechselwirkung et don ne se situent pas au même niveau épistémologique. Le don est une forme relationnelle ; la Wechselwirkung est un registre d’énergies relationnelles ou de pulsions à faire-relation. Or, même à ce niveau, les méthodes de Mauss et Simmel se ressemblent, et tout le mérite du second chapitre de Papilloud (pp. 49-75) est de le montrer de manière systématique. Mauss part certes du don et des formes de dons pour voyager à travers les multiples significations sociales des faits totaux, en déplier les facettes, en montrer le caractère chaque fois relatif et pluriel. Mais il rejoint ainsi la sphère du relationnel, dont il essaye de tirer toute la substance à partir des faits ethnographiques qu’il analyse. Simmel procède à l’inverse. Il remonte de la sphère des expériences primaires du relationnel pour examiner la mise en forme de ces relations, ce que l’auteur rend par le concept de Vergesellschaftung. Cette complémentarité des méthodes de Simmel et Mauss s’inscrit dans un cadre épistémologique qu’ils partagent en commun. Ils rejettent tout dogmatisme au profit d’une méthode compréhensive destinée à l’analyse des conditions de possibilité du fait relationnel. Il n’en fallait pas plus à l’auteur pour étendre la comparaison Simmel-Mauss à l’objet de leur analyse, le relationnel. C’est ici qu’apparaît l’originalité de son livre.
Simmel et Mauss isolent trois conditions de possibilité du relationnel dont ils donnent une analyse convergente : le sacrifice (pp. 75-86), l’engagement des hommes pour la relation (pp. 86-100) et la durée (pp. 100-113). Papilloud précise qu’à l’instar de Simmel et Mauss, il faut moins s’arrêter sur ces termes mêmes que sur les logiques qu’ils supposent. Sacrifice, engagement et durée sont des « mots-valises », des termes évocateurs que Simmel et Mauss utilisent comme autant de prismes ou de révélateurs de la naissance du relationnel. À travers une comparaison serrée, parfois trop serrée pourront regretter certains, Papilloud indique que sous le sacrifice, Simmel et Mauss repèrent une substitution à l’œuvre au cœur du relationnel, sous l’engagement une régulation du relationnel, et sous la durée un devenir humain et social du relationnel. Ces trois conditions se supposent l’une l’autre socio-logiquement. Prises ensembles, elles favorisent la possibilité du relationnel et elles en ouvrent l’accès aux hommes. Que l’une d’elles vient à manquer, et il n’y a alors pas de relation, ou nous n’y avons pas accès. S’il peut donc y avoir des relations humaines et partant sociales, ce pouvoir demeure vulnérable.
Papilloud rappelle que Simmel et Mauss ont eu le mérite de soulever ce problème de la possibilité/impossibilité du relationnel et d’en faire l’un des enjeux centraux de la sociologie. L’auteur renoue avec cette même intuition en se demandant à la fin de son livre si la marginalité du questionnement convergent de Simmel et Mauss sur la relation n’a pas desservi la sociologie contemporaine. Ayant trop misé sur un relationnel toujours-déjà-là, la sociologie aurait omis sa problématique majeure en faisant du relationnel l’a priori (métaphysique, ontologique, anthropologique, etc.) de sa démarche. Papilloud propose de renverser la perspective : interroger le concret, la quotidienneté sociale, revient à s’interroger sur la relation dans sa possibilité d’advenir au quotidien et d’y durer, ce que la sociologie ne pourra entreprendre qu’à condition de s’attaquer à l’ultime a priori à la base de ses questionnements, la relation. Simmel et Mauss ont posé les premiers jalons d’un tel programme de recherche. Papilloud propose de systématiser cette première piste et de l’étendre au sein d’une problématique plus générale, qu’il résume en une question : la société est-elle possible ? Cette prometteuse ouverture conclut le riche ouvrage de Papilloud, dont elle rappelle l’idée clé. À n’en pas douter, la sociologie gagne ici l’une de ses très stimulantes contributions.
Klaus LATZEL

Howard Becker, Paroles et musique, Paris, L’Harmattan, 2003, 92 p.

