2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Les terrains de la musique
Les classements à l’épreuve du vécu
Christophe Rulhes
[*]
Au-delà de tous les classements qu’il est possible d’imposer aux
musiques de nos sociétés contemporaines, il ne faut pas oublier le vécu du
terrain, au sens ethnogra~phique s’entend. Le cas du groupe Z montre à quel
point il est complexe de penser une proposition musicale hybride qui n’échappe
pas toutefois aux velléités et aux nécessités de classements. L’exemple
comparatif de deux autres matériaux empiriques, les musi~ciens de bal et les
compositeurs de musique de spectacle, illustre bien l’utilité de la
catégo~risation qui répond à des horizons culturels particuliers, au sujet des
pratiques et des parcours. Il montre par ailleurs la nécessité de compléter les
classements, en portant attention notamment aux individus et aux situations
paroxystiques qui brouillent la donne des taxinomies et questionnent les
visions réductrices d’un spécialiste en sciences humai~nes trop pressé ou peu
observateur.
Mots-clés :
Anthropologie, musique, classement, terrain.
Over and above any classification that may be imposed on the
musics of our modern societies, we must take into consideration real-life
experience in the field, in its ethnographic sense. The case of band Z
demonstrates the complexity inherent in conceiving a hybrid musical proposal
that still cannot avoid both the necessity and the desire for classification.
The comparative example of two other empirical subjects, musicians who work in
the domain of popular cover versions, and composers for stage productions,
illustrates the usefulness of categorization answering to particular cultural
horizons, on the subject of practices and experience. It also demonstrates the
need to complete these classifications, most notably by paying attention to the
individuals and paroxystic situations that tend towards a confusion of all
taxinomies and can call into question the reductive views of hurried or
unobservant specialists in the social sciences.
Keywords :
Anthropology, music, classification, fieldwork.
Face à nos proches pratiques artistiques, les sciences humaines
paraissent moins à l’aise que pour l’étude de faits lointains. Notre société
offre tant de façons de faire, de dire de l’art et du sens, que les zones
d’études sont difficiles à circonscrire, bien plus évanescentes que l’aire
d’une communauté restreinte de Côte d’Ivoire ou d’Amérique du Sud. Les sciences
humaines vivraient-elles une crise au contact de nos expressions ? De
l’esthétique à la sociologie, on sait quel traitement l’art en général et la
musique en particulier ont subi, un temps magnifiés dans des considérations
très endogènes et subjectivistes, le temps suivant soupçonnés dans des visions
exogènes et objectivistes. De la perception de l’œuvre à son contexte, de la
considération de l’artiste singulier et irréductible à la valorisation d’un
environnement social, de l’idiosyncrasie à la reproduction des compétences, une
polarisation s’est mise en place. Un regard dual quelque peu réducteur que
tentent d’enrichir par la voie de recherches plus mixtes ou symétriques des
auteurs comme Antoine Hennion
[1] ou Nathalie Heinich
[2].
Cette tendance dominante ponctuée de classifications multiples
existe aussi sur le marché des arts qui rationalise, cloisonne, rayonne,
étiquette, crée les compartiments de sa compréhension afin de mieux faire
circuler les œuvres et les artistes. Les cadres sociaux de la musique et de la
culture, réseaux de diffuseurs, programmateurs, publics, se lancent dans de
vastes taxinomies destinées à rassurer les soucis tant cognitifs que
commerciaux d’identification, de repérage, de découverte,
d’accompagnement.
Si tous ces efforts de classements entre musiques amplifiées,
actuelles, électroniques, improvisées, etc., et les grands partages qui les
accompagnent, savant/populaire, original/commercial, légitime/illégitime,
création/imitation, individu/communauté ne cessent d’apparaître, c’est que la
musique de notre temps est particulièrement complexe à penser. Face à cette
difficulté, les observateurs, journalistes, scientifiques, sociologues, plus ou
moins éloignés du vécu des musiciens et de l’intentionnalité des sujets qui
fabriquent du son, oublient les terrains de la musique, en terme ethnographique
s’entend. Le fait musical s’écoute et s’observe, il froisse les lèvres du
saxophoniste, corne les doigts du contrebassiste, tend le dos de
l’accordéoniste et du « sono », existe par les corps qu’il déforme, les gestes,
les paroles, les projets d’artistes et de passionnés, amateurs, professionnels,
municipalisés, intermittents du spectacle, salariés permanents, qui résistent
souvent aux classifications et dont les œuvres font valser les étiquettes,
gênant les soucis ordonnés de nos sociologues ou disquaires, au point parfois
de ne pas rentrer dans leurs statistiques ou leurs rayons.
