2004
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
PrÉsentation
Anne Petiau
Ce numéro rassemble les contributions de chercheurs qui abordent les pratiques
musicales contemporaines dans une perspective compréhensive. Les appro~ches explicatives, qui rapportent les pratiques musicales, culturelles ou artistiques
à des déterminants sociaux – appartenance à une catégorie sociale, une classe
d’âge, une classe sociale – nous renseignent peu sur la dimension vécue des
pratiques musicales. Or, celle-ci constitue un vaste domaine pour la recherche
sociologique, surtout si l’on veut bien entendre par le terme de « pratique musi~cale » l’entretien d’une relation, quelle qu’elle soit, avec un objet musical. À côté
ou en parallèle de la recherche des déterminants des conduites, il faut voir que
les objets culturels, artistiques, musicaux, sont des objets qui sont produits, des
objets aussi avec lesquels on se met en relation, et des objets enfin que l’on
apprécie, selon des modalités particulières.
Le domaine de recherche est vaste parce qu’il comprend aussi bien les mo~dalités d’appropriation, d’appréciation et de réception, que celles-ci soient indi~viduelles ou collectives, les significations accordées aux pratiques, que les procédés
de création. Le domaine de recherche est vaste également parce que notre so~ciété est le théâtre d’expressions musicales diverses, ceci impliquant des modali~tés spécialisées de création et de réception du musical, mais sans doute aussi des
pratiques transversales.
La sociologie de l’art et de la musique est déjà dotée d’outils théoriques pour
saisir la musique telle qu’elle est vécue par les acteurs et telle qu’elle est en train
de se faire. On pense par exemple à la notion de
monde de l’art d’Howard
Becker, qui aborde le domaine de l’artistique comme « réseau de coopération »
constitué d’un grand nombre d’acteurs, qui tous concourent avec l’artiste à la
création de l’œuvre, à la définition de ses critères esthétiques, de ses modalités
de réception, de ses modes de diffusion, etc.
[1] ; on pense aussi à l’approche de
Nathalie Heinich, qui incite à étudier les représentations que se font les acteurs
des objets artistiques, à expliciter les « régimes de valeurs » qui organisent leur
rapport à l’objet, à aborder l’art sous l’angle de sa dimension vécue
[2] – deux
auteurs qui sont mobilisés à plusieurs reprises dans les pages de ce dossier.
Les trois premiers textes de ce numéro forment une contribution à l’élabora~tion et/ou la révision des outils théoriques de la sociologie dans son approche
compréhensive des pratiques musicales. Antoine Hennion précise les contours
d’une « pragmatique de l’amateur », dans le fil de ses travaux récents qui contri~buent à renouveler les approches de la sociologie de la musique, encore domi~nées par des perspectives critiques et déterministes
[3]. Sa contribution explicite
son cadre théorique original et nous livre une description des « manières de goû~ter » de plusieurs amateurs de musique classique. Marc Perrenoud interroge l’ef~ficacité heuristique des typologies fréquemment utilisées par la sociologie pour
aborder les pratiques musicales et artistiques, et notamment les grands couples
savant/populaire, amateur/professionnel et producteur/récepteur. Il apparaît que
ces outils conceptuels doivent être « réarrangés » pour être capables de saisir les
pratiques musicales contemporaines. Christophe Rulhes rend compte d’une étude
de terrain menée durant deux ans avec un groupe de musique. L’auteur insiste lui
aussi sur la nécessité de retravailler les catégories dont use la sociologie pour
appréhender les pratiques musicales (savant/populaire, légitime/illégitime, etc.)
en tenant compte des données de l’observation ethnographique, afin d’éviter les
approches réductrices et afin de rendre compte adéquatement des pratiques
musicales, dans toute leur complexité.
Le second groupe de textes traite de la musique techno en situation festive.
