2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Activités
sociologiques
Activités
sociologiques
• Jocelyne Bonnet, Dimanche en Europe,
Strasbourg, Éd. Du Signe, 2003, 112 pages. Claude Madeleine Oudot et Michel
Simonsen, Noël en Europe, Strasbourg, Éd. Du Signe, 2003, 112 pages.
Sophie le Coq, Raisons d’artistes.
Essai anthroposociologique sur la singularité artistique, Paris, L’Harmattan,
collection « Logiques sociales », 2002, 252 pages.
Cet ouvrage se propose d’étudier de manière compréhensive les
milieux sociaux d’artistes. La recherche, qui porte sur le milieu artistique au
sens large, repose sur la réalisation d’entretiens auprès des artistes les plus
divers.
C’est en se référant à la théorie de la médiation développée
par Jean Gagnepain que l’auteur aborde son objet. Sans reprendre l’exposé de
cette théorie, qui fait l’objet d’un chapitre, rappelons qu’il s’agit d’une
approche anthropologique du social. Le présupposé épistémologique consiste à
étudier ce qui fait la spécificité de l’humain, soit la rupture avec la nature,
la capacité à formaliser, à construire et reconstruire sans cesse son rapport
au monde. C’est selon cette perspective théorique que l’auteur aborde les
différentes dimensions des milieux sociaux d’artistes, de la production des
propositions artistiques à leur réception. Face à l’échec d’une définition
univoque des artistes, qui se traduit souvent dans le domaine de la sociologie
de l’art par une mise à l’écart de cette définition, l’auteur renverse cet
impensé pour faire de la singularité artistique l’objet même de l’examen
sociologique. En effet, cette singularité, c’est-à-dire cette façon de se
dérober à toute définition sociale univoque, qui caractérise l’artiste tout
particulièrement depuis le XVIIIe siècle avec l’apparition
de la figure de l’artiste créateur, apparaît au regard de la théorie de la
médiation comme inhérente à la dialectique de la personne. Cette notion rend
compte de la capacité de la personne humaine à instituer, à inventer sans cesse
de nouvelles manières d’être à soi et au monde et ainsi à se soustraire aux
identités qu’on lui assigne. La dérobade des artistes exprimerait en majeur
cette dialectique qui caractériserait l’humain d’une manière générale.
L’auteur poursuit ensuite en abordant les différentes
dimensions du métier d’artiste. L’activité artistique est saisie comme un
échange social; pour maintenir son existence sociale d’artiste, être reconnu
comme tel, l’artiste doit assumer un service, assumer une contribution sociale.
Après avoir passé en revue les différentes formes que peut prendre cet exercice
de l’activité artistique (l’intermittence, l’affiliation à une institution,
l’indépendance, etc.), Sophie Le Coq s’intéresse à la manière dont les artistes
formalisent eux-mêmes cette organisation sociale. En d’autres termes, l’auteur
souligne l’écart entre ces formes sociales et ce que les artistes en font,
présentant un répertoire d’attitudes des artistes face aux formes sociales dans
lesquelles ils exercent. Ces modalités découpent autrement que les indicateurs
sociaux, tels que l’appartenance ou non à une institution artistique,
l’organisation sociale de l’activité artistique.
C’est en suivant la même démarche que l’auteur aborde la
constitution des univers sociaux d’artiste sous l’angle du classement. Si on
distingue habituellement les artistes selon leurs domaines d’activité,
eux-mêmes remanient ces frontières en se référant d’une part aux propositions
artistiques (en ce qu’elles cristallisent la singularité de chaque artiste), et
d’autre part, tout en rejetant l’idée de « recette » dans la conception des
œuvres, aux façons de faire pour réaliser ces propositions. Enfin, c’est aussi
en se donnant un lieu (de diffusion des œuvres), un moment (art contemporain,
d’avant-garde, traditionnel, etc.) et un milieu (reconnaissance d’une parité
avec d’autres artistes), c’est-à-dire en définissant leurs coordonnées
sociologiques, que les artistes se classent entre eux.