Comment penser et classer nos productions musicales, d’une
focale élargie qui pose la réalité sur de grands axes et dans de grands pôles à
une focale rapprochée qui s’intéresse à des situations irréductibles où les
musiques sont à la fois amplifiées, improvisées, écrites, ni jazz, ni rock, ni
classiques, utilisant des samplers et des programmations mais aussi des
instruments traditionnels, ne relevant pas d’une volonté affichée de fusion
post-moderne de « mélange des styles », présentées et appréciées comme des
œuvres extrêmement singulières ou « bizarres » ?
J’ai suivi pendant deux ans l’activité du groupe toulousain Z
dont la petite notoriété lui permettait de jouer tous les mois dans différents
contextes : du théâtre d’un centre culturel à la moyenne salle de spectacle et
de chanson, du petit club au gros événement de musiques traditionnelles, du
festival international de jazz contemporain à la première partie de vedettes
telles qu’Arthur H devant près de 2000 personnes, et ce en interprétant partout
les même morceaux. Ce groupe participait à des concours : Printemps de Bourges
dont il fut la sélection Midi-Pyrénées, Région en Scène et Chaînon Manquant
axés sur la prospection ou bien encore le tremplin « AFIJMA jeunes talents ».
Les musiciens bénéficiaient d’aides ou de relations auprès de la DRAC et du
Conseil Régional, avaient fréquenté les conservatoires, suivi des cours à
l’école des beaux-arts, connaissaient le « milieu jazz » toulousain. Deux
d’entre eux, par nécessité ou pour le plaisir, avaient travaillé dans des
orchestres de bal variété-musette ou des formations d’animation rock années 50.
Face aux classifications, premiers inters, croisements et difficultés : les
trois musiciens du groupe Z, quoique jouant dans la même formation, évoluent
dans plusieurs mondes à la fois et connaissent une hétérogénéité des
expériences.
Citons maintenant l’instrumentation : « batterie préparée »,
samplers, vieille platine et vieux vinyles, xylophone, orgue électronique
d’église, vielle à roue électroacoustique, synthétiseur analogique modulaire,
cornemuse auvergnate, clarinette sib, clarinette basse et saxophone, guitare
électrique, chant portant un mélange de langue imaginée et occitane, le tout
pour trois compositeurs interprètes débordés refusant la division des tâches
musicales. On trouve là un instrumentarium hétéroclite, avec des objets
habituellement vus dans des contextes fortement marqués socialement.
Sur un prospectus destiné à présenter le travail de ce groupe
on pouvait lire : « Cette musique arpente, traverse, plonge, d’un
impressionnisme sonore free au chant déchiré d’une mélodie traditionnelle, de
l’improvisation sans gant ni filet aux compositions clefs en main dont il faut
respecter les savantes mensurations, un flux énergique et fébrile, quelque peu
dissonant d’où peut s’extraire à tout moment une harmonie pure et tonale à
souhait, le chemin rythmique d’un ostinato répétitif… ». Un texte bien
ésotérique à côté de la présentation d’une autre formation apparemment plus
évidente : « L’univers de X s’appuie sur une puissante présence rythmique
jungle-break. Les scratches s’y invitent pour introduire des textes engagés,
chantés tantôt Rap ou ragga ».
