2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Partitions ordinaires
Trois clivages habituels de la
sociologie de l’art questionnés par les pratiques musicales
contemporaines
[1]
Marc Perrenoud
[*]
Acteurs institutionnels et universitaires manipulent en
permanence des typolo~gies considérées comme allant de soi en matière d’art et
de culture : amateurs vs profes~sionnels, savant vs populaire ou producteur vs
récepteur. On essaiera de montrer com~ment l’étude des pratiques musicales
dites « actuelles », en particulier à travers la figure sociale du musicos,
amène à s’interroger sur la pertinence de ces « partitions ordinaires » pour
non pas les récuser mais les réarranger.
Mots-clés :
musicos, typologies, distinctions, pratiques musicales.
Both institutional and academic actors deal everyday with
typologies that seem to be obvious in the matter of art and culture : amateur
vs professional, learned vs popular, producer vs reciever. This text will try
to show how studying « nowadays » musical playing, specially through the social
figure of the musicos, brings us to ques~tion ourselves about the pertinence of
those ordinary partitions, not to reject them but to rearrange them.
Keywords :
« musicos », typologies, distinctions, musical practices.
Ce texte présente rapidement l’une des thématiques centrales
d’un travail de doctorat en cours d’achèvement. De nombreuses années de
pratique (contre-basse et basse électrique), l’enregistrement de plusieurs
albums et quelques centaines de concerts avec des formations très différentes
m’ont permis d’appréhender de manière expérimentale l’anthropologie du fait
musical. Il s’agit pour moi de mettre à profit cette position
d’anthropologue-musicien pour être en mesure de partager et de comprendre la
capacité d’expertise des acteurs premiers du champ musical en la confrontant
aux outils théoriques de la sociologie des arts et de la culture. Souhaitant
éviter autant la posture cynique du dévoilement que les pièges du militantisme
complice, j’examinerai ici l’efficacité heuristique de trois clivages, trois
partitions qui structurent l’approche scientifique des mondes de l’art et en
particulier la sociologie du fait musical contemporain au regard des modalités
de pratique et de construction individuelle de ceux que j’ai appelé les
musicos
[2]. On s’intéressera ici à des individus qui se
consacrent principalement à la pratique d’un instrument et sont régulièrement
en situation de se produire de-vant un public contre rémunération. Ils ne
connaissent ni la fortune ni la gloire et sont amenés généralement à
diversifier peu ou prou leur « offre » artistique, à naviguer entre différents
types d’emplois, différents contextes. L’étude par les sciences humaines et
sociales de leurs univers artistiques et de leurs modalités de pratique se
construit souvent autour de quelques partitions de base dont l’im-muabilité est
le signe d’une doxa relevant largement d’un impensé social, écono-mique et
anthropologique. On essaiera donc de déterminer ce qui justifie ou non le fait
d’utiliser les oppositions « amateur »
vs « professionnel», « savant »
vs « populaire » et « producteur »
vs « récepteur » dans l’analyse des
faits musicaux contemporains. Précisons qu’il ne s’agira évidemment pas de
récuser systémati-quement toute tentative de typologie pour promouvoir un
relativisme de principe, mais plutôt de voir dans quelle mesure il est encore
possible d’utiliser ces partitions traditionnelles, éventuellement en les
réarrangeant.
1 Amateur / professionnel
[3]
Les « pratiques amateur », la « professionnalisation », les «
professionnels du secteur » sont des tropes institutionnels et administratifs
(voire universitaires) tandis que les catégories « débutant », « pro », «
semi-pro » relèvent plutôt d’un sens commun peri-artistique (sur le modèle
sportif) largement relayé par la terminologie en vigueur sur le marché des
instruments et équipements. Cette typonimie floue et mobile souffre, y compris
quand elle est manipulée par des spécialistes, d’une confusion entre deux
acceptions, l’une se rapportant à un niveau de
compétence et l’autre au statut
social.
