2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Les usages sociaux du walkman dans le quotidien urbain
Ou le « temps musical» comme élément de transformation de l’espace
social
Anne-Marie Green
[*]
Aujourd’hui, il est nécessaire d’éclaircir les conséquences des
multiples innova~tions techniques sur les rapports et les relations entretenus
avec le musical. Les effets de ces innovations se combinent pour modifier
totalement les rapports entre auditeur et musique. C’est donc dans ce contexte
que les espaces musicaux évoluent, se transfor~ment, se redéfinissent. Avec la
miniaturisation et l’apparition du walkman, la musique se fait nomade, ce qui
lui permet de se détacher de l’espace-temps de sa production. Toute-fois en
abordant cette « pratique musicale ordinaire », il n’est plus possible de
compren~dre le musical à partir d’un groupe social constitué, repérable et
définissable ; on doit alors chercher à appréhender et analyser les nouveaux
modes de vie musicaux qui se construi~sent avec un objet banal. Il s’agit donc,
dans cet article, de montrer ce que sont les usages sociaux du
walkman.
Mots-clés :
walkman, espace social, temps musical, vie quotidienne.
Nowadays, it is necessary to enlighten the consequences due to
the technical innovations, regarding the links maintained with music. The
effects from these inno~vations combine to totally change the relations between
the auditor and the music. It is then in this context that the musical spaces
evolve, change, are being redefined. With the arrival of the walk-man, music
has become nomad, enabling it to free itself from the space-time of its
production. However by moving on to this « common mu~sical practice », it is
not possible anymore to understand the relations to the music related to an
already set up, located and definable social group. One has then to try to
apprehend and analyse the new musical life styles, growing around a common
object. One will then show, in this article, what are the social uses of the
walk-man.
Keywords :
walkman, music, social space, musical time, everyday life.
Il n’est pas dans notre propos dans cet article de mener une
théorisation sur les espaces musicaux. Toutefois, il est indispensable d’avoir
à l’esprit que le rôle de l’espace dans la diffusion de la musique est double.
Nous le savons, il est à la fois influencé par les relations des groupes
agissant en son sein et il influe sur ces mêmes relations. Dans une formule
quelque peu scolaire, nous dirons qu’il est cause et effet. Pour autant, nous
affirmons que la salle, en tant que lieu de diffusion de la musique, est un
facteur (un agent ?) de reproduction culturelle (il suffit de voir quelle est
l’organisation traditionnelle du concert). Ceci nous confirme qu’il y a bien
inscription dans l’espace d’un rapport hiérarchisé entre musiciens et public et
la tentative de l’acousmatique, d’effacer toute directionnalité de l’écoute, et
par là d’égaliser tous les points de l’espace, tend à nous le prouver.
La question qui se pose alors est de savoir comment l’espace
intervient dans cette relation au musical. Il est difficile de trancher sur ce
problème mais ce que l’on peut avancer sans risque, c’est que le caractère
statique de la disposition d’une salle rend difficile, impossible parfois, une
appropriation musicale différente de celle proposée par les contraintes
sociales. Il nous revient donc d’aborder le rôle de l’espace dans la formation
des goûts musicaux.
En effet, nous savons tous qu’il y a une certaine
spécialisation des lieux musicaux à l’intérieur même des genres. Ceci nous
renvoie directement au public et à ses attentes. Dans la pré-représentation qui
se forme autour du fait musical entre donc une dimension supplémentaire venant
s’ajouter à celles déjà étudiées jusqu’alors qui sont le message musical, les
musiciens, le public. Cette dimension supplémentaire concerne directement
l’espace et son influence sur les relations avec le musical. Cependant, avec
l’accumulation des transformations technologiques depuis une cinquantaine
d’années, l’espace s’est ouvert, s’est modifié, et l’on peut même affirmer que
la disparition des distances, des frontières, rend les repères musicaux plus
incertains, plus flous.
Nous voyons alors que l’espace engage et provoque une dimension
symbolique. Par dimension symbolique, nous signifions qu’aucun espace musical
n’est neutre et qu’ainsi il engage constamment une appropriation des lieux et
du musical par les acteurs sociaux.