Au sujet de leurs pratiques, les artistes du groupe Z pouvaient
dire : « Moi je me pose pas de question. On a pas de direction artistique
claire, on sait pas ce qu’on fait. Par contre je pense qu’on a un style, trois
individualités fortes… bon j’écoute des trucs comme Raymond Scott, des
expérimentations électroacoustiques mais je joue aussi de la vielle à roue… on
a de multiples influences » ; « On joue là où on veut bien de nous et je
remarque que c’est le public qui filtre avec sa culture notre musique. Ceux qui
ont été marqués par les années 70 nous disent Magma, d’autres jazz contemporain
car plus actuels, c’est difficile, nous on se régale en tant que véritables
OVNI… » ; « Le seul truc c’est d’être nous même avec ce qu’on est à l’instant
où on joue, c’est ça notre musique, des individus qui s’accordent des espaces
de jeux et qui s’écoutent énormément entre improvisation et écriture. Dès qu’on
joue il se passe quelque chose et ça c’est difficile à expliquer… ».
À la sortie d’un concert exécuté devant près de 90
programmateurs invités à écouter le groupe Z lors d’une manifestation
régionale, je marche, discute et enregistre dans le bar de la salle de
spectacle. Il y a là des diffuseurs, des étudiants, des passionnés de musique,
des habitués des évènements culturels de la ville. « Publics et professionnels
» donnent leurs impressions : « C’est très intéressant, j’ai rarement entendu,
ça me rappelle Sclavis et Clastrier, ils ont pensé à contacter le réseau AFIJMA
? » » ; « C’est n’importe quoi, on peut pas danser, y a la voix du chanteur
mais bon, et puis aucune mélodie, c’est vraiment bizarre. » ; « J’ai
particulièrement apprécié le travail mélodique et harmonique, on oscille entre
tonalité et modes orientaux ? Vraiment de très belles mélodies […] je trouve ça
un peu psyché, tu vois, comme les expériences 70 entre rock et musique
indienne… » ; « Moi ça tient en deux mots, punk, j’ai vraiment trouvé une
énergie punk, et rock, mais dans le vrai sens, ils mouillent la chemise, ils
bougent. C’est simple, évident, de la transe. » ; « Ce genre de musique
complexe, intello et barrée, c’est pas mon truc, j’aime les trucs plus festifs,
si c’est pour se prendre la tête j’ouvre un bouquin. » ; « Je trouve les
nuances superbes, y a eu des moments très touchants, les frissons, magnifiques,
d’une énorme énergie à un écrin de beauté fragile, avec ces notes très aiguës,
sublime, si je peux je programme de suite, je propose une résidence d’ailleurs.
» ; « Le premier morceau on dirait un avion qui décolle, le second c’est le
même avion qui décolle, c’est toujours pareil, du bruit ».
2 La nécessité de classer
Le fait musical est un fait complexe, un croisement d’autant
d’intentions et de prédispositions que d’individus présents à sa réalisation.
Et la musique du groupe Z est un tel hybride d’influences variées qu’elle
suscite des réactions tranchées. Elle semble toutefois bonne à penser, dans le
dégoût ou l’engouement, car suffisamment ouverte pour que chacun tente de
l’illustrer de ses attachements, de l’intégrer dans sa sphère de goûts et
d’impressions déjà connues. Ces croisements d’interactions sont les embryons du
classement qui permet au monde social de situer et de penser un phénomène. De
ces observations et récits issus des musiciens, du public et des
programmateurs, délibérations et négociations de goûts ponctuant un événement
musical, on détache finalement une cohérence au sujet du groupe Z, deux
tendances claires, l’une vers l’affirmation valorisante d’une musique
périphérique, transgressive, séditieuse, l’autre vers le désintérêt pour des
expériences jugées idiosyncrasiques, compliquées, incompréhensibles… ainsi
pointe déjà la classification.
Si elle s’impose comme inévitable, c’est que la musique et les
musiciens se pensent dans des écarts différentiels qui permettent l’existence,
et qui, comme dans toute pratique esthétique, répondent au régime de
singularité qui prédomine dans les mondes de l’art, suivent le mouvement de
courants stylistiques, d’influences, de filiations, et, finalement,
d’appartenances et d’affirmations identitaires. Penser la musique, c’est se
penser, situer les sons, c’est se situer dans l’espace social. Et ces
situations sont le fruit de jeux de définitions endogènes et exogènes, mêlés et
croisés. Il y a donc, les anthropologues l’on bien montré dans divers domaines,
un impératif cognitif du classement.