La compétence spécifique des musicos n’est pas objectivée par
des marqueurs stables
[4]
dans la mesure où elle est en fait un mixte de maîtrise technique d’un
instrument (selon des modalités très différentes en fonction des genres
musicaux), de qualités de représentation, de sociabilité et de sérieux ou de
bonne volonté dans le métier. Dès lors, on trouve régulièrement des « niveaux »
de technique instrumentale assez héterogènes au sein même des groupes, les
affinités inter-individuelles, la capacité de chacun à trouver un « style »
propre, et finalement à trouver sa place étant les facteurs déterminants des
appariements « professionnels ».
Il n’existe pas non plus de marqueur objectif d’un statut
professionnel pour les musicos. Les postes de musicien salarié permanent sont
totalement inexistants en dehors des orchestres classiques, le régime
d’assurance chômage des intermittents n’est considéré comme un statut
professionnel que par défaut et près de 50 % des indemnisés entrent ou sortent
du dispositif d’une année à l’autre
[5]. Les musicos sont très nombreux parmi ces
intermittents de l’intermittence et il apparaît insuffisant de se contenter de
penser ce phénomène en termes de professionnalisation/déprofessionnalisation.
La précarité de leur situation, la spécificité de leur pratique musicale dans
la flexibilité de ses conditions d’exercice (les infrastructures minima se
résument souvent à une prise de courant et un bar) font structurellement des
musicos des intermittents parmi les plus fragiles, pour qui il est souvent plus
simple de jouer un peu partout pour presque rien au lieu d’essayer de se
produire régulièrement chez des employeurs en mesure de les déclarer. Les
travaux sur l’inscription sociale des musiciens, quelles que soient leurs
qualités, méconnaissent généralement
[6] le fait que, particulièrement en province, un grand
nombre de musiciens renonce à « l’intermittence » pour cumuler RMI et
prestations payées au noir sans pour autant être désocialisé, marginalisé (le
nouveau protocole relatif aux annexes 8 et 10 du régime d’assurance chômage va
d’ailleurs favoriser cette tendance). Là encore, on rencontre une
hétéro-généité de situations bien trop importante pour être réduite à la seule
alternative « amateur vs professionnel» : étudiants, RMIstes, intermittents
précaires et double actifs sont indistinctement présents sur les scènes locales
souvent réunis au sein de mêmes formations.
Cette indétermination du caractère « professionnel» ou non des
pratiques musicales contemporaines est évidente quand on essaye d’approfondir
la question auprès d’acteurs institutionnels dont la mission est d’encadrer la
pratique et qui pourtant s’appuient en permanence sur la partition
amateur vs professionnel. Une
étude
[7] que j’ai menée à
la demande de la DRAC Midi-Pyrénées sur les « formations professionnelles »
d’une importante structure d’encadrement m’a amené à poser la question à
différents responsables recouvrant toute la hiérarchie de l’emploi culturel et
sur la vingtaine interrogée, personne n’a pu me dire ce qui caractérisait
concrètement un musicien professionnel. On notera que parmi les musiciens, le
terme « professionnel» n’est jamais utilisé autrement que pour désigner un
comportement reflétant des qualités morales de « sérieux », de bonne volonté
dans le métier alors que l’expression la plus couramment employée pour
s’enquérir de l’engagement de quelqu’un dans la vie musicale reste à peu près
invariablement « ne faire que ça » ou « faire autre chose à côté ».