Ce constat se justifie par le fait que les espaces, tout comme
les temps musicaux, se sont trouvés multipliés par la technique. Grâce à
l’enregistrement et à la perfection croissante des moyens d’écoute, il est
désormais possible de « vivre en musique » à tout instant ainsi qu’en tout
lieu. D’une certaine manière, il n’y a donc plus de « moment » et « d’espace »
privilégié, ou, du moins, ceux-ci se redéfinissent à mesure que s’accroissent
les technologies facilitant l’écoute individuelle.
Déjà en 1962, Adorno avait perçu une partie de ce phénomène de
façon quasiment prémonitoire
[1]. Il estimait que la musique en entrant dans la sphère
de la consommation de masse modifie la perception de celle-ci au point que
s’effacent les hiérarchies sociales. Il soulignait aussi que les rapports au
musical sont recomposés par les industries culturelles. Par exemple, il y a une
influence grandissante des effets de générations au détriment des facteurs
purement sociaux dans la détermination des conduites musicales. Cette évolution
technologique engendre donc un double phénomène de brouillage des hiérarchies
sociales, d’une part, et des hiérarchies des faits musicaux, d’autre part. Le
walkman
[2] participe à ce
phénomène de brouillage.
On pouvait penser jusqu’alors que la rue ne concernait que la
musique vivante, or aujourd’hui le walkman nous démontre le contraire et outre
l’aspect purement technologique, il fait preuve d’une réalité sociale qui
interroge le fait musical.
Le walkman est aujourd’hui un objet « banalisé » que l’on
trouve dans le commerce à tous les prix, le nombre de détenteurs depuis sa
création est en constante évolution, sans compter qu’actuellement on voit le
parc se renouveler. En effet, le walkman témoigne que l’espace clos et immobile
n’est plus le seul moyen d’entretenir des relations avec le musical. C’est donc
un puissant moyen que l’homme a trouvé pour développer son écoute musicale en
solo et en ce sens il constitue véritablement une nouvelle forme
d’appropriation musicale. Il faut dès lors se demander dans quelle mesure cette
nouvelle technologie peut permettre d’entretenir d’autres types de relations au
musical. On pourrait même s’interroger pour déterminer si le succès du walkman
ne tient pas essentiellement au fait que cette technologie n’a pas
d’ennemi.
Revenons un instant aux années soixante. Le concept d’espace
intéressait alors de près des compositeurs comme Stockhausen, Xenakis (quelques
dizaines d’années auparavant, Varèse). La façon d’occuper l’espace devenait une
composante fondamentale de l’œuvre musicale, pour laquelle il fallait concevoir
des espaces spécifiques. En outre, le développement de la musique électronique
déterminait le besoin, toujours plus fort, d’une nouvelle réflexion sur le
rapport entre public et source sonore. Ainsi, a-t-on vu naître un intérêt des
compositeurs pour une conception d’un espace pour la musique alors que jusqu’à nos jours, les
compositeurs concevaient une musique pour l’espace.
Nous ne pouvons entrer dans ce débat dans cet article, mais il
nous revient néanmoins, comme sociologue des faits musicaux, d’éclaircir les
conséquences de ces multiples innovations techniques sur les rapports et les
relations entretenues avec le musical. La musique aujourd’hui s’émancipe donc
non seulement de la temporalité de son exécution mais également des espaces qui
lui étaient dévolus jusqu’alors. Dès l’époque du 78 tours, qui fragmente les
mouvements de symphonies, la perception de l’œuvre musicale dans le temps et
dans l’espace est modifiée. Rien n’oblige plus l’auditeur à écouter les
différentes parties de l’œuvre dans l’ordre de leur exécution, rien ne
l’empêche plus d’écouter un morceau autant de fois qu’il le veut. Le
papillonnage, le « zapping », le rapport interactif à l’œuvre enregistrée est
partie prenante du rapport entretenu avec la musique.
La musique constitue ainsi, pour une grande part, le fond
sonore de l’environnement quotidien. Pour la plupart des auditeurs, « la
musique ne signifie rien, donc elle signifie tout »
[3]. Ceci met en relief que le musical ne se
présente plus comme un discours mais comme le partenaire du milieu et de
l’espace dans lequel on se trouve. Aux nouveaux rapports avec le temps se
mêlent donc de nouveaux rapports avec l’espace. En effet, avec le walkman, la
musique se fait nomade. Ceci engendre que les grandes œuvres musicales de toute
l’histoire et de toutes les civilisations sont immédiatement disponibles, et
qu’elles peuvent être écoutées à tout instant, dans tous les environnements.
