2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Activités sociologiques
Activités
sociologiques
M. Maffesoli
[yy*], F. Roche, A. Scherf, S. Hugon,
L’architecture corrompue, Les Rendez-vous de l’Imaginaire, Espace Paul Ricard,
19 novembre 2003
Il fallut l’instinct d’une femme – une femme d’arts comme on
dit un homme de lettres – pour percevoir l’intuition de correspondances entre
François Roche et Michel Maffesoli. C’est une pensée féminine, celle d’Angeline
Scherf, critique d’art et commissaire d’exposition, qui permit la rencontre du
sociologue et de l’architecte, et dont chacun s’accorde à dire que tous deux
débordent respectivement la sociologie et l’architecture. Il fallut l’instinct
d’une femme, donc, pour savoir saisir chez les deux hommes ce qui rattache leur
pensée au mondedelavie, effleurant les
limites caractéristiques des disciplines, et embrassant volontiers une
philosophie plus large. Reconnaître ce qui est ; « l’architecture n’est pas
morale, dit F. Roche, la responsabilité sociale est une hypocrisie.
» Parmi ces correspondances, notons une sensibilité commune
autour de la question de la technique. Celle-ci, objet de réenchantement,
devient l’opérateur de la défonctionnalisation, du contournement, et fait de la
« machine à habiter » un espace de débordement du ludique et de l’inattendu sur
la rentabilité de l’espace. La mise en formes qu’il en résulte est vecteur de
transformation et rend aux habitants leur faculté d’occupation, de réhabitation
et de contournement. En deçà ou au-delà de tout a
priori.
Souvenons-nous juste un instant de ce mot proposé en son temps
par Asger Jorn, qui par le terme d’« inutilisation », donna un nom à cette
pratique de l’utilisation à contre-fonction. C’est là tout un regard sur la vie
sociale et sur son mode de vivre qui est abordé ; un regard proche de celui de
Patrick Tacussel – troisième homme –, qui proposa l’idée de l’espace contre et
de l’espace pour. Le premier est un espace réactif, utilitaire, industriel,
politique, celui de la fixité. Le second est résiduel –
intersticiel dirait Maffesoli –, il
est poétique, réenchanté, mais aussi risqué, accidentel. Peut-être
corrompu.
Ainsi F. Roche et M. Maffesoli ouvrent une possibilité de
technophilie. Audelà d’une posture moderne pour laquelle la technique mène à la
série, au standard, à une forme d’asepsie, et privilégie le rapport des hommes
aux choses, il pourrait exister, dans le rapport que cette technique permet
d’opérer autour de ces potentiels, une inversion – corruption ? –, mettant
alors l’accent sur tout un imaginaire social, un échange, une singularité.
Retrouvant alors la proposition de G. Simondon sur une possibilité de
l’optimisme, la technique serait alors une condition de circulation non plus
seulement du sujet à l’objet – rapport de prédation –, mais bien plutôt celle
d’une reliance, cette puissance que la
personne entretient avec le milieu, avec le local, et avec l’espace
architectural.
S. HUGON
Angelo Semeraro, Calypso, la nasconditrice. L’educazione nell’età
della comunicazione illimitata, Ed. Manni. Quaderni di comunicazione,
Università di Lecce, 2003
Calypso, la secrète, pendant sept années garde avec elle
Ulysse, dans une grotte dominant la baie de Ramla Hamra, lieu imaginaire et
protégé de la Méditerranée. La difficulté d’Hermès de rejoindre l’île pour
communiquer à Ulysse les décisions des Dieux sur son sort a longtemps passionné
les historiens sur la localisation exacte de l’île, mais sans qu’ils soient
arrivés à un accord précis sur le lieu.
Cette histoire de Calypso et d’Ulysse est utilisée par Angelo
Semeraro, auteur de Calypso, la nasconditrice.
L’educazione nell’età della comunicazione illimitata, comme une
métaphore très riche et instructive afin d’investiguer les rapports entre
l’éducation et la communication, deux visages de la même illusion humaine de
pouvoir arrêter dans le temps la durée du plaisir de chaque communicationlien.
