Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4591-3
132 pages

p. 125 à 129
doi: en cours

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Activités sociologiques

no 85 2004/3

Sophie le Coq, Raisons d’artistes. Essai anthroposociologique sur la singularité artistique, Paris, L’Harmattan, collection « Logiques sociales », 2002, 252 pages.

Cet ouvrage se propose d’étudier de manière compréhensive les milieux sociaux d’artistes. La recherche, qui porte sur le milieu artistique au sens large, repose sur la réalisation d’entretiens auprès des artistes les plus divers.
C’est en se référant à la théorie de la médiation développée par Jean Gagnepain que l’auteur aborde son objet. Sans reprendre l’exposé de cette théorie, qui fait l’objet d’un chapitre, rappelons qu’il s’agit d’une approche anthropologique du social. Le présupposé épistémologique consiste à étudier ce qui fait la spécificité de l’humain, soit la rupture avec la nature, la capacité à formaliser, à construire et reconstruire sans cesse son rapport au monde. C’est selon cette perspective théorique que l’auteur aborde les différentes dimensions des milieux sociaux d’artistes, de la production des propositions artistiques à leur réception. Face à l’échec d’une définition univoque des artistes, qui se traduit souvent dans le domaine de la sociologie de l’art par une mise à l’écart de cette définition, l’auteur renverse cet impensé pour faire de la singularité artistique l’objet même de l’examen sociologique. En effet, cette singularité, c’est-à-dire cette façon de se dérober à toute définition sociale univoque, qui caractérise l’artiste tout particulièrement depuis le XVIIIe siècle avec l’apparition de la figure de l’artiste créateur, apparaît au regard de la théorie de la médiation comme inhérente à la dialectique de la personne. Cette notion rend compte de la capacité de la personne humaine à instituer, à inventer sans cesse de nouvelles manières d’être à soi et au monde et ainsi à se soustraire aux identités qu’on lui assigne. La dérobade des artistes exprimerait en majeur cette dialectique qui caractériserait l’humain d’une manière générale.
L’auteur poursuit ensuite en abordant les différentes dimensions du métier d’artiste. L’activité artistique est saisie comme un échange social; pour maintenir son existence sociale d’artiste, être reconnu comme tel, l’artiste doit assumer un service, assumer une contribution sociale. Après avoir passé en revue les différentes formes que peut prendre cet exercice de l’activité artistique (l’intermittence, l’affiliation à une institution, l’indépendance, etc.), Sophie Le Coq s’intéresse à la manière dont les artistes formalisent eux-mêmes cette organisation sociale. En d’autres termes, l’auteur souligne l’écart entre ces formes sociales et ce que les artistes en font, présentant un répertoire d’attitudes des artistes face aux formes sociales dans lesquelles ils exercent. Ces modalités découpent autrement que les indicateurs sociaux, tels que l’appartenance ou non à une institution artistique, l’organisation sociale de l’activité artistique.
C’est en suivant la même démarche que l’auteur aborde la constitution des univers sociaux d’artiste sous l’angle du classement. Si on distingue habituellement les artistes selon leurs domaines d’activité, eux-mêmes remanient ces frontières en se référant d’une part aux propositions artistiques (en ce qu’elles cristallisent la singularité de chaque artiste), et d’autre part, tout en rejetant l’idée de « recette » dans la conception des œuvres, aux façons de faire pour réaliser ces propositions. Enfin, c’est aussi en se donnant un lieu (de diffusion des œuvres), un moment (art contemporain, d’avant-garde, traditionnel, etc.) et un milieu (reconnaissance d’une parité avec d’autres artistes), c’est-à-dire en définissant leurs coordonnées sociologiques, que les artistes se classent entre eux.
Enfin, Sophie Le Coq aborde la transmission d’art. Si par sa production l’artiste contribue à la vie sociale, c’est le public qui en s’appropriant l’œuvre va répondre à ce don par un contre-don et ainsi fonder l’échange social. Invalidant la dichotomie entre producteurs d’un côté et récepteurs de l’autre, l’auteur invite à saisir l’univers artistique comme co-produit par les artistes d’une part, et par les publics d’autre part (sous ce terme l’auteur désigne tant les collaborateurs de la proposition artistique, les médiateurs tels que les critiques, que le public proprement dit, les récepteurs d’art). Les publics s’approprient chacun à leur manière cette œuvre qui une fois produite mène sa vie propre, s’offre aux interprétations multiples. Cette analyse clôt ainsi l’ouvrage, en faisant apparaître dans cette dernière dimension qu’est la transmission d’art la constitution d’univers sociaux autour de la production d’œuvres artistiques.
Anne Petiau

Jocelyne Bonnet, Dimanche en Europe, Strasbourg, Éd. Du Signe, 2003, 112 pages. Claude Madeleine Oudot et Michel Simonsen, Noël en Europe, Strasbourg, Éd. Du Signe, 2003, 112 pages.