Les rapports à la musique sont bouleversés dans leur dimension culturelle,
bouleversements difficiles à accepter pour les penseurs attachés aux valeurs de
la culture définie par la notion d’humanités. Citons George Steiner : « Les
conséquences sont, encore une fois incertaines : une intimité jamais atteinte,
aussi bien qu’une désacralisation. Nous baignons dans un Sirop de sublime
»
[4]. Cet anathème ne
doit pourtant pas nous dissuader d’aller plus avant dans notre réflexion sur le
walkman.
1 Le walkman et ses usages sociaux
Je pense, en effet, qu’il est indispensable de comprendre
« une pratique ordinaire »
[5], et surtout de
l’aborder en ne cherchant pas à réfléchir à partir d’un groupe social
constitué, repérable et définissable. Pour ma part, il s’agit, en effet, de
réfléchir sur un mode de vie qui se définit avec un objet banal et donne une
place particulière à la musique. Alors dans cette perspective, peu importe la
consommation, peu importe de déterminer si le cadre supérieur possède un
walkman plus sophistiqué que le jeune des banlieues.
Il s’agit donc, en effet, d’approfondir et de s’attacher aux
sens que donnent les usagers du walkman et de repérer les moments et les
espaces ou lieux spécifiques de son usage.
Je considère dans cette perspective que l’usage du walkman est
une pratique culturelle liée à la musique qui rassemble catégories sociales,
catégories d’âge, de sexe, c’est-à-dire qui rassemble tous les groupes sociaux
dont les origines aussi bien que les destins peuvent amener à les séparer ou à
avoir des pratiques culturelles et musicales divergentes.
Si les grandes enquêtes quantitatives sont nécessaires pour
définir et repérer des pratiques d’usage du walkman, il est non moins utile
d’approfondir la recherche dans une démarche compréhensive. C’est d’ailleurs le
moyen d’étudier la musique dans des situations de transformation et de
modification de ses modes d’appropriation et de réception. C’est ainsi que nous
avons procédé à une enquête par entretiens répartie sur plusieurs années auprès
des utilisateurs et des non-utilisateurs. À la consigne :
« Qu’évoque pour vous le mot walkman ?
», ce qui frappe c’est que dans tous les discours émergent des
thèmes concernant un jugement, une opinion, un point de vue. Cependant, que
l’on soit utilisateur ou non, partisan ou non de son usage, il y a toujours un
trouble, un doute, si léger soit-il, qui se donne à entendre dans la narration
ou à voir dans le geste ou le regard. En fait, aucun enquêté n’évoque jamais
avec neutralité, détachement, froideur son opinion sur cet objet qui constitue,
qu’on le veuille ou non, une relation très forte au plaisir individuel pris à
tout moment, en tout lieu public ou privé.
Rappelons brièvement que la musique, jusqu’à la création
technique des moyens de reproduction sonore, devait être exécutée ou sollicitée
lorsqu’on voulait en écouter. N’oublions, pas que la musique de fonction a
donné petit à petit une place prépondérante à la musique de délectation. Dans
cette évolution, le walkman donne un poids plus important à cette notion de
délectation.
Nous pouvons donc tous être d’accord pour admettre que les
usages sociaux du walkman concernent particulièrement :
- le temps, en ce sens qu’il est essentiellement utilisé pour
écouter de la musique et que la musique est l’art du temps par excellence
;
- l’utilisation de l’espace par le simple fait qu’il est
caractérisé techniquement par la possibilité de l’utiliser en tout lieu et donc
d’écouter de la musique presque de manière ininterrompue (walkman autoreverse)
en tout lieu (public et/ou privé) et à tout moment.
Temps musical et usage du walkman
Aussi, nous voyons dans un premier temps les liens entre
temps musical et usages du walkman.
L’approche du temps par un sociologue est complexe car nos
références au temps ne sont jamais univoques, mais pluri-référentielles. En
effet, nous vivons entre des temps biologiques, historiques, sociaux,
économiques, scientifiques, affectifs, psychiques (passé, présent, futur) qui,
dans le cas du walkman, doivent être mis en perspective avec le
musical.