C’est celui-ci, le plaisir d’éduquer, comme soutien à la vie, qui doit se
libérer continuellement de « l’imprinting » pour découvrir de nouveaux
horizons. C’est aussi le plaisir de communiquer, dans le sens de partager, de
mettre en commun.
Nous remarquons qu’il y a nombreuses définitions du terme «
éducation » et de « modèle éducatif » dans la littérature : cependant, Angelo
Semeraro suggère que nous pouvons entendre l’éducation, essentiellement, en
tant que façon dont nous sommes préparés à affronter la réalité, à
l’interpréter, et à l’affronter afin la transformer. La même compréhension de
la réalité est toutefois déterminée par la perspective avec laquelle on situe
l’intention et l’action éducative, c’est-à-dire qu’elle dépend du type de
société et de culture dans lequel nous vivons. C’est ici que le discours entre
les modèles culturels et sociaux devient important afin de comprendre et de
saisir les enjeux fondamentaux liés à l’éducation.
La culture forme et déforme en même temps. L’environnement est
aussi une partie importante pour comprendre l’éducation : les institutions et
les médias, comme élément de base de nos sociétés et de notre culture, sont au
centre du discours sur l’éducation.
Ainsi, on réfléchit sur l’école qui, à la place de l’éducation,
ou de l’instruction, préfère la « formation » en rendant équivoque la ligne
subtile entre ces deux activités : la formation ne réduit pas le risque d’une
véritable « mise en forme », d’enfermement de sens qui substitue l’ouverture de
sens qui devrait être propre à l’éducation. Ceci fait que l’activité d’éduquer,
dans la formation, peut se transformer en clonage des modèles qui souvent
coïncident avec le « en soi» et « pour soi » de chaque éducateur.
Ensuite, en pensant au panorama des médias, nous sommes en face
d’un paradoxe pour ce qui est de l’éducation des plus jeunes : les enfants
comprennent-ils ce qui se passe à la télévision à moins qu’ils ne soient tout
simplement fascinés par le tourbillon des couleurs et des formes que le tube
cathodique projette ?
Ou, pour penser aux nouvelles technologies de communication,
l’auteur nous montre comment Calypso se prête bien à une traduction
métaphorique de la fascination technologique dans laquelle l’Ulysse postmoderne
reste capturé.
Le guerrier de la connaissance devient l’ombre de lui-même dans
le post ou trans-humain qui se crée avec le développement des nouvelles
technologies et leur invasion dans nos vies. Ulysse a échappé, sans escorte
d’hommes ni de dieux, à Calypso, en utilisant la seule métisse, mais
aujourd’hui, l’Ulysse postmoderne fait face à de nouveaux défis liés aux
sirènes du cyborg. La technologisation de l’homme, la recherche d’une forme de
perfection et d’efficacité dans le mouvement, dans la communication, dans la
mémoire et dans l’action, va contre cette incomplétude de l’humain, fait
culturel et social fondamental. C’est exactement cette imperfection qui fait
que l’homme utilise sa capacité d’organisation et de créativité pour affronter
la réalité, la vie : incomplétude et imperfection comme ressorts et leviers de
notre activité scientifique, éducative. Or, avec le développement
technologique, nous sommes en face de nouveaux défis qui modifient notre
activité de compréhension du monde. L’hybride-cyborg est le resurgissement du
mythe de Prométhée : l’homo technologicus n’est plus hommeplustechnologie, mais
quelque chose de complètement nouveau, entité organique, corporelle,
psychologique, mentale, sociale et culturelle sans précédent.
La façon dont nous sommes préparés à comprendre et à
interpréter la réalité, l’affronter, la communiquer est fondamentale. Et la
même compréhension de la réalité, en ce qu’il y a de plus profond et en tant
que véritable prise de conscience, peut être différente selon la perspective
dans laquelle l’action éducative se situe, c’est-à-dire selon le type de
société et de culture que l’individu absorbe.