Par ailleurs, ces ordres qui s’inscrivent dans la réalité
permettent l’action pour dépasser les seuls impératifs d’une pensée souhaitant
acquérir des informations sur son environnement. D’autres intérêts viennent
souligner la nécessité des catégories. Face à la diversité des expressions et
dans l’établissement des mondes de l’art, les classements et appartenances
professionnelles et identitaires assurent l’organisation de l’aide publique,
les mécénats privés, la diffusion des messages, la commercialisation des
œuvres, la circulation des idées dans des circuits exclusifs, la constitution
de niveaux de conscience restreints. La DRAC, l’AFIJMA, les artistes, le
public, les vendeurs, pensent et classent, et des positions relatives se
tendent, se figent et s’entretiennent. Ainsi s’inscrit la réalité sociale :
comme il est exceptionnel qu’un joueur de cabrette rencontre un joueur de
balafon, un guitariste de hard-core improvise rarement avec le hautboïste d’un
quintet de cuivre.
Ces cloisons sociologiques ne sont pas que le fruit de
discours, de textes, et de pensées, elles résultent et se traduisent en actes,
en gestes, en paroles quotidiennes, en parcours et vécus. Il y a bien au final
des horizons de pratiques musicales et artistiques différents auxquels
correspondent des comportements et attitudes variés. « Les baluchards », « les
tradeux », « les musiciens de jazz », « les classicos », « les musicos », « les
compositeurs », etc. ne vivent pas de la même façon, ne se logent pas de la
même façon, n’ont pas les mêmes réseaux de connaissance et de fréquentation,
n’ont pas les mêmes mœurs sexuelles, n’ont pas les mêmes habitudes artistiques.
Ils s’affilient ou résistent à des modes de vies identifiés, derrière lesquels
plane la figure de l’artiste charismatique et singulier, plus ou moins intégrée
mais toujours présente, parfois comme une ombre vague.
En 2001 j’ai pu partager la vie d’orchestres de bal, notamment
suivre la tournée d’été et les répétitions de l’un d’entre eux aux alentours de
Toulouse. Durant la même année j’ai suivi dans des « lieux de création » la
fabrication de musiques de spectacle à Marseille par « des compositeurs » de
formation classique ou autodidacte. Je cherchais alors à tester les cloisons
pensées et vécues par les sujets ainsi que les grands partages argués par la
sociologie de l’art et de la musique et qui semblaient pouvoir être
opérationnels dans le cas présent : communauté/ singulier,
compétence/créativité, populaire/savant, etc. Derrière le tout, je souhaitais
questionner l’individu, la proximité avec les choses, le terrain vécu en focale
rapprochée, doutant de l’existence de toute identité figée, simple, placée,
tant au plan collectif qu’au plan individuel
[3]. Parmi ces musiciens, au-delà des homogénéités tant
attendues, je découvrais de nombreux désordres.
Les musiciens de bal
Sans trop rentrer dans le détail de terrains denses, les
musiciens de bal se présentent comme des « ouvriers de la musique » : Que
pouvais-je faire d’une telle déclaration ? La soupçonner comme un acte de
sociologisme avancé ? Ou bien l’accueillir comme une information à recouper
avec d’autres observations : les énormes privilèges économiques du chef
d’orchestre ; le bachotage des grilles et des partitions ; le filon classique
qui amène des cuivres désabusés formés dans les conservatoires derrière les
pupitres d’orchestres variétés ; les rapports de sexe ambigus et machistes ; la
fête cathartique afin d’oublier des carrières difficiles ; l’alcool, la
précarité, l’extériorité totale à la musique jouée ; le rapport complexe et
tendu aux danseurs ; les divisions techniques de l’orchestre et leurs
influences sur les comportements, le rapport au matériel; les déplacements et
les horaires nocturnes, les pathologies physiques dues aux chargements des
véhicules ; l’omniprésence du classeur, cet objet résumant à lui seul l’esprit
du bal, condensé de notes et de partitions, quantité extérieure, inscription
froide et littéraire de sons non incorporés, outil d’une musique qui se joue
dans l’obscurité d’un projecteur mal réglé.