Il ne s’agit toutefois pas ici de mener une réflexion sur le
temps telle qu’elle a été envisagée par des philosophes : de Descartes à
Bergson et Bachelard en passant par Kant. En effet, ce qu’ils prennent en
compte c’est la donnée métaphysique.
En fait, en tant que sociologue, je m’attache d’abord à
mettre en évidence que l’une des spécificités du musical est le temps, les
autres traits spécifiques que j’aborde dans mon approche sociologique ne nous
concerne pas directement dans cet article
[6]. En effet, nous savons que la musique est une
succession continue ou discontinue d’instants sonores reliés entre eux par des
rapports de hauteur, de durée et d’intensité. En outre, ce musical est inscrit
dans la société occidentale, qui aborde le temps comme un temps mesuré qui
renvoie à une temporalité. On doit donc admettre que le temps musical est un
temps abstrait, c’est-à-dire un temps vécu par la conscience de celui qui en
fait l’expérience. Pour ma part, et comme sociologue, je pense que cette
temporalité, du fait de la non conceptualité de la musique, échappe pour
l’instant à l’analyse socio-logique. On peut toutefois admettre ou concevoir
pour progresser dans les recherches sur le musical, que du fait de cette
succession d’instants sonores qu’est le temps musical, cette temporalité peut
être vécue comme un élément dramatique, comme une sorte de menace car il n’est
pas un temps réversible. On ne peut jamais renouveler l’expérience du temps
musical.
En effet, l’expérience de la réception de la musique est
enracinée dans la corporéité de l’auditeur. C’est la spatialité du corps propre
qui organise l’espace. Même si l’objet musical qui est perçu privilégie dans le
corps l’ouïe, nous savons que les autres sens ne sont pas totalement
neutralisés. Ces derniers ne permettent cependant pas de neutraliser cette
non-réversibilité : il faut admettre alors que c’est l’expérience d’écoute de
la musique qui peut se renouveler mais pas l’expérience du temps
musical.
Le walkman a donc à voir avec la non-réversibilité du temps
musical car par sa technicité il permet (d’ailleurs comme tous les appareils de
reproduction sonore) de procéder à une répétition du temps musical presque
permanente (avec la touche autoreverse). Toutefois, ce qui le spécifie par
rapport aux autres objets de reproduction sonore, c’est son usage possible
partout. Et là nous voyons qu’il y a interaction entre le temps et
l’espace.
Espace et usage du walkman
N’oublions pas, en effet, qu’on ne peut comprendre les faits
musicaux uniquement par l’expérience qui serait auditive. Le musical
entretient, nous l’avons vu, un rapport avec la notion d’espace. Cette
spatialisation est un phénomène qui se manifeste tant au niveau de la réception
musicale que de la structure de l’œuvre musicale. C’est pourquoi on peut dire
parfois « je perçois l’espace » en écoutant une œuvre musicale. Cette
affirmation montre que pendant l’écoute nous entendons aussi des registres, des
durées, des qualités de sons, des intensités, c’est-à-dire que nous percevons
un objet sonore en mouvement. L’espace musical n’est donc pas un espace
géométrique ou physique (espace où se répandrait une musique donnée à partir de
sources sonores), mais c’est un espace vécu, une représentation mentale. Bref,
l’espace musical est un espace mental.
C’est ainsi que l’usage du walkman donne une dimension plus
importante à la notion d’espace. En effet, se surajoutent espace physique et
espace mental.
2 Le temps comme transformation de l’espace
Précisons alors que si j’ai séparé jusqu’à présent
spatialisation et temporalisation c’est pour des raisons de clarté d’exposé.
Cette séparation n’est pas pertinente car avec le walkman il y a fusion entre
temps et espace. Le walkman nous montre, en effet, que chacun peut transformer
les règles sociales qui définissent les lieux et les temps spécifiques de la
musique.
C’est pourquoi parler de classes sociales, de classes d’âge,
quand on parle du walkman, occulterait la grande homogénéité de l’image qui est
véhiculée. Il n’existe pas, en effet, une opposition catégorique et stricte
utilisateurs/non utilisateurs, jeunes/vieux, favorisés/non favorisés, mais une
représentation qui se situe dans les champs du réquisitoire ou de l’apologie.