C’est ici donc qui se nichent les défis de l’éducation et de la
communication dans leurs sens originaire : mythes, éducation, communication et
médias sont le centre d’investigation autour duquel gravitent les riches
réflexions d’Angelo Semeraro.
F. CASALEGNO
Patrick Watier, Georg Simmel sociologue, Circé, Belval, 2003, 160
p.
Georg Simmel sociologue : pourquoi ce titre, qui, dans un
premier temps, semble banal et sans intérêt ? Est-ce pour bien montrer qu’après
tant d’années de disputes sociologiques, qu’après tant d’années d’exclusion
qu’a connues l’œuvre de Simmel en France, cette dernière est enfin reconnue
comme une œuvre sociologique fondamentale ? Nous soutenons que telle n’est pas
la raison. Écoutons Patrick Watier : « Il a écrit une Sociologie de plus de 700
pages, mais n’a jamais considéré, sur le modèle comtien, qu’elle serait
susceptible de couronner l’édifice scientifique. Paradoxalement, ce qui l’a en
partie exclu d’une certaine reconnaissance académique, les va-et-vient entre
sociologie et philosophie, l’esthétique et la réflexion sur la culture, lui
assure une place centrale pour l’histoire des idées au début de ce siècle. »
(p. 9) L’affirmation figurant dans le titre de ce livre, Georg Simmel
sociologue, n’est donc pas une polémique contre les détracteurs de Simmel en
France ou ailleurs ; elle désigne la manière dont l’auteur affronte, en tant
que problématique, l’œuvre de Simmel. Le sociologue Georg Simmel n’est pas un
personnage indépendant, aux côtés du philosophe ou de l’essayiste sur la
culture et l’art. Ce sont justement les multiples facettes de ce visage
simmélien qui mettent en relief le sociologue. Ce livre est donc
un cheminement dans les espaces d’une
œuvre immense et multicolore, le cheminement du sociologue.
Nous sommes redevables à l’auteur du fait qu’il n’a pas cherché
à séparer l’homme de l’œuvre, ayant compris, et nous après lui, que la
dimension existentielle des textes simméliens est capitale pour l’entrée dans
son monde. C’est à ce titre qu’il nous présente en premier lieu le Simmel
vivant dans une époque et les façons concrètes dont le penseur s’installe et
interagit avec son époque et ses protagonistes. C’est justement cette
interaction qui l’amène à poser la question sociale, c’est-à-dire la question
de la socialisation, toujours en œuvre et jamais « totale », dans une modernité
urbaine en constant changement. Le « regard sociologique » (p. 22) se construit
en même temps qu’il aperçoit, c’est-à-dire qu’il se retire de cette réalité
quotidienne et omniprésente afin de se comprendre comme regard d’une partie sur
le tout et ainsi se concevoir comme mises en forme multiples entre les parties
et le tout. C’est à partir de cette prise de distance que se développe la
distinction centrale dans les travaux de Simmel, celle entre forme et contenu
(p. 25). En termes simples, le contenu est le motif psychologique ou
intellectuel d’une action en société, d’une action réciproque. La forme est la
configuration sociale qui permet la poursuite de ce motif, c’est-à-dire la
poursuite des finalités ou la simple obéissance aux pulsions psychiques et
somatiques. Par exemple, nous explique Watier, « la sociologie du repas montre
comment une telle socialisation suppose que le contenu, la faim qu’il faut
satisfaire, passe à l’arrière-plan, par rapport aux liens qui se tissent
réciproquement entre convives ou à l’intérieur de la famille » (p. 27).
Pareilles « formations » (Formungen)
concrétisent la vie quotidienne, se font et se défont continuellement et pas
nécessairement dans une perspective institutionnelle. La richesse des travaux
de Simmel nous dévoile un monde infini de possibilités de socialisation
infinies. Dans ce schéma de mobilité généralisée, l’individu moderne recouvre
un nouvel espace de liberté, celui de l’actualisation d’interactions
singulières selon les buts qu’il poursuit et les pulsions psychiques, sociales
et corporelles qui l’animent. L’étude de ces formes minimes de la vie
quotidienne est ce qui, selon Patrick Watier, retient l’attention de Simmel et
lui accorde une place particulière parmi les sociologues. (p. 33) C’est à cette
étude et à ses conditions préalables que Simmel se retire.