Je peux donc proposer dans un premier temps : les musiciens
de bal sont des ouvriers de la
musique, spécialistes de la reproduction la plus fidèle possible,
engoncés dans des corps désinvestis musicalement, insensibles aux notions de
démarche artistique, de gestation de l’œuvre, de processus créatif, même si
l’autodéfinition « je suis artiste » existe bel et bien chez certains d’entre
eux.
Autre proposition, il existe un parcours type mais loin
d’être exclusif et qui concerne surtout les cuivres des orchestres :
- réussite au sein du milieu classique mais pas assez pour
être un de ces solistes rares et charismatiques.
- dans l’antichambre du succès académique, sollicitations
de la grande variété.
- refus de cette vie effrénée et retour vers des valeurs
d’origine paysanne où les notions de famille et de stabilité sont grandement
valorisées.
- travail dans un orchestre symphonique de région proche du
lieu de naissance et de socialisation, municipalisation, salaire fixe, achat
d’une maison, mise en ménage.
- pige au sein d’orchestre de bal de proximité pour
arrondir les fins de mois, paiement au noir pour les titulaires d’orchestre,
intermittence du spectacle, quintet à vent ou ensemble de cuivre classique pour
ceux qui ne sont pas titulaires dans un orchestre.
Ce parcours type résume bien l’ambivalence du milieu du bal
entre vie de groupe gouailleuse et gastronomique, carrière, argent, créativité,
recherche technique sur l’instrument (vélocité, sonorité, timbre) considérée
comme recherche artistique et expression du soi, désillusions, ambitions
nourries pour la variété, etc. Finalement une certaine conception du travail,
avec ses peines et ses joies : « Moi je bosse, la musique c’est un boulot. Je
préfère prendre 1000 balles et faire quelques concessions d’animation que jouer
tout le temps pour des clopinettes dans des bars minables… si en plus on peut
s’éclater, faire les cons entre nous, un bon repas et du rouge, et puis le plus
important, de bons musiciens, un truc qui tourne, alors là c’est le pied », me
dit un guitariste d’orchestre, 43 ans, représentant en PVC.
Les compositeurs de musique de spectacle
Un soir d’entretien avec Pascal poly-instrumentiste de 44 ans
et intermittent du spectacle, sous un chapiteau dans un lieu fameux des arts de
la rue : « Ce qui importe c’est une couleur, un son, qui vont faire que quel
que soit le contexte, ma patte est reconnue, un style, une démarche. S’il
s’agit de danseurs contemporains, je vais faire attention à leurs exigences,
mais mon univers sera respecté, je m’imprègne des images mais mon univers est
là… Je tiens à être une présence, un interlocuteur pour le metteur en scène, le
chorégraphe […] Mon univers c’est avant tout celui d’un autodidacte curieux,
artistiquement ouvert. On peut dire que je suis un rocker 80 émancipé et qui
intègre à l’énergie rock une réflexion nourrie d’influences extérieures, du
minimalisme américain ou des recherches de Gastro del Sol, des musiques arabes
qui m’influencent à Marseille. »
Les compositeurs de musique de spectacle se définissent par
rapport au prestige du créateur
[4], ils se présentent comme artistes menant une démarche
d’auteur. Marqués la plupart du temps par une identité professionnelle forte
quoique précaire, l’intermittence du spectacle, ils la traduisent en symboles
expressifs qui viennent à leur tour renforcer par leur reconnaissance leur
activité professionnelle. « Je suis un artiste » me disent-ils, et on peut les
observer se retrouvant dans des « lieux de création collective » ; intégrés
dans des milieux où priment l’inter connaissance, la reconnaissance des
singularités, des styles, des univers ; répondant à des qualificatifs de
notoriété locale, signant des œuvres ou étant crédités sur les programmes de
scènes nationales et de théâtres prestigieux ; participant d’une valorisation
paradoxale évaluée tant par la quantité – nombres des commandes et des
engagements – que par la qualité – irréductibilité de la démarche et de la
recherche artistique – ; utilisant de multiples objets détournés pour produire
des sons, se jouant des règles académiques de la musique, n’utilisant pas de
partition ou se lançant dans des écritures complexes avec de nouveaux systèmes
de notations ; vivant de revenus conséquents à précaires selon les cas (d’une «
bonne intermittence » de 2000 € au RMI).