Un nouveau Van Gennep en morceaux et portant sur l’Europe, différent du Manuel du folklore contemporain (le folklore n’a plus la cote chez nous) est présenté par un éditeur strasbourgeois sous la direction de Jocelyne Bonnet et de Claude Madeleine Oudot, responsables de la collection « En quête de recherche » (on aurait pu trouver mieux), et animatrices d’un groupe de recherches ethnologiques soutenu par le Conseil de l’Europe. Observations, comparaisons, témoignages, analyses critiques, font de cette série d’ouvrages (dont sont annoncés pour l’avenir : Pâques en Europe, Cloches et sonnailles, Masques, l’Europe est-elle chrétienne?), non seulement un compendium de qualité sur le vécu de divers peuples, mais aussi un riche documentaire illustré sur les changements actuels affectant les pratiques d’un monde naguère rural et plus religieux qu’aujourd’hui.
Le sommaire indique pour le dimanche : rites religieux ou pratiques hygiénistes, promenade ou pique nique, grand repas de famille ou brunch, comment on passe son dimanche en Pologne, au Portugal… Les belles illustrations en couleurs qui rappellent la collection « Découvertes Gallimard », vont ici de l’almanach du facteur 2003 au sorties vespérales de siciliens amoureux en moto, en passant par le zoo franco-bulgare de la page 85. C’est joli, lisible par tous, attrayant par la variété des données ainsi que par la mise en page.
La directrice du groupe Eurethno, de l’université de Montpellier III, sait faire chatoyer son style du dimanche. Elle va à l’essentiel (jour du Seigneur, jour du temps libre) ; elle diversifie ses points de vue (office, repos, repas, rencontre sportive, rite politique du défilé socialiste); elle pique l’attention du lecteur par des références à la vie quotidienne (ce jour où ça « cloche », on festoie et on s’habille le cœur) ; elle rassemble des collaborateurs divers et compétents (J. Da Silva Lima, un portugais de l’université de Braga qui fut mon étudiant en Sorbonne, et, de l’université de Lodz, Mmes B. Jaworska et M. Piotrowski qui disent en Pologne… la messe et les ersatz modernes : pubs et cinémas) elle repère en France les glandouilleurs, les ramasseurs de jonquilles, les danseurs hebdomadaires et les porteuses de sac à main endimanchées. Autant que vers la description, l’intérêt des anthropologues se portera vers des comptages (premier jour de la semaine après le shabbat, jour du soleil avant celui de la lune – Sunday Monday – ou dernier jour, celui de la récompense après six jours humains de peine), ou bien vers l’histoire (depuis le décadi de la fin des Lumières jusqu’au sinistre dimanche victorien), ou encore vers une théorisation (qui ne me convainc pas) du rite dominical comme étant un rite de passage, ou enfin vers une réflexion judicieuse sur le pourquoi de ce jour où l’on s’enamoure – le namoro portugais – ouvert à tous les plaisirs de vivre, dont celui de déguster le temps en bricolant. De la même manière que le dimanche a été analysé à travers des aires et des traits culturels en métamorphose, Noël l’est en distinguant son cycle (de l’Avent à la Chandeleur) des éléments afférents de légende, magie, personnages, spectacles et nourritures spécifiés en telle région d’Espagne, au Danemark ou en Russie. Chez nous le 13 décembre, comme en Scandinavie, « À la sainte Luce, les jours rallongent d’un saut de puce ». Décorations de rue, achat de friandises, précèdent la « Douce nuit, Sainte nuit ». « Il est né le divin enfant ». Et les santons de processionner en terre de Provence, les roitelets de devenir rouges-gorges en mignonnettes et Saint Nicolas d’être savouré en pain d’épices. Pour les libraires qui n’ont pas encore fait leur approvisionnement, qu’ils demandent l’ouvrage à offrir pour les fêtes de Noël et de l’an neuf, avec un peu de préhistoire du solstice d’hiver et une histoire de la fête des fous le jour des Saints Innocents ainsi que des farces de la Saint Sylvestre marquant les renversements périodiques de l’ordre temporel et politique. La vieille année s’en est allée, que la future soit prospère, avec ou sans gui, masques, e-mails, cochonnailles entre amis après qu’on ait fêté Noël en famille !
Quelle source d’informations pour les apprentis ethnologues, que cette table (des matières) où l’on peut savourer une bûche, dont les premières datent du XIXe siècle, tout comme le sapin de Noël, les gnomes de Scandinavie, la dinde aux marrons et le père Noël né aux États-Unis en 1822, puis parachuté en France avec les chewing-gum et le Coca-Cola (p. 69)! La crèche vivante de Saint François, date, elle, du XIIe siècle. Il reste encore à interpréter par les étudiants de maîtrise bien des pastorales, des icônes, des traditions d’offrandes et de consommations, des symboles de fertilité ou de fécondité propres à cette période hivernale. L’avantage de cette collection nouvelle est de nous donner à admirer ce que nous vivons en Europe tout autant qu’à nous enrichir d’un savoir dit de manière claire, compacte et passionnante.
Claude Rivière

Gilles Ferréol, Martine Le Gal, Éducation : le tournant de 1989, 2003, Paris, Cahiers du Centre Henri Agueperse (UNSA Éducation), n°37, 276 pages.