Parmi les observateurs les plus pertinents, les distinctions
qu’a pu faire Howard Becker (professionnels intégrés, francs-tireurs, artistes
populaires, naïfs
[8]),
les travaux de Pierre-Michel Menger
[9] et tout récemment l’étude de Philippe
Coulangeon
[10] portant
spécifiquement sur les musiciens interprètes vont dans ce sens. Dans cette
enquête, il distingue
précaires
(intermittents non indemnisés et double actifs),
périphériques,
quasi-
permanents et
multi-insérés (intermittents indemnisés), sans
peut-être insister assez sur les aspects diachroniques : parmi les plus jeunes,
beaucoup abandonneront entre 20 et 30 ans
[11], tandis que pour les autres, et c’est en ça que les
parcours des musicos quadra et maintenant quinquagénaires sont particulièrement
intéressants, on passe d’un stade à l’autre avec des retours au cours d’une «
carrière ». Le phénomène va s’accentuer avec le nouveau protocole qui va
favoriser ceux qui auront des employeurs et des salaires réguliers en
particulier les « intermittents » permanents déguisés de l’audio-visuel et
précariser les périphériques et même certains multi-insérés (professionnels
intégrés de Becker).
Il n’est pas question de remettre en cause l’existence de
modalités de pratique musicale clairement inscrites dans le strict amateurisme
(on pense à l’apprentissage du piano ou du violon et la pratique musicale
domestique qui l’accompagne font encore largement partie des éléments d’une «
bonne éducation », ou bien aux pratiques musicales de sociabilité : guitare et
feu de camp, ateliers de percussions, etc.) et d’autres, très rares, relevant
d’une inscription professionnelle accomplie et stabilisée pouvant aller
jusqu’au vedettariat. Mais la précarité structurelle et l’indétermination
statutaire d’une grande partie des musiciens doit nous amener à changer de
partition. La bicatégorisation
amateur
vs
professionnel est peu adaptée à
caractériser la situation de la plupart des musiciens que le lecteur
rencontrerait s’il allait ce soir dans un café-concert, un club de jazz ou une
salle de moyenne envergure, à moins de s’en tenir à une définition purement
anthropologique du professionnel comme « celui qui sait quoi faire »
[12], définition assez
satisfaisante pour ce qui est de la notion de compétence mais malheureusement
peu compatible avec l’élaboration d’un « statut social» stabilisé.
Voilà une partition séculaire dont on peut dire qu’elle joue
jusque dans le rapport inconscient des disciplines des sciences humaines à
leurs objets : à l’anthropologie le savant, l’art, le singulier, l’exceptionnel, voire l’exotique (opéra, orgue, vie des compositeurs
classiques), et des travaux souvent en prise directe avec l’œuvre elle-même et
ses propriétés formelles (ethnomusicologie); à la sociologie le populaire, le
social, le
groupe, la
masse, voire le
trivial, (« musiques actuelles »,
groupes, mouvements) et une attention particulière aux conditions de production
(travail artistique).
Ce grand partage savant/populaire, légitime/non-légitime,
dominant/dominé, est remis en question depuis quelques années (on pense à
Hennion ou Leveratto, par exemple) et l’on peut aujourd’hui lui opposer au
moins trois thèses plus ou moins compatibles : (1.) La « pragmatique du goût
»
[13] qui montre que
bien que ses formes et ses modalités diffèrent, l’engagement du goût demeure,
avec la construction d’une compétence spécifique autour d’une « armature »
(dispositifs, collectifs, corps, objets…) quel que soit l’objet musical aimé,
hip-hop ou
lieder, ce qui tend à (2.) considérer
la notion de « légitimité » comme relative et non plus absolue. La légitimité
du savant et la non-légitimité du populaire sont ébranlées par le développement
des relations « savantes » à la musique « populaire » (patrimonialisation,
érudition des amateurs de jazz, maintenant de rock, dans moins de dix ans pour
le rap, développement d’une
littérature
rock) et vice versa (extraits « classiques » utilisés en télévision,
arrangements du Boléro de Ravel, Carmina Burana de Karl Orff, Les trois
ténors), qui instituent « des ordres de grandeur multiples et hétérogènes,
irréductibles les uns aux autres »
[14]. C’est enfin dans une perspective assez différente
que Bernard Lahire a eu l’occasion d’élaborer la thèse (3.) des « dissonances
culturelles »
[15] qui,
elle, conserve l’idée de légitimité culturelle comme valeur absolue tout en
s’attachant à traduire le caractère labile des goûts et des pratiques
[16]. « Haute culture » et « sous-culture »
(savant et populaire) sont aujourd’hui à l’œuvre chez chaque individu, se
cô-toient, se distinguent ou se mêlent intimement, débordant largement les
frontières assignées par l’approche mécaniste construite sur des lectures
hâtives et dogmatiques de
La
Distinction
[17]. On ajoutera que la diffusion de la culture de masse
et la patrimonialisation de la culture produisent une zone de neutralisation de
la charge distinctive dans laquelle se côtoient
Yesterday des Beatles et l’
Ada-gio d’Albinoni.