Même s’il s’agit parfois d’approches fantasmatiques, les thématiques qu’elles
provoquent méritent d’être entendues. Il s’agit de : « rechercher un ailleurs
», « adhérer aux mythes que véhicule l’usage du walkman », « partir vers soi»,
« ne pas découvrir les autres », « fuir un réel non idéal comme les bruits de
la ville ou une activité répétitive ».
Vivre casqué, c’est faire fonctionner ses oreilles, par rapport
à la musique, d’une façon différente de celle dont on pouvait avoir l’habitude
jusqu’à présent. C’est non seulement avoir une certaine attitude corporelle
mais c’est aussi une façon d’utiliser, de vivre à sa manière, dans un espace,
en dehors de toute référence à l’autre, aussi bien le temps social que le temps
musical.
Il faut souligner, à cet égard, que les enquêtes mettent en
évidence que seulement un dixième des enquêtés perçoit le walkman négativement.
Trois quarts des autres enquêtés le perçoivent positivement et le caractérisent
dans le sens suivant : « c’est prendre son pied », « c’est l’isolement », «
c’est pratique », « c’est la musique », « je peux l’utiliser en fonction de mon
état d’âme, selon mon humeur ». Un quart des enquêtés l’utilise pour rechercher
un apaisement.
L’usage du walkman signifie donc que chacun a « le droit », la
possibilité de redéfinir son espace sonore dans tous les lieux publics de la
cité ainsi que dans tous les lieux privés de son environnement.
On voit bien qu’avec l’usage du walkman, on peut devenir le
récepteur casqué ou l’auditeur de musique en tout lieu, public ou privé. C’est
une démarche opposée à celle des acteurs sociaux qui pour « se distinguer »
vont au concert (que ce soit Pleyel ou Bercy). Une banalisation des conduites
musicales distinctives devient possible parce que le walkman ne se décline pas,
c’est un objet trop banal pour bénéficier d’une appellation qui en appelle à de
grands noms, à des repères reconnaissables (Pleyel, chaîne de telle marque) et,
en plus, personne ne peut connaître ce qui est écouté. En créant son « paysage
sonore » personnel à tout moment, il devient plus facile de prendre une
distance par rapport au paysage sonore urbain ou domestique.
C’est la raison pour laquelle le walkman est toujours considéré
comme un objet personnel qui ne se prête pas, même si dans une même famille
plusieurs membres sont des adeptes de l’écoute du walkman (ce sont les plus
jeunes des enquêtés qui ont cette attitude très marquée). Rajoutons que ceci
explique que c’est une activité essentiellement solitaire (82 pour cent des
enquêtés affirment l’utiliser seuls, 2 pour cent en présence d’amis, 14 pour
cent l’utilisent indifféremment seuls, en présence d’amis ou de la famille).
Ces données expliquent la raison pour laquelle un tiers des enquêtés
considèrent que le moment préféré pour l’utiliser est le moment du coucher (et
même pour 10 pour cent la nuit). Si différentes études ont pu montrer que le
passage du « privé » au « public » est souvent brutal: « beaucoup l’éprouvent
chaque matin. À peine sorti de chez soi, l’on se trouve happé par l’univers du
travail, ses contraintes, ses servitudes »
[7]. On voit bien qu’avec l’usage du walkman, on n’entend
plus grand chose de son environnement ou plutôt on entend autre chose. Entendre
les bruits de la ville, des transports, du marteau piqueur, des voisins, c’est
se trouver à une grande distance d’une délectation musicale. L’usage du walkman
permet alors de se dérober au paysage sonore défini, organisé par un pouvoir
souterrain, non repérable qui nous fait « marcher », mais autrement que dans la
délectation.
De plus, si les représentations que l’on peut établir entre vie
publique et vie privée ne sont pas les mêmes dans tous les milieux en général,
on voit qu’avec l’usage du walkman ces notions deviennent difficilement
délimitables et ne peuvent guère être définies par rapport aux habitus sociaux
ou familiaux des notions de privé et de public.
En effet, si l’espace de la famille était jusqu’à présent
considéré comme un espace privé, on s’aperçoit que le walkman permet aux
individus, au sein même de la famille d’avoir une vie musicale privée autonome
dans l’espace même de cet espace public domestique.