Enfin, Sophie Le Coq aborde la transmission d’art. Si par sa
production l’artiste contribue à la vie sociale, c’est le public qui en
s’appropriant l’œuvre va répondre à ce don par un contre-don et ainsi fonder
l’échange social. Invalidant la dichotomie entre producteurs d’un côté et
récepteurs de l’autre, l’auteur invite à saisir l’univers artistique comme
co-produit par les artistes d’une part, et par les publics d’autre part (sous
ce terme l’auteur désigne tant les collaborateurs de la proposition artistique,
les médiateurs tels que les critiques, que le public proprement dit, les
récepteurs d’art). Les publics s’approprient chacun à leur manière cette œuvre
qui une fois produite mène sa vie propre, s’offre aux interprétations
multiples. Cette analyse clôt ainsi l’ouvrage, en faisant apparaître dans cette
dernière dimension qu’est la transmission d’art la constitution d’univers
sociaux autour de la production d’œuvres artistiques.
Anne Petiau
Jocelyne Bonnet, Dimanche en Europe,
Strasbourg, Éd. Du Signe, 2003, 112 pages. Claude Madeleine Oudot et Michel
Simonsen, Noël en Europe, Strasbourg, Éd. Du Signe, 2003, 112 pages.
Un nouveau Van Gennep en morceaux et portant sur l’Europe,
différent du Manuel du folklore
contemporain (le folklore n’a plus la cote chez nous) est présenté
par un éditeur strasbourgeois sous la direction de Jocelyne Bonnet et de Claude
Madeleine Oudot, responsables de la collection « En quête de recherche » (on
aurait pu trouver mieux), et animatrices d’un groupe de recherches
ethnologiques soutenu par le Conseil de l’Europe. Observations, comparaisons,
témoignages, analyses critiques, font de cette série d’ouvrages (dont sont
annoncés pour l’avenir : Pâques en
Europe, Cloches et
sonnailles, Masques,
l’Europe est-elle chrétienne?), non
seulement un compendium de qualité sur le vécu de divers peuples, mais aussi un
riche documentaire illustré sur les changements actuels affectant les pratiques
d’un monde naguère rural et plus religieux qu’aujourd’hui.
Le sommaire indique pour le dimanche : rites religieux ou
pratiques hygiénistes, promenade ou pique nique, grand repas de famille ou
brunch, comment on passe son dimanche en Pologne, au Portugal… Les belles
illustrations en couleurs qui rappellent la collection « Découvertes Gallimard
», vont ici de l’almanach du facteur 2003 au sorties vespérales de siciliens
amoureux en moto, en passant par le zoo franco-bulgare de la page 85. C’est
joli, lisible par tous, attrayant par la variété des données ainsi que par la
mise en page.
La directrice du groupe Eurethno, de l’université de
Montpellier III, sait faire chatoyer son style du dimanche. Elle va à
l’essentiel (jour du Seigneur, jour du temps libre) ; elle diversifie ses
points de vue (office, repos, repas, rencontre sportive, rite politique du
défilé socialiste); elle pique l’attention du lecteur par des références à la
vie quotidienne (ce jour où ça « cloche », on festoie et on s’habille le cœur)
; elle rassemble des collaborateurs divers et compétents (J. Da Silva Lima, un
portugais de l’université de Braga qui fut mon étudiant en Sorbonne, et, de
l’université de Lodz, Mmes B. Jaworska et M. Piotrowski qui disent en Pologne…
la messe et les ersatz modernes : pubs et cinémas) elle repère en France les
glandouilleurs, les ramasseurs de jonquilles, les danseurs hebdomadaires et les
porteuses de sac à main endimanchées. Autant que vers la description, l’intérêt
des anthropologues se portera vers des comptages (premier jour de la semaine
après le shabbat, jour du soleil avant celui de la lune – Sunday Monday – ou
dernier jour, celui de la récompense après six jours humains de peine), ou bien
vers l’histoire (depuis le décadi de la fin des Lumières jusqu’au sinistre
dimanche victorien), ou encore vers une théorisation (qui ne me convainc pas)
du rite dominical comme étant un rite de passage, ou enfin vers une réflexion
judicieuse sur le pourquoi de ce jour où l’on s’enamoure – le
namoro portugais – ouvert à tous les
plaisirs de vivre, dont celui de déguster le temps en bricolant. De la même
manière que le dimanche a été analysé à travers des aires et des traits
culturels en métamorphose, Noël l’est en distinguant son cycle (de l’Avent à la
Chandeleur) des éléments afférents de légende, magie, personnages, spectacles
et nourritures spécifiés en telle région d’Espagne, au Danemark ou en Russie.