Dans quelle mesure ces propositions pour dépasser la
bipartition savant/ populaire trouvent-elles un écho dans les phénomènes
observés et vécus chez les musicos ? Envisageons deux cas
paradigmatiques.
Il est assez courant qu’un musicien jouant principalement dans
des orchestres de variétés comme il en reste beaucoup dans le Sud-Ouest ait
suivi un cursus « classique » en conservatoire (Médaille de trompette, en
l’occurrence). Il a développé certaines compétences spécifiques comme la
lecture à vue et la justesse pour devenir un instrumentiste compétent et
efficace dans différents contextes, pas si éloignés qu’on pourrait le penser du
point de vue de la pratique musicale : bal ou classique, l’orchestre est divisé en pupitres ou sections au
sein desquelles il s’agit d’interpréter sans faille un répertoire préexistant
et excluant en général l’improvisation. Il lui arrive d’ailleurs de faire
quelques remplacements dans des ensembles classiques locaux (« On met les
habits du dimanche, on se tient bien, comme quand tu vas chez ta grand mère…
Non, c’est très sympa. »).
Un autre musicien qui, lui, présente des performances de
musique électronique dans des centres d’art contemporain ou des festivals
subventionnés peut parfaitement n’avoir jamais « appris la musique ».
Travaillant avec le Groupe de Musique Electro Acoustique d’Albi sur un
instrumentarium nouveau, pour lequel il n’est pas de « bonne position » ni de
gammes à répéter, proposant un univers musical original, il joue sur des
textures sonores, élabore une re-création à partir de samples en inscrivant sa
pratique dans un fort régime de singularité pour construire une posture
idiosyncrasique (Perrenoud, 2003b). On peut parfois l’entendre dans des squats
peuplés d’artistes hyper précarisés, de militants libertaires et de
punks-à-chien, mais il peut aussi proposer des sets
house à des bars branchés
toulousains.
À travers ces deux exemples très brefs, on voit se dessiner
deux postures « socio-esthétiques » et modalités de pratiques très
différenciées mais pas forcément hiérarchisées et surtout, plus qu’une
opposition savant vs populaire, c’est bien deux figures du musicien qui
s’opposent : compétence spécifique face à régime vocationnel de singularité
(musicien exécutant vs créateur). Parfois, les musicos mettent en œuvre leur
capacité endogène d’expertise et de réflexivité pour adapter leur jeu et leur
conduite en fonction des normes en vigueur et des attentes supposées du public
et de l’employeur, mais dans d’autres cas, c’est l’individu créateur qui est
mis en avant.