Un « savoir de socialisation, nous explique Watier, porte, pour
Simmel, à la fois sur les modes de connaître et sur le mode de réalisation de la société
[c’est nous qui soulignons]» (p. 34). Les acteurs sociaux détiennent un savoir
tacite de leur appartenance sociale, sans quoi aucune interaction ne serait
possible, mais ce savoir ne se formule pas explicitement dans la vie de tous
les jours : « Les individus, commente Watier, ne connaissent pas la société de
l’extérieur comme un objet, mais d’un savoir interne et propre. » (p. 40) Cette
dimension interne, c’est-à-dire psychique et mentale, de toute interaction et
de toute micro-relation, permet à Simmel de parler de processus mentaux à
l’origine des processus de socialisation par lesquels la société se crée et se
recrée constamment. Si nous nous obstinons à rejeter cette dimension
psychologique de l’action sociale, nous risquons de considérer la société comme
un théâtre de marionnettes, précise Simmel. Cette ligne de considération
inaugure une nouvelle branche du savoir qui deviendra plus tard, notamment par
les lecteurs américains de Simmel, la psychologie sociale. Contrairement donc
aux théories mécanistes du social qui, comme celle de Stammler, soutiennent que
les sociétés sont régulées par des règles externes, comme les règles
juridiques, Simmel soutient que cela ne suffit pas. Cela à cause de sa vie
psychique, de son âme. En distinguant technique et réciprocité de l’action sociale, Simmel explique
que c’est la deuxième qui est le véritable fondement de toute société. Ce sera
la Sociologie de 1908 qui présentera
les résultats de cette manière de pensée, en synthétisant les apports de la
pensée de l’auteur. Il les applique en présentant des cas d’école : la
religion, le secret, l’espace, le conflit, l’individuation et les cercles
sociaux, etc. Toutefois, son grand problème épistémologique sera la
compréhension, qu’il ne rencontre ici que de façon « médiate » selon le mot de
Watier (p. 60). C’est donc après avoir explicité ce point que Watier étudiera
de près les chapitres de la Sociologie
(pp. 71-114).
La compréhension sociologique et historique est le sujet des
Problèmes de la philosophie de
l’histoire et de L’essence de la
compréhension historique. L’axe principal de la pensée
épistémologique de Simmel est l’intégration de la compréhension savante dans la
catégorie générale de compréhension en tant que « relation d’un esprit à un
autre » (p. 61). Cette relation est un acte quotidien que l’on ne peut
distinguer de la part existentielle qui lui est coextensive. Loin donc de
s’opposer en tant que genres différents, la compréhension scientifique et la
compréhension commune font essentiellement partie de la vie sociale. Le
sociologue est donc appelé à raffiner les dispositions de la compréhension
commune comme un acte vital et quotidien dans le but de saisir les mécanismes
du monde social. L’action sociale est fondée sur la possibilité de liaison
entre les intentions et les actions des acteurs sociaux. La possibilité de
cette liaison est fondée sur la capacité humaine de
typifier les actions de ses semblables
: ce savoir réciproque est, comme le dit Watier, « une forme fondamentale du
savoir commun d’arrière-plan des individus appartenant à une même société » (p.
62). Cette théorie de la compréhension joint sa théorie de la connaissance. Au
lieu de poser le primat de l’organisation sociale sur les formes de la
connaissance du monde et de l’homme, comme le fit Durkheim, Simmel insistera
sur l’interdépendance entre les deux séries de formes. Reprenant un langage
néo-kantien, se référant directement à Simmel, Watier souligne que si l’âme est
un produit du monde, le monde est un produit de l’âme.
Après avoir explicité la théorie de la compréhension et celle
de la connaissance chez Simmel, et après avoir repris les chapitres de la
Sociologie et les avoir examinés à la
lumière de ses conclusions épistémologiques, Patrick Watier achève le livre en
présentant la modernité selon Simmel
et la modernité de Simmel.