Chez nous le 13 décembre, comme en Scandinavie, « À la sainte Luce, les jours
rallongent d’un saut de puce ». Décorations de rue, achat de friandises,
précèdent la « Douce nuit, Sainte nuit ». « Il est né le divin enfant ». Et les
santons de processionner en terre de Provence, les roitelets de devenir
rouges-gorges en mignonnettes et Saint Nicolas d’être savouré en pain d’épices.
Pour les libraires qui n’ont pas encore fait leur approvisionnement, qu’ils
demandent l’ouvrage à offrir pour les fêtes de Noël et de l’an neuf, avec un
peu de préhistoire du solstice d’hiver et une histoire de la fête des fous le
jour des Saints Innocents ainsi que des farces de la Saint Sylvestre marquant
les renversements périodiques de l’ordre temporel et politique. La vieille
année s’en est allée, que la future soit prospère, avec ou sans gui, masques,
e-mails, cochonnailles entre amis après qu’on ait fêté Noël en famille
!
Quelle source d’informations pour les apprentis ethnologues,
que cette table (des matières) où l’on peut savourer une bûche, dont les
premières datent du XIXe siècle, tout comme le sapin de
Noël, les gnomes de Scandinavie, la dinde aux marrons et le père Noël né aux
États-Unis en 1822, puis parachuté en France avec les chewing-gum et le
Coca-Cola (p. 69)! La crèche vivante de Saint François, date, elle, du
XIIe siècle. Il reste encore à interpréter par les
étudiants de maîtrise bien des pastorales, des icônes, des traditions
d’offrandes et de consommations, des symboles de fertilité ou de fécondité
propres à cette période hivernale. L’avantage de cette collection nouvelle est
de nous donner à admirer ce que nous vivons en Europe tout autant qu’à nous
enrichir d’un savoir dit de manière claire, compacte et passionnante.
Claude Rivière
Gilles Ferréol, Martine Le Gal,
Éducation : le tournant de 1989, 2003, Paris, Cahiers du Centre Henri Agueperse
(UNSA Éducation), n°37, 276 pages.
Passée inaperçue dans les médias et l’opinion publique, à une
époque où l’on se souciait plus du Bicentenaire de la Révolution, la Loi 89-486
du 1er juillet 1989 « d’orientation sur l’éducation »,
plus communément appelée « Loi Jospin », traduisait un objectif de
démocratisation et une volonté de rapprocher la nation de l’école. Dix ans
après, Gilles Ferréol, professeur de sociologie à l’université de Poitiers,
ré-interroge ce texte dans sa mise en œuvre et son interprétation, tandis que
Martine Le Gal, ancienne secrétaire nationale du SNI-PEGC, retrace les moments
clés des négociations entourant la revalorisation de la fonction
enseignante.
Original, vivant et construit, ce rapport – préfacé de manière
élogieuse par André de Peretti – éclaire la connaissance du système éducatif
dans sa diversité et sa complexité grâce aux monographies et aux études de cas.