Très prosaïquement, on rappellera cet élément déjà livré à
propos de la « professionnalisation » : l’interprétation de la musique «
classique
[18] », après
suivi d’un cursus normé, jalonné de diplômes, offre la possibilité à plus d’un
musicien sur trois de devenir salarié permanent d’un orchestre ou d’une
structure d’enseignement en France, situation totalement inconnue des musiciens
sans diplôme ou à cursus hétérodoxe. Une différence existe bien, mais elle n’a
que peu de rapport avec le caractère « savant » ou « populaire » de la musique
ou des musiciens. De fait, pour le musicos, ce qui distingue le « savant » du «
populaire » réside avant tout dans les conditions d’apprentissage et de
travail. La partition savant/ populaire reste nettement opérante au regard de
l’insertion sociale des musiciens mais elle concerne finalement plus les
propriétés sociales de l’environnement (lieux, assemblées) que celles des
musiciens proprement dit ou que les caractéristiques formelles des œuvres et, à
ce titre, elle doit être utilisée avec prudence. La musique et les musiciens ne
sont ni savants ni populaires, légitimes ou non-légitimes, ce sont les
conditions de la mise en œuvre de celle-ci qui diffèrent, et les mondes dans
lesquels s’inscrivent ceux-là.
Cette troisième partition est peut-être la plus enracinée dans
la construction du savoir scientifique puisqu’elle peut sembler purement
descriptive et non interprétative. En effet, les bases les plus élémentaires de
la linguistique et des sciences de la communication sont fondées sur le
triumvirat « émetteur – message – récepteur » qui apparaît naturellement
transposable à l’étude de l’art (en particulier de la musique): artiste – œuvre
– public. Les chercheurs les plus clairvoyants ont noté depuis plusieurs années
la faible aptitude de la sociologie à se saisir du deuxième terme, l’objet
artistique (« l’œuvre elle-même » dit Becker) étant traditionnellement
l’affaire des historiens de l’art et des philosophes de l’esthétique
[19]. Mon propos n’est pas ici
d’abonder dans le sens d’une meilleure prise en compte du matériau musical (ce
qui mériterait au moins un article entier) mais de montrer comment la
spécificité des pratiques musicales contemporaines nous oblige à réexaminer la
discontinuité supposée entre producteur et récepteur, artiste et public,
musicien et auditeur.
La diffusion de masse de la musique (concert et disque) et la
pratique de masse qui l’a suivie dès la fin des années 1960 ont eu pour effet
principal de produire des générations de « grands auditeurs »
[20] développant une
compétence spécifique appuyée sur une connaissance musicienne de plus en plus
partagée, même de manière diffuse et y compris parmi les non-pratiquants dans
la mesure où des cercles de sociabilité relient non-musiciens plus ou moins
tâtonnants, débutants, et musicos. Le concept de « réception active » englobe
des situations très diverses comme les formes de la participation du public au
concert (claquements de mains, reprise en chœur des paroles etc.), les
interventions « spontanées » de percussions sur canettes ou à même le bar dans
un café ou une soirée privée, ou enfin ce nouveau rapport au disque où l’accès
presque sans limite à la production musicale planétaire permet que l’on se «
compose » un univers musical, pour finalement parfois agir sur le matériau (le
DJ est bien un auditeur qui devient musicien et dont l’art consiste à trouver
les perles rares discographiques pour les enchaîner sur une platine devenue
instrument).
Une autre spécificité des pratiques musicales contemporaines
réside dans leurs modes de transmission. En effet, si les musiciens qui
peuplent les orchestres classiques ont souvent appris la technique de leur
instrument dès l’enfance, sans avoir eu le temps de développer un goût
préalable pour tel ou tel compositeur ou interprète, chez les musicos
l’apprentissage technique de l’instrument vient plus tard (12/16 ans) et il est
largement dépendant de la construction du goût et des phénomènes de mimétisme.
On n’est jamais musicien de rock (par exemple) sans être et avoir été « grand
auditeur » sans s’être déjà constitué une compétence d’expert, c’est
précisément une condition sine qua
non, et avant de toucher une guitare, on mime le jeu du
guitar hero, on chante en « yaourt »,
mais insensiblement on commence à apprendre les gestes, postures et autres
techniques du corps. De même, après le passage à l’acte on continue à
fréquenter les concerts, on fait toujours partie du public : quel que soit son
degré de célébrité, on est toujours le public (voire le fan) d’un autre (Johnny
Hallyday, Claude François et leurs orchestre respectifs étaient au premier rang
pour tous les concerts de James Brown à l’Olympia à la fin des années 1960).