Ils se veulent résistants aux taxinomies, matières dures que
le sociologue ne pourra pas malaxer, habitent dans des roulottes, des
appartements désordonnés, se privant du raccord antenne de leur télévision
auquel ils connectent un magnétoscope pour travailler les vidéos que livrent
les compagnies avec lesquelles ils travaillent. Il est difficile d’établir ici
un parcours type, même si les cas font tous preuve d’histoires ponctuées de
déplacements conduisant à une forte individuation :
- rapports conflictuels à la prime socialisation,
affirmation par le sujet de déterminations familiales singulières,
naturalisation d’une différence originelle.
- multiplication des expériences sociales, influences
familiales et extérieures dissonantes, rencontres passionnelles, déviances et
transgressions.
- renaissance sociale, redéfinition de l’identité et
apparition de handicaps ou qualités rares, travail d’une discipline artistique
comme réponse et conséquence d’une crise.
- déplacements des sources d’individuation, résolution dans
le récit et la démarche qui travaillent les doutes et les errances, création «
d’un personnage ».
- renoncement en forme de vocation, résignation ou choix à
l’abandon d’une forme de vie « commune » et « normale ».
Les compositeurs se présentent donc comme des singuliers, des
inclassables. À force de vouloir l’être, ils le deviennent, déroutant les
prédictions possibles du sociologue qui les identifierait comme évoluant tous
dans un régime de singularité et n’en dirait pas plus.
4 Ce qui dérange les classements
Cette situation paroxystique d’individuation artistique
questionne les classements que nous venons d’effectuer, avec des musiciens de
bal « ouvriers de la musique » d’un côté et des compositeurs « créateurs rares
» de l’autre, des caractéristiques collectives et des parcours type.
Le fait d’avoir élargi notre approche au travers de la
comparaison, de l’individu que l’on rencontre sur le terrain vers la communauté
dans laquelle il peut évoluer, nous permet de rebrousser le chemin tant pour
les compositeurs que pour les baluchards, qui ne sont pas en situation de
négation de leur individualité. Les deux populations sont autant traversées par
le collectif que l’individuel selon des modalités différentes, et il serait
dommage de les définir seulement par deux pôles opposés : idiosyncrasie,
singularité versus compétence, communauté
[5]. « Les baluchards » vivraient-ils en parfaits
professionnels intégrés, comme une population homogène, valorisant seulement la
reproduction et l’interchangeabilité
[6] ? D’une focale relativement éloignée ces éléments
d’analyse sautent aux yeux de l’ethnologue et font pratiquement parti du sens
commun, ce n’est que dans l’assiduité du vécu ethnographique, dans le
rapprochement avec le terrain de la musique de bal par exemple, que la réalité
se révèle sous l’angle d’une focale de proximité, complément indispensable du
premier point de vue. Dans l’assiduité du proche, on constate qu’au-delà du
parcours type proposé précédemment, les musiciens de bal n’ont pas les mêmes
motivations. Si Gaël, saxophoniste ténor fils d’un boucher gersois, musicien
formé au conservatoire et membre d’une section cuivre de bal correspond au
parcours de ces « venteux » classiques, Dédé joue de l’accordéon en autodidacte
depuis l’âge de huit ans et « adore les musiques françaises et variées » avec
la plus vive passion. Un soir, à Niort de Sault, alors que l’un des musiciens
de l’orchestre dont je partage la tournée a fini nu sur le plateau, un rat mort
au bout d’un bâton et qu’une danseuse saoule s’est pissée dessus en me parlant,
je bois une dernière bière avec Dédé : « Moi le bal c’est une vraie passion,
c’est ma récréation, je quitte la famille, je pars faire le con pour jouer de
la musique et moi j’adore ça… j’ai pas même besoin de réfléchir pour jouer de
la musique, elle me vient toute seule, je connais tout le musette à l’accordéon
et à la basse je peux jouer toute la variété ». Dédé, lorsqu’il joue,
interprète tout à l’oreille, et je l’ai déjà entendu assurer des morceaux de
basse qu’il ne connaissait pas du tout, tant il maîtrise les cadences
harmoniques de la musique de variété occidentale. Mécanicien à l’Aérospatiale
la semaine, il se pare de ses habits de lumière tous les week-ends pour « faire
danser les gens : le plus beau métier du monde ».