Dans un chapitre introductif, Gilles Ferréol rappelle de façon utile et
pertinente, le contexte général d’élaboration du texte. Le manque d’envergure
des arbitrages proposés, le maintien d’une tradition trop « élitiste », la
présence d’incohérences ou d’ambiguïtés balaient les discours prometteurs des
pouvoirs publics et des partenaires sociaux. Des critiques se font jour, et le
climat devient passionnel: protestation, contestations, dissensions, «
batailles » parlementaires, jalonnent le parcours vers l’adoption
législative.
Le « cadrage historique » terminé, place au travail de terrain.
La démarche se veut d’abord qualitative et s’oriente vers une cinquantaine
d’entretiens semi-directifs, menés avec tact auprès de personnels
représentatifs de quatre académies (Lille, Poitiers, Rennes, Strasbourg), sur
la base de thèmes et d’items finement choisis. Les témoignages choisis pointent
du doigt les inégalités, la lutte contre l’échec scolaire et les disparités.
Les blocages institutionnels ou les facteurs exogènes ne sont pas oubliés et la
multiplicité des réformes, la lourdeur des programmes, la destruction du milieu
familial, le chômage ou les politiques urbaines, parfois sources de «
ghettoïsation », sont souvent dénoncés. D’autres dossiers ayant trait à la
formation à la citoyenneté, à l’exercice du métier d’enseignant, ou aux
nouvelles technologies trouvent également une oreille attentive.
À partir des informations ainsi collectées, une seconde étape,
plus quantitative, est élaborée sous forme d’un double questionnaire
permettant, sur une base élargie et dans une optique de « triangulation »,
d’apprécier le degré de réception, de compréhension, et de mise en pratique des
dispositions de la loi. Si la plupart des intentions affichées reçoivent
d’emblée un écho favorable chez les répondants (près de 1150), leur traduction
sur le terrain au terme d’une première décennie fait place au débat : certains
objectifs sont accueillis de façon satisfaisante (mise à jour des contenus
d’enseignement, ouverture de l’école, dimension européenne), tandis que
d’autres suscitent inquiétudes et réserves (passage de cycles, rythmes
scolaires, centralisation sur l’élève, projets d’établissement, rôle des
parents). Le principe même de l’égalité des chances et « d’ascenseur social»
fait l’unanimité, mais les progrès réalisés dans ce domaine sont, en revanche,
jugés insuffisant. L’orientation quant à elle apparaît davantage subie, que
choisie, l’appel à une pédagogie du contrat, comme la culture d’évaluation,
laissent un sentiment de quasi indifférence et l’amélioration du statut des
ATOS n’a pas connu les avancées escomptées.
Au centre de la réflexion conduite par Gilles Ferréol,
l’exemple des IUFM est particulièrement instructif. Cristallisant, dès leur
origine, tensions, critiques, polémiques, ces instituts ouvrent la voie à de
vastes investigations touchant de nombreuses problématiques (innovation,
professionnalité…) et contribuent à garantir un certain niveau de recrutement
et de formation, au prix de correctifs et d’ajustements apportés au fil du
temps. Le tour d’horizon achevé, l’auteur conclut sur la réalité de la
dynamique impulsée par le texte de loi, tout en suggérant un nécessaire «
toilettage » de son contenu.
La revalorisation de la filière enseignante structure la
rédaction des derniers chapitres. Martine Le Gal revit avec intensité les
points forts d’un syndicalisme réformiste mêlant acquis historiques et défaites
revendicatives. Un document saisissant, teinté de portraits, de prises de
positions et de petites phrases croquées sur le vif, qui raviront sans nul
doute les inconditionnels de la langue politicienne.
Une bibliographie sélective, des statistiques judicieuses, un
panel d’opinions signifiantes parfois distrayantes, nourrissent cette
contribution bien ancrée sociologiquement, qu’apprécieront les adeptes de
l’action collective, comme les nouvelles générations portées par la vocation
enseignante.
Régis Malige
Université de Poitiers
(LARESCO-ICOTEM, membre associé)