Les moments préférés pour son utilisation correspondent à ceci
puisque c’est pendant la journée que son usage est le plus fréquent (81 pour
cent des enquêtés), au moment du coucher (34 pour cent), la nuit (9 pour cent),
au réveil (8 pour cent). Les lieux d’écoute, quant à eux, sont : l’espace
domestique (48 pour cent), le « nomadisme bitume » (40 pour cent), le «
nomadisme nature » (19 pour cent); ce sont les jeunes qui préfèrent l’utiliser
en ville. Il faut souligner que la moitié des enquêtés n’utilise jamais le
walkman dans la rue et lorsqu’il est utilisé dans l’espace domestique, c’est
essentiellement dans la chambre (2/3 des enquêtés) et plus précisément au lit
(la moitié).
Ajoutons que l’usage du walkman transforme également la notion
d’espace public réservé à la musique (par exemple, la salle de concert). Ces
espaces, chargés de sens social, jouent le plus souvent le rôle d’instance de
légitimation, qui façonne les règles du savoir écouter la musique et du savoir
apprécier le genre musical propre à notre groupe social (catégorie sociale ou
catégorie d’âge par exemple) Quel sens prend alors la salle de concert, quand
on peut la « balader » partout ?…
En ce qui concerne l’écoute en dehors de l’espace domestique,
ce sont les transports en commun qui ont la première place, puis l’écoute en
voiture, en moto, en vélo. Ne viennent qu’en faibles pourcentages la plage et
les divers lieux publics.
On voit bien que la frontière entre espace musical public et
espace musical privé semble s’estomper, se transformer. En réalité, elle ne
disparaît pas ; elle devient seulement plus subtile et c’est certainement la
conjonction du temps musical et de la possibilité d’y avoir accès partout,
grâce au walkman, qui modifie cette frontière entre ces deux espaces. Il faut
noter, à cet égard, que la vie privée n’est pas une réalité naturelle, elle est
relative aux sociétés qui se construisent et qui en définissent à un moment
donné ses limites. C’est pourquoi la vie privée n’a de sens que par rapport à
la sphère publique, or ce qui ni nous interroge avec l’usage du walkman c’est
que le temps musical devient secret pour l’autre. Il s’agit donc bien d’une
redéfinition de la séparation des espaces musicaux.
Les enquêtes nous montrent, à cet égard, que la redéfinition de
l’espace privé apparaît avec des micro-tendances qui mettent en relief que l’on
utilise plus fréquemment le walkman lorsqu’il permet de s’évader des activités
vécues comme contraignantes ou répétitives (plus d’un quart des enquêtés
écoutent de la musique avec le walkman dans le cadre d’une activité
professionnelle, dans l’enceinte de l’école ou de l’université).
Si l’on prend le walkman dans son sens linguistique, « l’homme
qui marche », son usage et ses diverses utilisations confirment ce sens
linguistique. Il faut cependant considérer aussi que c’est l’objet qui permet
de marcher dans son propre univers musical, ses propres repères musicaux, sa
culture musicale. Toutefois, il s’agit d’une marche pour laquelle celui qui
fait usage du walkman a l’assurance que personne ne pourra non seulement
entendre ce qui est écouté mais ne pourra, quel que soit le lieu ou le moment
(le temps), imposer l’écoute d’une musique dans un espace lui-même
imposé.
Pour ma part, je pense que c’est certainement la raison pour
laquelle des mythes ont caractérisé le walkman depuis son apparition.
Ces mythes rendent tout à fait naturelle l’idée que les
utilisateurs sont majoritairement des jeunes (de préférence chaussés de
rollers) qui cherchent à se couper des autres. C’est ainsi qu’on le rencontre
dans la plupart des bandes dessinées, la publicité qui utilise l’image sociale
du walkman pour accrocher l’attention des consommateurs, les articles de
presse, etc. De plus, on y montre des jeunes qui écoutent de la musique très
forte qui imposent aux autres cette présence/absence ; le dialogue ne peut plus
exister et le walkman deviendrait le révélateur de ce désir de se couper du
monde extérieur. Bref, il s’agit de toute une mythologie ambivalente qui fait
du walkman un objet critiqué, craint mais en même temps envié… Ceci explique la
charge affective, émotionnelle, exaltant des champs lexicaux le concernant : «
plaisir », « détente », « émotion »…
Finalement, je voudrais souligner qu’en donnant la parole à cet
objet dans toute sa banalité, c’est décider ne pas se laisser impressionner,
comme chercheur, par les faits musicaux qui sont légitimés souvent parce qu’ils
sont situés dans l’ordre du nouveau, du neuf, de l’évènement (Bercy ou l’Opéra
Bastille, le rap ou le rock). La seule présence d’utilisateurs qui écoutent le
walkman, c’est-à-dire d’auditeurs de musique, dans des lieux incongrus, nous
oblige à chercher le sens que prend cette conduite dans la société globale et
bien davantage à comprendre quelle place le musical prend dans notre univers
quotidien.