Passée inaperçue dans les médias et l’opinion publique, à une époque où l’on se souciait plus du Bicentenaire de la Révolution, la Loi 89-486 du 1er juillet 1989 « d’orientation sur l’éducation », plus communément appelée « Loi Jospin », traduisait un objectif de démocratisation et une volonté de rapprocher la nation de l’école. Dix ans après, Gilles Ferréol, professeur de sociologie à l’université de Poitiers, ré-interroge ce texte dans sa mise en œuvre et son interprétation, tandis que Martine Le Gal, ancienne secrétaire nationale du SNI-PEGC, retrace les moments clés des négociations entourant la revalorisation de la fonction enseignante.
Original, vivant et construit, ce rapport – préfacé de manière élogieuse par André de Peretti – éclaire la connaissance du système éducatif dans sa diversité et sa complexité grâce aux monographies et aux études de cas. Dans un chapitre introductif, Gilles Ferréol rappelle de façon utile et pertinente, le contexte général d’élaboration du texte. Le manque d’envergure des arbitrages proposés, le maintien d’une tradition trop « élitiste », la présence d’incohérences ou d’ambiguïtés balaient les discours prometteurs des pouvoirs publics et des partenaires sociaux. Des critiques se font jour, et le climat devient passionnel: protestation, contestations, dissensions, « batailles » parlementaires, jalonnent le parcours vers l’adoption législative.
Le « cadrage historique » terminé, place au travail de terrain. La démarche se veut d’abord qualitative et s’oriente vers une cinquantaine d’entretiens semi-directifs, menés avec tact auprès de personnels représentatifs de quatre académies (Lille, Poitiers, Rennes, Strasbourg), sur la base de thèmes et d’items finement choisis. Les témoignages choisis pointent du doigt les inégalités, la lutte contre l’échec scolaire et les disparités. Les blocages institutionnels ou les facteurs exogènes ne sont pas oubliés et la multiplicité des réformes, la lourdeur des programmes, la destruction du milieu familial, le chômage ou les politiques urbaines, parfois sources de « ghettoïsation », sont souvent dénoncés. D’autres dossiers ayant trait à la formation à la citoyenneté, à l’exercice du métier d’enseignant, ou aux nouvelles technologies trouvent également une oreille attentive.
À partir des informations ainsi collectées, une seconde étape, plus quantitative, est élaborée sous forme d’un double questionnaire permettant, sur une base élargie et dans une optique de « triangulation », d’apprécier le degré de réception, de compréhension, et de mise en pratique des dispositions de la loi. Si la plupart des intentions affichées reçoivent d’emblée un écho favorable chez les répondants (près de 1150), leur traduction sur le terrain au terme d’une première décennie fait place au débat : certains objectifs sont accueillis de façon satisfaisante (mise à jour des contenus d’enseignement, ouverture de l’école, dimension européenne), tandis que d’autres suscitent inquiétudes et réserves (passage de cycles, rythmes scolaires, centralisation sur l’élève, projets d’établissement, rôle des parents). Le principe même de l’égalité des chances et « d’ascenseur social» fait l’unanimité, mais les progrès réalisés dans ce domaine sont, en revanche, jugés insuffisant. L’orientation quant à elle apparaît davantage subie, que choisie, l’appel à une pédagogie du contrat, comme la culture d’évaluation, laissent un sentiment de quasi indifférence et l’amélioration du statut des ATOS n’a pas connu les avancées escomptées.
Au centre de la réflexion conduite par Gilles Ferréol, l’exemple des IUFM est particulièrement instructif. Cristallisant, dès leur origine, tensions, critiques, polémiques, ces instituts ouvrent la voie à de vastes investigations touchant de nombreuses problématiques (innovation, professionnalité…) et contribuent à garantir un certain niveau de recrutement et de formation, au prix de correctifs et d’ajustements apportés au fil du temps. Le tour d’horizon achevé, l’auteur conclut sur la réalité de la dynamique impulsée par le texte de loi, tout en suggérant un nécessaire « toilettage » de son contenu.
La revalorisation de la filière enseignante structure la rédaction des derniers chapitres. Martine Le Gal revit avec intensité les points forts d’un syndicalisme réformiste mêlant acquis historiques et défaites revendicatives. Un document saisissant, teinté de portraits, de prises de positions et de petites phrases croquées sur le vif, qui raviront sans nul doute les inconditionnels de la langue politicienne.
Une bibliographie sélective, des statistiques judicieuses, un panel d’opinions signifiantes parfois distrayantes, nourrissent cette contribution bien ancrée sociologiquement, qu’apprécieront les adeptes de l’action collective, comme les nouvelles générations portées par la vocation enseignante.
Régis Malige
Université de Poitiers (LARESCO-ICOTEM, membre associé)
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