Simmel fut un observateur fin et vigilant de son époque. Il fut
attentif au grand bouleversement qui affecta son époque et dont il a lui-même
fait l’expérience dans sa vie berlinoise : le développement de l’esprit des
grandes villes. La grande ville produit, accueille et consacre la vie moderne.
Watier fait ressortir deux grandes caractéristiques : le passage d’un état de
dépendance personnelle à un état de dépendance impersonnelle (p. 119) et le
rassemblement d’énormes quantités d’énergies vitales dans un petit espace, ce
qui est à l’origine de ce que Simmel appellera « intensification de la vie
nerveuse » (Steigerung des
Nervenlebens), comme élément fondamental de la vie spirituelle de
l’homme des grandes villes. Nous pouvons soutenir, d’après l’analyse de Patrick
Watier, que la figure de la grande ville, comme symbole de la modernité, qui se
déploie sous les yeux de Simmel, repose essentiellement sur « l’existence de
l’altérité au sein du même » (p. 138). Pluralité de mondes, hétérogénéité de
conduites et de manières d’être, frénésie de rencontres et de micro-actions qui
aboutissent à la création de micro-sociétés éphémères, ce que le sociologue
contemporain Michel Maffesoli, reprenant Simmel, appellera « tribus », telles
sont les données sociales auxquelles font appel les analyses de Simmel sur
l’étranger, sur la confiance mais également sur la culture comme tactique
d’appropriation créative des contenus culturels objectifs multiples. Toutefois,
Simmel savait pertinemment que malgré les manœuvres défensives de la personne,
ses « techniques de protection » (p. 139) ne seraient pas à même de préserver
le sujet du danger de l’abus et du nivellement « dans un mécanisme
technico-social» (p. 136).
En conclusion, Patrick Watier insiste sur la spécificité de
Georg Simmel sociologue : un regard neuf car hostile au déjà-dit. Marginal et
hétéroclite, cet israélite converti au protestantisme, l’ami de Buber et de
Weber, a su rester en marge de grandes institutions comme son œuvre a su rester
étrangère à tous les étiquetages
faciles du monde universitaire. C’est peut-être là tout le mérite du travail de
Patrick Watier : savoir préserver la nouveauté de ce regard.
Panagiotis
CHRISTIAS
Christian Papilloud, Le don de relation. Georg Simmel – Marcel
Mauss, Paris, L’Harmattan, Collection Logiques Sociales, 2002, 192
pages.
Christian Papilloud présente un travail comparatif inédit et
d’envergure sur les apports théoriques du philosophe et sociologue allemand
Georg Simmel et de l’ethnologue français Marcel Mauss relatif au problème de la
relation humaine. La thèse de l’auteur a l’évidence pour elle : la relation
humaine représente la condition sine qua non de tou don ; les manières
quotidiennes de donner, recevoir et rendre s’enchaînent au fil du développement
de la relation. Reste à interroger cette évidence, en se demandant d’abord si
les apports de Simmel et Mauss sont comparables.
Papilloud propose de mener sa comparaison en partant des deux
concepts centraux de chaque auteur : la Wechselwirkung de Simmel et le don de Mauss. En
traduisant heureusement le terme de Wechselwirkung par effet de réciprocité, Papilloud couple à la
lettre simmélienne l’un des topoi du don maussien, la réciprocité, et parvient
ainsi à tracer une première ligne comparative entre les deux auteurs. Cette
première piste ne suffirait toutefois pas à justifier la viabilité de la
comparaison Simmel-Mauss « […] si Mauss et Simmel ne s’étaient pas eux-mêmes
intéressés le premier à la Wechselwirkung, et le second au don » (p. 32).
Car en effet, que cherche Mauss dans le don si ce n’est une façon de rendre
compte non seulement des formes, mais aussi des raisons de l’échange ? Simmel
lui emboîte le pas, en localisant ces raisons dans les effets matériels de
réciprocité, qui lui donnent prise sur le relationis in statu nascendi dont il analyse
ensuite les formes.