Dédé déjoue mon classement précédent, il n y a donc pas que des
« ouvriers de la musique » dans le monde du bal, il est là lui aussi, passionné
ingénu, son ordinateur et ses logiciels de son avec lesquels il change le tempo
des morceaux pour travailler. Il y a aussi ce jeune jazzman qui me dit : « je
suis là, j’apprends, je prends mon mal en patience puis je me casse » ; ou bien
encore Jeanmi, ce batteur de quarante trois ans, lunettes noires et bermuda
jaune, dont je mange « le gâteau de Maman » qu’il apporte à la fin de chaque
prestation : « le bal c’est toute ma vie, je bosse là, mais je prends du
plaisir. Oui c’est dur mais c’est comme ça et j’aime ça, c’est dur avec les
comités, le public, les danseurs, les disco-mobiles qui prennent tout le
boulot, on vit la nuit, on se fait mal, mais j’aime trop la musique, je suis
mieux ici qu’a l’usine ». Jeanmi, au-delà de sa situation précaire, entre
intermittence et RMI, de son dos endolori sanglé par une ceinture, « [n’]
imagine pas faire autre chose que le bal, c’est ça [qu’il] aime ». Que faire de
ces singularités, de ces impressions variées ? Sous prétexte qu’elles ne
forment pas un item cohérent en rapport à celui de ces cuivres qui se
revendiquent « ouvriers », je pourrais les considérer comme résiduelles,
inexistantes dans leur qualité. Or, ces parcours s’affirment tant en qualité
qu’en quantité, puisque sur l’exemple de l’orchestre variété-musette Emotion,
seuls les trois cuivres ont des approches similaires du bal, les autres
musiciens étant tous très différents en âges, origines, envies et
attachements.
Ailleurs, un soir de festival, ce musicien ruthénois me dit au
sujet de son groupe Novel Optic : « Nous nous trouvons souvent dans des
situations intermédiaires… nous ne savons pas exactement toutes les formes
d’expression que ça peut représenter, étant donné que la vie est un phénomène
évolutif et que les choses n’en sont même pas au point où nous pouvons les
situer. Nous autres qui nous proposons des démarches tout à fait différentes de
celles de l’art ou même de la vie, qui cherchons ailleurs ce que personne ne
peut y trouver… dans ce discours incohérent qui est le mien, et celui de notre
art qui se situe complètement en dehors des cadres que l’on peut situer
actuellement […] En fait la musique est une forme d’expression qui ne nous
appartient pas tout à fait, puisqu’en fait l’univers des sons est illimité,
l’univers des mots, l’univers enfin même de l’imagination, moi je le pense tout
à fait illimité dans la mesure où l’on en fait partie… où nous ne sommes qu’une
infime partie, en fait de ce monde évolutif et vivant… » Lorsque René,
cinquante quatre ans, joue de la musique, il fracasse des bâtons sur des
panneaux « attention danger », hurle le mot différent dans plusieurs langue
tandis que Papillon, son batteur, assène de violents coups à chaque éruption,
improvise sur deux notes avec un saxophone en plastique. Il déroute le
critique, le public, le sociologue, l’ethnologue, le programmateur. Il se dit
musicien, chanteur, plasticien, animateur social. Il organise des sons devant
un public, parle naïvement de sa musique avant de la référencer sérieusement
entre Albert Ayler et le chant traditionnel.