Ce livre-disque, dont la réalisation a été coordonnée par Alain Pessin, est un vrai bonheur. Outre son originalité (la présence, en fin de volume, d’un CD enregistré à Grenoble en avril 2002 et comprenant dix morceaux parmi les plus célèbres du répertoire populaire américain : songeons, en particulier, à Just in Time, I Remember you ou Little Tin Box), cette publication permet d’apprécier à sa juste valeur la double facette de la personnalité d’Howard Becker, sociologue de renom – auteur d’ouvrages majeurs ayant trait à l’art, à la culture ou à la déviance – mais aussi ancien musicien professionnel ayant exercé pendant très longtemps comme pianiste dans des bars ou des night-clubs, notamment à Chicago.
Cinq essais, dont trois inédits, nous sont ici proposés. Le premier porte sur les « lieux » ou les « espaces » du jazz (mais on pourrait sans peine généraliser à d’autres genres musicaux), le poids des contraintes environnementales – qu’elles soient physiques, sociales ou financières – ne pouvant être passé sous silence et commandant dans une large mesure le type d’arrangements ou le style de jeu. Les rituels de noces, par exemple, « varient substantiellement selon les communautés ethniques, exigeant souvent une tonalité et une orchestration spécifiques » (p. 17). C’est ainsi que, pour un mariage italien ou polonais, des tarentelles ou des polkas s’imposent.
Le deuxième chapitre s’interroge sur la signification qu’il convient d’attribuer à l’« œuvre elle-même » (itself), la prise en compte du principe d’« indétermination fondamentale » (p. 27) allant de pair avec un questionnement sur les choix, les conventions ou les routines qui s’opèrent. Les analyses d’un Scott Deveaux consacrées à la naissance du bebop s’inscrivent dans cette perspective et se réfèrent à une approche « génétique » privilégiant l’étude des formes et des processus. Le troisième écrit, intitulé Catégories et comparaisons, prend appui sur le travail du photographe Walter Evans. Un tel support, souligne Becker, nous donne des indications très précieuses sur la façon dont les chercheurs en sciences sociales sélectionnent, filtrent et organisent leurs données. Une simple image, en effet, est rarement dénuée d’ambiguïtés : elle ne révèle pas facilement, ni sans équivoque, « de quoi il s’agit, ce qu’il en est » (p. 41) mais requiert réflexivité et décodage.
Les deux dernières contributions rendent successivement hommage à Georges Perec et à Italo Calvino. Une lecture attentive des Choses, de Je me souviens ou de Tentative d’épuisement donne ainsi l’occasion d’illustrer avec pertinence, à travers la description des faits et gestes de la vie quotidienne, les distinctions « passeroniennes » entre « -graphie », « -logie », et « -nomie ». Villes invisibles, de son côté, n’est aucunement un traité mais s’apparente, un peu à la manière dont procède Clifford Geertz, à une discussion (en l’occurrence entre un Kublaï Khan vieillissant et le jeune Marco Polo) dans laquelle « des alternatives sont considérées, pesées, essayées, rejetées, surpassées ou réexaminées » (p. 77), la mise en scène des dynamiques urbaines laissant place à plusieurs configurations.
Au total, un témoignage attachant et une mise en ondes très réussie : les socioanthropologues et les amateurs de jam-sessions vont pouvoir se régaler !
Gilles FERRÉOL
Université de Poitiers (LARESCO-ICOTEM)
 
NOTES
 
[*] Dans le cadre des Rendez-vous de l’Imaginaire, le professeur Maffesoli a reçu cette année différents auteurs, notamment, Michel Cassé, Paul Fournel, Gil Jouanard, Philippe Quéau, Jean Pinquié, Charles Porset et Jean Baudrillard. Programme dis- ponible sur wwww. ceaq-sorbonne. orget www. espacepaulricard. fr
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