Toutefois, Wechselwirkung et don ne se situent pas au même
niveau épistémologique. Le don est une forme relationnelle ; la
Wechselwirkung est un registre
d’énergies relationnelles ou de pulsions à faire-relation. Or, même à ce
niveau, les méthodes de Mauss et Simmel se ressemblent, et tout le mérite du
second chapitre de Papilloud (pp. 49-75) est de le montrer de manière
systématique. Mauss part certes du don et des formes de dons pour voyager à
travers les multiples significations sociales des faits totaux, en déplier les
facettes, en montrer le caractère chaque fois relatif et pluriel. Mais il
rejoint ainsi la sphère du relationnel, dont il essaye de tirer toute la
substance à partir des faits ethnographiques qu’il analyse. Simmel procède à
l’inverse. Il remonte de la sphère des expériences primaires du relationnel
pour examiner la mise en forme de ces relations, ce que l’auteur rend par le
concept de Vergesellschaftung. Cette
complémentarité des méthodes de Simmel et Mauss s’inscrit dans un cadre
épistémologique qu’ils partagent en commun. Ils rejettent tout dogmatisme au
profit d’une méthode compréhensive destinée à l’analyse des conditions de
possibilité du fait relationnel. Il n’en fallait pas plus à l’auteur pour
étendre la comparaison Simmel-Mauss à l’objet de leur analyse, le relationnel.
C’est ici qu’apparaît l’originalité de son livre.
Simmel et Mauss isolent trois conditions de possibilité du
relationnel dont ils donnent une analyse convergente : le sacrifice (pp.
75-86), l’engagement des hommes pour la relation (pp. 86-100) et la durée (pp.
100-113). Papilloud précise qu’à l’instar de Simmel et Mauss, il faut moins
s’arrêter sur ces termes mêmes que sur les logiques qu’ils supposent.
Sacrifice, engagement et durée sont des « mots-valises », des termes évocateurs
que Simmel et Mauss utilisent comme autant de prismes ou de révélateurs de la
naissance du relationnel. À travers une comparaison serrée, parfois trop serrée
pourront regretter certains, Papilloud indique que sous le sacrifice, Simmel et
Mauss repèrent une substitution à l’œuvre au cœur du relationnel, sous
l’engagement une régulation du relationnel, et sous la durée un devenir humain
et social du relationnel. Ces trois conditions se supposent l’une l’autre
socio-logiquement. Prises ensembles, elles favorisent la possibilité du
relationnel et elles en ouvrent l’accès aux hommes. Que l’une d’elles vient à
manquer, et il n’y a alors pas de relation, ou nous n’y avons pas accès. S’il
peut donc y avoir des relations
humaines et partant
sociales, ce pouvoir demeure
vulnérable.
Papilloud rappelle que Simmel et Mauss ont eu le mérite de
soulever ce problème de la possibilité/impossibilité du relationnel et d’en
faire l’un des enjeux centraux de la sociologie. L’auteur renoue avec cette
même intuition en se demandant à la fin de son livre si la marginalité du
questionnement convergent de Simmel et Mauss sur la relation n’a pas desservi
la sociologie contemporaine. Ayant trop misé sur un relationnel
toujours-déjà-là, la sociologie aurait omis sa problématique majeure en faisant
du relationnel l’a priori (métaphysique, ontologique, anthropologique, etc.) de
sa démarche. Papilloud propose de renverser la perspective : interroger le
concret, la quotidienneté sociale, revient à s’interroger sur la relation dans
sa possibilité d’advenir au quotidien et d’y durer, ce que la sociologie ne
pourra entreprendre qu’à condition de s’attaquer à l’ultime a priori à la base
de ses questionnements, la relation. Simmel et Mauss ont posé les premiers
jalons d’un tel programme de recherche. Papilloud propose de systématiser cette
première piste et de l’étendre au sein d’une problématique plus générale, qu’il
résume en une question : la société est-elle possible ? Cette prometteuse
ouverture conclut le riche ouvrage de Papilloud, dont elle rappelle l’idée clé.
À n’en pas douter, la sociologie gagne ici l’une de ses très stimulantes
contributions.