Ainsi, les musicos, dont la carrière se construit principalement au niveau
local, donnent régulièrement des concerts en sachant qu’une grande partie du
public est composée d’auditeurs experts et de musiciens, débutants (parfois ses
propres élèves), pairs et concurrents ou parrains éventuels.
De fait, on pourrait dire avec Gilbert Rouget
[21] que pour être musiquant,
il est d’abord nécessaire d’avoir été musiqué (et pouvoir l’être encore), il
faut connaître la transe
[22] et en avoir une expérience vécue. Poussant
l’homologie avec son système de classification on postulera que devenir
musicien, c’est toujours être auditeur mais c’est peut-être passer de la
situation du possédé à celle du chaman qui est acteur, générateur de sa propre
transe, inscrit dans une double posture musiquant/musiqué
[23].
À travers ces trois exemples, on voit bien que certaines
catégorisations instituées en doxa par le discours institutionnel et
scientifique (phénomène comparable aux « vulgates de la qualification
artistique » observées par J.-M. Leveratto
[24]) méritent d’être interrogées quant à leur efficacité
et leur pertinence heuristique pour la compréhension des pratiques musicales
contemporaines. Il n’est évidemment pas question ici de reléguer au second plan
des effets de distinction et de domination toujours bien à l’œuvre, mais après
ce rapide examen on comprendra que si les « grandes partitions » sont toujours
opérantes d’un point de vue sociologique, il est malgré tout nécessaire de les
accorder sur les modalités de pratique et les représentations qui structurent
aujourd’hui le champ musical contemporain.
Auditeur et musicien, légitime et non-légitime, amateur et
professionnel sont aujourd’hui les extrémités d’un continuum sur lequel
naviguent les musicos. Dans tous les cas, il s’agit de ne pas se contenter de
parler « d’entre-deux », de semi-professionnalisme ou de « musiques en voie de
légitimation » (Bourdieu à propos du jazz), mais bien d’aller voir
comment ça se passe, comment les
acteurs se pensent et comment ils combinent des postures apparemment
contradictoires selon les catégories exogènes.
Bien sûr, il y a des musiciens amateurs et des professionnels
intégrés, bien sûr il y a des mondes musicaux plutôt savants et d’autres plus
populaires, il y a aussi des musiciens sur scène et un public pour les
entendre. Mais en réunissant dans la figure sociale du musicos celles, peu
compatibles et historiquement très différenciées de l’artiste-créateur inspiré,
de l’instrumentiste-interprète compétent et du grand auditeur mu par un goût
expert, la musique et le fait musical contemporains ont largement contribué à
brouiller les pistes, faisant ré-émerger des tensions sous la bonne volonté de
la politique culturelle, ce qui est probablement leur raison d’être.
·
Becker, Howard, 1985 [1963], Outsiders, Paris, Métailié.
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distinction, critique sociale du jugement, Paris, Minuit.
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musiciens de jazz en France, Paris, L’Harmattan.
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Seca, Jean-Marie, 2001, Les
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Touche, Marc, 1998, Guitares,
guitaristes et bassistes électriques, catalogue d’exposition, Musées
de Montluçon.
[1]
Il est déjà nécessaire de préciser que j’emploierai ce terme
dans son acception tem- porelle et générique, et non dans le sens
socio-esthétique extrêmement réducteur qui est par convention appliqué à la «
musique contemporaine ».
[*]
EHESS – Centre d’anthropologie de Toulouse.
[2]
Perrenoud, Marc, 2003, « La figure du
musicos. Musiques populaires
contemporaines et pratique de masse »,
Ethnologie
Française 03/4, Paris, P.U.F.