Où vais-je le classer ? Avec d’autres « anomalies taxinomiques
», fourre tout de la pensée scientifique en difficulté ? À l’opposé des
musiciens de bal, qui ne forme pas un pôle si homogène que ça ? Du côté des
compositeurs de musique de spectacle qui se présentent irréductibles créateurs
et sont pourtant engagés dans des réseaux solidaires, vivent en collectifs, ont
eux aussi des récurrences vestimentaires, roulent dans de vieux break Mercedes
? René est-il un distingué, un réfractaire, un philosophe gauchiste, un
anarchiste inadapté, un « escroc de l’art » comme le revendique son ami Wally,
autre artiste chanteur iconoclaste ? J’apprends finalement que René est
chroniqueur pour la presse locale, notamment pour le Rugby et les quilles à
huit, sport aveyronnais par excellence dont il est spécialiste et que sa vie
n’est faite que d’hétérogénéité et de dissonances des expériences. Décidément,
il trouble le sociologue, attire l’ethnographe qui côtoie des individus depuis
bien longtemps, et enseigne l’anthropologue sur une réalité surprenante et
polymorphe. Les terrains de la musique sont encombrés, peuplés d’identités
multiples entre l’amateur surdoué, le professionnel aigri, le compositeur
séditieux, le punk provocateur, l’étoile montante du jazz contemporain,
l’électroacousticien informaticien.
Que faire, ne se permettre aucune généralisation, se taire en
sombrant dans un relativisme découragé ? Fabriquer des pôles, des tableaux, de
nouvelles catégories, et conserver un regard critique ? Il semble nécessaire de
décrire au plus près cette réalité, en bon ethnographe, ne pas avoir peur des
détails, des désordres et des qualités, et puis tenter de comprendre bien sûr,
en balisant. Entre ces individus, ces populations, il existe des espaces et des
intentions, un quotidien se déroule, ramène les plus originaux aux réalités
partagées par le plus grand nombre et inversement. Se retrouvent alors des
parcours types, des habitudes vestimentaires, des métiers, une division des
tâches, des créations collectives et hiérarchiques, des façons de dire et de
faire, des passions. Et puis il y a ces rapports, rapport au public, rapport à
ces quelques rares qui partagent les mêmes activités, rapport aux institutions,
aux administrations, rapport aux autres. Sur les terrains de l’art et de la
musique, de leur centre visible et volubile où se jouent les grandes échéances
de la notoriété à leurs multiples niveaux de conscience restreints, où se
trament d’autres enjeux particuliers, des déterminismes agissent, des lieux
cartographient les univers communs, des identités se fabriquent, individuelles
on l’a vu, mais aussi et parfois collectives dans des compagnies, un orchestre
de bal.
Deux points de vue sont absolument nécessaires et constitutifs
d’une proposition qui se voudrait juste au sujet des mondes de l’art et des
musiciens. Il faut certes souscrire aux classifications, généraliser et
comparer, créer des catégories, dans la finesse des parcours et des rapports :
c’est l’indispensable focale élargie. Mais il faut aussi accepter que la
réalité des mondes de l’art s’offre à nous dans le désordre, et admettre que
tous ces individus qui font la musique avec autant de variations et de
distinctions méritent une véritable ethnographie, un regard du proche : c’est
la focale rapprochée. Ce n’est que le voyage entre ces deux focales, l’une
généralisant, l’autre particularisant, qui permet aux sciences humaines de
comprendre les propositions artistiques et musicales de nos sociétés
contemporaines.
[*]
Doctorant au laboratoire d’Anthropologie de Toulouse
EHESS.
[1]
Hennion (A.),
La passion
musicale, collection Leçons de choses, Métailié, Paris,
1993.
[2]
Heinich (N.),
Ce que l’art fait à
la sociologie, collection Paradoxe, Éditions de Mi- nuit, Paris,
1998.
[3]
Augé (M.),
Non-lieux,
Introduction à une anthropologie de la surmodernité, La librairie du
XXI
e siècle, Seuil, Paris, 1992, p. 33 : « … nous avons
appris à douter des identités absolues, simples et substantielles, tant au plan
collectif qu’au plan indivi- duel. Les cultures “travaillent” comme le bois
vert et ne constituent jamais des totali- tés achevées (pour des raisons
extrinsèques et intrinsèques); et les individus, aussi simples qu’on les
imagine, ne le sont jamais assez pour ne pas se situer par rapport à l’ordre
qui leur assigne une place. »
[4]
Béra (M.) et Lamy (Y.),
Sociologie de la culture, collection cursus,
Armand Colin, Paris, 2003.
[5]
Perrenoud (M.), « La figure du musicos »,
Ethnologie française 2003/4, octobre-
décembre.
[6]
Becker (H.S.)
Les mondes de
l’art, Flammarion, 1988, Paris.