Klaus LATZEL
Howard Becker, Paroles et musique, Paris, L’Harmattan, 2003, 92
p.
Ce livre-disque, dont la réalisation a été coordonnée par Alain
Pessin, est un vrai bonheur. Outre son originalité (la présence, en fin de
volume, d’un CD enregistré à Grenoble en avril 2002 et comprenant dix morceaux
parmi les plus célèbres du répertoire populaire américain : songeons, en
particulier, à Just in Time, I Remember
you ou Little Tin Box),
cette publication permet d’apprécier à sa juste valeur la double facette de la
personnalité d’Howard Becker, sociologue de renom – auteur d’ouvrages majeurs
ayant trait à l’art, à la culture ou à la déviance – mais aussi ancien musicien
professionnel ayant exercé pendant très longtemps comme pianiste dans des bars
ou des night-clubs, notamment à Chicago.
Cinq essais, dont trois inédits, nous sont ici proposés. Le
premier porte sur les « lieux » ou les « espaces » du jazz (mais on pourrait
sans peine généraliser à d’autres genres musicaux), le poids des contraintes
environnementales – qu’elles soient physiques, sociales ou financières – ne
pouvant être passé sous silence et commandant dans une large mesure le type
d’arrangements ou le style de jeu. Les rituels de noces, par exemple, « varient
substantiellement selon les communautés ethniques, exigeant souvent une
tonalité et une orchestration spécifiques » (p. 17). C’est ainsi que, pour un
mariage italien ou polonais, des tarentelles ou des polkas s’imposent.
Le deuxième chapitre s’interroge sur la signification qu’il
convient d’attribuer à l’« œuvre elle-même » (itself), la prise en compte du principe d’«
indétermination fondamentale » (p. 27) allant de pair avec un questionnement
sur les choix, les conventions ou les routines qui s’opèrent. Les analyses d’un
Scott Deveaux consacrées à la naissance du bebop s’inscrivent dans cette perspective et se
réfèrent à une approche « génétique » privilégiant l’étude des formes et des
processus. Le troisième écrit, intitulé Catégories et comparaisons, prend appui sur le
travail du photographe Walter Evans. Un tel support, souligne Becker, nous
donne des indications très précieuses sur la façon dont les chercheurs en
sciences sociales sélectionnent, filtrent et organisent leurs données. Une
simple image, en effet, est rarement dénuée d’ambiguïtés : elle ne révèle pas
facilement, ni sans équivoque, « de quoi il s’agit, ce qu’il en est » (p. 41)
mais requiert réflexivité et décodage.
Les deux dernières contributions rendent successivement hommage
à Georges Perec et à Italo Calvino. Une lecture attentive des
Choses, de
Je me souviens ou de
Tentative d’épuisement donne ainsi
l’occasion d’illustrer avec pertinence, à travers la description des faits et
gestes de la vie quotidienne, les distinctions « passeroniennes » entre «
-graphie », « -logie », et « -nomie ». Villes
invisibles, de son côté, n’est aucunement un traité mais
s’apparente, un peu à la manière dont procède Clifford Geertz, à une discussion
(en l’occurrence entre un Kublaï Khan vieillissant et le jeune Marco Polo) dans
laquelle « des alternatives sont considérées, pesées, essayées, rejetées,
surpassées ou réexaminées » (p. 77), la mise en scène des dynamiques urbaines
laissant place à plusieurs configurations.
Au total, un témoignage attachant et une mise en ondes très
réussie : les socioanthropologues et les amateurs de
jam-sessions vont pouvoir se régaler !
Gilles
FERRÉOL
Université de Poitiers
(LARESCO-ICOTEM)
[*]
Dans le cadre des Rendez-vous de l’Imaginaire, le professeur
Maffesoli a reçu cette année différents auteurs, notamment, Michel Cassé, Paul
Fournel, Gil Jouanard, Philippe Quéau, Jean Pinquié, Charles Porset et Jean
Baudrillard. Programme dis- ponible sur w
www.
ceaq-sorbonne. orget
www. espacepaulricard.
fr