[3]
Ce premier point a fait partie des thèmes abordés dans le
séminaire Culture, Travail, Emploi dirigé par Roberta Shapiro et
Marie-Christine Bureau au Centre d’Étude de l’Emploi. Les remarques qui suivent
reprennent certaines des pistes qui s’étaient dégagées des séances du 19
janvier et du 13 mai.
[4]
Les diplômes de conservatoire ou d’écoles privées n’ont qu’une
valeur très relative, n’étant vraiment utiles que dans des contextes où il est
nécessaire de lire et de « jouer très propre » : variété-bal, certains types de
jazz etc.
[5]
Rapport IGAS/IGAC, 2002
[6]
Par exemple : Coulangeon, Philippe, 1999,
Les musiciens de jazz en France, Pa-
ris, L’Harmattan.
[7]
Perrenoud, Marc, 2003, La formation professionnelle aux métiers
du spectacle vivant en Midi-Pyrénées, DRAC.
[8]
Becker, Howard, 1988 [1982],
Les
mondes de l’art, Paris, Flammarion.
[9]
Menger, Pierre-Michel, 1989, « Rationalité et incertitude de la
vie d’artiste »,
L’annéesociologique,
Paris, P.U.F.
[10]
Coulangeon, Philippe, 2003,
Les
musiciens interprètes, Paris, Ministère de la Culture,
D.E.P.
[11]
Seca, Jean-Marie, 2001,
Les
musiciens underground, Paris, P.U.F.
[12]
Becker, Howard, communication au séminaire Culture, Travail,
Emploi, Centre d’Étude de l’Emploi, Marne-la-Vallée, mai 2004.
[13]
Hennion, Antoine, 2002, « Prendre au sérieux le grand amateur
», colloque
Les Publics, Ministère de
la Culture, D.E.P.
[14]
Heinich, Nathalie, 1998,
Ce que
l’art fait à la sociologie, Paris, Minuit, p. 43.
[15]
Lahire, Bernard, 2004,
La culture
des individus, dissonnances culturelles et distinction de soi,
Paris, La Découverte.
[16]
Filant la métaphore de Lahire, le relativiste pourrait
considérer une culture musicale (et une pratique) hétérodoxe non plus comme
dissonante mais comme
dodécaphonique, composée d’objets
strictement équivalents et sans tonalité de référence.
[17]
Bourdieu, Pierre, 1979,
La
distinction, critique sociale du jugement, Paris, Minuit.
[18]
Entendre
ancienne, baroque,
classique, romantique et
moderne.
[19]
Heinich, Nathalie, 1998,
Ce que
l’art fait à la sociologie, Paris, Minuit.
[20]
J’emprunte en la modifiant légèrement pour éviter toute
confusion avec la première partie du texte (amateur/professionnel) la notion de
« grand amateur » à Antoine Hennion. Cf. Hennion, Antoine, Maisonneuve, Sophie
et Gomart, Emilie, 2000,
Figures de
l’amateur, Paris, La Documentation Française et Hennion, Antoine,
2002, « Prendre au sérieux le grand amateur », colloque
Les publics, Ministère de la Cul-
ture, DEP.
[21]
Rouget, Gilbert, 1980,
La musique
et la transe, Paris, Gallimard.
[22]
J’emprunte à Rouget y compris le terme de transe, avec une
grande prudence, parce qu’il me semble que la « prise » de l’émotion musicale
et son caractère somatisé, en particulier dans les pratiques contemporaines
renvoie à des états de conscience (plus ou moins profondément) modifiés dans un
régime d’action (plus ou moins) « ritualisé », mis en œuvre par des individus
compétents, spécialement qualifiés.
[23]
Perrenoud, Marc, 2004, « Frank Zappa ou le fait musical total»,
Copyright Volume ! n°
5, Nantes, Mélanie Séteun.
[24]
Leveratto, Jean-Marc, 2000, « L’art comme lieu commun »,
H.D.R.