Lorsque le rock est apparu au milieu des années 50, il s’est donné à voir et à
entendre au travers du groupe, du concert et de sa scène spectaculaire. Au début
des années 90, la techno est apparue au sein des raves, puis des free parties,
c’est-à-dire dans un nouveau contexte de réception collective, dont il faut interro~ger les modalités de réception et d’appréciation du fait musical qu’il implique. On
est ici renvoyé à un usage fonctionnel de la musique, au sens où celle-ci est
étroitement liée à un contexte social (celui de la fête techno) et doit remplir une
fonction sociale (fonder le collectif)
[4]. Les contributions rassemblées ici s’atta~chent à saisir le processus par lequel l’appréciation collective de la musique dans
la fête techno peut agréger le collectif des participants.
Jean-Christophe Sevin aborde la free party comme un dispositif qui met en
jeu des techniques et des savoir-faire spécifiques. Dans cette contribution, on
rentre sur le dance floor
[5] pour saisir comment se déroule l’appréciation musi~cale, comment la « prise » dans la musique s’établit, pour saisir
in fine à quelles
conditions peut s’accomplir la réussite du dispositif festif. Stéphane
Hampartzoumian aborde plus spécifiquement la danse, en tant que celle-ci est
dans la fête techno une relation particulière au corps, une technique de transe et
une pratique collective, qui fonde un « corps communautaire ». Je clôturerai cette
séquence sur la techno en examinant les conditions de l’établissement d’une
« communication musicale » entre les acteurs de la fête techno. Nous verrons
comment la musique peut déployer dans la fête une temporalité particulière et
établir une relation de « syntonie » entre les participants – au sens qu’Alfred Schütz
donne à ce terme.
Le dernier ensemble de textes envisage des pratiques musicales « moder~nes », en ce sens qu’elles sont liées à des techniques et des modes de production
récents. Laurent Cugny, Hyacinthe Ravet et Catherine Rudent étudient l’élabo~ration d’un album de variétés dans une grande firme de l’industrie musicale. On
voit ici un processus de création où collaborent un grand nombre d’acteurs, bien
que la paternité de l’œuvre soit attribuée
in fine à un créateur unique. L’article
rend compte de ce processus de création collective, des rôles des différents inter~venants et de leur redéfinition au cours de la collaboration. Anne-Marie Green
rappelait, dans son ouvrage qui retrace le traitement de la musique par la socio-logie, que la musique est un objet complexe parce que c’est un
fait social total,
qui met en jeu et combine des aspects techniques, sociaux, culturels, économi~ques
[6]. L’auteur étudie ici quelques conséquences des innovations techniques – la
miniaturisation des appareils de diffusion et leur nomadisation – sur les relations
qu’entretiennent les auditeurs avec le musical. L’article propose une réflexion sur
les usages sociaux du walk-man, et notamment dans ses relations à l’espace et au
temps musical. Soulignons enfin que l’on retrouve, avec cette dernière contribu~tion, des thèmes qui sont chers à la revue
Sociétés, ici appliqués aux pratiques
musicales ; je pense ici bien sûr à l’approche compréhensive, mais aussi à l’intérêt
porté aux pratiques quotidiennes, aux pratiques banales ou encore ordinaires.
[1]
H. S. Becker [1982],
Les mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988.
[2]
N. Heinich,
Ce que l’art fait à la sociologie, Paris, Minuit, 1998.
[3]
Voir notamment, avec E. Gomart et S. Maisonneuve,
Figures de l’amateur. Formes,
objets, pratiques de l’amour de la musique aujourd’hui, Paris, La Documentation
Française, 2000.
[4]
I. Supicic, « Les fonctions sociales de la musique », dans
Musique et société. Perspec-
tives pour une sociologie de la musique, Zagreb, Institut de musicologie, Académie
de musique, 1971.
[5]
Piste de danse.
[6]
A.-M. Green,
De la musique en sociologie, Issy-les-Moulineaux, EAP, 1993, pp. 180-
187.