Les usages sociaux du walkman interrogent le sociologue de la
musique et le musicologue. On ne peut plus aborder le musical seulement comme
le symbole d’une distinction et la définition du temps n’est plus aussi
fragmentaire. « Il me paraît difficile d’arracher le loisir à une sphère qui
l’engloberait au même titre que le travail; or le couple temps contraint/temps
libre me paraît négliger ce qu’il y a de charnel, de savoureux, d’imprévisible
dans la conduite d’un homme qui prend plaisir à se réaliser en satisfaisant
l’une de ses aspirations »
[8].
Le lien entre musique et walkman nous importe et nous a incité
à en faire un objet de recherche parce que depuis Platon, on peut constater
qu’a été souvent mise en évidence une sorte de fascination vis-à-vis des «
pouvoirs de la musique ». À cet égard, on peut affirmer que les effets sociaux
de ce pouvoir sont difficiles à démêler et à analyser d’où la tentation d’y
voir une sorte de « magie »… Or l’usage du walkman renforce cette fascination,
aussi bien pour ses usagers que pour ses détracteurs. Dès le moment de sa
création, le walkman a été à l’origine de mythes et l’on peut se demander si
cette mythologie ne prend pas ses racines dans ce temps, où précisément Orphée
faisait chanter les pierres et attirait les dauphins au son de sa Lyre ?, mais
ceci est une autre approche qui ne nous concerne pas dans cet article.
Notre difficulté dans cette recherche est de devoir osciller
entre le discours objectif, froid et scientifique, soupçonneux et
démystificateur et notre attirance envers les charmes d’Orphée (ou même des
Sirènes) qui reviennent sans cesse pour nous chanter les effets de la
musique.
·
Adorno, Theodor W., Introduction
à la sociologie de la musique, Genève, Éditions Contrechamps, 1962,
239 p.
·
Green, Anne-Marie, De la musique
en sociologie, Paris, Éditions EAP, 1993, 244 p.
·
Jankélévitch, Vladimir, La
musique et l’ineffable, Paris, Le Seuil, 1983, 202 p.
·
Prost, Antoine, Histoire de la
vie privée, Paris, Le Seuil, vol. 5, 1987, 634 p.
·
Sansot, Pierre, Les gens de
peu, Paris, PUF, 1991, 223 p.
·
Steiner, Georges, Dans le château
de Barbe-Bleue, Note pour une redéfinition de la culture, Paris,
Gallimard, 1991, 157 p.
[*]
Professeure des universités, Université de Franche-Comté,
chercheur associés à l’OMF– Paris Sorbonne.
[1]
Adorno, Theodor W.,
Introduction
à la sociologie de la musique, Genève, Éditions Contrechamps, 1962,
p. 45.
[2]
Nous savons que le terme français est baladeur, cependant nous
avons tenu à utiliser dans cet article le mot qui est en usage et donc qui
structure les pratiques sociales.
[3]
Jankélévitch, Vladimir,
La
musique et l’ineffable, Paris, Le Seuil, 1983, p. 19.
[4]
Steiner, Georges,
Dans le château
de Barbe-Bleue, Note pour une redéfinition de la culture, Paris,
Gallimard, 1991, p. 131.
[5]
Sansot, Pierre,
Les gens de
peu, Paris, PUF, 1991.
[6]
Green, Anne-Marie,
De la musique
en sociologie, Paris, Éditions EAP, 1993, p. 180.
[7]
Prost, Antoine,
Histoire de la
vie privée, Paris, Le Seuil, vol. 5, 1987, p. 115.
[8]
Sansot, Pierre,
Les gens de
peu, Paris, PUF, 1991, p. 19.